ZADOC-KAHN
Le bonhomme Anselme a congédié ses élevés à trois heures, car c'est l'hiver, et dans une heure il fera nuit.
Les quinze marmots, espoir de la Communauté juive de Hochfelden, sont partis tumultueusement; ils ont laissé dans leurs pupitres la grammaire française de Lhomond, et l'arithmétique, et la table de multiplication, et les cahiers barbouillés de nombreuses maculatures ; ils n'ont gardé que le livre de prières dans lequel ils apprennent à lire en hébreu; c'est aujourd'hui vendredi, et ce soir, et demain, ils l'emporteront a la synagogue ; le petit Salomon émerveillera ses
parents par la volubilité avec laquelle il lit des pages entières sans reprendre haleine, et Jacob le mal mouché recevra les reproches mérités de son père, le grand Aron, car cet âne, cet ignorant, n'est pas encore arrivé, a l'âge de douze ans et demi, à se fourrer dans
fir
AiLf^H'Lsy/^
la tête le Benché (1), qui ne dure pourtant pas plus de vingt-cinq minutes à réciter, quand on a de bons poumons et une langue agile ; il fera rougir sa famille au jour prochain de seiBarmétsfé{2)j quand.
(i) Les Grâces après le repas.
(2) Inilialion religieuse, ou première cororounion.
au repas donné en son honneur, il ne saura pas dire les grâces sans bégayer et se faire souffler.
Quelle différence avec le petit David, le fils de l'instituteur, et avec quel légitime orgueil son digne homme de père lui pince la joue d'une main, en fermant, de l'autre, la porte de la salle basse qui sert d'école ! Ce petit David ! quelle mémoire ! Il a une tête comme une roue ! Son grand oncle, Rcb Etzig, a prédit qu'il serait un jour un savant, encore plus savant que son père, car le bonhomme Anselme est l'orgueil de la Communauté juive de Hochfelden. Il ne prépare pas seulement au catéchisme Israélite, mais il enseigne aussi le français, l'allemand, l'histoire, l'arithmétique et la géométrie. Dans son école, on voit, appendue au mur, la grande pancarte des tableaux synoptiques de l'Histoire universelle composés par lui, Anselme Mayer, et imprimés à Strasbourg. Bien qu'il soit pauvre, et qu'il n'ait d'autres ressources que la mince rétribution scolaire de la Communauté, tout le monde l'estime et le respecte. En 1830, quand on a formé la garde nationale, il a eu l'honneur de porter les galons de caporal, et les femmes de Hochfelden ont déclaré que M. Anselme, avec son collet rouge à grenades de laine blanche, était un joli homme. A la synagogue, il prêche en amateur, et ni le rabbin, ni le chantre, n'oseraient le contredire, car ils ne connaissent l'office que par routine, et lui sait la grammaire, le Talmud et la Cabbale; il a lu Maïmonide et Rachi ; le curé catholique est son ami et lui prête des nouveautés littéraires, et le capitaine Thouret, un ancien du premier empire, qui est son locataire, lui a dit un jour, devant les notabilités de Hochfelden : « Monsieur Mayer, quand je serai commandant déplace à Pékin, je vous prendrai pour secrétaire, sacrebleu ! » Cette semaine, le brave homme Anselme aura un beau vendredi. Son élève Hertz, qui est entré au collège de Metz, et qui est en troisième, comme un grand garçon, a été premier en version latine, et les parents, les riches marchands de biens, les gros Hertz, pour célébrer ce grand événement, ont pensé au maître de l'école primaire :
ils lui ont envoyé deux bouteilles d'un fameux vin blanc d'Alsace. Bernard, de la rue aux Écuries, et Abraliam Wolf, l'épicier, et Salomon, le marchand de bestiaux, ont acquitté la rétribution scolaire de leurs marmots : la maison est dans l'abondance pour un mois. Dès le matin du vendredi, Bessele (1), la femme de M. Anselme, était en cuisine, et écaillait vigoureusement une carpe et un brochet pour préparer le traditionnel Yété fesch (2); puis, on a mis au pot m bon morceau de bœuf piqué d'ail, qui mijote à l'étuvée. Ce sera un festin : on se croirait chez le bourgmestre d'Amsterdam. Le beau frac vert d'Anselme, son gilet à fleurs, sa cravate blanche, et sa chemise à faux-col bien empesé sont étalés sur le lit ; la lampe de cuivre à sept becs, fraîchement astiquée, est prête dans la salle a manger; elle est garnie de ses mèches de coton, et les mouchettes ont été posées sur leur plateau de tôle peinte; la nappe blanche à raies rouges est étalée sur la table, et n'attend que le service. Selmel (3), la Schavess Goïé (4), se tient prête à faire le service, a dépoter le festin, à allumer la lampe, car dans la sainte soirée de vendredi, à partir de la nuit jusqu'à la tombée de la nuit du samedi, c'est un péché de toucher au feu.
