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CHAPITRE IV

Il y a seize ans, G. Ferrero publiait dans la Revue Philosophique un article ayant pour titre « L’inertie mentale est la loi du moindre effort », inspiré par la thèse de Lombroso sur la répugnance d’ùne grande partie de l’humanité à toute innovation, ce qu’il appelle le misonéisme^. Son exposition ingénieuse et d’une simplicité élégante, mais qui est moins une étude qu’une brillante chevauchée à travers le sujet, suscita des critiques.

D’abord, un physicien qui est resté anonyme,

1. Revue Philosophique, 1894, t. I, p. 169. Réimprimé avec la polémique qui s’ensuivit, dans son livre. Lois psychologiques du symbolisme (F. Alcan), 1895.

lui reprocha son imprécision. Étudiée par Euler, Maupertuis, Lagrange, Helmholtz, Hertz, Mach — pour ne citer que les noms principaux — les notions d’inertie et de loi du moindre effort ont, en mécanique, une signification bien déterminée, fixée par des définitions.

« Or, l’erreur fondamentale de M. Ferrero, dit notre physicien, est de confondre l’inertie mécanique et le sentiment psycho-physiologique que l’on désigne vulgairement sous le nom d’inertie. C’est pourquoi il pense que l’énergie s’épuise et que le mouvement se perd... A prendre des termes scientifiques dans leur sens littéraire, par conséquent vague, on risque bien de ne faire que des métaphores L »

Plus tard, M. Gibson, se plaçant au point de vue strictement psychologique, publia un autre article. « La loi du moindre effort^ » où, après avoir réitéré les critiques du physicien anonyme, il attaque Ferrero sur son principe fondamental. L’auteur italien professe « que l’impulsion à la

P Philosophique, avril 1894 et Oavraqe cité. Appendice,

2. Dans le périodique anglais, Mind, n“ d’octobre 1900, sous ce titre « The principle of least action as a psycholoeical principle ».

vie psychique vient toujours du dehors ; elle n’a pas son origine en nous par une production automatique et spontanée ». 11 soutient que le cerveau est dans un état d’inertie totale, s’il n’est pas excité par les impressions du monde extérieur. C’est, comme le fait observer Gibson, i hypothèse de la table rase, sous une autre forme, appliquée aux mouvements. Mais cette hypothèse est fausse, en contradiction avec toute l’expérience; elle ne tient pas compte des conditions biologiques. Tout organisme, même une amibe, a son irritabilité propre. Le mouvement précède la sensation. Il y a deux sortes de mouvements; les uns innés, hérités, comme les instincts ; les autres non hérités, résultant de l’expérience. Les premiers précèdent l’expérience. En tous cas, il faut admettre la coopération de l’organisme et du monde extérieur; donc pas d inertie absolue. Le postulat qui sert de base au travail de Ferrero est inacceptable.

Gibson a vu mieux que son prédécesseur la complexité du sujet et il le serre de plus près. Il constate que la tendance au moindre effort en psychologie, jugée par ses effets, a une valeur tantôt positive, tantôt négative, et elle lui paraît

se présenter sous trois formes principales : cas où l’effort est aussi faible que possible, c’est l’inertie; cas où la tendance à l’effort est très diminuée : elle facilite l’action dans l’habitude; cas où elle permet un maximum de résultats avec un minimum de peine : c’est la loi d’économie.

Malgré ces deux études, le sujet vaut la peine d être repris. Ce qui nous y engage, c’est que pour le moment, la psychologie générale incline plutôt vers l’étude des processus (psychologie fonctionnelle) que vers celle des éléments psychiques (psychologie structurale). Ajoutons que les recherches expérimentales poursuivies depuis une dizaine d années sur ces formes vagues de la vie de 1 esprit désignées sous le nom d’attitude {Bewussteinlage) semblent dirigées dans le même sens!, et la tendance au moindre effort nous semble aussi une attitude. Mais nous éviterons soigneusement l’expression consacrée de loi du moindre effort, ce terme loi nous paraissant à la fois inexact et ambitieux. S’il est justifiable.

