‹ La vie juive: Illustrations d'Alphonse LévyChapitre 4 sur 10 · LE PETIT TAILLEUR DE PRAGUE · texte numérisé non relu

LE PETIT TAILLEUR DE PRAGUE

cà

l^î ous savez, mes enfants, riue r?tt nous nuptiHonons â unn

;h ïSâll^ illustre liimillc des Coha- '^\ ^l nim. Beaucoup de Juifs so donnent f y ce titre de Colien, mais peu d'entre

eux y ont droit ; pour nous, nous descendons directement (FEsdi^as.

eonune on pouvait lo voir, dnn?^ mon enfance^ par notre geïiéalofj;îe déposée à la synagogue de Metz, avant qu'elle nViit diî^ih'iru dans un incendie. Esdras liii-iiiènie était de notule famille, puiisque le grand roi Cyruiî le juy;ea digne d'èlre admis à sa lahle royale et le fit souverain pontife de Jérusalem. Dans ce (em[»s-là, le [iiûvilége

^S^^. M^mÈ^à

de noblesse des Lévy était qu'ils nous présentaient raiguière pour nous laver les mains. Quand vinrent les tristes jours, ce fut à rinterccssion d'un de nos ancêtres que les pieuses hirondelles apportèrent de Teau dans leur bec, et tentèrent d'éteindre l'incendie du Temple, embrasé par le cruel tyran Titus; c'est pourquoi nous devons aimer ces doux et gracieux oiseaux, et respecter leurs nids. Nous devons, mes enfants, aimer les bêtes aimantes, douces et pieuses, et détester la violence et la cruauté, comme la détestèrent nos pères, qui avaient horreur de verser le sang du prochain, mais qui ne ménageaient pas le leur pour la défense de la justice, de la foi, de leur patrie. Le courage ne consiste point à user d'une force brutale pour opprimer les pauvres gens, mais à résister, si faible qu'on soit, à l'oppression des méchants, et à protéger les affligés. Ainsi fit mon père, quand lui, républicain, sauva le curé de Rosheim, poursuivi par le terrible Schneider, en le cachant au péril de sa vie. Ainsi fit notre bisaïeul, quand il aida un ministre huguenot à franchir là frontière, au temps de Louis XIV, et le porta sur son dos de l'autre côté de la Lauter, sous les balles des dragons de Louvois.

Vous saurez donc que jadis un de nos ancêtres, pieux et juste, savant et bienfaisant, pratiquait l'honneur, le désintéressement, le sacrifice, et que, même s'il n'eût pas été d'une illustre naissance, on l'eût vénéré pour ses vertus. Était-ce le grand rabbin Rachi, qui vivait en Champagne au temps de saint Louis, et fut assassiné par les Allemands? Était-ce un autre, comme le rabbin Anselme, dont je porte le nom, Anselme le juste et le saint qu'il nous suffit, à nous ses descendants, d'invoquer dans le péril, à condition que notre conscience soit pure, pour qu'il nous protège aussitôt, comme mon oncle le vit bien en 1792, au siège de Verdun? Je l'ignore, et je vous raconte l'histoire telle que mon aïeul la racontait à mon père.

Notre ancêtre était, vers la fin de sa vie, grand rabbin de Mayence, et jamais l'évêque, touché par ses vertus, ne se mêla de le persécuter, ni de tourmenter, de son vivant, la communauté

juive. 11 passait une partie de ses nuits en prières, consacrant ses journées à l'instruction, à l'édification, à la défense des Juifs mayençais, vivant de peu, jeûnant souvent, donnant aux pauvres la dîme que lui payaient les riches. C'était un juste du vieux temps, et mon père, sans l'avoir vu, me l'a décrit bien souvent, avec sa mine douce et sévère, son regard intrépide devant les forts et caressant pour les humbles, sa longue barbe, sa haute taille, sa noble démarche. Il avait dompté en lui le sang emporté dont on dit : « Cohanim Raksanim (1) », et s'il lui restait quelque fierté, ce n'était que dans l'àme. Son dernier élan d'orgueil fut quand, se se sentant près de mourir, il pria Dieu de lui montrer, en vision, quel voisin il aurait en paradis. Le Seigneur lui apparut en songe et lui dit : « Va-t'en à Prague, ville sainte : tu y trouveras un tailleur que j'ai choisi pour ton voisin, quand je t'aurai recueilli dans le séjour des justes. »

Notre bon ancêtre se réveille, dit adieu à sa famille, monte à cheval malgré son grand âge, chevauche, chevauche. Dans toutes les communautés juives où il passe, on veut le retenir; mais il prend seulement le temps de consoler l'un, d'amender la conduite de l'autre, de les bénir tous; il ne s'arrête nulle part : il chevauche, chevauche, et arrive à Prague.

Vous pensez qu'il était impatient de voir quel pouvait être ce tailleur que Dieu lui assignait pour compagnon en paradis! Un tailleur, compagnon dans le séjour de la justice et de la rétribution définitives, un tailleur, compagnon pour l'éternité d'un descendant d'Esdras qui fut l'ami de Cyrus et rebâtit, l'épée au côté, le temple de Jérusalem ! Écoute, Israël I pourquoi pas un grossier marchand de bœufs, un Amhorets^ un « illettré » banquier I Un tailleur! Est-il au moins Lévy? Pour sûr, il ne peut être moins, et il descend de quelque martyr, mort pour la foi.

Notre ancêtre entre dans Prague sur son cheval fourbu, et s'en va tout droit au quartier juif. Il se nomme; tous l'entourent, se

(i) Les Gohanim rageurs.

pressent autour de lui, le conduisent chez le rabbin de la sainte cité. Ce vieillard vénérable se précipite à la rencontre do son pieux émule. « O grand rabbin, ô grand docteur de la loi, lui dit-il, sur quelle matière ardue venez-vous conférer avec moi? Vos ouailles de Mayence sont-elles exposées à la persécution de nos cruels ennemis? Non, je le vois bien, car vous ne les eussiez pas abandonnées au moment du danger. Me faites-vous Thonneur de vouloir consulter avec moi, sur quelque point épineux de la loi, sur une interprétation du Talmud, sur un mystère de la Cabbale ? Parlez, maître ! Que me demandez-vous?

— Rien autre, répondit notre ancêtre, que le nom des tailleurs les plus pieux de votre pieuse communauté. »

Le rabbin s'inclina, présenta le plus jeune de ses disciples au rabbin de Mayence, et le lui donna pour guide. Huit jours durant, notre ancêtre parcourut la grande cité ; c'était justement l'époque de la foire annuelle. Il vit des tailleurs de Bohême, des tailleurs d'Autriche; il vit des marchands d'étoffes polonais; des marchands de soieries italiens; il vit des drapiers flamands; il vit des Orientaux et des Occidentaux; des Russes et des Français; des Espagnols et des Égyptiens, et jusqu'à des Indiens et des Persans. Cependant le rabbin de Prague s'enfonçait dans l'étude de la Cabbale, et la nuit, un cierge à la main, il parcourait d'immenses manuscrits afin de découvrir quel étonnant avantage pour la foi notre saint ancêtre pourrait bien trouver chez un tailleur de Prague.

Le huitième jour, qui était un jeudi, notre ancêtre revint chez le rabbin : il était fort découragé.

« Pieux et savant ami, lui dit-il, j'ai vu tous les tailleurs de Prague que m'a indiqués votre disciple, ceux de la ville et ceux de la foire; ceux de la cité et ceux du Hradschin. N'en connaissezvous point d'autres?

— Maître, répondit le disciple, j'ai négligé de vous conduire chez un seul, si chétif, si misérable, qu'il ne vaut pas la peine qu'on le voie. Le pauvre diable ne vient que très rarement à la synagogue ;

il y prie sans élan ni ferveur, ne parle à personne, et quitte toujours le temple à la hâte et comme à la dérobée.

— Je veux le voir à l'instant, dit notre ancêtre. Quoi ! il est pauvre, il est chétif, il est infirme, me dites-vous, et ce n'est pas chez lui que vous m'avez conduit d'abord ! Allons sans tarder. »

Au bout d'une rue tortueuse, devant une maison à demi croulante de vétusté, sous une porte basse, au pied d'un escalier vermoulu, gluant d'humidité, le disciple s'arrêta.

« Maître, dit-il, c'est ici. Je vais quérir une lanterne, et avec l'aide d'un étudiant de mes amis qui demeure près d'ici, je vous ferai gravir ces degrés perfides, jusqu'au quatrième étage, où demeure notre homme.

— Point n'est besoin d'aide ! » s'écrie notre ancêtre.

Et, laissant devant la porte et l'entrée noire le disciple hésitant et stupéfait, avant que celui-ci eût seulement trouvé à tâtons la corde graisseuse qui servait de rampe à l'escalier, le rabbin de Mayênce avait déjà franchi les cent six marches des quatre étages, sans chandelle ni lanterne. Mais mon père m'a dit qu'un ange l'éclâirait.

Il ouvre la porte, et il voit, dans un galetas, un petit tailleur les jambes croisées sur son établi, poussant vivement l'aiguille, et raccommodant un vieil habit à la lueur d'une lampe fumeuse. Devant l'établi était un berceau, et de temps en temps, le petit homme quittait l'aiguille, pour pousser le berceau, et berçait, en chantant d'une pauvre petite voix fêlée :

Aiane,

Popaïe.