Quelle brave païenne, cette Selmel ! Il ne faut pas croire que les enfants d'Israël de la Communauté de Hochfelden prennent le mot de Goï en mauvaise part : il signifie simplement « non Juif », et il y a de bonnes gens partout : Selmel est parmi les meilleurs. Sauf son amour exagéré pour les militaires, son caractère revèche, son humeur hargneuse et son entêtement, elle est parfaite. M"' Anselme a en elle une confiance illimitée, quand Anselme n'a pas revêtu le harnais belliqueux de caporal de la garde nationale, car alors..., mais passons!
(i) Pauline.
(2) Poisson à la juive.
(3) Salomé.
(4) La barbare sabbatique. Il faut prendre Goiy au pluriel Goîim, exactement dans le même sens que les Latins et les Grecs prenaient « Barbare ». Le Goi, c*est Tétranger, qui ne participe pas au culte.
. — Sur mon âme, Bessele, dit Anselme en entrant dans la cuisine, c'était une belle carpe.
— Une laitée, Monsieur Mayer, dit la Schavess Goïé; et voyez-la dans le plat, entourée de sa sauce bien figée.
— Israël, s'écrie le vieux Mortjé, Toncle de M"" Mayer, ô Israël, où est le brochet? 11 a disparu!
— Bon Dieu, le chat le tient! Anselme, chasse-le!
Le chat prend la fuite, à l'aspect des préparatifs d'hostihté qu'un balai lui annonce; le brochet est intact, mais 1 émotion a été forte, et le père Mortjé pousse des exclamations confuses et indignées :
— Un chat! Une bète impure! Ce poisson va être contaminé! Croyez- vous, Mayer, que ce ne sera pas un péché de manger un poisson contaminé par une bète impure?
11 faut dire que le père Mortjé adore le brochet; pendant que le bonhomme Anselme le rassure, la Schavess Goïé et David poursuivent le chat en déroute, et ce jeune polisson de David chante encore ce refrain vainqueur:
Selmel met der' ofTe gavel Slech der kalz en de' Navel.
« Salomé, avec la fourche du poôle, « Pique le chat au nombril ! »
Mais dt\jà sa mère l'a saisi d'une main vigoureuse, et le conduit à la chambre où on va le faire changer de chemise, et lui vêtir sa blouse des samedis, après avoir dûment inspecté ses oreilles, qui, le matin encore, étaient tellement sales qu'on aurait pu y semer des navets !
Hélas, ce petit David, avec ses cheveux blonds et sa tournure hardie, a tout à fait l'air d'un Cheïetsle^ d'un petit chrétien !
Un commis voyageur de Paris lui a enseigné à faire des pieds de nez, et, chose horrible, on l'a surpris à jouer aux billes dans la rue ! Mais il lit si bien l'hébreu ! Quelle mémoire^ braves gens ! et pas de mauvaise éducation du tout : très réservé, très timide, très
poli, très doux, sauf qu'il est un peu casse-cou, et qu'il est toujours fourré avec le petit Louis^ un petit chrétien, le fils du maréchal ferrant, graine de braconnier, dénicheur d'oiseaux. QueUe horreur de ressembler à un Cheïetsle ! Mais quand ses parents l'ont revu, dix ans plus tard, en lieutenant d'artillerie, ils ont trouvé qu'il avait tout de même la figure d'un Yété-iong (d'un garçon juif).
Ainsi sont allées les choses ! Le pieux Mortjé craignait de manger de ce bon brochet, parce qu'il avait été souillé par le contact d'un chat, bête impure, et son petit-fils, David, a mangé du lard et du cochon en Crimée : il est vrai qu'il y a gagné les épaulettes de capitaine et la croix d'honneur, et que maintenant, le brave colonel Mayer, bien qu'il mange des choses impures et qu'il soit quelque peu libre penseur, a épousé une jolie fille juive, et ne manque pas de manger du Matse à Pâques, de jeûner à Yom-Kippour^ et de réciter pieusement le Kaddich à la Synagogue, à chaque anniversaire de la mort de feu son père et de feue sa mère.
