‹ La vie inconsciente et les mouvementsChapitre 15 sur 24 · Whitney, La Vie du, langage, ch. v. (P. Alcan · texte numérisé non relu

Whitney, La Vie du, langage, ch. v. (P. Alcan

vagues analogies : Caput, c’est la tête au sens morphologique; on l’applique à une armée, à une classe, aux sections d’un livre (chapitre), et à beaucoup d’autres choses h

Il a été facile en un exposé très sommaire de montrer l’influence sur la vie des langues du penchant de l’homme vers la paresse ou l’économie. Les faits sont simples, — mots et syntaxe; — ils permettent la clarté, la précision, la brièveté.

Il n’en est pas ainsi pour les mœurs, lois, institutions, pour tout ce qui constitue la vie sociale, privée ou publique. On ne peut entrer dans des détails qui seraient sans fin. Au reste, je pense que nul n’est porté à douter de cette disposition, profonde souvent cachée qui pénètre

1. Sayee, Principes de philologie comparée, trad. franç., ch. i, p. 25. Darmesteter, La Vie des mots, I, ch. n. Actuellement, la disposition à abréger est de plus en plus fréquente. Ex. ; aato, vélo, métro, etc. Remarquons en passant que, à côté de cette tendance à la paresse linguistique qui ne créa rien, il y a la tendance au néologisme qui agit en sens contraire sous la forme sèche et souvent gauche des termes scientifiques et techniques, sous la forme imagée des locutions populaires et surtout dans l’argot.

partout et a pour effet la stagnation. C’est le misonéisme.

Cette disposition de l’esprit est complexe.

Elle résulte d’une répugnance à l’effort et d’un défaut de plasticité. Toute innovation suppose trois moments ; une rupture d’habitude, une adaptation nouvelle, la consolidation d’une autre habitude. Elle est rare dans la jeunesse qui est plastique et dont la débordante activité s’adapte aisément sans effort. Plus tard, on devien réfractaire. La volonté de l’homme moyen est d’une vigueur et d’une persévérance médiocres ; son attention se fatigue vite. Il n’a pas tort de redouter les nouveautés ; elles exigent un effort au-dessus de ses forces. Parfois il supportera de grands inconvénients, même des souffrances aiguës auxquelles il s’est habitué peu à peu plutôt que de risquer l’effort nécessaire pour s arracher à l’habitude et à améliorer sa situation. On a fait remarquer avec justesse que ce misonéisme a des raisons biologiques, parce qu il est, même chez l’homme normal, une forme de l’instinct de protection.

Le misonéisme complet est rare en pratique, à cause des nécessités de la vie qui imposent le

changement. La tendance au moindre effort se manifeste plutôt sous la forme de petites secousses. Cette expression est de Ferrero qui a mis ce fait en relief par de nombreux exemples pris dans l’histoire.

« L’évolution sociologique tout entière, dit-il, prouve merveilleusement que la loi du moindre effort règle 1 activité psychique de l’homme. Toutes les institutions sociales, un peu complexes des peuples civilisés n’ont pas été créées d’une pièce et en une seule fois, mais par de nombreuses générations dont chacune a apporté ses petites innovations qui, toutes réunies, ont forme ces institutions complexes qui existent de nos jours. C'est donc une complexité très grande d’inventions simples dont chacune a coûté un elTort très petit. Comment, par exemple, homme est-il arrivé à créer les minislères, line des institutions les plus compliquées de

nos cmlisations? A l'origine, les plus hauts foncüonnmres de l'État, civils et militaires, étaient que des serviteurs attachés à la personne du roi, chargésde sonservice personnel... Plus, tard lorsque les affaires publiques devinrent trop nombreuses, ils adoptèrent le moyen

pour lequel ü fallait l'effort mental le plus petit- celui de confier cette charge à leurs semteurs c'est-à-dire aux personnes qu'ils axaient a leur disposition... La complication des affaires augmentant, ces serviteurs chargés de missions spéciales, devinrent, par des transformations successives et graduelles, des ministres dEtat chargés des fonctions publiques.

« De même tout l’appareil Judiciaire ne fut pas créé parce que subitement les hommes cornprirent la nécessité d'un pouvoir coercitif^ Il sortit d'une idée bien plus simple. Le faible, dépouillé par un fort, recourut aux chefs des tribus en leur offrant des présents pour etre vengé ou protégé; et cet expédient du faible suggéra peu à peu aux chefs l'idée de contraindre leurs sujets à soumettre les différends a leur jugement, surtout en vue des cadeaux qu'ils auraient à recevoir Ainsi se développèrent petit à petit les institutions judiciaires, les tribunaux, les frais de Justices.

cc Dans nos sociétés bureaucratiques aucune idée ne paraît plus innée, plus élémentaire, que celle d’appointements; toutefois, l’histoire demontre qu’on n’est arrivé à cette idée complexe

qu’en passant par une série d’idées plus simples. A l’origine, aucun fonctionnaire n’était payé, en sorte que pour vivre, ils employèrent un moyen plus simple que notre système compliqué d’administration. Ils cherchèrent à se faire offrir ces présents par ceux à qui leur travail était utile; ces présents, originellement volontaires, devinrent peu à peu presque obligatoires et se transformèrent ensuite en une somme d’argent dont le payement était imposé par la loi, et cet usage finit par engendrer l’idée d’une rémunération fixe, directement payée par l’État.

« Tout cela nous démontre que lorsque les nécessités de l’existence le contraignent à faire travailler son cerveau, l’homme cherche toujours à accomplir l’effort le plus petit, à employer les procédés psychologiques qui lui coûtent la moindre fatigue. En somme, l’homme cherche à résoudre le problème de l’existence par les moyens qu’on peut trouver le plus promptement, sans beaucoup de travail, même si le remède est passager, même s’il complique le mal qu’il devait faire disparaîtrei. »

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