Aïele Popaiele

Was rappelt im Siroh?

S'Kâtzele esch gsch(orvé

On*s Miselé-n-esch froh (I).

Puis il se remettait bravement à l'ouvrage.

« Que fais-tu là ? dit notre ancêtre. Tu es un bon homme de

(i) Aîaoe, Popaïe, Aîele Popaîelc. — Qui grouille dans la paille. — Le pe(it chat est mort. — Et la petite souris est contente.

Fd Monnier et C" Rdil

hnp Dorval

Lt SACRIFICATEUR

bercer ton enfant, et sans doute, tu ne veux pas éveiller ta femme, à rheure où tout le monde dort, et où tu veilles en besognant.

— Qui êtes-vous? dit le petit tailleur en mettant la main devant ses yeux, pour mieux voir notre ancêtre dans l'ombre.

— Je suis le grand rabbin de Mayence, répondit celui-ci, et je viens de loin, tout exprès pour te voir!

— Prenez cette chaise, mon maître; prenez garde qu'elle n'a que trois pieds, et je n'en ai pas d'autre. Je voudrais bien vous faire plus d'honneur, mais je suis un pauvre homme, simple et illettré, dénué des biens de ce monde. Il faut que j'achève de rapetasser, avant demain, vendredi, l'habit de mon voisin le chef des mendiants, aGn que ce digne homme puisse demander décemment l'au-

mône demain soir, à la synagogue. De cette aumône il me payera ma peine, et je pourrai nourrir, pendant deux jours, pendant trois jours, la bonne créature qui dort dans ce berceau.

— Pauvre homme 1 dit notre ancêtre, les larmes aux yeux.

Et vite il s'approcha du berceau, et glissa sa bourse sous l'oreiller de toile grossière, oubliant qu'elle contenait tout ce qu'il possédait, et qu'il serait forcé de mendier lui-même pour rentrer mourir à Mayence.

En se penchant sur le berceau, il vit, au lieu d'un enfant, une petite vieille, toute sèche et ridée, qui bavait entre ses gencives édentées.

« Au nom d'Israël, qu'est ceci, mon frère? dit-il au tailleur, en lui montrant le berceau. Dieu t'a-t-il puni d'un pareil enfant? »

Le petit homme se leva, et, regardant l'affreuse vieille d'un regard tendre et avec une grimace souriante, il répondit :

— Monsieur notre maître, c'est ma mère : elle est tombée en enfance. Je la nourris de mon travail comme elle m'a nourri de son lait : elle m'a bercé, je la berce, et je lui chante la chanson qu'elle me chantait pour m'endormir, quand j'étais enfant. N'est-il pas écrit dans la loi et les dix commandements, que nous devons honorer notre père et notre mère?

— Gloire à Dieu! louange à l'Éternel! s'écria notre ancêtre. Béni soit le Roi des Cieux, qui donne la première place aux humbles, parmi ses saints ! Que sa sainte volonté soit bénie ! ainsi soit-il, amen!

Et devant le tailleur qui ne comprenait pas, le fier et noble rabbin de Mayence baisa respectueusement le front de la vieille infirme. Puis il serra le tailleur dans ses bras, et au moment où le disciple, l'étudiant et les gens du quartier ouvraient la porte et le saluaient, ils le virent tenant la main du petit homme bancal, et furent bien étonnés de l'entendre lui répéter, à deux reprises :

« Je ne vous dis pas adieu, mon bon frère, mais au revoir. A bientôt, et au revoir, dans un lieu dont l'échelle est plus ardue que

celle de votre escalier, mais qui est mieux éclairé et plus spacieux que votre logement. »

Notre ancêtre revint à Mayence et mourut, le propre jour où moururent le petit tailleur de Prague et sa vieille mère. Le rabbin de Prague et son disciple méditèrent longtemps sur les paroles qu'il avait dites en quittant le tailleur, et, après avoir beaucoup argumenté pour et contre, ils conclurent, par un syllogisme et dans les règles d'Aristote, que le logement à Tescalier si ardu dont il avait parlé, était le paradis.

—oc 44 >o—

N croira, sans peine, que le festin de Pâques fut beau chez Anselme. C'est là qu'on pouvait encore voir les cérémonies conformes à la vraie tradition :

c'est là qu'on entendait chanter, comme il faut, sans une fioriture et sans une fausse note, le véritable cantique « Kilo- 7ioé^ Kiloïoé » , dont la musique n'est autre que celle de la Marche des légions romaines : « Pilwnnoé^poploé{{) » , et dont le refrain pourrait bien être l'antique ioéy éooé^ des fêtes de Bacchus. Le bon homme Anselme est un érudit : qui se douterait qu'au fin fond d'une bourgade d'Alsace végète un instituteur juif, latinisant et hellénisant ? Il vénère la haute antiquité de ses rites, et son cœur s'épanouit, lorsqu'il songe, vaguement, à l'origine et à la noble parenté de ces mystérieuses, graves et joyeuses solennités, à ce cérémonial aussi vieux que la guerre de Troie, précieusement conservé, pieusement transplanté des pays du soleil jusque dans le brumeux Occident. Le vin qui rit dans le vermeil de sa timbale d'argent reflète, à ses yeux charmés, un rayon de pourpre et d'opale venu d'Orient. Je ne jurerais pas qu'en ce moment le pauvre homme ne soit un peu payen, et qu'à la forte pensée du Dieu unique et de la fête si fière et si noble de la sortie d'esclavage, de la liberté, il ne mcle les douces et riantes imaginations de l'hellénisme. Ah! grand Dieu, braves gens juifs qui vivez de votre honnête labeur sur le pavé humide de Paris ou de Strasbourg, sous les nuages pluvieux qui glissent au-dessus des hautes maisons et attristent les murailles grises et les toitures ternes, et font descendre la lourde fumée noire des cheminées, vous ne saurez jamais combien il a fallu de vertu à vos frères pour se défendre contre le joH culte d'Astarté, contre les adorables séductions de Pallas-Athènè, de Mylitta, de lacchos. Vous êtes des

(\) Peuple armé du pilum.

barbares du Nord, maintenant : que pouvaient contre vous les brutalités d'autres barbares, contre vous qui aviez résisté, sans fléchir, aux caresses de la voluptueuse Phénicie et à la grâce victorieuse de THellade ! Voyez-vous la prétention d'un gros capucin d'Allemagne, voulant convertir les descendants de ceux qui passaient avec un sourire dédaigneux devant les déesses du Panthéon et les dieux d'Olympie, et tenaient les rhapsodies de leurs héros et de leurs prophètes pour plus harmonieuses que celles d'Hésiode et d'Homère! Allez donc faire manger de la choucroute au lard à des gens qui ont dédaigné la céleste cuisine de Delphes et d'Athènes, et lâchez de les éblouir par vos pompes, eux qui se vantent d'avoir vu AU^xandre de Macédoine sacrifier dans leur temple, sur l'autel de leur Dieu (i) !

Le festin des Pâques alsaciennes ne ressemble pas à celui qu'on faisait au temps d'Alexandre : pourtant, les antiques cérémonies sont scrupuleusement observées. Au milieu de la table, la mère a dressé tout un édifice ; elle a mis dans un plat trois grands pains sans levain, plus épais et plus durs que les autres, et les a recouverts des deux plus belles serviettes damassées de la maison. Sur les serviettes sont disposées coquettement des soucoupes et des petites tasses contenant les entrées symboliques de la Pâque, du persil, du raifort, du vinaigre, de la laitue, un mélange d'amandes et de pommes pilées, et l'Agneau pascal, représenté, pour plus de commodité, par un os grillé; vous pensez bien que personne ne songe à manger cet agneau en efBgie. Un vrai agneau pouvait être un très bon plat, jadis, en Judée ; mais en Alsace, on a mieux aimé le figurer dans une soucoupe, et le remplacer en réalité par un solide consommé aux quenelles de pain sans levain et par un succulent morceau de bouilli ; viendront après deux carpes à la sauce judaïque, matelotte admirable ; leui^s tranches à chair blanche

(1) Légende rabbinique. — Les Juifs, sommés d'envoyer leur contingent, auraient refusé de porter les armes contre les rois de Perse, leurs bienfaiteurs, et auraient pris le deuil de Darius; sur quoi, le héros macédonien, touché de leur fidélité, serait venu, en personne, offrir un sacrifice sur Tautel du temple de Jérusalem, et adorer le vrai Dieu.

et ferme sont emprisonnées dans une gelée transparente, et sur cette tranche d'un vert doré, la bonne ménagère a disposé les morceaux de laitance couleur d'ivoire, et les morceaux d'œuvé d'un blond orangé qui fait venir l'eau à la bouche. Un peu d'intolérance ne messied pas devant cette œuvre d'art, devant cette œuvre pieuse, et tout à l'heure, quand madame Anselme savourera ces laitances moelleuses et cette gelée fondante, quand elle ne verra que visages épanouis, bien qu'on ne doive pas parler en mangeant du poisson, de crainte des arêtes, elle dira volontiers : « Voilà un plat qu'il ne faut pas enseigner au Goï ! »

Mais, avant de manger, il faut sanctifier le repas, et célébrer dignement cette solennité, la fête de la liberté conquise, de la religion fondée. Chacun des enfants recevra du père une pincée des herbes symboliques, du persil trempé dans le vinaigre, qui doit le faire penser à l'aigreur de la servitude, du raifort, dont ràcreté lui fera faire la grimace, et lui mettra en mémoire les amertumes par lesquelles il faut passer pour sortir d'esclavage ; cet enseignement naïf, le rythme des courtes prières qui l'accompagnent, le bon regard du père, la gaieté de la table sur laquelle sont rangés les pieux symboles, de cette table, autel sacré de la famille, toutes ces choses pénétrantes sans morgue, douces sans fadeur, pieuses sans raideur, respectueusement intimes, on ne les oubliera jamais, non, jamais. Quand le père rompra le pain consacré, chacun de ses enfants conservera, jusqu'à la Pàque prochaine, une parcelle du morceau que le père a partagé avec lui, du pain qui représente la communion religieuse, et la communion, plus sacrée encore, du foyer paternel, de la famille.