Dans ce temps, on ne pensait pas à ces grandeurs, et on ne voyait guère de Parisiens à Hochfelden. Peu de gens étaient allés jusqu'à Strasbourg; Haguenau et Brumath semblaient être fort loin. Le vieux rabbin Eser, qui contait si bien la Lampe merveilleuse, et riiistoire d'Ali-Baba, et cent autres contes d'Orient, n'avait jamais vu que l'unique rue de Hochfelden, la ruelle en pente qui conduit à la rivière, les houblonnières et les champs de garance qui séparent la petite ville du Pachte berg^ haute colline couronnée de hêtres ; sa femme, qui savait toutes les ballades de chevalerie, et qui avait lu le Cyrus et la Clélie^ n'en connaissait pas davantage. Oui, en ce bon vieux temps, on lisait encore le Cyrus et la Cléliey et quand on voulait parler d'un galant qui présentait ses compliments en beau langage, on disait qu'il « faisait sa cour avec du Kyrous » . Le brave homme Anselme était plus moderne ; M"* de Genlis avait remplacé M*'* de Scudéry dans sa bibliothèque, mais aussi, c'était un savant.
Bientôt il fera nuit, et on allumera les lumières. On ne pourra
plus toucher au feu, et le bonhomme Anselme a tout juste le temps de fumer une dernière pipe, et d'aller se faire cisailler le menton chez le barbier orthodoxe, cet affreux bavard de Guetch. Quand il arrive dans Tarrière-boutique, tous les mentons juifs de Hochfelden ont déjà été nettoyés pour la veille du Sabbath, nettoyés canoniquement, avec des ciseaux, et sans l'aide d'un savon impur qui pourrait pénétrer dans la bouche et vous souiller. On s'aborde par le
salut du vendredi soir : « Bon Sabbath ! » et la conversation roule principalement sur les mérites, qualités et avantages du menu sabbathique, qu'un chacun connaît déjà. Guetch le barbier vante le kouguel préparé par sa ménagère, qui répond au nom poétique de Sarah des fromages : c'est elle qui est la laitière orthodoxe de Hochfelden. Le gros Samuel, le toucheur de bœufs, qui vient de rentrer de sa tournée hebdomadaire, et qui, après avoir dépouillé son carrick à triple collet et déposé son fouet,^ s'est déjà
coiffé du bonnet de coton des jours de repos, fait Téloge des « saucisses au mou » qu'en ce moment sa femme, Mathilde soupeaux-pommes-de-terre, laisse savamment grésiller dans le four du poêle de fayence. On commente l'absence de Hertz, un a poche iisf^ol » , un impie, qui a renoncé aux pieux ciseaux de Guetch, et se fait
raser chez le coiffeur catholique ; le bonhomme Anselme l'excuse en souriant : au fond, il est un peu « nouvelle mode » et fait peu de cas de cet étalage outré de petites pratiques minutieuses et de dévotions. Ses ennemis et ses jaloux (qui n'en a pas !) racontent tout bas qu'on l'a vu, lui, Anselme, attablé dans un restaurant de Strasbourg, devant les plats les plus impurs, et les méchantes langues vont jusqu'à dire qu'on a vu des cervelas dans son assiette !