1. On en trouvera un bon résumé dans le récent livre de SS Psyehology of the Thought processes

1909, in-8°. Macmillan, Nevr-York, ch. ni et iv.

c’est dans un sens restreint que nous indiquerons en concluant. Il nous paraît très préférable d’admettre une tendance ou disposition au moindre effort.

Notre question est embarrassante à traiter, en raison de sa complexité et de ses aspects multiples. La tendance au moindre effort peut être totale ou partielle, permanente ou transitoire, nuisible à l’évolution individuelle et sociale, (c est le cas le plus fréquent), quelquefois utile. Elle peut coexister avec une tendance contraire. Les questions posées quant à sa nature et à sa valeur ne comportent pas une réponse unique, mais des réponses.

11 nous faut, donc commencer par une revue de ses principales manifestations individuelles et collectives; puis remonter à ses causes physiques et mentales : nous aurons ainsi essayé une psychologie du repos.

Tous les faits qui vont être produits comme exemples appartiennent naturellement à la

psycholog-ie des mopivements, de l’action. On dit avec raison : pas d’intelligence sans sensibilité, pas de sensibilité sans mouvement. Ce dernier est la marque universelle de la vie et le fond de notre sujet. Toutefois, pour la commodité de 1 exposition, nous pouvons établir une division artificielle entre l’activité motrice pure d’une part et 1 activité intellectuelle d’autre part, entre l’agir et le connaître, pour étudier la disposition au moindre effort sous ces deux formes.

Commençons par l’affaiblissement de l’effort sous la forme purement motrice, à tous les degrés (vie organique, besoins, instincts, tendances supérieures, volonté).

L état désigné sous les noms d’apathie et dmertie^ est la manifestation la plus complète de la tendance au moindre effort. Ceux qui se sont occupés des tempéraments et des caractères ont souvent décrit le type lymphatique ou flegmatique; qu’il suffise d’en rappeler les principaux traits.

Physiquement, il y a ralentissement des fonctions qui sont amorties par la prédominance du

1. Inertie est pris ici, non au sens du physicien, mais pour désigner une répugnance extrême à toute activité.

tissu conjonctif interstitiel, souvent du tissu adipeux, ralentissement du ton vital, affaiblissement de la circulation sanguine, accroissement de la circulation lymphatique, insuffisance simultanée de la recette et de la dépense dans le double rapport de l’intensité et de la rapidité. L’organisme finit par se rapprocher du type végétatif.

Psychologiquement, les impulsions sont sans énergie, d’où indolence et indifférence. Le cerveau mal conformé ou anémié n’est pas propre à l effort, d’où tendance vers l’habitude qui économise 1 attention et les mouvements.

Il ne faudrait pas croire d’ailleurs que les apathiques ou inertes résument tout notre sujet, mais ils ont 1 avantage d’être une manifestation générale et permanente de la tendance au moindre effort : par suite, plus instructive et plus nette. Dans cette classe deux états s’imposent dès l’abord comme types, par leurs caractères de stabilité et d’accaparement total de l’individu ; la paresse et la vieillesse.

1° Les moralistes ont beaucoup écrit sur la paresse, mais en se bornant à l’étudier comme vice dans ses effets nuisibles à l’individu, à son

entourage, à la société. Ils négligent ses causes ou l’attribuent simplement à un défaut de volonté, que l’éducation peut guérir. Cette affirmation est très douteuse pour la plupart des cas. Le psychologue qui, lui, n’a pas à prendre l’attitude d’un juge devant un coupable, mais à expliquer, cherche ailleurs. Ceux qui, dans ces derniers temps, se sont occupés pratiquement de la pédagogie anormale, ont rendu de grands services. Ils ont constaté que la paresse congénitale — la vraie — a pour cause la faiblesse organique et mentale : les paresseux complets « sont des asthéniques : ce qui règle tous leurs actes c’est la loi du moindre effort; ils sentent qu’ils sont capables de peu et ils se ménagent^ ».