« Ah ! mes enfants, dit le père en souriant, les larmes aux yeux, quand je ne serai plus ici, ne m'oubliez pas, n'oubliez pas le lien du sang; respectez votre mère et aimez-la, quand elle me remplacera. Et quand elle m'aura rejoint, en souvenir de ces Pâques, et de ce pain que je partage avec vous, pour l'amour de vos parents qui vous aiment, restez toujours unis ! »

Et les enfants promettent doucement à leur père de rester toujours unis, et un bon sourire sèche de douces larmes; on apporte la soupière fumante; le père boit un coup de vin, et fait circuler la coupe; chacun prend sa serviette, sous laquelle était placée d'avance la HaggodCy le petit livre d'office de Pâques ; tout ce petit monde parle et mange à la fois et boit son vin non trempé, pendant que le père et la mère se le montrent Tun à Tautre, d'un regard attendri.

Le petit David boit comme un trou : ce scélérat va se griser. Frâle est émue ; Clem dit des joyeusetés, pour faire rire papa et maman. Seule, la sœur aînée reste grave, et mange peu. Savez-vous ce qui la rend sérieuse ? C'est qu'elle veut garder la pureté de sa belle voix, pour mieux chanter les cantiques, après le dessert. Voyezvous, la vaniteuse !

Et maintenant qu'on a desservi, chacun prend son Haggode, C'est le moment de chanter, à pleine voix, les vieux chants de délivrance. On se sent heureux de vivre, de s'aimer. Plus d'angoisses! les jours sombres sont passés. On peut célébrer la Pâque sans trembler, sans craindre que soudain, dans la nuit, les torches ne s'allument, que les pierres n'enfoncent les volets, que les portes brisées ne soient arrachées de leurs gonds, et qu'un peuple furieux ne fasse irruption dans la chambre, la hache levée et le couteau tiré. C'est d'une voix émue que le bonhomme Anselme racontera devant ses enfants, la Révolution, que son père a vue, et leur nommera le curé Lorrain, Grégoire, le grand catholique, qui le premier éleva la voix en faveur d'Israël. Béni soit-il !

C'est avec de graves pensées qu'il leur récitera la chanson de la fin, vieille complainte chaldéenne, étrange, mystérieuse (1) :

(1) Celte complainte ne se chante qu'au deuxième soir de la Pâque.

In agneau, un agneau!

Mon père l'acliela;

Deux liards valut Tachât.

Un agneau, un agneau!

Voici que vint, plein de fureur el de rage,

Le chat qui le mangea,

L*agneau, Tagneau.

Un chien qui se fâcha De voir couler le sang innocent Accourut, vite comme une flèche, En fureur déchira le chai.

Vn bâton était près du chien Que depuis longtemps il menaçait; Il le frappa dans le même instant, Le chien, il Tassomma.

Sur le foyer de Tàtre enflammé Le bâton rencontra un vengeur:

La flamme le dévora, Kl, vile, il fut consumé.

Voici qu'une source jaillit.

L'eau s'écoule à flots ; Elle coule vers le foyer de l'âtre, Elle éteint le feu.

Un bœuf altéré survient,

Vite, il court à la source ;

Il boit sans s'arrêter,

Jusqu'à ce que la source soit tarie.

Voici que le bœuf est saisi Par le boucher avec force; Le couteau était aiguisé:

Sans tarder, il fut égorgé.

Dii boucher s'approche en silence

lAmge de la mort :

Il frappe en même temps,

Kt le boucher tombe inanimé.

Dieu juge le monde et les ôtres,

Les bons comme les méchants :

Au tueur il donna lu mort pour récompense,

Parce qu'il avait tué le fils de l'homme

Qui avait conduit à labatloir

Le bœuf, qui avait bu l'eau,

Qui avait éteint le feu

Dans lequel le bûlon avait rencontré un vengeur;

Le bâton, qui, sans droit ni procès

Avait tué sur place le chien.

Qui dans sa furie avait déchiré le chat.

Qui avait mordu Tagneau innocent ;

L'agneau était à mon père,

Il l'avait acheté pour deux liards.

Un agneau, un agneau!

'Ange de la mort, qui a frappé le boucher, n'cst-il pas la Révolution française? N'est-ce pas en 1793 qu'on a entendu le battement de ses ailes ?

Peut-être n'a-t-il pas encore passé.

Vl Peut-être il plane, invisible, ici même, sur la terre d'Alsace, le pjlaive tiré, sur le point de faire justice. Partout^ à tout instant, la foudroyante épée peut arrêter le compte des siècles, avant qu'on ait môme vu briller son éclair : est-elle tirée du fourreau ? La suprême justice est-elle déjà faite, ou guette-t-elle le boucher, au fond du noir avenir ?

Bah, les enfants du bon instituteur de Hochfeldenne pensent pas à l'Ange de la mort, mais, les yeux un peu plus brillants que d'ordinaire, ils remercient le père et la mère de la fête qu'ils leur ont donnée.

LE vieux Chmoûl (Samuel), frère aîné d'Anselme, a cédé aux supplications de la famille : il s'est décidé à quitter pour quelques jours son village de Schirrheim et sa maison couverte de cliaumCp II n'a laliu rien moins que rinitiation rcUgirusp de î^on neveu ^ pour arracher à sa solitude \ et à sa cbiTC foret ce vieillard grave et un [îou I morose. Sa femme raccompaj^ne; sans el)e, il n'ose* |l rait pas atïVonter la corruption et le l>ruit d'une' I Jurande ville de tpiatrc mille âmes^ comme Hnclifelden. Reb (Uiinoùl, car lont le monde donne à ce vieux le titre de rahMïi et do uiaitre, est |V^is;A. un ancien d avant la Révolution. Il a

encore vu les Jours d^ij^probrc et

d'oppression, puis les jours meilleurs ; mais, à vrai dire, 1 époque présente ne lui plaît guère ; toutes ces nouveautés lui paraissent dangereuses. Il aimait mieux le temps où Israël souffrait pour ses péchés, le temps où, misérables et persécutés, les Juifs, garantis, par la haine populaire, de tout contact et de toute tentation mondaine, pouvaient attendre, à chaque instant, l'honneur du martyre. La foi de Reb Chmoûl est âpre, orgueilleuse, égoïste. Et puis, on lui a pris son fils! Oui, en ce siècle d'affreuses innovations, un beaujour, le fils aîné a dû partir avec les autres conscrits du village : on l'a fait impudiquement déshabiller en public, devant des gendarmes grossiers comme paille de fève; l'enfant de l'ascète, élevé dans les grands bois, était dur et fort; on l'a choisi pour l'infanterie de marine. Il est maintenant sur la grande mer, loin, si loin que depuis six mois on n'a eu de ses nouvelles; il est dans le pays où pousse le poivre, et où les loups se disent bonsoir en plein midi. Que Dieu le garde! Quels contacts impurs ce pieux garçon doit subir ! Dit-il ses prières? A-t-il gardé les tephilines (1) et le livre d'offices que son père a mis dans son sac, au moment de la séparation? S'il meurt, y aura-t-il près de lui quelque camarade juif pour dire les dernières paroles, ou ne rendra-t-il pas l'âme au milieu des ennemis de sa foi, livré sans défense à un curé qui profitera de son agonie pour le baptiser? Dur est le sort du pauvre soldat juif: hélas! le fils de Reb Chmoûl n'a pas même de sarieness pour l'enseveHr (2) ! Une chose rassure le père, c'est la ferme dévotion de son garçon. Ne lui a-t-il pas écrit, dans sa dernière lettre, qu'à Yom- Kippour (3) passé, comme les marsouins de VAréthme avaient grand'faim et venaient de recevoir des vivres frais, lui, il a jeté sa ration dans la mer, pour ne pas être tenté de rompre le jeûne.

Vraiment, je le vois d'ici, le fils de Reb Chmoûl, tel que je l'ai

(1) Lanières de cuir qu*on roule autour du front et du bras droit, à la prière du matin.

(2) Kobc mortuaire, en loile blanche, qui sert de linceul.