Quant à son beau-frère Théodore, le Parisien, il n'est pas d'horreurs qu'on ne débite sur son compte : il est vrai que quand il passe à Hochfelden, tout le monde lui fait fête, car personne n'oserait tenir tête à un pareil gaillard, qui vous parle le français de Paris mieux que monsieur l'ingénieur, et monsieur le forestier, un gaillard qui porte des pantalons à carreaux avec des sous-pieds, qui a des moustaches et des favoris, qui met le chapeau sur l'oreille, valse et polke, raconte des histoires stupéfiantes, et fait des mystifications à crever de rire ; et puis, le beau Théodore est garçon terriblement entreprenant : il a pour lui toutes les femmes du faubourg Saint- Germain juif de Hochfelden, et il n'est pas un mari, lù-bas, qui ne se sente quelques inquiétudes à la tête, quand ce redoutable jeune homme débarque par la diligence de Brumath ; il sait chanter les airs les plus nouveaux, qu'on a chantés sur le théâtre de Paris; il sait jouer du violon et il sculpte des merveilles, des petits paniers avec des noyaux de cerises, des têtes grotesques avec des marrons; il fait des tours d'escamotage, et les femmes se racontent, avec une terreur mêlée de curiosité, que cet enragé, ce démon, a là-bas connu une actrice, et qu'il s'y est battu en duel. Une actrice! Comment cela peut-il être fait, une actrice? Et un théâtre? Le bonhomme Anselme, qui a fait ses études à Strasbourg, et qui a vu Mannheim, Heidelberg et Paris, en sait long, là-dessus! mais il n'en communique rien à ses arriérés de compatriotes, au milieu desquels il se compare volontiers à un anneau d'or au groin d'un cochon. Voici venir Mayerle Hodel, ou Hodel Mayerle, car il n'importe guère que hodel soit devant, ou hodel soit derrière. Cet homme plus qu'actif est le bien nommé (i ) ; lui aussi a été à Paris : mais il n'en a rapporté que des mécomptes ; on assure que sa fille, qu'il y a emmenée, a mal tourné, bien qu'il raconte, à qui veut l'entendre, qu'elle y a épousé un employé de la maison Rothschild. Il est vrai que quelquefois il avoue qu'il aimerait mieux surveiller un panier
(i) Hodel signiûele remuani, le brouillon.
plein de puces qu'une fille à Paris. Le bonhomme Anselme s'empresse de partir, pour éviter ce personnage loquace, effronté, tapageur et mal famé.
Aussi bien, le choule klopfer (1) est déjcà parti devant lui, enveloppé dans son vieux carrick, coiffé de son antique tricorne.
(I) Frappeur de synagogue; l'équivalent du sonneur de cloches.
et armù de son maillet. Il va, de porte en porte, heurtant du maillet, pour annoncer que l'heure de roffice approche. Quand Anselme arrive, presque toute la communauté se trouve déjà réunie dans le temple, une grande salle de rez-de-chaussée à laquelle on accède par un perron de trois marches et par une porte à deux battants.
Les murs de la salle sont nus, blanchis à la chaux. Dans le fond, un rideau de soie brodé par les mains pieuses de Tépiciére de Hochfelden recouvre larmoire où sont déposés les livres de la loi. La femme d'Anselme aussi a brodé un rideau pareil ; elle l'a tailh» dans sa robe de noces. Aussi, en considération de l'estime qu'on a pour Anselme, c'est ce rideau-là qu'on mettra, le prochain jour de la Bannéisfé de son fils.
D'autres encore ont offert leur rideau ; le plus riche est celui qu'a donné la femme d'Etzigle, de Marmoutiers ; il est en veloui's garni de franges et de galons d'or. Mais on ne l'accroche pas souvent devant le tabernacle, parce qu'Etzigle n'est pas estimé ; les cent mille écus de fortune qu'on lui attribue sont du bien mal acquis ; on assure que c'est un usurier avaricieux, enrichi aux dépens du pauvre paysan, et la Communauté n'aime point de pareils gens, qui attirent la haine, bien justifiée, des protestants et des catholiques.
« Main honnête va par tout le pays, » dit le proverbe; et on ne croit pas la main d'Etzigle honnête ; elle s'est une fois levée en justice pour appuyer un faux serment. Voilà pourquoi son riclu» « voile de bénédiction » paraît si rarement au temple, et pourquoi lui-même, avec ses lunettes d'or et sa casquette de loutre, n'est pas au hanc des pâmais hn [l]^ à coté du tabernacle, mais se tient renfrogné dans un coin, entouré de sa clientèle ordinaire de toucheurs de bœufs, de marchands de biens, et autres gens de mince considération.
Mais écoute, Israël ! Oh ! cher bon Dieu ! Voici des enfants du pays
(I) Margiiilliers.
