LES GRANDES FÊTES
Quand vient le moment de la moisson, approche aussi le temps des grandes fêtes, du nouvel an judaïque, et dii Yom kipour. La faux a couché les épis, les raisins mûrissent sur la treille et les
poires aux espaliers. Depuis longtemps, les choux n'avaient promis une plus belle récolte, espoir de la choucroute d'hiver, et en voyant les houblonnières, on peut supputer a l'avance le nombre de tonnes de bières qui s'entasseront dans les caves de Schilligheim,
— o< 83 >**~ le nombre de chopes qui mousseront dans les grands verres, du Rhin jusqu'aux Vosges. Les champs de garance pourront fournir à la teinture de plus de pantalons rouges qu'il n'en faudrait pour reprendre Sarrelouis et Landau ; c'est à quoi pense le bonhomme Anselme, en se promenant avec sa famille dans les champs, le samedi qui précède le Roch-ha-chana (!)• Il répète volontiers à ses enfants que si on entourait notre Alsace d'une muraille, elle n'aurait besoin de rien faire venir du dehors, et pourrait se suffire à elle-même.
EUois esch onser làndle On esch tneneydig schehn ; Mer haltes fest am bàndle, On lonSf bi Gott, net gehn.
« L'AlsBce est notre petit pays. — Elle est rudement belle. — Nous la tenons ferme par son petit ruban — et, par Dieu, nous ne la lâcherons pas! »
Les garçons juifs du pays vaguent dans la campagne par deux, par trois, d'un pas mesuré, parce qu'il ne faut pas troubler le repos sabbatique. Quelques-uns poussent même l'affectation dévote jusqu'à nouer leur mouchoir autour des reins, afin de ne pas le porter dans leur poche, car il est interdit de rien porter le jour du samedi ; pure forfanterie, simple hypocrisie; dès qu'ils sont hors de vue le long des houblonnières, ils ne se gênent pfus pour rire et gambader. Aussi n'est-ce pas du côté où vont ces pieux lourdauds que se dirigent les gens de bonne compagnie, mais du côté de la Grande- Allée, près du vieux fossé. Les filles passent nu-tête, les grandes nattes pendantes ; elles se donnent le bras, et chuchotent, et étouffent des éclats de rire, pendant que les garçons les suivent ou les croisent, et exhibent le luxe de leurs chapeaux à haute forme et les séductions de leiu^ gilets à fleurs.
On sent que la fête est proche ; déjà les pauvres, hirondelles des
(1) Littéralement : tète de Tannée, cest-à-dire jour de Tan.
— <x 84 gobons jours y ont fait leur apparition, flairant les soupes grasses et se réjouissant d'avance, à la pensée des distributions d'aumônes. Le Goinfre de Wissembourg a reparu, et les Polonais sortent de terre. On a même vu, depuis deux jours, les guenilles exotiques
d'un léréchalmé (1) ; cet homme en longue robe crasseuse a été dévotement logé par le bon Kussel, l'aubergiste-gargotier orthodoxe, qui a toutefois recommandé à sa bonne de donner un tour
(\) Hiérosolymilain, homme de Palesline.
de clef aux armoires, et de veiller sur la cave. La bonne n'est pas contente : elle a déclaré à son maître qu'elle ne voulait plus de ces pouilleux sans chaussettes dans sa cuisine. Tout le monde, à Hochfelden, se moque de cet étranger, de sa démarche traînante, de sa lenteur orientale, car les bons Juifs, en admettant qu'ils descendent d'ancêtres syriens, se sont un peu dégourdis, depuis ce temps-là ; le brave labeur et l'honnête ciel de France les ont rendus lestes et actifs, et ce n'est pas eux qui traîneraient la savate à l'orientale. Le léréchalmé offre en vente, dans un jargon inintelligible, des sachets de terre sainte, et des esrogijn (cédrats de Judée) pour la fête des Tabernacles. Mayerlé Hodel, dont le coup d'œil d'aigle a découvert une verrue ridicule sur le nez de cet Oriental, ne manque pas de dire qu'il a, lui-même, un cédrat au milieu du visage.
. ... Sitôt que de ce jour
La (rompelte sacrée annonce le retour
E n'est pas la trompette sacrée, mais le trombone de Mayerlé qui annonce le retour de la semaine des grandes fêtes. Aux accents de ce trombone se mêlent, tous les soirs , des mugissements enroués, des beuglements parfois éclatants, parfois sourds, qui finissent par un grincement ou par un couac : le beau Weill prépare son embouchure et entraîne ses poumons, pour sonner du Chôpher à la fête. Ne croyez point qu'il soit facile de tirer un son retentissant du vénérable instrument en corne de bouc avec lequel on édifie les fidèles à la synagogue, le jour solennel où ils renouvellent leur alliance avec Dieu. Sans doute, jadis, ce cor servait aux pâtres de Judée à s'appeler dans la montagne, et, aux jours de fête, les lévites jouaient du même cor que les bergers, les chasseurs, et les guerriers ; ô Israël, ils devaient avoir un rude souffle! Quelque bel homme que soit Weill, il n'arrive à faire sortir de son olifant que des notes bizarres et poussives, et le grand Aron lui-même s'époumone quand il veut faire durer la mélodie. Meydinger ne s'en plaint pas, car les essais de Chôpher altèrent horriblement le pauvre Weill, et ce n'est pas à l'approche de la semaine sainte qu'il se refuserait quelques chopes.