(3) Jour de confession publique et de grand jeûne.

vu à son retour de Crimée. Je vois d'ici ses galons de fourrier, sa médaille, ses joues couleur de brique, sa longue barbiche châtain clair; grand, sec, maigre, comme ce dur troupier était humble et timide sous le regard sévère du père! Mais comme il regardait tendrement sa petite sœur, Sore-Nellele (Sarah la Gentillette) ! Tous les gens du village, catholiques, protestants et juifs, aimaient la vaillante fillette ; tous ne l'appelaient pas autrement que Nettele tout court, et plus d'un gars chrétien, quand il la voyait passer, alerte et gaie, sortant du bois avec son fagot ou ramenant la vache du pré, pensait tout bas : « Quel dommage que la Gentillette soit juive! » Elle aussi, il me semble qu'elle est devant mes yeux : je vois son teint hâlé, ses yeux bleus, son regard honnête, ses cheveux coupés à la garçonnière : des cheveux d'un blond vif, comme en ont les filles de forestiers, de flotteurs, les filles qui vivent nu-tête au grand air, dans les bois ou sur l'eau. Il y a longtemps de cela : elle avait bien treize ans : je la vois déjà grandelette, avec son corsage étriqué, lacé par derrière, sa jupe d'une couleur passée, descendant à demi-mollet, ses jambes et ses pieds nus; je me rappelle ma surprise de Parisien, quand elle marchait sans bas et sans souliers, sur les cailloux au bord du ruisseau et à travers les ronces des haies, rapportant sa charge de pommes de pin. Elle avait l'air à la fois grave et gai, le sérieux d'une fille de treize ans qui remplace, dans la maison, la mère infirme, et les fils au régiment ou aux champs. Je ne l'ai plus revue depuis. On m'a dit qu'elle n'avait pas trouvé de mari, car son père était trop fier pour la donner à un marchand, et trop pauvre pour trouver mieux; elle demeure avec son frère, l'ancien fourrier de marine, qui vit noblement du revenu d'un petit troupeau et d'un bout de pré, comme vivaient jadis ses aïeux. Reb Chmoûl n'admettait, pour un homme de sa race et de sa naissance, que deux gagne-pain : l'aumône, qu'il considérait comme une dîme payée à sa science religieuse et un hommage à sa piété, ou le produit de la terre, à condition qu'il n'exigeât aucune besogne vile ou impure. La vente de quelques volailles, d'un peu

de laitage, d'une douzaine d'agneaux dont il se séparait à regret, les offrandes des villageois juifs, quand il prêchait un sermon ou résolvait un cas de conscience, suffisaient à l'entretien de la maison. Que s'est-il passé dans le cœur du fils à son retour? On aurait bien voulu revoir, au régiment, ce garçon sobre, ferme, silencieux, un peu fier, mais soumis, modestement aristocrate. L'épaulette lui était assurée, sans compter que la prime de rengagement eût été une fortune pour le pore; mais de cette fortune, le père ne voulait pas. « La prime de rengagement, disait-il, est le prix du sang des hommes, et le métier de soldat est un métier d'assassin. Maintenant, fils, tu vivras pieusement : quand je serai mort, tu diras pour moi le Kaddich (1) à chaque anniversaire, et quand tu mourras, tu seras enterré près de moi, dans ton sarieness blanc. Béni soit le nom de Dieu, roi des cieux ! »

Et le fils souriait, caressait sa barbiche et regardait Sarah- Gentille qui revenait de la source avec un grand seau d'eau; Gentille souriait aussi, posait son seau dans la cuisine, et allait reprendre son tricot, comme une grande fille doit faire.

C'était un dimanche soir, je me souviens. Le père nous avait servi un festin, un morceau de bœuf à la casserole : on avait mis du vin sur la table, et du sucre blanc dans le C€ifé. Le fils fumait sa pipe et racontait les batailles de Crimée. La figure du père s'éclaira, quand son garçon lui dit comment, après l'assaut, lorsque le bataillon, couché à plat ventre, attendait que les mines eussent fini d'éclater pour se relever et repartir en avant, au milieu des explosions qui tonnaient à droite et à gauche, brisant les membres des uns et couvrant les autres de poussière, lui se prit à penser à son père et a sa religion, tira son livre de prières de dessous sa capote et le baisa, et quand les clairons sonnèrent « Levez-vous! » avant de commander « En avant! » à sa section, il ne manqua point de prononcer la prière de « Gaoumel » (2).

(1) Prière des enfants pour les parents morts.

(2) Prière d'actions de grâces quand on vient d'échapper à un danger de mort.

Mais quand le père lui dit : « J'espère que tu n'as point versé le sang, et que je n'ai pas un assassin dans ma maison, » le fourrier eut une drôle de manière de regarder par en dessous, et se passa, très doucement, les doigts sur la moustache.

Et puis, il raconta d'autres histoires, les unes joyeuses, les autres terribles. Il parla des camarades juifs qu'il avait rencontrés là-bas, de ce mauvais sujet de Salme (Salomon); du fils à'Anchel (Anselme) de Krautheigersheim, Leivele, brave garçon : il a été blessé à la main, et on l'a nommé caporal de voltigeurs; d'Aron Strauss, de Haguenau, un lettré, un malin : mais toute sa malice n'a pas empêché qu'on ne lui coupe les doigts de pieds, quand il a été gelé dans la tranchée. Et ce pauvre Blum, qui a été tué ! Et Senter (Alexandre) Rose? Il a manqué devenir fou. Savez-vous ce qui lui est arrivé?

Cette nuit-là, les Russes avaient fait une sortie si brusque et si courageuse qu'on les vit dans la tranchée, quand on les croyait encore à cent pas. On entendait leurs cris aigus : « Hourra, hourra ! » jusqu'à la place d'armes, où les réserves françaises se formaient en colonne. Je vis passer Leivele, avec sa compagnie; je le reconnus à la lueur des pots à feu qu'on avait allumés pour éclairer notre route; il gesticulait comme un fou, et me cria en ietich (1) : « Maintenant, j'aurai l'étoile (2), ou je n'en reviendrai pas! » Je vis rapporter le capitaine Frischmann, un Roche (3), mais un brave soldat : il avait un mauvais coup ; on le posa sur un brancard, par terre à côté de moi ; alors je lui demandai : « Mon capitaine, comment cela vat-il? » Et il me répondit en alsacien : « Mal, Jacob! c'est fini de moi ! Donnez-moi la main, mon brave, que je serre la main à un pays avant de mourir! » Je lui serrai la main, et j'eus envie de pleurer; et après ce fut à notre tour de marcher. Quand les Russes furent repoussés, au petit jour, voilà, tout d'un coup, que j'aperçois Senter, pâle, les cheveux hérissés ; sa baïonnette était encore au

(1) Patois judéo-alsacien.

(2) La décoration.

(3) Ennemi des Juifs, persécuteur.

bout du fusil, rouge de sang; il me regardait d'un air effaré, et claquait des dents ; ses genoux tremblaient. « Dieu garde, qu'astu, Senter? » lui dis-je. Et lui, essuyant la sueur froide sur son front, me répond : « Cette nuit, pendant qu'on se prenait au corps, un Russe m'a tiré un coup de fusil à bout portant ; il m'a manqué : moi, je lui ai piqué mon coup de baïonnette dans la poitrine ; il est tombé. Ah ! Jacob ! en tombant, il a crié « Chemâ^ lisrôël (1) ! Il tendait les mains comme cela, vois-tu, comme cela ! Je l'ai vu mourir; le sang lui sortait de la bouche, et il n'a pas eu le temps de dire son Chemd tout entier ! C'est le premier coup de baïonnette que j'ai donné ! Oh, Jacob, pourquoi n'ai-je pas donné ce coup à un autre ! »

Le vieux Reb Chmoûl soupira profondément, et dit à son fils : « Le soldat russe tué par Senter est en paradis, car son dernier cri a été une invocation à Dieu et un cri de piété. Bénies soient les œuvres pacifiques des hommes! »

C'est le lendemain, je m'en souviens, que je quittai Schirrhein; le fils avait déjà fait couper sa longue moustache, et revêtu sa blouse bleue pour conduire la vache au pré : car le juif d'Alsace qui vit aux champs ne porte pas la houppelande ou la veste allemande, mais la blouse du Welche, la blouse gauloise. Depuis ce temps, je n'ai plus revu la maison forestière, son toit de chaume, ses rideaux quadrillés de blanc et de rouge; je n'ai plus revu la grande foret où les troncs d'arbre sont droits comme des colonnes, où une couche épaisse d'aiguilles de pin étouffe le bruit des pas ; je n'ai plus revu le ruisselet qui coule devant la maison de Reb Chmoûl, tout au bout du village, le ponceau fait de trois merrains qui conduit à sa porte, la grève de cailloux blancs sur laquelle Sarah la Gentillette courait nu-pieds; mais j'ai pensé souvent qu'après la vareuse du soldat de marine, le plus beau des vêtements, c'est la blouse du paysan français.

(I) « Écoule Israël, » — C'est le commencement du Credo juif, de Vin m(mu$. C'est Texclamation de la terreur, de TextW^me pitié, de l'enthousiasme et du dévouement.