L’atonie générale se manifeste par les battements mous du cœur, par une pression artérielle basse, par les ralentissements dans l’activité des échanges. L’asthénique est né fatigué et a besoin de longs sommeils pour se reposer. L’impuissance cérébrale se traduit par une inactivité profonde de toutes les fonctions psychiques; l’atten-

1. D' Philippe et D" P. Boncour, Les Anomalies mentales chez les écoliers, p. 54 (P. Alcan). A. Binet, Les Idées modernes sur les enfants. D' Manrice de Fleury, L’Ame et le corps de l’enfant.

tion ne peut ni se concentrer, ni se maintenir, ni agir, à cause de la fatigue, de l’épuisement rapide. Il y a fuite de l’effort, même pour le plaisir.

Outre la disposition générale à l’inaction, il y a les paresses partielles, moins importantes pour notre sujet. Ce sont des diminutifs. La tendance au moindre effort peut s’affirmer dans une seule direction : pour les excercices du corps, pour les études, pour un métier sans attrait, sous la forme du parasitisme social, etc. Nous y reviendrons en traitant des causes.

2“ L’inertie du paresseux est congénitale, celle du vieillard est acquise, mais l’une et l’autre ont beaucoup d’analogie et de caractères communs. La paresse est une vieillesse anticipée. La caractéristique générale de la vieillesse est anatomiquement l’atrophie des éléments supérieurs (tissu musculaire, nerveux) avec développement du tissu inférieur (conjonctif). Une partie des vaisseaux capillaires se détruit, réduisant ainsi l’afflux sanguin. Il y a diminution de poids et de volume du système nerveux central et périphérique, du poumon, du foie, des glandes lymphatiques (Merckel, Metchnikoff), la muscu-

lature flasque ne permet plus de maintenir le corps droit et ferme; les mouvements sont lents et sans précision. Pour le cerveau, la diminution des échanges, les modifications chimiques et surtout la prolifération du tissu conjonctif ont pour effets une dégénérescence des cellules dont le noyau s’emplit de pigment.

Par suite apparaissent les déchéances psychiques bien connues : affaiblissement de la mémoire, asservissement aux habitudes, incrustation dans la routine, inaptitude à combiner et à accepter des idées nouvelles, soumission de la volonté au joug d’autrui : elle ne peut s’affirmer et devenir une réalité. La vie affective se rétrécit. La plupart des sentiments s’effacent ou s’éteignent. Seul l’instinct égoïste de la conservation et le sentiment religieux qui n’en est qu’une forme — la préoccupation du salut — restent tenaces L Par 1 effet de cette décadence émotionnelle, l’imagination s’appauvrit parce qu’il faut renoncer « au long espoir et aux vastes pensées »; le champ de l’avenir est trop restreint pour qu’on puisse le peupler de rêves lointains.

1. Pour plus de détails voir notre Psychologie des sentiments, chapitre dernier, La dissolution.

On peut soutenir également que l’on tend au moindre effort parce qu’on est vieux, et qu’on est vieux parce que l’on tend au moindre effort. Même remarque pour la paresse. Ces deux états sont des régressions. Cette conclusion est de toute évidence. Si je l’énonce, en passant, c’est qu’elle n’est pas sans importance pour apprécier les doctrines religieuse et philosophique qui ont placé leur idéal dans le repos. Nous les retrouverons plus tard.

II. — Passons de l’action à la connaissance. Le fait capital à noter, c’est la tendance au moindre effort dans l'attention. Le mécanisme de l’attention est-il tout entier moteur? Je ne me lancerai pas dans une discussion sur ce sujet, l’ayant traité ailleurs h Au reste — et cela nous suffit le rôle fondamental des mouvements est admis à des degrés divers par tous les psycholologues et affirmé par l’expérience. Ainsi, quand nous regardons fixement un objet, l’attention exige la position fixe du corps, l’accommodation et la convergence des yeux, l’arrêt ou l’interrup-

1. Psychologie de l’attention. Pour la critique des récentes théories, voir Pillsbury, L’Attention, Paris, 1908, et Titchener Psychology of Peeling and attention, New-York, 1908.

tion momentanée de la respiration, des mouvements circulatoires qui déterminent un plus grand afflux de sang aux parties du cerveau qui sont en activité.

