Essai sur les Passions, p. 183-184. (F. Alcan
grands actifs sont des machines dotées d’une quantité d’énergie qui semble inépuisable, toujours prête à se dépenser, soit en œuvres éclatantes, soit tout simplement en spor^s, en voyages sans but, en frivolités mondaines. Ils sont poussés par un ressort intérieur qui leur interdit le repos b
Sauf les réserves précédentes, on peut dire que, 'par nature, l’homme est enclin au repos et disposé au moindre effort. Si cette affirmation semble paradoxale, c’est que l’apparence cache la réalité et que l’on tient pour inné ce qui est acquis. On confond l’activité inséparable de la vie, qui existe chez tous, avec l’effort proprement dit. Ferrero distingue de même entre « l’exercice » (nul n’est totalement oisif) et le « travail » qui doit produire quelque chose.
Quand on considère l’agitation incessante d’une grande ville, de la multitude des gens affairés chez eux ou au dehors, on est disposé à dire que l’homme aime à agir. Cependant, cette débordante agitation ne contredit en rien notre
1. Mme de Rémusat disait de Napoléon 1“ : « Il a l’air sans cesse de haïr le repos pour lui et pour les autres », Mémoires, t. I, p. 125.
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apparent paradoxe. En effet, si par la pensée on la décompose grossièrement en des principaux éléments, voici ce qu’on découvre. Les uns vont à leurs plaisirs; d’autres agissent par habitude et par routine journalière ; d’autres sont pris par des occupations sans intérêt, quelquefois répugnantes, mais imposées par la nécessité de vivre ou de soutenir une famille. Tout ce monde ne cherche pas l’effort. Ces déductions faites, la proportion est très faible de ceux qui aspirent à lutter. Encore convient-il de remarquer que cet exemple est l’un des plus défavorables à notre thèse, les grands centres de civilisation attirant les hommes énergiques et disposés à la lutte.
C’est qu’en réalité, l’amour du travail est une tendance acquise et, comme telle, instable et précaire en comparaison des tendances naturelles. Il y a le travail qui plaît et le travail qui ne plaît pas. Le premier se fait de lui-même; c’est une forme naturelle de notre activité; au fond dans tout travail qui intéresse — même manuel — le travailleur se rapproche un peu de l’artiste. Le second est né de la nécessité et a été fixé par la contrainte. Historiquement, ce fait est prouvé et hors de doute : le travail forcé
est à la fois un effet et une cause de la civilisation dant la lutte contre la tendance au moindre effort a été l’un des principaux facteurs^.
D’abord, dans les sociétés primitives, l’homme impose aux femmes les travaux qui lui répugnent; il dépense ailleurs son activité : à la chasse et à la guerre qui satisfont ses tendances agressives, violentes — très distinctes de la tendance au travail. Plus tard, c’est l’esclave qui pendant des milliers d’années et chez presque tous les peuples, supporte, par délégation des maîtres, le maximum d’effort. Les procédés coercitifs, le fouet, les ergastules, les tortures infligées, sont une preuve éloquente de cette aversion pour le travail. Tout le monde essayait d’y échapper : les maîtres par leur puissance, les esclaves par leurs révoltes. Enfin, dans notre siècle de travail libre, à la coercition brutale s’est substituée celle des conditions sociales et de la nécessité du labeur quotidien pour vivre. Mais les ateliers et les usines ne sont pas des lieux attrayants et les réclamations incessantes pour
1. J’entends par civilisation une augmentation en complexité et en coordination, sans souci des avantages et mésavantages qui en résultent. C’est donc une simple constatation de fait, indéniable même pour ceux qui la critiquent.
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la diminution des heures de travail prouvent que, malgré les apparences, la nature humaine reste la même, et que l’aspiration vers le moindre effort ne perd pas ses droits^.
Nous avons vu que la répugnance à l’effort est primitive, instinctive, spontanée. Plus tard, par le fait de l’expérience, elle devient réfléchie; l’effort est évité parce qu’il est pénible ou douloureux. La réflexion est allée plus loin; elle s’est élevée à une philosophie du repos. On en trouve la preuve dans les systèmes métaphysiques et dans les croyances religieuses qui ont placé
1. Ferrero (ioc. cil., p. 177) a fait des remarques analogues. « La civilisation a réussi à faire contracter l’habitude du travail musculaire à la majorité des hommes et c’est même une de ses plus brillantes conquêtes; mais combien elle a coûté cher! Il a fallu l’échafaud, la misère, l’esclavage pour habituer l’homme à porter ce fardeau et même aujourd’hui la victoire est loin d’être complète. Il y a des classes sociales tout entières qui ne tendent qu’à se soustraire à la loi du travail, tels que les criminels, les vagabonds, les prostituées. Le goût de l’oisiveté est un caractère qu’on trouve dans toutes les formes de dégénérescence, car l’amour du travail étant une des formations les plus récentes de l’évolution psychique est aussi une des premières à disparaître dans les cas patholo-
dans ie repos Vidécil de cette vie et de la vie future.
Les philosophes de l’antiquité classique posaient le problème moral autrement que les modernes ; ils cherchaient le souverain bien. Or, on sait que, pour plusieurs écoles, il consiste dans la vie contemplative, la parfaite tranquillité d’âme, « l’ataraxie ». Plus tard, c’est la même attitude chez la majorité des mystiques de tous les temps et de tous les lieux, dans le quiétisme de Molinos et de ses successeurs, etc. Sans doute, cette règle de vie n’a été l’idéal que du petit nombre; mais elle est une affirmation raisonnée, systématique, de l’aspiration au moindre effort ; « Il vaut mieux être assis que debout, couché qu’assis, mort qu’endormi. »
Pour les religions, si on néglige les croyances primitives sur la vie future, — répétition un peu idéalisée de la vie terrestre — qui ont persisté à titre de survivances parmi les civilisations avancées (Égypte, Grèce, etc.), on voit que les autres inclinent à une solution quiétiste : la vision béatifique, la résorption en Dieu, le nirvana. La solution bouddhique est la plus audacieuse, la plus radicale dans le sens du
repos. On sait que la nature psychologique du nirvâna a été très discutée. Mais que l’on admette avec les uns « une cessation complète du sentir et de l’agir » ou, avec d’autres, une sorte d’extase fixée, les raisons qui doivent déterminer les hommes à le conquérir sont nettement déduites : il faut supprimer le désir qui est source de l’action, qui est source du changement; parce que tout changement, tout devenir est douloureux. C’est la doctrine de la permanence.
Si l’on objecte que cet état, sous peine d’être le néant, suppose quelque activité intellectuelle, il faudra pourtant reconnaître que la contemplation est, entre toutes les formes de la conscience, la plus pauvre en éléments moteurs.
Sans doute cette conception de la vie présente et future n’est pas celle de la majorité des hommes, mais elle montre du moins qu’à l’opposite de ceux qui ont placé leur idéal dans le mouvement, il en est d’autres qui l’ont mis dans le repos : et il m’a paru curieux de faire voir comment un instinct très simple, très banal a pu, par le travail subtil des métaphysiciens et des théologiens, se transformer en une doctrine philosophique.
Malgré cette apothéose du repos, si on en revient à la psychologie pure, à l’expérience de tous les jours, on constate que la préférence pour l’action ou pour l’inaction dépend du tempérament et du caractère. Si l’on juge objectivement, à la manière du biologiste, on constate que la vie supposant un équilibre entre les dépenses et les recettes, entre l’activité fonctionnelle et le repos, si au lieu de n’être qu’un moment et un moyen, le repos devient un envahissement, il est le signe d’une régression.
TABLE DES MATIÈRES
Préface .