BÉNÉDICTION DU
LA
dirait, et M" Anselme est tout aussi contente, quand son mari s'écrie, en dépliant sa serviette : « Pauline, c’est une vraie soupe de Vendredi! » que s’il avait chanté, une fois de plus, ses louanges en vers hébreux. D'autant plus qu'avant de commencer le repas, il faut encore inaugurer le Sabbath. Anselme remplit de vin sa timbale d'argent des jours de fête, et, la tenant à la main, il prononce la formule sacrée.
« C'était le sixième jour. Et le ciel et la terre étaient terminés. Le septième jour, Dieu avait achevé son œuvre, et il se reposa, le septième jour, de tout ce qu'il avait fait. Dieu bénit le septième jour et le sanctifia, car en ce jour, le Seigneur se reposa de toutes les œuvres qu'il avait créées.
«Sois loué, Éternel, notre Dieu, Roi de l'Univers, qui as créé le fruit de la vigne. »
Le père de famille termine rapidement le reste de la prière, jusqu'à «Sois loué, Éternel, qui as sanctifié le Sabbath. »
Et boit un coup de bon cœur; puis il passe le gobelet à son fils aîné, qui ne se fait pas prier pour avaler le fond, tout pur et sans eau. O bon vin de l'enfance! Quel pieux et franc souvenir tu laisses, et combien je te regrette en cet âge de fuchsine et d'irréligion !
Après le vin, le père bénit le pain, en rompt autant de bouchées qu'il y a de personnes présentes, et les distribue aux assistants.
Et maintenant, fourchettes et cuillers vont opérer vigoureusement, et quand, après le repas, le bon Anselme récite les grâces, au moment où, suivant l'antique usage, il tend la main à sa femme en disant le verset :
« Que le Dieu de miséricorde bénisse ma femme, mes enfants, et tous les miens, »
£t que les enfants disent le répons :
« Que le Dieu de miséricorde bénisse mon père et ma mère, eux, leur maison, et toute notre famille, » — ce digne instituteur, la
conscience en paix, et le visage rayonnant, ne changerait pas avec
l’homme le plus riche du département ; il n’a qu'un regret : c’est de ne pas pouvoir fumer une bonne pipe en famille, après ce festin.
Mais que ne fait-on pour le cher bon Dieu, et pour sa sainte loi !
e JC »
Cet office du samedi matin est vraiment d’une longueur exagérée : si pieux que soit le brave maitre Anselme, il déclare volontiers qu'un des défauts du rituel Juif est sa prolixité; quand je dis « un des défauts », je parle mal : je devrais dire, «le seul défaut ». Ce matin, on n'en a pas fini d'enchérir sur les dévotions. Bonne coutume en elle-même, sans doute, que ces dévotes enchères : il n’est pas de meilleure politesse a faire à quelqu'un que de lui acquérir, aux enchères, l'honneur de lire à l'autel un des versets du chapitre de la Bible que les fidèles récitent ainsi par fragments : l'argent est aux pauvres et à la fabrique de la synagogue. Rarement il se passe un samedi sans qu'on « n'enchérisse une dévotion » pour maitre Anselme. Aujourd’hui, on a fait mieux : on l’a convié à faire un sermon, malgré la présence de ce malin, de cet astucieux Weinreb de Francfort, qui a joué la modestie, tout justement pour se faire inviter à prècher. Mais il a mal choisi son monde, cet Achkeness (1) : le juif d'Alsace et de Lorraine est chauvin, et, si les synagogues avaient des clochers, on pourrait dire qu'il a l’esprit de clocher très marqué. Il n'aime guère ce qui n’est pas de sa paroisse, pas plus les Xhadjeboub (2) que les Achkeness ; il méprise le Jéréchalme(3) et blague le Polak (4). Déjà, le bouillant Hodel a dit, au grand scandale de ses voisins, qui lui imposent silence par des 2774 (5) répétés, mais aussi à leur intime satisfaction :
« Sur mon àme, c’est un toupet; il faut avoir un toupet d’effronté
(1) Allemand.
(2) Juifs portugais.
(3) Hiérosolymitain, Juif d'Orient.
(4) Polonais.
(5) Prononce qui pourra, s'il n’est pas de la paroisse, cette interjection nasale par laquelle nos braves Juifs d'Alsace réclament le silence aux coréligionnaires trop loquaces et trop turbulents qui troublent leur prière,
Le DD
pour parler de cet Allemand, quand M. Mayer Anselme est ici! » A la Satisfaction générale, maitre Anselme a été invité à édifier: les fidèles, et l'Allemand erève de dépit quand le bon instituteur, en descendant de l’estrade, est accablé de poignées de main et de cris de ächkokh (merci !). Chacun lui offre une prise de tabac en même temps que des félicitations, et il n'aurait pas le nez assez grand’ pour y fourrer tous ces témoignages d’admiration. Et puis, faut-il le dire au risque de compromettre ce galant homme? Avouons-le! Il à une chique dans la bouche, pour remplacer la pipe interdite :’c’est feu son oncle, son propre oncle, qui lui a enseigné ce subterfuge : lui-même. l'avait appris à Mayence, quand il y était en Pan IF, avec Kléber et Aubert Dubayet! Bon Anselme, reposez en paix dans votre modeste tombe : si votre fils ne fréquente pas la synagogue aussi régulièrement que vous, il ne manque pas d’y prier à votre bout de l’an, comme vous le faisiez pour son grandpère, et quand il fume le vendredi soir, quelquefois ses yeux se mouillent lorsqu'il pense à votre chique du Sabbath, et aux récits que vous lui disiez des temps glorieux où les parents étaient à Verdun avec Beaurepaire, à Mayence avec Kléber, et où les bataillons défilaient par Rosheim et par Haguënau, en criant : « Landau ou la mort! » Allons, ne parlons pas d'Alsace, cela vaut mieux. Aussi bien, l'office est fini.
Tout le monde s’en va, ceux qui ont une bonne ménagère, chez eux, ceux qui n’en ont pas, ou les plus gourmands, chez Chôlem le boulanger, où la garbure du samedi, le kouguel, la soupe aux pois, au riz et au bœuf, sont au four dépuis la veille. Chacun reconnait sa marmite, car il s’agit de ne pas prendre celle du voisin : pour ma part, je ne voudrais pas de celle de Téguef le morveux, n1 de Chmoule le saligot. L’Achkeness a été diner chez le gros Hertz. Le temps est beau; la neige s’est fondue; un beau soleil de mars luit dans le clair ciel d'Alsace, et chauffe déjà suffisamment cette bonne brave terre de l'Est des Vosges pour qu'on puisse se promener sans houppelande.
Ed Monmier et C'° Edit Imp. Dorval