Après s'être exercé sur le cor sacré, il saisit son violon et se livre à des variations sur l'air traditionnel des noces juives. La fille de Lazare de Bischheim doit épouser Gille Bernheim, un jeune homme de la bonne société, sur mon âme : il va s'établir horloger sous les
arcades, à Strasbourg, et il a de .quoi. Aussi ne peut-on songer, pour son mariage, au vulgaire ménétrier ; quatre artistes de la musique municipale joueront à ses noces. La dignité de Weill Tempéchera de se démancher sur son crincrin, mais il n'en a pas moins des trémoussements anticipés, et se brode, à lui-môme, des fantaisies, sur le thème antique du mariage.
Demain, ses occupations seront plus graves; il présidera la distribution de la dime, qu'en bonnes et pieuses gens, les parents du marié vont répartir aux pauvres. Oui, le brave homme Bernheim a décidé de suivre la vieille coutume, et de donner en aumônes le dixième du revenu de la dot de sa fille.
Au sortir de Toffice du matin, les indigents de la communauté et ceux des communautés voisines se hâtent de prendre le chemin de la maison de Bernheim : la porte du jardin est déjà grande ouverte, et une planche a été posée sur deux tréteaux, devant le mur tapissé d'une vigne et de deux poiriers en espaliers. Derrière la table s'arrondit la bedaine satisfaite du gros Bernheim ; les breloques de sa montre sont étalées sur son gilet à fleurs, et il a enfoncé, plus avant que jamais, sur sa tête chauve, sa vieille casquette à couvreoreilles. Sur la table, l'argent est disposé en rouleaux, les uns de pièces de cuivre, les autres de pièces blanches, et personne n'a été oublié. Les voici tous, venus de près et de loin, les infirmes et les impotents, Wolf à la hernie, Sarah la chassieuse, Sissel Raupach le bancal, avec sa besace, les deux inévitables Polonais, et qui sais-je, encore? Tous bénissant, marmottant, jacassant, questionnant, remerciant, et par-dessus le concert confus de tant de malheureux qui vont avoir quelques semaines de bon temps et de bombance, on distingue la grosse voix enrouée du faméUque goinfre de Wissembourg; il raconte à son compère, Sissel Raupach, qu'il a dîné, la veille, chez le charitable Anselme, et qu'on lui a servi des haricots, un grand plat; sur son âme, il n'a jamais rien mangé de si bon ; l'eau lui en vient à la bouche ! Mais aujourd'hui sera bien autre fête ! Car il a été invité à dîner chez le grand Aron, et
la cuisinière lui a déjà dit qu'il y aurait une panse farcie à la farine et à la graisse de bœuf; il Ta vue, cette panse! Un délice! Elle était sur le plat, prête à être mise au four, blanche, grasse, dodue, énorme! u Quand tu Tauras mangée, le chat ne t'emportera pas l'estomac! » dit l'inévitable Mayerlé Hodel. Cet être a le don d'ubiquité ; il est déjà là, l'œil et l'oreille au guet, prêt à dénombrer les sommes qui seront distribuées, à noter les aumônes en nature, les vieilles culottes, les gilets sans boutons, les souliers éculés qui serviront aux mendiants à se faire beaux ; il va recueillir les propos et les conversations des contents et des mécontents, saisir au vol les cancans, se graver dans la mémoire les grimaces, les attitudes, le moindre geste : il a de la besogne, aujourd'hui I Avant ce soir, tout Hochfelden connaîtra la dîme de charité de Bernheim, à un sou, à un bouton près, et avant huit jours, le département du Bas-Rhin sera informé de tous les détails de la noce. Laissez faire Hodel : il n'est pas arrivé depuis cinq minutes, et déjà toute la tribu nomade des mendiants, disposée à colporter tout ce qu'on veut bien lui confier, sait que la mariée a des taches de rousseur, que le grandpère du marié a eu la gale, que sa tante s'est fait poser un
, ^ cautère, et que le père
Bernheim, qui fait le fier, sera forcé de manger des épluchures de navets , l'hiver prochain, pour réparer la brèche que la noce va faire à sa fortune. En dépit des mauvaises langues, les pauvres auront de joyeuses fêtes comme les riches. N'est-ce pas justice, quand les heureux de ce monde font venir des cadeaux de nou-