Reb Chmoûl s'était donc décidé à quitter Schirrheim et à venir à Hochfeld. C'est la saison de Chebouoth (1) [Chefouess^ comme on prononce à l'alsacienne), et les blés jaunissent déjà. La route poudroie, dans la plaine d'Alsace, et Reb Chmoûl regrette, sous le soleil de juin, l'ombre de la forêt de Schirrheim et les grands bois noirs. Les Juifs qu'il rencontre sont gens grossiers, abêtis par la matière : leur jovialité le fâche et leur indiscrétion l'exaspère. Ce sont des toucheurs de bœufs, des marchands de grains, des rustres épais, à face rougeaude; ils sont dehors toute la semaine, demimarchands, demi-paysans, et ne rentrent au village que le vendredi soir, pour la « bonne journée », pour le repos sabbathique. Les voyez-vous se hâter? Ils craignent de dépasser l'heure canonique, et d'être surpris , marchant et trafiquant, lorsque la loi pieuse interdit toute peine et tout trafic. Mais, au fond, ce n'est pas le respect de la loi, ni la méditation dévote qui leur trouble l'esprit ; c'est la crainte d'être aperçus en flagrant délit de péché : ce sont des hypocrites. Ils ne pensent pas aux eff*usions, aux élans de dévotion que la fête doit agiter dans les cœurs, mais aux bons repas qu'ils vont faire, à l'argent qu'ils ont gagné. Quand ils seront au village, ils ôteront la blouse de travail, et la casquette à couvre -nuque et à couvre-oreilles ; ils mettront la chemise blanche et coiff*eront le bonnet de coton des jours de fête, et, les bras ballants, la pipe à la bouche, en bras de chemise, le col déboutonné, sans cravate, ils échangeront des railleries et médiront du prochain, en attendant l'heure du repas. Reb Chmoûl rougit des propos grossiers qu'il entend : d'un côté à l'autre de la rue du village, les épaisses ménagères s'interpellent : « Où est la planche à nouilles ? — Derrière le lit, dans la fiente des poules ! — Et toi, ton Kouguel (2) vat-il? — Il jute comme une tête de teigneux bien savoureuse et bien mûre ! »

Un troupeau rentre au village ; le marchand et ses garçons l'ac-

(\) Pentecôte.

(2) Pudding à la graisse.

!. l: C C LPÛkl b \'l<

— oî 57 >^—

compagnent : ils croisent un gros homme en cabriolet, et lui crient leurs salutations : « Masel tov (1), bonjour à ta femme! » Cependant le jour baisse. Et maintenant, à la tombée de la nuit, Reb Chmoûl voit passer un pauvre colporteur juif; ses fortes épaules retiennent les courroies du lourd ballot. Sa blouse est fanée; son visage bronzé s'encadre dans un collier de barbe grise.

Il allonge le pas, et sa bouche grimace, pour serrer la grosse pipe où il fume du tabac de cantine. Le pauvre porte-balle vient de loin; depuis le matin il marche bravement, et il ne s'arrêtera qu'à la nuit, à l'auberge près de Mommenheim; il y sera le bienvenu, car les protestants de Mommenheim savent qu' Itzig (2) est un brave homme, qui ne surfait pas le prix de ses almanachs, de son fil, de ses aiguilles, de ses mouchoirs à carreaux; on ne lui refu-

(1) Bonne chance.

(2) Isaac.

sera pas la botte de paille pour se coucher, et le verre de vin pour se rafraîchir. Le pauvre Itzig est bien las, et pourtant il ira, de ce pas, trafiquant et faisant son petit gain, jusquïi Paris : oui, jusqu'à Paris ! Car il est inquiet, le pauvre homme. Sa sœur est partie là-bas, il y a deux ans, pour y vivre de son métier de couturière, et, d'abord, tout a bien été. Dans la grande ville, la sœur gagnait et envoyait de l'argent aux parents; puis elle est tombée malade ; une voisine du Marais a écrit pour elle ; sa lettre était en ietichy et il a fallu déchiffrer son adresse. Au village, on ne la connaissait que sous son sobriquet « Rothfeiele^ l'Oiseau Rouge » ; l'adresse de Paris était bien difficile à lire ; en s'aidant des lumières de Chlomèle et de Raphel (1), Itzig est arrivé à composer une suscription pour la lettre dans laquelle il envoyait un bon de cinquante francs, ses économies de l'année, à mam'selle « Zoizaurouche^ ru de Pfertsie^ nomro quitorce ». Et la lettre est restée sans réponse! Personne, à la poste de Paris, n'a su trouver la ru de Pfertsie^ ni la demoiselle Zoizaurouche, ni le nomro quitorce. Voilà pourquoi Itzig est parti courageusement pour Paris, et, s'il retrouve sa sœur, il lui donnera ce que lui aura rapporté la vente de son ballot de colporteur ; et voilà pourquoi il allonge le pas, et pourquoi il aime mieux coucher gratis dans une grange que payer un lit, et pourquoi il ne boit que le verre de vin qu'on lui offre... Quand il a passé par Hochfelden, le bon homme Anselme lui a payé double son paquet d'amadou et lui a glissé dans la main une pièce de cinq francs, une pièce toute neuve, mise de côté depuis quinze jours, à l'intention d'aller faire une petite débauche en compagnie du capitaine Thouret, et de goûter ce fameux vin cacheté que vante Meydinger. Reb Chmoùl bénit au passage l'humble colporteur, qui s'est arrêté devant son char à bancs : « Allez, Itzig, mon garçon, allez en paix : vous pourrez marcher le samedi, car ce n'est pas un péché de rompre le sabbath, quand on le fait à l'intention d'une

(1) Salomon et Raphaël.

Métsve (1), et c'est une bonne œuvre d'aider aux gens dans la peine. »

Itzig a disparu sur la route poudreuse, et, avant la nuit, Reb Chmoûl est déjà installé dans la grande maison de son frère. Seul dans la chambre du deuxième étage, à côté du grenier, il regarde le soleil couchant, les ébats des hirondelles qui glissent dans le ciel empourpré, rasent les arbres du petit bois, et reviennent rapides, vers le toit de la maison d'Anselme. Puis, du ciel il regarde vers

la terre : il entend les cris joyeux de David, son neveu, et de sa nièce Clemele (2) ; le garçon montre à sa sœur une bète à bon Dieu qu'il vient de ramasser sur la rampe du perron ; la sœur compte gravement les points noirs sur les ailes orangées de la petite bète innocente : « Un, deux, cinq, sept. Dans sept ans viendra le Messie (3). » Et le vieux pense à la délivrance des Juifs par la Révolution française, et à l'Ange delà Mort; il pense à ses ancêtres, au

(1) Bonne œuvre.

(2) Clémenline.

(3) Superslilion enfantine des Juifs d'Alsace : le nombre de points sur les élytres de la Coccinelle est celui des années au bout desquelles viendra le Messie.

noble Esdras, et au fier rabbin Rachi de Troyes; il pense aux grossiers marchands de bœufs qu'il a rencontrés, et aux Juifs richards qui discutent du prix du houblon et du cours de la bourse à Strasbourg, la ville débauchée, dans Paris, cet enfer de corruption. Il hoche tristement la tète et referme sa fenêtre.

A cette même heure, le petit David rentre pour faire la dictée et apprendre sa leçon de géométrie ; Clemele copie son modèle d'écriture, la grande sœur achève sur la marquette le portrait d'un beau berger sous un pommier, et Fràle se plonge dans la lecture des morceaux choisis de Noël et Chapsal. Et comme le fils a pris une bonne leçon, le bonhomme de père lui raconte l'histoire d'Éléazar Macchabée, qui se sacrifia pour gagner la bataille, et périt écrasé sous le poids de l'éléphant qu'il avait tué d'un coup d'épée. Il lui raconte Nathan le sage, œuvre du bon Lessing; il lui parle du savant juif Mendelsohn, et du brave colonel Cerf béer, le premier en Israël qui ait conquis l'épaulette après la Révolution, et du vaillant capitaine May, le hussard des Vosges, qui fut maire de son village et membre du Sanhédrin, avec son grand-père, a lui David. — Quand le bon docteur Guillaume interrompt ces belles histoires et arrive pour arracher une dent au jeune David — j'oubliais de dire qu'il avait une fluxion ce jour-là, — le gamin se met sans broncher sur la chaise : il répond au docteur qui lui demande s'il criera : t( Monsieur le docteur, je ne crie pas : je suis un chasseur. » Et il n'a pas crié. Pourtant, je vous garantis que la molaire tenait terriblement dur, et que le docteur Guillaume n'avait pas la main légère, le brave homme !

Tuiit

E soleil nVst pas encore levé que déjà Heb Cliinoûl, en grande toilette, regarde par la fenêtre pour voir si une étoile scintille encore dans les blancheurs de Taurore; non, I étoile du matin a disparu. 11 est l'heure d aller à la synagogue , si Ton ne veut arriver en retard au premier office. Les enfants dorment; par la fenêtre ouverte, Tair frais du matin iloucement les rideaux de cotonnade.

rst fermé dans les maisons voisines. La Ai^ Reb Chmoûl est prête, sa capeline â biubes tuyautées sur la tête et le livre de pti^ri:si il la main. Grave et digne, elle suit son suliqjiitîl nnm^ et murmure une formule de prière, [lendant fju'il porte la main à la Mesomah (1) clouée i\ (nié lie la fHirtc, et qu'il baise ses doigts, après l'avoir touchée. Tout à Theure, en entrant à l'oratoire, il répétera la même cérémonie, et se baisera les doigts, après avoir touché les linteaux de la porte du lieu saint. Il est arrivé bien en avance, mais il jouit de sa solitude, au milieu des bancs en noyer luisant, à coté du modeste pupitre qui sert d'autel ; cette simplicité le touche et le ravit : il voudrait que les murs, blanchis à la chaux, fussent plus nus encore, que le chandelier et les lampes fussent moins brillants, qu'il n'y eût pas de cUnquant sur le voile devant le sanctuaire où sont les rouleaux de la loi. V\\ livre de prières doré sur tranches, qui traîne sur un banc, Texaspère ; dans une sainte fureur, il le saisit et le cache sous le thaless le plus crasseux qu'il peut trouver. A la bonne heure.