Si l’attention agit spontanément, il n’y a ni effort ni fatigue ; mais si elle doit par un acte de volonté se concentrer sur un objet déterminé, se maintenir, lutter contre les représentations étrangères, l’effort et la fatigue apparaissent vite. Indépendamment des conditions physiologiques qui la limitent et lui refusent une prolongation indéfinie, il est certain que dans l’immense majorité de l’espèce humaine, l’attention non spontanée est une attitude fatigante, et qu’elle évite le plus possible, tendant ainsi vers le moindre effort.

Comme l’attention peut s’appliquer à toutes les formes de notre connaissance de la plus basse à la plus haute, de la simple sensation aux combinaisons complexes et abstruses, on voit que ses fléchissements permettent à la tendance au moindre effort de pénétrer dans la sphère intellectuelle tout entière.

Outre cette forme d’inertie mentale qui pourrait suffire en raison de sa généralité, mention-

nons-en rapidement quelques autres de moindre portée, mais très fréquentes.

La prédominance, chez beaucoup de gens de Vassociation par contiguïté, la plus simple, la plus élémentaire qui se fait d’elle-même, automatiquement.

La répugnance k l'innovation à cause de l’effort nécessaire pour créer ou même pour accepter.

Nous en ferons ressortir plus loin l’importance sociale.

Dans les opérations logiques, la préférence pour les jugements, les raisonnements par analogie qui dispensent de tout travail critique et satisfont beaucoup d’esprits à peu de frais.

Il cenvient maintenant d’examiner une question ambiguë qui d’après ce que certains auteurs disent ou laissent entendre, induirait à voir la tendance au moindre effort sous un nouveau jour : comme un facteur important de notre développement intellectuel. En regardant de plus près, on s’apercevra que l’on a confondu deux

faits très différents : la tendance à la paresse et la tendance à l’économie.

L’abstraction et la généralisation sont nos moyens de simplifier l’une par l’analyse, l’autre en groupant et en fixant par un signe une pluralité de phénomènes ramenés à une unité. Leur rôle, grand dans la vie ordinaire, est capital dans la constitution des sciences. Or puisqu’elles sont une simplification, elles sont aussi un allégement de travail pour l’esprit; elles éçonomisenî l'effort.

Le principe d’économie est considéré par Mach et par Avenarius comme principe d’unité de la conscience sc ientifique, servant pour découvrir, pour systématiser. Le principe de continuité, dit Mach, qui pénètre toutes les recherches modernes, prescrit un mode de conception qui conduit au plus haut degré à l’économie de la pensée. La différence est grande entre compter à l’aide de cailloux ou avec des signes. « La mathématique n’est qu’un moyen économique pour compter.

En physique, l’expérience est disposée dans un ordre économique. » Mach donne la Mécanique de Lagrange comme un merveilleux exemple d’économie, parce qu’il déduit la science de

l’application continue d’un unique principe. — Avenarius soutient aussi que le principe de la moindre dépense de force est le guide en philosophie, en raison de la nature conceptuelle de cette discipline.

Cette tendance à l’économie est une nécessité imposée par la nature humaine : faiblesse de la mémoire, brièveté de la vie. Des déclarations analogues abondent chez les savants contemporains. Il en ressort une impression générale de moindre effort, profitable à l’individu et à la société parce qu il est commodité, économie.

Ceux qui connaissent l’histoire des doctrines savent que cette disposition de l’esprit est désignée depuis longtemps sous le nom de loi d’économie {lex parcimoniæ).