-o< 89 voyelle année de Strasbourg, et même de Paris, des robes de soie, des fichus de dentelles, des bagues et des montres, que les déshérités aient aussi leur Yom-tov, leur « bonne journée» ! Et les voici fiers et pimpants : Sissel Raupach a coifiié un chapeau noir à haute forme sur son bonnet de coton graisseux, et s'en va clopinant, la besace au bras ; Sarah la chassieuse a eu un tablier presque neuf, et un bonnet, sans compter les quarante francs qui lui permettront de s'acheter un édredon et du bois pour tout Thiver; elle le répète à tout le monde d'une voix chevrotante, et ce scélérat de Hodel, qui a bon cœur au fond, ne manque pas de lui faire ses compliments et de l'inviter à passer chez lui, où on lui remettra, de sa part, une large tranche de flan au fromage. Et quand il aperçoit le goinfre de Wissembourg, rutilant, splendide dans une houppelande quelque peu trouée aux coudes, faisant sonner quatre écus de cinq francs dans le gousset d'un gilet neuf qu'il a revêtu par-dessus l'ancien, et tenant à la main une cravate effilochée, mds blanchie de frais, il le salue d'un « Masel'lov (bonne chance). Est-ce que tu vas en galanterie ? Sur mon âme, tu as l'air d'un sous-préfet 1 » L'allégresse universelle finit par attendrir ce cœur endurci, et on assure que Mayerlé passa toute cette journée sans dire de mal de personne. Mais il se rattrapa dans la nuit, en incitant le jeune Emile Hertz, alors en vacances, et déjà calotte notablement par le bonhomme Anselme, pour avoir chanté, devant lui, des polissonneries apprises au collège de Metz, à grimper jusqu'à la devanture de l'honnête épicier Pompejati, sur laquelle ce digne négociant venait d'écrire en belle ronde « Schiste » (1) avec la traduction « Mineral-Œl (2) ». Obéissant aux conseils perfides du démon tentateur, qui lui tendait le pinceau et le pot à noir, ce polisson d'Emile écrivit, en belle ronde pareille, le nom de Pompejati devant l'annonce de son produit nouveau,
(1) Schisle a le même son que <« Schiut »>. Je me garde de traduire : le lecteur comprendra.
(2) Huile minérale.
de sorte que, le lendemain, tout Hochfelden se tordit de rire en lisant sur l'enseigne de Tépicier :
Pompejali Schiste Mineral-ŒL
Pendant huit jours, les populations demandèrent à ce malheureux, d'un air goguenard, la cause d'une si étrange infirmité, et ce qu'il mangeait pour faire ainsi de l'huile minérale ! Pompejati en eut la jaunisse; sa femme, d'indignation, attrapa la coqueluche; son aîné se foula le pied en voulant décrocher, trop précipitamment, l'enseigne calomniatrice, et son cadet eut l'œil poché, en voulant rosser Louïélé, qui lui avait demandé des nouvelles de la maladie de son père. Et le tout, par l'astuce du seul Mayerlé Hodel !
Ce fut dans cette semaine célèbre que Schnecke Toni, battant sa femme, à son habitude, lui cria cette parole fameuse: « Maintenant, je t'assommerai, quand tu devrais en crever ! » et que le tailleur Schell, étant un peu plus ivre que de coutume, voulut se noyer, et tira de la rivière ce brave garçon d'André Best, le fermier, qui s'était jeté à l'eau pour le sauver, mais barbotait et se noyait luimême.
Je raconte ces faits notables, bien qu'ils se soient passés dans le monde catholique, parce que, par suite de ses émotions, Schell ne put terminer la redingote neuve de M. Weill pour le jour de Roch ha Chône, et que celui-ci parut, à la synagogue, vêtu d'un frac vert tout râpé, et parce que madame Antoine des Escargots ayant repris l'offensive contre son irascible mari et l'ayant roué de coups de manche à balai, ledit Antoine n'alla pas à la pêche, comme il avait promis de le faire, et que la famille de M. Anselme dut se priver de poisson un jour de fête : désastre mémorable pour une honnête famille de Juifs alsaciens. Le père de Louïele, le brave maréchal-ferrant, offrit bien à son ami Anselme une couple d'anguiQes, qu'il avait pêchées nuitamment dans un étang où la pêche était interdite, mais Anselme sut résister à la tentation,
attendu que l'anguille est un poisson impur. Le jeune David, moins scrupuleux, s'empara d'une des deux bétes immondes, et la logea dans un seau d'eau, nourrissant le doux espoir de l'apprivoiser; mais il fut surpris dans ses tentatives d'éducation, et calotte, comme de juste, pendant que son élève était remise à la Chavess Goïéj qui la mangea en friture.
Le lendemain de cette fête de Roch ha Chône fut un beau jour de fraternisation entre catholiques, protestants et juifs à Hochfelden ; tout le monde, sans distinction de culte, s'y pressa pour entendre la répétition générale de l'orchestre de M. Pirouelle, dans lequel n'instrumentaient pas moins de trois enfants d'Israël. Il fallait voir Pirouelle, battant la mesure avec sa petite flûte, faisant sa partie, quand tout allait bien, et gourmandant ses musiciens en mesure, sans cesser de chanter son air, sur lequel il déclamait ses recommandations : « Mortche, Mortche, Mortche, ça, ça, ça ne va pas, pas, pas. — Mayerlé lé lé, ne souffle fle fle, pas pas si fort, pas si si si si fort! » Et il tapait du pied, et brandissait sa flûte, jusqu'à ce que son tour vînt d'en jouer; alors il prenait l'embouchure, et sifflotait doucement, en foudroyant du regard les artistes délinquants.