(jui surprennent tout le monde ! Ils viennent d'arriver par la diligence, et tout droit, sur mon âme, ils ont été à la synagogue, sans même s'arrêter un instant pour boire une chope chez Meydinger. Comme il y a longtemps qu'on ne les a vus ! Comtae ils viennent de loin ! Leur cœur n'a pas changé : ce sont deux braves garçons juifs, qui font honneur à leur famille, et la soutiennent de leur travail : c'est Herchele, qui est commis dans une maison de broderies, à Nancy. Il a eu le temps de passer chez sa pauvre femme 4l(» mère, l'infirme, et lui a remis deux napoléons d'or qu'il a économisés, un sac de macarons, et un pain d'épice. Et l'autre ! brave et bon Sanfele, dont la sœur est si malheureuse, et ne peut pas toujours travailler comme couturière à la journée, à cause de ses yeux malades. La sœur est à la charge du frère aîné, le petit tailleur, qui a tant pleuré quand il est tombé au sort; le vieux père, le chaule Klopfer, ne pouvait pas lui acheter un homme, vous pensez bien ! Alors, ce brave Sanfele n'a fait ni une ni deux : il est parti pour son frère, et maintenant, le voilà sergent ! Un beau ^rade ! Il revient d'Afrique, et il y retournera, car s'il n'est pas tué, il est sûr d'avoir un jour l'épaulette; aussi va-t-il rengager, et sa prime, qu'il donnera à son père, permettra au vieux de passer ses derniers jours en repos. Quel honneur pour la Communauté de Hochfelden, de compter parmi elle de si bons fils, aidant a leurs ])arents ! Sans compter qu'on est un peu fier de voir à la synagogue un militaire à moustaches, qui a été en Afrique, et qui a des galons (»t un pompon rouge. Déjà l'affreux Mayerle Hodel l'accapare, et lui pose des questions captieuses : « Avec quoi balaie-t-on en Afrique — avec quoi ? — Avec des balais ! — Et de quelle main la statue de Henri IV, à Paris, tient-elle son chapeau? — D'aucune main ; elle n'a pas de chapeau. » Mais Sanfele échappe à ce terrible homme, et va faire ses comphraents au bonhomme Anselme, qui lui a, naguère, formé sa belle écriture de fourrier, et enseigné les mystères de l'arithmétique, de l'histoire de France et de la géographie. Cependant, l'heure de l'office approche. N'est-elle même pas
LB BABBIN.
déjà passée? Les uns opinent que ouï, et les autres que non. L'almanach assure qu'il fait nuit, dit Hertz, et il fait sonner sa montre à répétition pour appuyer Talmanach. Le grand Aron, qui revient de la cour, déclare, de son côté, qu'on ne voit pas encore d'étoiles, et que par conséquent il ne fait pas nuit : il profite même de ce retard pour offrir des prises au rabbin, et pour causer bruyamment avec lui. Il est bel homme, le rabbin Samuel, grand, mince, avec une longue barbiche blanche, la moustache rasée. Mais il n'est pas si bel homme que le beau Khasan (1) Moïse Weill, qui remplit à lui seul les fonctions de ministre officiant, de chantre, de compositeur et d'orchestre. Ce Weill a une barbe de républicain parisien : c'est un ambitieux; il aspire aux grandeurs. On l'entend toujours fredonner, et il a mis des airs nouveaux sur les antiques paroles des prières. Mais on lui pardonne tout en considération de sa belle voix de basse-taille. A Strasbourg, que dis-je! même à Metz, la communauté ne peut pas se vanter de posséder un Khasan comparable à Weill, capable de chanter comme lui un Leikha taoudi (2). Ce gaillard-là fait trembler les vitres, et maintenant que les cierges sont allumés, à peine a-t-il revêtu son thalcss (3) qu'il entonne à pleine gorge le Boroukh Ato (4), et que cet incorrigible Mayerle, malgré la solennité de l'office et la révérence du lieu, ne peut s'empêcher de dire, au milieu des bruyants baisers qu'il donne aux franges de son thaless : « Quel organe ! Quel souffle ! Cet homme a un larynx comme un ours ! » Le bruit des baisers appliqués sur les franges s'éteint rapidement, le premier Amen répond à la première prière, et maintenant l'office suit dévotement son cours. Ce ne sont peut-être pas les plus sincèrement pieux qui chantent les répons avec le plus de ferveur, et je soupçonne Mayerle Hodel de n'y mettre tant de zèle que pour faire
(i) Chantre.
(2) Comme qui dîrail << un Salve regina ».
(3) Écharpe blanche qu'on perte au temple, et qui est terminée par des franges nommées Tsilsets.