Est-elle étrangère à notre sujet et en désaccord avec la tendance au moindre effort décrite cidessus avec des exemples? Nullement. Entre les deux, il y a un fond commun et identité de nature. On pourrait se risquer à dire que la tendance au moindre effort est un genre dont la loi d économie est une espèce ou une variété. Ce qui les différencie, c’est ceci : La tendance au moindre effort en général a sa fin en elle-même,

son idéal est le repos et ses résultats sont négatifs; la loi d’économie est un moyen pour la simplification du travail et ses résultats sont positifs.

Il convient de remarquer que cette loi d’économie qui est au fond de la pensée abstraite n est pas sans inconvénients. On en a un peu exagéré la portée. H y a de l’économie partout, dit Gibson [art. cité) ; c’est établi, mais non qu’elle est l’élément dominateur. « L’effort de la pensée scientifique n’est pas vers l’économie, mais vers la méthode, la fidélité au fait, la précision; l’effort pour penser profondément et clairement conduit à l’économie. »

« Nous sommes habitués, dit Nordau, à vanter le don de l’abstraction comme un privilège de la pensée humaine et à le placer très haut. Ceci est très probablement une erreur que la philosophie commet depuis des siècles et dont il faut avoir le courage de s’affranchir. L’abstraction constitue l’opération la plus délicate et la moins sûre du cerveau. En réalité, les phénomènes se passent dans le temps et dans l’espace, sans qu’il y en ait jamais deux qui présentent une identité complète. Mais notre perception s’habitue à

LE MOINDRE EFFORT EN PSYCHOLOGIE d33

négliger les différences moins sensibles et à ne s’attarder qu’aux ressemblances saillantes qui ne sont pas toujours les caractères les plus importants.

« L’abstraction résulte ainsi d’une sélection opérée parmi les éléments du phénomène dont quelques-uns sont retenus, d’autres négligés; elle est une interprétation et suppose ainsi une opération préexistante, un jugement de valeur sur ce qui est important et sur ce qui ne l’est pas dans un phénomène et arrange la perception d’après des besoins subjectifs qui la faussent, la déforment et constituent de ce fait une source d’erreur. La pensée abstraite est une nécessité biologique, parce qu’elle épargne beaucoup de travail difficile; mais cet avantage n’est obtenu qu’au prix de grands préjudices. La pensée abstraite est certainement commode puisqu’elle dispense de l’effort qu’exige l’attention concentrée au cours de l’observation et de la compréhension de la réalité, mais elle perd en certitude ce qu’elle gagne en facilité. Elle s’écarte trop facilement du phénomène concret, le seul qui soit objectivement vrai, et crée dans la conscience une illusion subjective au lieu d’une connaissance.

Th. Ribot. — Vie inconsciente. 8

La faculté d’abstraire, acquise par l’homme a été une arme à deux tranchants^. »

Nous pouvons imaginer un mode de connaisnaissance (dont la conscience humaine est totalement incapable en raison de sa constitution) qui se représenterait tous les événements grands et petits dans leurs rapports multiples, — analogue à l’omniscience que les théologiens attribuent à Dieu. Cette forme de pensée, étrangère, par définition, à tout procédé d’abstraction, serait incontestablement supérieure à la nôtre. Sans insister sur cette fiction et pour rester dans l’expérience humaine, si aux esprits abstraits (les mathématiciens, les métaphysiciens, etc.), on compare les esprits concrets (les observateurs, les peintres, les gens d’affaire et en général les esprits dits « positifs »), on verra qu’il n’y a aucune raison — sinon des préjugés philosophiques — pour déclarer que les derniers sont inférieurs. Le médecin qui traite tous ses malades d’après les préceptes généraux, négligeant les variétés individuelles ; le maître qui applique la même pédagogie à tous ses élèves, sans tenir

1. Le Sens de Vhistoire, trad. Jankélévitch., p. 283 et suiv. (F. Alean.)

compte du tempérament et du caractère, agissent in abstracto^ dans le sens du moindre effort, de la simplification; mais dès que le saToir est appliqué à l’action, à la pratique, la simplification devient souvent une source d’échecs.