(1) La Mcsousah est un pctil étui, gént'Talcment de fer-blanc, qui contient une prière écrite sur parchemin. On le cloue, à côté des portes, à l'intérieur. Le baisement de doigts, après avoir toucbé un objet consacré, est Téquivalent de la prise d'eau bénite.

lui tient un livre de prières relié en veau, dont les pages sont tout usées aux coins, à force d'avoir été feuilletées, et sa grande bible in-folio est pleine de raccords manuscrits aux en-

droits où la vétusté a rongé le papier. Mais en ce temps d'impiété, que ne voit-on pas! Il paraît qu'à Francfort et à Paris, on a bâti des synagogues avec des orgues, et qu'on y fait chanter des enfants de chœur. Des orgues ! des chœurs ! Pourquoi pas

63 go-

utte église et la messe tout de suite ! Voilà bien ridolâtrie des temps nouveaux ! Reb Chmoûl, lui, n'admet que l'Oratoire aux murs nus, et l'antique officiant qui nasille, et le chantre qui chevrote.

Qu'importe que les fidèles chantent faux, si leur acte de contrition est sincère ?

Dans ces pieuses pensées, le viel ascète entame, pour son compte, quelques prières surèrogatoires .

L'arrivée des autres paroissiens ne le trouble

pas, ni celle de son frère qui a la dévotion modeste, ni le zèle indiscret de deux Polonais de passage, qui baisent bruyamment le linteau de la porte, et déploient, à grand fracas, leur thaless déguenillé, ni la turbulence de Mayerlé Hodel, du Grand Aron et de Simon Bloch, les trois êtres les plus remuants et les plus bavards de la basse Alsace. Ces gaillards-là causent de leurs petites affaires comme s'ils étaient au cabaret, et surtout des affaires des autres. Le Grand Aron, avec une visible satisfaction, informe un cercle d'auditeurs que les Moch, vous savez, ces Moch qui font tant leur tête ! il est entré chez eux hier soir, pendant le souper, et ils mangaient de la merluche! Lui, il mange du Lapertoune (1) ! Ah, voici Ndte (2) le sourd-muet; comme il gesticule! Comme il est joyeux ! Qu'y a-t-il donc? Une mauvaise nouvelle, bien sûr, car ce gnome affreux n'est content que lorsqu'il peut annoncer un mal-

(1) Labrador, morue de première qualité.

(2) Nathan.

INTÉRIKDR DE SYNAGOGUE.

heur (1); et Nâte grimace, et sa pantomime est si éloqqente qu'on comprend que quelqu'un vient de mourir dans la maison où il loge ; Nâte se contourne et sautille, et on comprend encore que c'est le boiteux, le père d'Abraham Wolff, le riche épicier de la rue des Écuries, un brave homme pourtant.

« Mort, et bien mort! dit Mayerlé. Et après? A, B, houp! Recouvert ! enfoui ! Dans huit jours, pas un coq ne chantera pour l'appeler! »

Et avec tout cela, Weill n'arrive pas ! L'heure de l'office est certainement passée. Où est Weill? En voila un qui ne se gène pas ! En voilà un qui a un toupet! Oui, il prend tranquillement son café au lait, il aime ses aises. Weill ! un joli chantre !

— Il est en retard, cet homme, dit Hodel, mais cela ne fait rien ; il vous a une basse...

— Une basse ! C'est le rabbin de Marmoutiers qui a une basse !

— Qu'en savez-vous, espèce d'ignorant ? Moi, j'ai entendu une basse, et au grand Opéra de Paris !

— Oui, oui, à Paris ! vous avez été à Paris ! Vous vous étiez caché dans votre grenier, pendant que votre femme racontait que vous étiez en voyage, et quand Eiiele (2) est venu l'embrasser derrière la haie, vous lui avez crié, parla lucarne: « Toi, si je n'étais pas à Paris, tu verrais voir ! »

Mayerlé n'a pas le temps de riposter, car Weill, qui entre sans se presser, apaise le brouhaha en disant bonjour à la communauté ; il tire son oignon, et leur démontre, à eux tous, qu'ils n'y entendent rien, qu'ils avancent de trois minutes, et à peine en chaire, il entonne d'une voix formidable l'office du matin, au milieu de la fanfare des nez de ses paroissiens, qui se mouchent bruyamment, pour s'éclaircir la voix, et mieux dire les répons.

Mais Mayerlé n'a pas oublié la méchanceté de Simon Bloch et, tout

(1) Les lecteurs qui ont habité Haguenau il y a uoe quarantaiue d'années se rappellent certainement Nathan, dont le nom est resté légendaire, dans le sens d'oiseau de mauvais augure.

(2) Petit Ëlie.

en mettant dévotement ses téphilines et en criant des amen plus fort que tout le monde, il cherche, en son esprit, quel bon tour il pourrait lui jouer. Racontera-t-il que Simon Bloch a la teigne, et qu'il n'a ôté sa casquette qu'une seule fois dans sa vie, à un repas de noces? Il la posa sur le kouguel^ dont personne ne voulut plus manger, et qu'il dévora, lui tout seul. Dira-t-il comment lui, Hodcl, a, pendant huit nuits consécutives, arrosé à sa manière les fromages que Simon Bloch faisait sécher sur l'appui de sa fenêtre, et comment, la huitième nuit, en dégustant ses fromages, Simon s'écriait : « Quelles délices! quel parfum! Je n'ai jamais rien goûté de pareil? » Ira-t-il l'attendre, samedi prochain, dans l'allée qui conduit au Pachte Berg, et là, en présence des notables qui fréquentent la promenade, lui administrera-t-il une volée insigne ? Non, car c'est un péché de rosser quelqu'un le jour du Sabbath.

Tout à coup ses yeux noirs brillent de satisfaction sous ses sourcils en broussaille. Il caresse ses épais favoris, et maintenant il reprend ses exercices de dévotion avec ferveui*, car il a trouvé sa vengeance ; il a combiné une bonne farce après laquelle personne n'abordera Simon Bloch sans lui rire au nez, et qui lui vaudra les quoHbets de tout l'arrondissement, et après l'office, Mayerlé vient trouver Simon Bloch en se frottant joyeusement les mains. Cet homme astucieux lui offre un petit verre chez Meydinger ; en route, on rencontre Blum^ le i/oA/(l) qui va faire une circoncision à Krautheigersheim. Dès avant le jour, le circonciseur ambulant a sellé son bidet pommelé, pris sa trousse et endossé sa houppelande. Il trotte, de bonne humeur, le tricorne sur la nuque, sa grosse pipe à la bouche ; les deux compères le hèlent : le bidet a un bon trot ; il pourra bien être à Krautheigersheim avant le dîner, et il a le temps d'entrer chez Meydinger vider un verre, et puis chacun s'en ira, Simon chez le gros Hertz, où il aide a tenir les écritures, le Grand Aron, dans les villages voisins, chez les paysans, traiter les

[\) Circonciseur.

alFaires de la maison de houblons Gougenheim, dont il est le courtier. Lui, Mayerlé, en véritable artiste, ira répéter chez M. Pirouelle, le chef de la musique municipale, une polka nouvelle qui vient tout droit de Paris, et qu'on ne connaît pas encore à Strasbourg. Il fredonne cette polka, il la danse en conduisant ses connaissances au cabaret, et ne s'arrête même pas de danser quand

il interpelle le chantre Weill. Celui-ci rentre chez lui, près de la

mare aux canards, en chantonnant et en vocalisant, comme c'est

l'habitude de ses pareils. Les deux sommités musicales échangent,

sans rompre la mesure de leur cantilène, un amical bonjour :

« Mayerlé, vous êtes un toqué de Haguenau.

— Et vous, notre chantre, vous êtes un fou de Metz. »

On passe devant l'école d'Anselme, où les gamins font une entrée

tumultueuse ; Jacob le mal mouché, qui n'aperçoit pas son père au

tournant de la maison, accueille Hodel par un refrain désobligeant composé en son honneur :

Mayer,

Ponds des œufs.

Fais de Tliuile,

Mets TomeleUe à frire,

Et vas la manger!

Une calotte paternelle termine le refrain, et accélère l'entrée du jeune Jacob à l'école.

Pendant que ces vauriens sont à leurs ébats, Reb Chmoùl, précédé de sa femme, monte péniblement l'escalier. Le pauvre vieux gravit les marches en se tenant à la rampe : son asthme l'essouffle. La femme est droite et raide dans sa dignité. Rien ne l'émeut, rien ne la touche, car son fils est loin. Ce soir, entre Minha et Manrev (1), seule dans sa chambre, les pieds nus, elle dira les prières de contrition pour l'absent. Gardienne fidèle du foyer, qu elle en soit loin, qu'elle en soit près, elle y pense toujours ; car c'est elle qui est la mère, la nourrisseuse des enfants, la consolatrice du mari, la maîtresse et la protectrice de la maison. Elle assiste à l'office, derrière la grille qui la sépare des hommes, mais ses vraies prières, elle les dit sous le toit qui abrite la famille, entre les quatre murs qu'elle sanctifie, devant la lampe qu'elle seule a le droit de bénir. Aussi, quand elle s'est mariée, s'est-elle fait couper les cheveux sur le front, aussi porte-t-elle un bandeau, son diadème de religion, son diadème de reine du ménage.