Et le public s'extasiait aussi bien aux notes puissantes du trombone du juif Mayerlé qu'aux accents mélodieux du cornet à pistons de Zepfel, sonneur de cloches à l'église. Dans ce temps-là, dans notre joyeuse Alsace, le pays le plus gai de France, la bonne humeur, le vaillant travail, le souvenir des épreuves du passé, bravement supportées ensemble, la confiance en l'avenir préparé par le travail quotidien, finissaient par fonder la tolérance : oui, au concert, le bonhomme d'instituteur juif Anselme et l'honnête curé se promenaient, bras dessus, br€is dessous, et ce beau garçon d'André Best, le fils aîné du fermier, quoique luthérien, fit tout le temps les doux yeux à la fille aînée d'Anselme. Il a fallu la guerre de 1870, et l'admiration pour le génie de M. de Bismarck, et l'imitation inconsciente de l'Allemagne, pour que ce mot barbare
d'antisémitisme, qui pue le pédant et le Prussien à plein nez, reçoive lettres de naturalisation en France; l'antisémitisme est venu chez nous, avec la haute linguistique, les professeurs d'allemand, la bière de Munich, la philosophie de Schopenhauer, les romans d'analyse, la musique de Wagner, la croyance en la supériorité du canon sur la baïonnette, l'anthropologie historique, et tout le bataclan d'outre-Rhin. Un de ces jours, la France, la bonne France de la Renaissance, du dix-huitième siècle, de la Révolution, ayant cuvé cette lourde bière de Bavière, et s'étant nettoyé l'estomac d'un joli coup d'honnête vin de Bourgogne, se frottera les yeux, se secouera les oreilles, se mettra d'aplomb sur ses solides jarrets d'autrefois, et après avoir fait maison nette, d'un tour de main, recrachera toute cette tudesquerie dans un grand éclat de rire. Le soir de ce jour-là, que le sous-lieutenant français qui plantera le premier le drapeau sur le rempart de Strasbourg soit juif, catholique ou huguenot, qu'il soit Picard, Bourguignon ou Gascon (pour ma part, j'aimerais assez qu'il soit de parents alsaciens, — de la religion, peu me chaut) , ce soir-là on illuminera les trois couleurs sur les églises , sur les temples et sur les synagogues de la vieille Argentoratum celtique; et si c'est un soldat juif qui monte le premier à la brèche, le premier Allemand qui voudra lui barrer le chemin, fût-il le plus grand talmudiste d'Allemagne, le plus dévot rabbin de Francfort, de Berlin et de Breslau; par-dessus le marché, eût-il la loi et les prophètes attachés sur son casque à pointe, recevra ses six pouces d'acier français dans le ventre. Ainsi soit-il, Amen; c'est notre façon, à nous autres juifs, suivant la liturgie d'Alsace, de Champagne et de Bourgogne, de comprendre l'antisémitisme.
Ce soir-là, il y aura des revenants. Sur le Grave de Haguenau, les ombres de Pirouelle et de Mayerlé Hodel, avec leurs ombres de petite flûte et de trombone, joueront furieusement la Marseillaise ; l'ombre de Meydinger videra tous les fûts de bière de Bavière, et les remplira de bière de Strasbourg ; le vieux Reb Iser et sa vieille s'asseoiront sous les bouleaux du Pâchte Berg, au bord de
Teau, et raconteront, en affreux patois judéo-alsacien, l'histoire de la Lampe Merveilleuse aux fillettes en jupe rouge; le bonhomme Anselme sortira de la tombe, pour aller, en compagnie de son ami le curé, secouer le capitaine Thouret et lui annoncer la bonne nouvelle; Reb Chmoûl allumera la lampe à sept becs, dans la maison couverte de chaume, sous l'ombre de la noire forêt de sapins; et sur les remparts de Verdun, mon grand-père le rabbin Mardochée Cahun, avec son chapeau à trois cornes et son uniforme du temps de Beaurepaire, se dressera, pour voir de loin si c'est bien le drapeau tricolore qui flotte sur la cathédrale de Metz.
Si David, Mirele et Louïélé n'ont plus les jambes assez souples pour prendre part à la danse, je vous garantis que leurs enfants y seront pour eux : des gaillards qui ont les yeux bleus, le poignet solide, les mollets d'aplomb, et qui se trémousseront ferme. Ne te fais pas de peine, vieux pays; ne te fais pas de chagrin, joyeuse Alsace; n'entends-tu pas le trombone de ce farceur de Mayerlé Hodel qui sonne gaiement ton vieil air :
Troiz net so; trotz net 5o, S*kommt â tsit be$ch wedrom froh!
Ne le vexe pas comme ça; ne le vexe pas comme ça, Il viendra un temps où tu seras de nouveau contente!
