LE RABBIN
CHALS déjà passée? Les uns opinent que oui, et les autres que non. L'almanach assure qu'il fait nuit, dit Hertz, et il fait sonner sa montre à répétition pour appuyer l’almanach. Le grand Aron, qui revient de la cour, déclare, de son côté, qu’on ne voit pas encore d'étoiles, et que par conséquent il ne fait pas nuit : il profite même de ce retard pour offrir des prises au rabbin, et pour causer bruyamment avec lui. Il est bel homme, le rabbin Samuel, grand, mince, avec une longue barbiche blanche, la moustache rasée. Mais il n’est pas si bel homme que le beau Khasan (1) Moïse Weill, qui remplit à lui seul les fonctions de ministre officiant, de chantre, de compositeur et d'orchestre. Ce Weill a une barbe de républicain parisien : c’est un ambitieux; 1l aspire aux grandeurs. On l'entend toujours fredonner, et il a mis des airs nouveaux sur les antiques paroles des prières. Mais on lui pardonne tout en considération de sa belle voix de basse-taille. À Strasbourg, que dis-je ! mème à Metz, la communauté ne peut pas se vanter de posséder un Ahasan comparable à Weill, capable de chanter comme lui un Leikha taoudi (2). Ge gaillard-là fait trembler les vitres, et maintenant que les cierges sont allumés, à peine a-t-il revêtu son thaless (3) qu'il entonne à pleine gorge le Boroukh Ato (4), et que cet incorrigible Mayerle, malgré la solennité de l'office et la révérence du lieu, ne peut s’empècher de dire, au milieu des bruyants baisers qu'il donne aux franges de son thaless : « Quel organe! Quel souffle ! Cet homme a un larynx comme un ours! »
Le bruit des baisers appliqués sur les franges s'éteint rapidement, le premier Amen répond à la première prière, et maintenant l'office suit dévotement son cours. Ce ne sont peut-être pas les plus sincèrement pieux qui chantent les répons avec le plus de ferveur, et je soupçonne Mayerle Hodel de n’y mettre tant de zèle que pour faire
(1) Chantre.
(2) Comme qui dirait « un Salve regina ».
(3) Écharpe blanche qu’on porte au temple, et qui est terminée par des franges nommées Tsitsets.
(4) Te Deum,
entendre cette même voix de contralto, avec laquelle il chantait cet après-midi des airs aussi parisiens que profanes; oui, à deux heures, il enseignait à la jeunesse de Hochfelden, dans le grenier de Küssel l’aubergiste orthodoxe, les beautés de la polka et les secrets de la contredanse ; car cet homme universel joint à ses nombreux métiers celui de maitre de danse, et de trombone dans la musique municipale.
A l’heure où les cierges s’allumaient à la synagogue, la bonne dame Anselme, vêtue de sa robe de fête, coiffée de son bonnet à barbes fraichement tuyauté et empesé, après avoir donné un dernier coup d'œil à la nappe rayée de rouge, au beau service en étain, aux couverts de fête en argent massif, a solennellement béni la lampe des samedis, dès que les sept becs ont été allumés. Elle à prononcé la prière de la ménagère, gardienne du foyer, entre ses deux filles recueillies et attentives, la brune Esther, qu'on appelle Frale (1), malgré qu’elle n'ait que douze ans, à cause de ses gronderies et de ses attentions pour les tout petits, et Marie, la grande blonde, une gaillarde qui ne fait plus une faute d'orthographe et rédige des compositions françaises, s'il vous plait! Les mioches regardent avec admiration la mère et les grandes sœurs faisant leur prière féminine. La mère a dit :
« Sois béni, Éternel, notre Dieu, roi de l'Univers, qui nous à sanctifiées par tes commandements, et nous a ordonné d'allumer une lampe en l'honneur du Sabbath. »
La païenne Selmel elle-même, sous la porte de la cuisine, écoute avec recueillement, car elle sait qu’elle est servante chez de braves gens, que M"° Anselme est une honnête femme, et que M. Anselme n’est pas seulement un savant et un digne homme, mais un joli garde national. Et puis, elle a été nourrice de ce petit diable de blondin, de David, dont les gars juifs se moquent toujours en lui disant qu'il a l'air d’un petit Cheïetslé (2), qui est à chaque
(1) Grand’mère.
(2) Gars chrétien,
RTS instant en vagabondage avec Louïele (1), le fils du maréchal ferrant; et comme le père de Louïele est luthérien et que Selmel est une huguenote fanatique, elle en aime d’autant plus son nourrisson. Son goût pour les militaires lui ferait-elle deviner, en ce fils du juif Anselme, un futur artilleur ? Ah, bonne Selmel, c’est grand dommage que vous soyez morte avant d’avoir eu la joie de contempler le petit David dans sa gloire, avec ses épaulettes d’or, son sabre et ses éperons. En attendant, la prière de la mère finie, Selmel est rentré en cuisine, et enseigne à son jeune nourrisson la
chanson de Hentzelemann :
Hentzelemann a des petites bottes, Petit sabre au côté,
A vendu son petit cheval,
A bu l'argent,
Ne peut plus chevaucher.
Dehors, il neige, et le père Anselme secoue son manteau devant la porte, en rentrant. Chacun l'attend, car il rapporte de l'office la bénédiction pour la famille. L'un après l’autre, les enfants s’inclinent devant lui; 1l leur impose les mains, et les bénit; aux garçons, il dit:
« Puisses-tu devenir comme Ephraïm et Manassé. »
Et aux filles :
« Puisses-tu être comme Sara, Rebecca, Rachel et Lia. »
Et ma foi, écomme il fait très faim, et que Selmel a déjà mis la soupe sur la table, une bonne soupe grasse à la pâte rapée, Anselme passe, pour cette fois, le Cantique de la femme vertueuse :
Une femme vertueuse est un trésor ; Heureux celui qui l’a trouvée !
Son époux a confiance en elle, Et sa félicité est sans borne.
Pardonnons à ee bonhomme son manque de galanterie et sa
dérogation au rituel. Le Cantique est un peu long, la soupe refroi-
(1) Le petit Louis.