A l'heure où la femme de Reb Chmoùl prie, solitaire, dans la chambre haute, les visites affluent chez ce pauvre Abraham Wolff*. Suivant l'antique coutume, les orphelins sont assis sur la terre nue; ils sont déchaussés, en signe de deuil et de respect pour le mort. Pendant huit jours ils resteront ainsi. Dans un coin, on entend des éclats de voix enfantine, coupés par des larmes, et une voix

(t) Un peu avant les vêpres.

d'hommc : c'est la voix de Fidèle Strauss, qui enseigne le Kaddich au plus jeune fils du boiteux, carie pauvre petit n'a que sept ans,

^^ftÂf JV

et ne sait pas encore la prière des orphelins. Il faut pourtant qu'il la dise, comme son frère aîné, et demain, au cimetière,

de van Ha tombe, on lui déchirera le pan de sa j)etite blouse , comme on déchirera le revers de rhabit du grand fils. Demain , on portera le boiteux à rhim[ible cimetière , au pied de la colline , sous les églantiers. Le cimetière est clos par une grille en bois, et entouré d'un mur de

pierres sèches, au pied duquel poussent les folles herbes, les coquelicots, les bleuets. Ami-côte de la colline, la vue s étend sur la plaine d*Alsace, sur les champs de blé, sur les vertes houblonnières, sur les lins qui agitent leurs petites fleurs bleues. De l'autre côté s'arrondissent les premiers dômes des Vosges, hérissés de sapins, et creusés par de grands entonnoirs de sable jaune. La dernière fois que j'y ai passé, vers le soir, j'entendais au loin sonner la marche, la marche des chasseurs à pied qui arrivaient à l'étape : c'était alors la terre française, jusqu'au Rhin. Depuis, je n'y suis plus retourné; je ne voudrais pas entendre sonner les clairons allemands à côté de l'églantier d'où on voit la plaine d'Alsace et les Vosges.

Au soleil de midi, dans les champs déserts, une bonne femme juive cueille des fleurs pour orner la table, a la fête du soir. Le

temps sera beau demain, et jeunes et vieux de la communauté iront se promener par la campagne, car Chefouess n'est pas jour ouvrable. La bonne vieille a mis d'avance sa belle robe de cotonnade jaune, parsemée de petits bouquets, et coiffé son vaste bonnet à barbes. Elle disparaît tout entière dans les blés, et quand elle a passé, dans Tombre de la haie devant le hangar du gros Hertz, personne n'a fait attention à elle; mais elle a très bien vu, par la porte entrebâillée, ce vilain rousseau de Chaïele, en train de soutirer à sa manière le vin de la dernière cuvée; car le gros Hertz fait son vin lui-même, du vin Kôcher^ du vin pieux sans fraude; il en vend aux gens dévots de Hochfelden et des villages d'alentour, ce qui ne l'empêche pas de s'acheter, à lui, du vin chrétien avec les bénéfices qu'il fait en débitant sa piquette juive. Chaïele, en manches de chemise et en pantalon rouge (il n'a pas fini son temps, et n'est qu'en congé), se fait aider à la besogne par son camarade Jean Mehl, voltigeur comme lui, semestrier comme lui, et, quoique catholique, ne dédaignant pas le vin d'Israël quand il est bon. Pour le moment, ces deux militaires, assis confortablement à l'ombre, ont interrompu la besogne, et dégustent un peu de ce produit qu'ils manipulent depuis le matin. Chaïele rend à Mehl, aux dépens de son patron, les tournées que celui-ci lui a offertes à la cantine; l'un et l'autre sont de bons soldats, de bons camarades, de braves pays, incapables de « faire Suisse », et d'aller boire seuls. Sainte caserne, comme tu as guéri notre Alsace militaire de l'intolérance, et comme deux gars qui ont l'accent du Bas-Rhin oublient vite la synagogue et l'église quand ils se rencontrent dans un régiment en garnison à Toulouse, au milieu des Couquin de Diotis qui parlent charabia ! Jean Mehl raconte à Chaïele la connaissance qu'il a faite d'une particulière de Courbevoie, au bal du Gros-Caillou, et Chaïele, en roulant ses yeux en capote de cabriolet, détaille à Jean Mehl les beautés d'une payse de Vincennes, qu'il a rencontrée devant les ours du Jardin des Plantes, et le vin

du gros Hertz va bon train; Chaïele sue et Jean Mehl est très rouge :

Der Bacehus eseh à braver Mann

lohet, iohei, iohei, bi Gosch ; iohei^ iohet, bi Gosch,

Er macht io das$ mer sufe kunn;

lohei, iohei, iohei, bi Gosch; iohei, to^ef, bi Gosch.

Er gebt on$ io Muth on Kraft

Durch dm liven Ràven Saft,

Durcit den Hven Rdven Saft!

Bacehus est un brave homme, — ioheî, par Dieu, Il fait qu*on peut soiffer, — ioheï, par Dieu. — Il nous donne courage et force — Par le jus chéri des raisins, Par le jus chéri des raisins.

Voilà ce que c'est! Il n'y a tout de même que les voltigeurs! Jean Mehl, prenez garde d'échanger votre pompon catholique contre le plumet judaïque de Chaïele !

Je ne sais si tout le vin qu'on but, le deuxième soir de Chefouess, chez Grand Aron, était Kôcher; mais ceux qui assistèrent à cette soirée mémorable assurent qu'il était bon. Dès la matinée, la maison était en liesse, pour fêter le retour du fils aîné d'Aron, un monsieur de Paris, peu de chose, s'il vous plaît, rien moins qu'un commis dans une grande maison du boulevard, qui fait la commission. Le monsieur de Paris a même changé de prénom : il ne répond plus quand on rappelle Isaac ; à présent, on l'appelle Gaston ! Il porte un pantalon collant, à carreaux vert bouteille, et met des gants; lorsqu'on lui parle alsacien, il répond en français. Écoute, Israël, quelle fierté!

« Oui, une fierté qui ne va que d'une hanche, dit le terrible Mayerlé. »

Il a raison, Mayerlé Hodel, car Isaac, dit Gaston, a une épaule un peu plus haute que l'autre.

Ce féroce Mayerlé s'en va le long de la rue, dansant et fredonnant, et jouissant d'avance de la vengeance qu'il médite pour ce soir. En passant devant la maison de Grand Aron, tout à l'heure, pour flairer, aux fenêtres basses, ce qui s'y prépare en cuisine, il a

entendu hurler Jacob le mal mouché, auquel son père donne la correction habituelle, et il n'a pas manqué de chantonner :

Beugle, mais beugle donc !

Une guêpe dans ton gosier.

Le voici de retour, dans une autre direction, vers le grenier où il donne ses leçons de danse. Il passe devant la maison d'Anselme; l'école a congé. A côte des volets fermés de la fenêtre d'école, par une fenêtre entre-bâillée, il voit la petite Clem les cheveux épars, et l'entend pleurant toutes les larmes de son corps. Sa mère l'a grondée, et il y a de quoi : la petite laide, à force de courir les rues, a pris des poux ! Oh, quelle horreur l Une épaisse campagnarde de Krautheigersheim, rougeaude et hâlée, la pouille de ses gros doigts en boudin, et à chaque trouvaille qu'elle fait, s'écrie, avec un éclat de rire idiot. « Encore un! Ha, ha, ha... Encore un ! » Dans l'encoigniu'e de la fenêtre, la pauvre vieille petite couturière bossue, dont j'ai oublié le nom, la pauvre petite bonne femme à figure blanche comme la cire, qui travaille à la journée dans les maisons juives de Hochfelden, coud et raccommode. Elle chante, d'une voix aigre et fêlée, une vieille ballade allemande dont je ne me rappelle que le premier vers :

Es spieU ein Ritter mit einer Dame, Un chevalier joue avec une dame..

Et le refrain qui est triste, triste,

Tra la hy la la la, tra la la, la la la.

Pourquoi l'air de cette ballade, dont je ne sais pas les paroles, me donne-t-il envie de pleurer? Est-ce la voix lamentable de la pauvre petite bonne femme? est-ce le souvenir de l'Alsace? La dame Alsace, une belle dame, avec laquelle jouait un chevalier, et puis l'un est mort, ils ne se sont plus vus, et la dame a eu bien de la peine... Ce dont je suis sûr, c'est que dans la ballade, ils se

VIBILLB JGIVB CDBILLANT DES FLEURS.

— cK 76 >o—

sont resté fidèles. «Tralala, lalala, tralala, lalala, un chevalier jouait avec une dame. »

Devant le perron de la maison, car il y avait deux marches, je m'en souviens, nouvelle catastrophe, mais sans pleurs, celle-là, car les trois délinquants qui se tiennent là sont incapables de verser une larme; ils vivent dans l'endurcissement et mourront dans Timpénitence finale. Affreux, barbouillés, crottés jusqu'au menton, ces êtres incorrigibles, j'ai nommé le petit David, Louïélé, et la petite Mirélé aux yeux bleus, se font leurs adieux d'un air stoïque. Louïélé décrotte avec un couteau la blouse du petit David, qui n'est plus qu'un amas informe de boue, et Mirélé essaye de raccommoder avec des épingles le bas de sa jupe, qui est réduit à l'état de franges. Quant à Louïélé lui-même, personne ne lui rendra son soulier gauche; il est au fond de l'eau. Dieu sait où. Le garde champêtre regarde d'un œil sévère ces grands coupables, qui ont été pêcher à la ligne dans la mare, où il n'y a jamais eu de poisson, et qui y sont tombés tous les trois !