Israël, si ce soir de Roch ha Chône, le pasteur Stocker, grand chef de l'antisémitisme à Berlin, eût rencontré Mayerlé Hodel et le chantre Weill revenant tous deux de la synagogue, s'il eût essayé de retarder, d'un instant, la marche tempétueuse de ces deux hommes bouillants, qui se précipitaient l'un et l'autre pour contempler, plus tôt, leur lampe à sept becs, leur nappe à raies rouges, leur soupière à fleurs en faïence de Haguenau, et pour humer les parfums d'un délicieux Kouguely si ce Prussien eût fait un geste, un seul, Mayerlé lui eût fait avaler son trombone, et, de son parapluie bleu de ciel, le chantre Weill l'eût empalé !
Mais voici les joies de Roch ha Chône finies; dans une semaine viendra le jour du grand pardon, le jour grave et redoutable, le
jour de contrition. Dans la nuit terrible qui précède la fête, Dieu fait reviser par l'ange la longue liste des péchés des hommes : terrible
revision ! L'ange est bien sévère — mais Dieu est si indulgent ! Il suffit d'un repentir, d'un tout petit repentir, de la moindre bonne
action, pour que Dieu ordonne à cet ange ponctuel de prendre sa plume et de raturer un tas de péchés. On assure de bonne source, car tout finit par être connu, même ce qui se passe dans le ciel, qu'une veille de Yom Kipour, l'ange refusait obstinément d'effacer une vilaine action qu'avait commise un méchant homme; il l'avait grossoyée, en belle anglaise, au folio 63 de son grand livre, et l'avait même soulignée à l'encre rouge; mais Dieu, qui prend connaissance de tout, feuilleta le registre, et lut, à la page H7, à la troisième ligne, que le fils de cet homme avait recueilli deux pauvres orphelins, et les élevait bien pieusement, les faisant prier tous les jours pour le repentir d'un pécheur endurci, qu'il se gardait bien de leur nommer. Dieu commanda de suite à l'ange d'effacer la moitié des nombreux péchés du père : l'ange, vieux serviteur, quelque peu raisonneur comme le sont tous ces fidèles domestiques attachés à la maison, voulut tenir tête au Seigneur, et se permit même quelques observations déplacées; sur quoi le bon Dieu se mit si fort en colère et le gronda si durement que Tange se prit à pleurer, et que ses larmes effacèrent tout ce qu'il y avait d'écrit sur la page entière. On sait que les larmes des anges ont la propriété d'effacer les péchés des hommes. Il parait que, de dépit, le diable, qui préparait déjà un pot à couvercle, sur le poêle où il fait chauffer son café au lait, pour y fourrer l'âme de ce vilain pécheur, cassa son pot, et renversa son bol de café!
C'est la veille de Yom Kipour qu'a lieu, en famille, le départ du bouc émissaire chargé de porter les péchés d'Israël dans le désert. Seulement, comme un bouc est une trop grosse pièce, on le remplace par un bon coq bien gras, et une couple de poules, et comme il n'y a point de désert en Alsace, au lieu d'envoyer les victimes expiatoires vagabonder par la campagne, on les met simplement dans le pot-au-feu. Sans doute, le père de famille fait tournoyer le coq symbolique au-dessus de la tête de chacun de ses enfants, avec la même gravité, avec les mêmes gestes qu'autrefois, les sacrificateui*s d'Israël, les prêtres d'Olympie, les pontifes de Rome faisaient tournoyer un morceau de la victime
au-dessus de la flamme de l'autel; sans doute, c'est avec une foi inaltérable, avec une piété entière, qu'il accomplit devant ses fils et ses filles la cérémonie trente fois séculaire qui frappera leur imagination et se gravera dans leur mémoire; viennent les tentations d'apostasie, le souvenir de cette cérémonie fera surgir devant les yeux des enfants l'image aimée des parents, l'inoubliable pensée des joies de la famille et de Tenfance, tout un monde d'innocence et de tendresse auquel aucune théologie, aucune vanité, ne peuvent rien opposer. Les Juifs ont gardé, à travers les misères du moyen âge, et au milieu des splendeurs de la vie moderne, le culte archaïque et primitif, le premier bégaiement du cœur et de la conscience humaine : l'adoration des ancêtres, la religion de la famille. Quand ils devinrent corps de nation, leur religion fut celle de la cité, et Jérusalem fut pour eux ce que Sparte et Athènes
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étaient pour les Ioniens ou les Doriens ; c'est pourquoi ils défendirent leur patrie avec un si furieux courage, avec une obstination si désespérée. Un jour, cette patrie aimée jusqu'au sang, jusqu'à la rage, jusqu'à la mort, ils durent l'emporter à la semelle de leurs souliers. De la cité en ruine, du temple en cendres, il ne restait plus rien ; rien que le souvenir des gloires et des souffrances, et la foi en un idéal, que d'autres, plus heureux et moins étroitement fidèles, ont fait l'idéal et la régénération de l'humanité. Alors, n'ayant plus de cité qu'ils pouvaient honorer, plus de murs derrière lesquels ils pouvaient se défendre, plus de champs à cultiver, plus de pompes à célébrer, ils ramenèrent leur culte à son point de départ, et ce qui avait été la religion de la cité, ce qui s'était élargi pour les uns en religion du monde — en religion catholique — se rétrécit pour les autres en religion juive, — en religion de la famille. Ce ne sont ni les rabbins, ni la synagogue, ni le Talinud, ni même la loi, ni même la persécution, qui ont conservé la religion juive : c'est l'amour des parents pour les enfants, l'amour des enfants pour les parents : c'est la famille. Il n'y avait point partout de rabbins et de synagogues ; bien peu connaissaient le Talmud et la loi ; si les épouvantes de la persécution n'ébranlaient pas ces cœurs intrépides, la tentation d'échapper à l'horreur, au mépris et au dégoût, par une abjuration, était bien forte pour des âmes fières, pour des esprits vaniteux; mais il y avait partout des pères chérissant leurs enfants, des mères admirables, des filles et des fils élevés dans le culte de la famille, rompus au respect filial, prêts à l'abnégation, à la renonciation sans phrases, au martyre pour les parents. Le Judaïsme a vécu longuement, vivra éternellement, tant que les enfants se souviendront qu'ils doivent honorer père et mère. Ce miracle d'obstination et de durée, ce n'est ni le génie d'une race, ni la perfection d'une doctrine, ni l'habileté d'une loi qui l'ont fait, mais quelque chose de plus fort que races, doctrines et lois : l'amour filial.