(4) Te Deum.
entendre cette même voix de contralto, avec laquelle il chantait cet après-midi des airs aussi parisiens que profanes; oui, à deux heures, il enseignait à la jeunesse de Hochfelden, dans le grenier de Kûssel Taubergiste orthodoxe, les beautés de la polka et les secrets de la contredanse ; car cet homme universel joint à ses nombreux métiers celui de maître de danse, et de trombone dans la musique municipale.
A l'heure où les cierges s'allumaient à la synagogue, la bonne dame Anselme, vêtue de sa robe de fête, coiffée de son bonnet à barbes fraîchement tuyauté et empesé, après avoir donné un dernier coup d'œil à la nappe rayée de rouge, au beau service en étain, aux couverts de fête en argent massif, a solennellement béni la lampe des samedis, dès que les sept becs ont été allumés. Elle a prononcé la prière de la ménagère, gardienne du foyer, entre ses deux filles recueillies et attentives, la brune Esther, qu'on appelle Fraie (1), malgré qu'elle n'ait que douze ans, à cause de ses gronderies et de ses attentions pour les tout petits, et Marie, la grande blonde, une gaillarde qui ne fait plus une faute d'orthographe et rédige des compositions françaises, s'il vous plaît! Les mioches regardent avec admiration la mère et les grandes sœurs faisant leur prière féminine. La mère a dit :
« Sois béni. Éternel, notre Dieu, roi de l'Univers, qui nous a sanctifiées par tes commandements, et nous a ordonné d'allumer une lampe en l'honneur du Sabbath. »
La païenne Selmel elle-même, sous la porte de la cuisine, écoute avec recueillement, car elle sait qu'elle est servante chez de braves gens, que M"" Anselme est une honnête femme, et que M. Anselme n'est pas seulement un savant et un digne homme, mais un joli garde national. Et puis, elle a été nourrice de ce petit diable de blondin, de David, dont les gars juifs se moquent toujours en lui disant qu'il a l'air d'un petit Cheïetslé (2), qui est à chaque
(i) Grand'mère.
(2) Gars chrélien.
instant en vagabondage avec Louïele (1), le fils du maréchal ferrant; et comme le père de Louïele est luthérien et que Selmel est une huguenote fanatique, elle en aime d'autant plus son nourrisson. Son goût pour les militaires lui ferait-elle deviner, en ce fils du juif Anselme, un futur artilleur ? Ah, bonne Selmel^ c'est grand dommage que vous soyez morte avant d'avoir eu la joie de contempler le petit David dans sa gloire, avec ses épaulettes d'or, son sabre et ses éperons. En attendant, la prière de la mère finie, Selmel est rentré en cuisine, et enseigne à son jeune nourrisson la chanson de Hentzelemann :
Hentzelemann a des petites bottes,
Petit sabre au côté,
A vendu son petit cheval,
A bu l'argent,
Ne peut plus chevaucher.
Dehors, il neige, et le père Anselme secoue son manteau devant la porte, en rentrant. Chacun l'attend, car il rapporte de l'office la bénédiction pour la famille. L'un après l'autre, les enfants s'inclinent devant lui; il leur impose les mains, et les bénit; aux garçons, il dit:
<( Puisses-tu devenir comme Ephraïm et Manassé. »
Et aux filles :
« Puisses-tu être comme Sara, Rebecca, Rachel et Lia. »
Et ma foi, comme il fait très faim, et que Selmel a déjà mis la soupe sur la table, une bonne soupe grasse à la pâte râpée, Anselme passe, pour cette fois, le Cantique de la femme vertueuse :
Une femme vertueuse est un trésor ; Heureux celui qui Ta trouvée !
Son époux a confiance en elle.
Et sa félicité est sans borne.
Pardonnons à ce bonhomme son manque de galanterie et sa dérogation au rituel. Le Cantique est un peu long, la soupe refroi-
(1} Le petit Louis.
dirait, et M"" Anselme est tout aussi contente, quand son mari s'écrie, en dépliant sa serviette : « Pauline, c'est une vraie soupe de Vendredi! » que s'il avait chanté, une fois de plus, ses louanges en vers hébreux. D'autant plus qu'avant de commencer le repas, il faut encore inaugurer le Sabbath. Anselme remplit de vin sa timbale d'argent des jours de fête, et, la tenant à la main, il prononce la formule sacrée.