L'universel Mayerlé ricane en les voyant :

Der Khosen on die Calle, Sen en de Dreck gfaUe.

« Le fiancé et la fiancée — sont tombés dans la crotte; » mais le capitaine Thouret passe, crâne, le chapeau sur l'oreille ; il sourit aux délinquants, et donne même des bonbons à Mirélé, et le garde champêtre recule, et Mayerlé s'éclipse. Il en est quitte pour murmurer, en passant devant le gros Hertz, qui donne l'accolade à Isaac Gaston, le nouvel arrivé, et l'embrasse sur les deux joues :

« Mon postérieur enlre les deux l »

Après quoi, il se précipite impétueusement dans les bras de Gaston Isaac, qui recule épouvanté.

Qui reconnaîtrait, à trois heures, dans le joli et timide enfant aux longs cheveux bouclés qui refuse d'accepter les gâteaux qu'on lui offre chez Grand Aron, le sauvage petit David de la' mare? On Ta décrassé, peigné, frisé. Il a ôté, en entrant, sa belle casquette bleue à glands d'or. Qu'il est gentil! Mais accepte donc, petit David. Laissez-le: c' est un beïchene (1)! II accepte tout de même, mais il ne mangera pas, et personne ne saura pourquoi il ne mange pas. Moi, je vais vous le dire : c'est qu'à trois, ils ont dévoré onze navets crus dans les champs, sans compter les pommes de terre en robe de chambre et le lait caillé dont ils s'étaient gavés avant de partir.

La soirée que donna le Grand Aron fut splendide, et on raconta longtemps, dans le pays, que la table pliait sous le poids des gâteaux. Il y avait des Kouguelhopf, et des Flammkuehe, et des Masemekuche (2), et des Trockenerkuche (3), et des Tartes au fromage, et même des gâteaux feuilletés en pain espagnol (4). Pour la troisième fois de la journée, les notables dames de la communauté de Hochfelden prirent leur café au lait. On employa quatre rouleaux et demi de chicorée pour faire le café, et je ne sais combien de cassonade pour le sucrer. Tous les enfants du quartier avaient la figure barbouillée de mélasse, largement étalée sur les tartines de beurre, dès sept heures du soir. On pense bien que les pauvres ne furent pas oubliés à la fête : ils firent bombance comme les riches, et les deux Polonais eux-mêmes festoyèrent avec les notabilités.

« D'ailleurs, l'été, c'est la saison des pauvres, de l'égalité, comme l'expliquait fort bien Mayerlé Hodel. En hiver, les riches se chauffent au coin du feu, et les pauvres grelottent devant l'âtre froid; au lieu qu'en été, chacun sue pour son argent, et eùt-il

(1) Timide, qui se retient d'accepter une invitation ou de manger.

(2) Gâteau au pavot.

(3) Gâteau sec aux amandes.

(4) Pain espagnol signifie, en alsacien, frangipane et gâteau feuilleté.

cent mille francs de fortune ! »

Le voici qui arrive, May erlé , touj ours dansant. Il chante une romance de sa composition sur les amours scandaleuses de Schnadinger et de la grosse Pésélé, et guette du coin deTœil si sa victime ne va pas bientôt venir. Il l'aperçoit, ôjoie ! M** Simon Bloch est avec son mari : une élégante, une fashionable! Excusez du peu! Elle porte une écharpe de barège, à la mode de Paris. Les ancêtres de ses ancêtres n'ont jamais porté d'écharpe. A la bonne heure. M"" Anselme est restée fidèle à la pieuse maxime : « Un seul Dieu et une seule robe. » Il va sans dire que Reb Chmoûl n'ira pas dans un lieu de perdition comme une soirée à l'instar de Paris, ni le vieux Reb Eser non plus, et pour cause : l'idée de veiller jusqu'à dix heures est trop insolite pour lui. Dix heures ! c'est l'heure des chats et des hiboux; il n'est pas un oiseau de nuit; deux fois seulement dans Tannée, il prolonge la veillée jusqu'à onze heures : à la fin àeHanoukay où il joue au tonton (1), et à Noël, où il joue aux cartes, suivant l'antique coutume. Les savants de la communauté assurent que cette coutume de jouer aux cartes pendant la nuit de Noël remonte aux persécutions du moyen âge ; comme on s'attendait, alors, à être attaqué pendant cette nuit, où les esprits étaient très montés contre les Juifs, on veillait, et pour se distraire, on jouait aux dés avant l'invention des cartes, puis aux cartes plus tard. Je donne la tradition pour ce qu'elle vaut. Toujours est-il que les Juifs d'Alsace et de Lorraine ont

(i) Hanike trenterle; dé à quatre faces, avec lequel on joue ce jour-là.

gardé, de la nuit de Noël, une impression de terreur profonde, et que dans leur vocabulaire, le mot « Nedele » (je forge la traduction « noëller ») signifie « jouer aux cai'tes ». Dans les temps modernes, les agressions de la nuit de Noël avaient été remplacées par quelques volées de cailloux lancés dans les fenêtres juives devant lesquelles passait la procession de la Fête-Dieu; mais je crois bien que cette bonne coutume a disparu comme les autres, en France du moins.

Il n'était plus question, dans ce temps-là, de persécutions à Hochfelden, et tout ce petit monde se sentait heureux de vivre, dehors, à l'air libre, en bonne amitié et bon voisinage avec chacun, et dans la maison, en sécurité. Les facéties de petit Renard et les bonnes manières de Mayerlé Hodel avaient autant de succès auprès des gens d'esprit catholiques du canton, que celles d'Antoine des Escargots et de Losungle toqué auprès des bons buveurs de la communauté juive. Et Dieu sait s'il y en avait, de bons buveurs ! Leiserle dit le Petit-Tonneau, défiait en buverie les plus forts de l'arrondissement, et Borichle le chaudronnier ne craignait pas plus son homme le verre en main, chez Meydinger, que le marteau et les tenailles au poing, devant l'enclume. Un rude gaillard, ce Borichle ! Je le vois d'ici, menaçant Grand Aron, et lui disant : « Toi, je vais te fourrer dans ton encrier! » Et quand il revint de Paris, où il avait travaillé à l'usine Cail, après avoir bu son fonds de chaudronnerie de Bischwiller, il ne manquait pas, avant une querelle, de prévenir loyalement son adversaire qu'il connaissait « le poxon et la chaussette » ; c'est ainsi appelait la boxe et le chausson. Après avoir donné bien des coups de poing et bu bien des petits verres, il inventa un procédé pour aciérer les poinçons à marquer les fers corroyés, et mourut du delirium tremens. C'est lui qui m'a fait manger mon premier chinois. Que la paix soit avec lui !

En homme prudent, avant de monter chez Grand Aron, Mayerlé ne manqua point d'entrer à la cuisine. Il y trouva la grosse Reïchele,

en train de se pâmer devant les compliments de son galant lisrâle^ un vrai lokel (1) de Schirrheim, qui tournait d'un air gauche sa casquette des jours de fête, et disait tendrement à la cuisinière : « Votre cheminée est bien noire! » puis partait d'un grand éclat de rire, et donnait à sa belle une forte poussée dans les côtes. Il y vit les deux astucieux Polonais, et apostropha ces écorni fleurs, qui rôdaient autour du buffet; il les traita même, je crois, de Schnorrer (2), insulte qu'un des Polonais releva dignement, en lui disant en son jargon, d'iin air noble, que, « dans son pays, on n'allait pas mendier à pied, mais à cheval! »

— Oui, oui, répondit Mayèrlé, je vous connais. En Pologne, tout se passe grandement, tout se fait richement. Il n'est pas de mendiant qui n'ait une fortune de cent mille livres; l'homme le plus pauvre a une hernie, et les punaises sont grosses comme des hannetons. »

Et comme il était las de polkèr, ce farceur de Mayerlé monta l'escalier en vàlsdht, suivi des malédictions et des imprécations polonaises les plus, variées et lès plus inédites, A peine eut-il fait son entrée qu'il attira vers la tablé l'un des comï)ères, et ne manqua pas uhe «i ' belle occasion de produire un effet. « Prenez-vous quelque chose? Allons, ne vous gênez pas; prenez quelque chose.

-^ Eh bien, tout de même, dit le candide Polonais, en louchant dii côté des gâteaux.

-^ Alors, prenez la porte tout de suite, mon ami, riposta Mayerlé au milieu des rires de l'assistance.

Oui, il fut éblouissant ce soir-là, Mayerlé. Il dansa un quadrille à lui tout seul, il joua du trombone, il fit dès calembours, il imita le maire et ses adjoints, représenta le vieux Ponefan naturel, quand il cherche son petit marteau, prit la voix de la femme de Weill, quand elle crie avec son mari, et finalement, ébaubit tout le monde en faisant des tours de cartes et d'escamotage comme sur un théâtre de Paris. Petit Renard de Marmoutiers en crevait de jalousie, car

(1) Jacquot, lourdaud.

(2) Mendianls.

ti U^ntiirr 4t i'^£43t

Irvj ^uf-ml

Page 1