Et c'est pourquoi il ne faut pas rire de cette naïve substitution,
de cette poulaille, qu'on met au pot après tant de cérémonies ; de ces fêtes célébrées à la lueur d'une chandelle mal mouchée, sous une lampe à sept becs fumeux, et qui se terminent toutes joyeusement, le ventre à table et le verre au poing; de ces solennités dont le meilleur se passe, vitres closes, entre le poêle de faïence de la salle à manger et le fourneau de la cuisine. 11 ne faut pas rire de rillumination en miniature faite, avec des mèches de coton, dans des augets de fer-blanc, le jour de la fête des Macchabées; il ne faut pas rire de ce bon vieux édenté, qui a mis son costume de Harle Mayer (1), et danse une gavotte, pour l'édification de ses petits enfants, en l'honneur du jour où la loi fut donnée (2) ; parce que, en le voyant danser, sur ses jambes maigres, dans son habit du temps de Louis XV, les enfants s'amusent de bon cœur, et qu'ils n'oublieront pas le Harle Mayer^ ni la loi. Il n'en faut pas rire, parce que si la science peut combattre dans le cerveau les doctrines religieuses et les théories métaphysiques, si la passion politique peut chasser de la raison l'enseignement dogmatique et la liturgie, rien ne peut effacer du cœur la mémoire des recommandations d'un père, la souvenance des caresses maternelles. Il ne faut pas rire de cette religion quasi sans dogme, où la liturgie n'est rien, où la famille est tout, parce qu'en donnant pleine satisfaction à la vénération du juif pour ses ancêtres, elle laisse carrière ouverte à ses vieux instincts d'amour passionné pour la cité, parce que depuis la révolution qui nous a reconnus pour enfants légitimes de la patrie, notre cité à nous autres d'Alsace, c'est la cité gauloise, c'est la France.
Et voilà pourquoi je n'oublierai pas plus le clocher de la cathédrale de Strasbourg que l'oratoire juif de Hochfelden, mon nom de juif que mon nom de français ; voilà pourquoi, chaque veille de Yom Kipour, je me souviendrai comment, à table, mon père racontait l'histoire de mon grand-père à Valmy, et mettait le meilleur
({) Grand-père Mayer, c'est-à-dire : suranné, démodé. (2) Fêle de Semklicss Thore^ ou réjouissance pour la loi.
morceau sur mon assiette en disant : « Tout pour le peuple français! »
Comme on mangeait en ce temps-là, comme on se garnissait, la
veille du jeûne ! Le lendemain, à Toratoire, les bonnes gens, revêtus de leur vêtement mortuaire, disaient leur mea culpa en conscience, et se frappaient la poitrine à tour de bras, pour leurs péchés
de Tannée. Puis venait le moment solennel où tous ces hommes, exaltés par le jeûne, par la prière, par l'appareil du costume blanc sous lequel tous seront enfermés dans la tombe, se prosternaient et faisaient pénitence. Et plus tard, les Cahunim, reste de l'antique aristocratie, sortaient et priaient dans une salle à part, tenant devant leur front leurs mains jointes par les index et les médius, en forme du vieux blason de la famille, et chantant les versets de leur antienne de gentilshommes, redevenus nobles, une fois par an, redevenus les descendants des hautains seigneurs prêtres de Jérusalem et des rudes châtelains d'Idumée. Pauvres gens ! Où est le souvenir de leur vieille aristocratie ? Où sont les messieurs Lévy, qui avaient le privilège de leur donner l'aiguière à laver? Qui reconnaît leur illustre lignée? Ce jour-la, ils s'en souviennent, au milieu des fidèles qui les laissent passer respectueusement et écoutent avec vénération la mélopée bizarre et archaïque de leurs chants.