« C'était le sixième jour. Et le ciel et la terre étaient terminés. Le septième jour, Dieu avait achevé son œuvre, et il se reposa, le septième jour, de tout ce qu'il avait fait. Dieu bénit le septième jour et le sanctifia, car en ce jour, le Seigneur se reposa de toutes les œuvres qu'il avait créées.
« Sois loué. Éternel, notre Dieu, Roi de l'Univers, qui as créé le fruit de la vigne. »
Le père de famille termine rapidement le reste de la prière, jusqu'à « Sois loué. Éternel, qui as sanctifié le Sabbath. »
Et boit un coup de bon cœur; puis il passe le gobelet à son fils aîné, qui ne se fait pas prier pour avaler le fond, tout pur et sans eau. bon vin de l'enfance! Quel pieux et franc souvenir tu laisses, et combien je te regrette en cet âge de fuchsine et d'irréligion!.
Après le vin, le père bénit le pain, en rompt autant de bouchées qu'il y a de personnes présentes, et les distribue aux assistants.
Et maintenant, fourchettes et cuillers vont opérer vigoureusement, et quand, après le repas, le bon Anselme récite les grâces, au moment où, suivant l'antique usage, il tend la main à sa femme en disant le verset :
« Que le Dieu de miséricorde bénisse ma femme, mes enfants, et tous les miens, »
Et que les enfants disent le répons :
« Que le Dieu de miséricorde bénisse mon père et ma mère, eux, leur maison, et toute notre famille, » — ce digne instituteur, la conscience en paix, et le visage rayonnant, ne changerait pas avec
l'homme le plus riche du département ; il n'a qu'un regret : c'est de ne pas pouvoir fumer une bonne pipe en famille, après ce festin. Mais que ne fait-on pour le cher bon Dieu, et pour sa sainte loi !
Cet office du samedi matin est vraiment d'une longueur exagérée : si pieux que soit le brave maître Anselme, il déclare volontiers qu'un des défauts du rituel Juif est sa proUxité ; quand je dis « un des défauts », je parle mal : je devrais dire, « le seul défaut ». Ce matin, on n'en a pas fini d'enchérir sur les dévotions. Bonne coutume en elle-même, sans doute, que ces dévotes enchères : il n'est pas de meilleure politesse a faire à quelqu'un que de lui acquérir, aux enchères, l'honneur de lire à l'autel un des versets du chapitre de la Bible que les fidèles récitent ainsi par fragments : l'argent est aux pauvres et à la fabrique de la synagogue. Rarement il se passe un samedi sans qu'on « n'enchérisse une dévotion » pour maître Anselme. Aujourd'hui, on a fait mieux : on l'a convié à faire un sermon, malgré la présence de ce malin, de cet astucieux Weinreb de Francfort, qui a joué la modestie, tout justement pour se faire inviter à prêcher. Mais il a mal choisi son monde, cet Achkeriess (1) : le juif d'Alsace et de Lorraine est chauvin, et, si les synagogues avaient des clochers, on pourrait dire qu'il a l'esprit de clocher très marqué. Il n'aime guère ce qui n'est pas de sa paroisse, pas plus les Khadjeboub (2) que les Achkeness; il méprise le Jéréchalme {3) et blague le Polak{A). Déjà, le bouillant Hodel a dit, au grand scandale de ses voisins, qui lui imposent silence par des injii (5) répétés, mais aussi à leur intime satisfaction: « Sur mon âme, c'est un toupet; il faut avoir un toupet d'effronté
(i) Allemand.
(2) Juifs portugais.
(3) Hiérosolymilain, Juif d'Orient.
(4) Polonais.
(5) Prononce qui pourra, s'il n'est pas de la paroisse, cette interjection nasale par laquelle nos braves Juifs d'Alsace réclament le silence aux coreligionnaires trop loquaces et trop turbulents qui troublent leur prière.