Restreignant volontairement cette étude aux manifestations normales de la tendance au moindre effort, je m’abstiendrai de toute incursion dans la pathologie, omettant les aboulies, la mélancolie passive, les états de stupeur, la démence, etc.

Toutefois, entre le sain et le morbide, il y a une zone intermédiaire où l’on peut découvrir quelques exemples typiques de l’aversion invincible pour l’effort. Ces faits qui sont un grossissement des formes normales, nous aideront plus tard à déterminer les causes. Ils se rencontrent surtout chez les « psychasténiques ».

Ce qu’on observe chez eux, c’est (indépendamment de l’irrésolution) une indolence, une mollesse générale qui datent de l’enfance et ont grandi avec les années. Quelques-uns s’adressent

des injures, sans réussir à surmonter leur inertie. La lenteur des actes est telle qu’il faut des heures pour conduire à leur fin les occupations les plus simples de la vie : beaucoup laissent tout inachevé. Si faibles que soient leurs efforts physiques et moraux, ils s’imag-inent qu’ils sont « énormes » ; ils se plaignent d’une fatigue et d’un « épuisement horrible ».

Une femme de quarante-six ans qui dit « qu’un manteau de fatigue tombe sur elle », ne peut suivre une idee; son attention ne se fixe plus ; il lui faut un grand effort pour faire une addition et c< tout papillote devant elle ».

Beaucoup ont pour idéal de rester immobiles pendant des heures, assis dans un coin ou dans leur lit sans rien faire, sans occupations, isolés, refusant tous les visiteurs.

Notons aussi 1 aversion pour toute nouveauté. « Tout ce qui est nouveau me fait peur », disait à Pierre Janet l’une de ses malades, sans se rendre compte qu’elle donnait la définition du misonéisme \

1. Pour plus de détails, voir Pierre Janet, Les Obsessions et la psychasthénie, 1.1, p. 335 et suiv. (F. Alcan.)

Continuons sous une autre forme notre revue des procédés qui, inconsciemment ou avec conscience, visent à la diminution de l’effort. La psychologie sociale est une source très riche d’informations. De plus, elle nous fixe sur l’attitude de l’humanité moyenne et nous permettra plus tard d’apprécier la valeur de la « loi » du moindre eflort. Elle révèle la disposition ordinaire des masses.

Les nombreux auteurs qui ont étudié la psychologie collective (Tarde, Le Bon, Sighele, etc.), se sont limités aux tendances impulsives, bonnes ou mauvaises, utiles et nuisibles qui fermentent dans les révolutions, les émeutes, les assemblées délibérantes, et même les simples groupes de hasard, et qui se manifestent spontanément par la sympathie^ la violence, l’enthousiasme, l’entraînement, etc. A certains égards, nous poursuivons un but contraire. Nous demandons à la psychologie collective de mettre en relief la tendance à Vinaction ou au minimum d'action dans les multiples fonctions qui constituent la

vie sociale : lang-ues, mœurs et vie journalière, institutions politiques, croyances religieuses, les sciences et les arts.

Interrogeons d’abord la linguistique. « Un exemple concret du principe de diminution de l’effort permet de comprendre l’évolution des formes du langage parlé. Dans toutes les langues qui se sont développées, il y a eu un processus constant d’élaboration et d’élimination; les terminaisons et autres parties accessoires des mots ont graduellement disparu et le reste a subi un travail qui les rendait plus maniables ou plus agréables. Gomme toute forme d’effort ou d’activité motrice, celle du langage montre une tendance constante à être plus aisée et plus efficace. » Il est probable que le plaisir ressenti par la coopération harmonieuse des muscles de la phonation et le désagrément produit par des combinaisons musculaires difficiles, agissent comme guides dans la direction de l’effort. On a quelquefois considéré ce processus comme purement physiologique ; à mon avis, « c’est ignorer les influences psychiques de l’agrément et du désagrément »

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