Et voici que la nuit approche , et avec elle le très vulgaire estomac reprend ses droits. Tel qui priait avec ferveur , tout à l'heure , se
bourre le nez de tabac, consulte sa montre, dit ses litanies d'un air distrait. Un à un, les enfants courent de l'oratoire à la maison, et hument avec délices l'odeur du café au lait, que prépare la Chavess Goiij les parfums du consommé au bœuf et à la volaille. Ils regardent, d'un air attendri, les gâteaux qu'on va manger avec le café au lait, pour rompre le jeûne, et attendra plus patiemment le potage.
Voyez-vous? Une étoile au ciel, deux, trois étoiles? L'olifant de Veill fait retentir trois mugissements d'allégresse ; la dernière prière s'expédie dans la confusion. On sort du temple en foule, et c'est la bouche pleine, devant un bon bol de café dans lequel on trempe des tranches exquises de Kouguelhopf, qu'on se félicite d'avoir si bien jeûné.
SOUKKOTH
Si les ancêtres des juifs de Hochfelden ressuscitaient, s'ils revenaient du fin fond de la Syrie pour assister à la fête de Soukkoth (1), ils seraient bien étonnés en voyant la décoration des huttes dressées dans les courtils et dans les vergers. Combien, parmi ces fruits du Nord qu'on suspend à la treille, eussent-ils reconnus? Le raisin leur eût paru bien aigre, et les poires bien tendres. C'est à peine si au milieu des aiguilles sombres du sapin, des feuilles luisantes du houx, des pampres parfumés du houblon, ils distingueraient le panache flétri et décoloré d'une pauvre palme ; naguère, elle vivait et remuait au vent du sud, près d'un puits d'eau saumâtre ou d'un torrent encombré de cailloux et de sable, entre la terre aride et crevassée, et le dévorant soleil ; maintenant elle est attachée, morte et pâle, au milieu des feuilles vivaces, sous le soleil qui réchauffe sans brûler, sous le ciel bleu clair ou couvert sans cesse de nuages blancs, près de la grande rivière, jamais tarie, qui file rapide, froide et verte, entre la France et l'Allemagne. C'est une femme
(1) Prononcez à l*alsacienne « Sékess ».
des pays fabuleux, des pays du septentrion, qui vient d'attacher la pauvre palme morte ; la femme a les yeux bleus et limpides, le regard franc et assuré, le teint comme du sang et du lait : ses tresses blondes descendent entre ses larges épaules; elle parle le rude jargon des Cimbres et des Sicambres, et les quelques mots de la douce langue d'Aram qu'elle mêle à son parler, nul ne les reconnaîtrait plus, prononcés avec cet accent barbare. Sans doute, parmi les visages qui sont là, plus d'un nez aquilin, plus d'un teint pâle, plus d'une prunelle noire, plus d'une boucle frisée rappelle la lointaine origine, et l'Orient et son soleil : mais ces nez aquilins se sont bouffis, ces noires prunelles se sont ternies, ces teints sont flétris, et, comme la palme arrachée, semblent desséchés et sans sève. Et regardez les autres, ceux qui ont pris racine; leurs joues luisent comme la feuille du houx, leurs cheveux sont devenus lisses et châtains, leurs prunelles sont claires, mais brillantes : plus d'im regard bleu vous fixe en face, à la Celtique, et à la façon dont ces braves gens posent le pied sur le sol gaulois, on sent qu'ils sont chez eux, bien chez eux; la plante exotique de Judée s'est acclimatée dans la terre de France, la palme a reverdi, et si, greff*ées sur un tronc nouveau, ses feuilles commencent à ressembler à celles du houx, c'est peut-être pour prévenir qu'à vouloir les froisser on risquerait de s'y piquer.
Voyez comme tout change ! Ce brave garçon de Sanfele, devenu sergent-major, n'a pas oublié les siens, ni son maître Anselme. Il a envoyé des cadeaux à ceux qu'il a laissés au pays : son père, le vieux choûle Klopfer^ a reçu, le matin même de la fête de SékesSy un grand panier de forme bizarre, et Zimmermann, le courrier qui le lui a remis en descendant delà diligence, lui a dit : « Écoutez, Liebschutz, je ne sais pas ce qu'il y a dedans ; c'est une drôle d'odeur, comme des espèces de fruits ; cela vient de ia Midiy un endroit, comme ça, qu'ils appellent Aix, et le port est payé : c'est tout ce que je peux vous dire. » Chez Anselme, le même Zimmermann a déposé une lourde jarre de poterie vernissée, étrange
d'aspect, de farme et de couleur, comme on n'avait jamais rien vu de semblable en Alsace. Le digne instituteur est aussitôt descendu de la chaise sur laquelle il était monté, pour couvrir la Sékke de ramée ; sa femme a lâché les ciseaux avec lesquels elle découpait
des petits paniers de papier bleu et rouge, destinés à contenir chacun un fruit, et à être accrochés entre les verdures de la cabane , les filles ont cessé de chiffonner et de taillader les papiers dorés avec lesquels on fabrique des guirlandes propres à Tornementation de la
sekke. Le jeune David et trois de ses condisciples abandonnent les cahiers avec les feuilles maculées desquels ils ont la prétention de confectionner des festons et des astragales ; Selmel, qui depuis une heure balaye les débris de papier que font voltiger ces marmots, quitte son balai et cesse de gronder; tout le monde veut voir ce vase étonnant. L*honnête Anselme ne manque pas une si belle occasion d'examiner ses enfants et élèves : « Où est Aix en France? » L'aînée, qui a répondu, sans hésiter : « dans les Bouches-du- Rhône, » reçoit une poire ; le jeune David qui s'est fait tirer l'oreille, mais qui a fini par dire « en Provence », reçoit une noix. La petite Clem, qui a confondu Aix en Provence avec Aix-la-Chapelle, puis avec Aix en Savoie, ne reçoit rien du tout, et le petit Chlôme, qui répond obstinément « je ne sais pas », se fait appliquer les épithètes, bien méritées, de cancre et d'âne bâté; on lui déclare même qu'il n'a, dans la tête, que des épluchures de navet à la place de cervelle, et qu'on le mettra en apprentissage chez un savetier.