pour parler de cet Allemand, quand M. Mayer Anselme est ici ! » A la satisfaction générale, maître Anselme a été invité à édifier les fidèles, et r Allemand crève de dépit quand le bon instituteur, en descendant de l'estrade, est accablé de poignées de main et de cris de iichkolih (merci !). Chacun lui otTre une prise de tabac en même teinps que des félicitations, et il n'aurait pas le nez assez gràiid pour y fourrer tous ces témoignages d'admiration. Et puis, faut-il le dire au risque de compromettre ce galant liomme? Avouons-le! Il a une chique dans la bouche, pour remplacer la pipe interdite : c'est feu son oncle, son propre oncle, qui lui a'ensergné ce subterfuge : lui-même l'avait appris à Mayence, quand il y était en l'an II, avec Kléber et Aiibert Dubayet! Bon Anselme, reposez en paix dans votre modeste tombe : si votre fils ne fréquente pas la synagogue aussi régulièrement que vous, il ne manque pas d'y prier à votre bout de l'an, comme vous le faisiez pour son grandpère, et quand il fume le vendredi soir, quelquefois ses yeux se mouillent lorsqu'il pense à votre chique du Sabbath, et aux récils que vous lui disiez des temps glorieux où les parents étaient à Verdun avec Beaurepaire, a Mayence avec Kléber, et où les bataillons défilaient par Rosheim et par Haguènau , eh criant : >; I:andau ou la mort F » Allons, ne parlons pas d'Alsace, cela vaut mieux. Aiissi bien, l'office est finii
Tout le mondé s'en va, ceux qui ont une bonne ménagère, -chez eux, ceux qui n'en ont pas, où les plus gourmands, chez Chulenï le boulanger, où la garbure du samedi, le koùguel, la soupe aux pois, au riz et au bœuf, sont au four depuis la veille. Chacun reconnaît sa marmite, car il s^agit de ne pas prendre celle du voisin ; poui* ma part, je ne voudrais pas de celle de léguef le morveux, ni de Chmoule le saligot. L'Achkeness a été dîner chez le gros Hertz. Le temps est beau; la neige s'est fondue; un beau soleil de mars luit dans le clair ciel d'Alsace, et chauffe déjà suffisamment cette bonne brave terre de l'Est des Vosges pour qu'on puisse se promener sans houppelande.
-K BARBIEK JUIK
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C'est le temps des politesses; on rendra visite au grand Aron, qui a « enchéri la dévotion »
pour son ami Anselme. Le petit David s'arrachera aux séductions de Louïele et à la tentation de courir les bois avec ce polisson; on lui a mis sa belle casquette bleue des samedis;
le voilà mal à . • - - . . ^ . -
Taise, car il ne
pourra pas se crotter jusqu'au soir. Un bonjour aux notables, aux « Parnassim » qui causent des intérêts de la commimauté sur la place de la mairie, à moins qu'ils n'y médisent de tout le monde, ce qui n'aurait rien d'invraisemblable. Tiens, voici les anciens de la famille Fidèle Strauss ; ils sont assis sur les troncs d'arbre que le bûcheron Antoine des Escargots a déposés au bout de la rue, en attendant qu'il les fende. Où donc est cette gamine de Mirele, qui a de si beaux yeux bleus et des cheveux dorés? Oh, la vilaine petite fille! Encore à courir partout, à jouer aux noix avec tout ce qu'il y a de plus polisson à Hochfelden ; figurez-vous que, pas plus tard que lundi, quand il gelait si fort, elle a jeté (sans le faire exprès) une boule de neige sur le chapeau de l'honorable chantre Weill, et que, le soir, elle a manqué se rompre une jambe à la glissade sur la mare. Le jeune David me paraît fort préoccupé de savoir où Mirele joue aux noix : je crois bien qu'il la trouverait sans peine, car ces vilains gamins-là savent toujours où
se rencontrer, quand il s'agit de commettre des méfaits. Mais il n'a pas le temps de s'évader : il faut encore aller rendre visite à la cousine Fanny ; elle a toujours son petit cornet de noix et de
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raisins secs prêts pour les enfants qui viennent la voir les jours de fête. 11 faut porter le vin du samedi à l'aïeul de Mirele, et lui faire un petit compliment. Justement, le vieux est déjà dans la maison, tout ridé, avec ses jambes grêles, ce qui ne l'empêche pas
d'être venu à pied, et de se soulever en souriant d'un air aimable, quand on lui apporte sa petite goutte de kirch. Ah ! vieux farceur, il fait encore des compliments aux jolies femmes, et leur débite des gaillardises! Et tout le monde rit! Voyez-vous, ce coquin! Il a, sur mon àme! embrassé la servante de M"*° Aron, en allant voir, à la cuisine, si le konguelhopf était réussi.