Cependant, le vieux Choûle Kopfer arrive, tout voûté, portant le panier que lui a envoyé son fils. Panier et jarre sont ouverts, et on regarde avec une curiosité mêlée de défiance les figues et les aubergines qui remplissent l'un^ les olives nageant dans la saumure jusqu'aux bords de l'autre.
Il faut toute l'érudition de M. Anselme pour nommer à l'assistance ces produits exotiques, et Zimmermann est fier qu'il y ait, dans Hochfelden, un homme si savant. Madame Anselme goûte une olive, avec quelque anxiété, et la recrache aussitôt ; Selmel déclare que ce qu'il y a de bleu violacé sur les figues doit être de la moisissure, et qu'elle n'a jamais rien vu de si dégoûtant que ces espèces de poires molles. Quanta des machines comme les aubergines, évidemment, un homme qui en mangerait attraperait la dysenterie, ou des coliques tout au moins. Le vieux Poniatero, appelé en consultation, déclare qu'il s'est bien alimenté de substances pareilles, quand il était dragon en Espagne.
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En Espagne!
A ce seul mot, tout le monde frémit! Est-ce bien sûr, que ça ne soit pas empoisonné? Un chacun sait que, pendant la grande guerre, l'empereur Napoléon voulut un jour manger des œufs à la coque, et que son fidèle mamelouk Roustan lui répondit : <( Sire, faites attention! Les Espagnols les empoisonnent dans le ventre des poules ! » Le brigadier Wendling, qui était dans Tartillerie de la vieille garde. Ta entendu, et la répété au sapeur Lentz, qui Ta confié à Poniatero lui-même, le propre jour où il trouva dans sa soupe un peigne espagnol, veuf de la plupart de ses dents, mais garni de toute sa crasse, et de plusieurs touffes de cheveux gris.
Mayerlé Hodel, homme sans préjugés, a beau assurer qu'on vend aux Halles, à Paris, des aubergines et des figues, et que les olives se débitent chez les plus luxueux épiciers : la seule histoire du peigne a retourné tous ces estomacs alsaciens ; Zimmermann n'a rien de plus pressé que de se faire off^rir un petit verre de quetsch pour se remettre le cœur. On remerciera Sanfele de son attention délicate, mais on ne touchera pas à son envoi suspect. Heureusement, le capitaine Thouret se fait un plaisir d'accepter les figues et les aubergines, et le curé ne dédaigne pas le pot d'olives; l'envoi de la Midi trouve son placement.
Pauvres bonnes gens juifs d'Alsace! c'est la nourriture nationale de vos pères que vous avez refusée ! Ces fruits qui vous ont paru immangeables, ce sont les fruits de la Terre promise, les récoltes bénies de Chanaanî Et qu'on aille encore me parler d'atavisme! L'atavisme de l'estomac n'existe pas, — et c'est la panse qui mène la danse !
Sékess sera la dernière fête que les enfants du bonhonmie Anselme verront sous le ciel d'Alsace. La vie est dure; garçon et fille doivent être prêts à y figurer, dignement, comme il convient aux enfants d'une honorable famille. Les deux aînées sont assez instruites, maintenant, pour entrer, comme sous-maîtresses de français, dans un pensionnat d'Angleterre. L'oncle Théodore, le
Parisien, leur a procuré cette place : c'est lui qui viendra les chercher, pour les conduire à destination, et on peut les confier à son honnêteté et à sa bonne garde.
L'automne est venu ; les premières pluies d'octobre descendent, froides et dures, sur l'horizon gris : le bonhomme Anselme et la mère mettent leurs filles en voiture, en face de chez Meydingcr, et à cette heure matinale, dans cette saison, personne ne vient troubler leurs adieux. La voiture est partie : le père et la mère pleurent, maintenant, tout à leur aise; ils pleurent tout leur soûl, car leurs enfants ne peuvent plus les voir pleurer. Leurs enfants vont entrer dans le vaste monde, sans autre appui que la foi et le courage enseignés dans la maison paternelle. Que d'angoisses pendant cette année de séparation ! Mais quelle joie, au moment du retour, quand on va les chercher au chemin de fer !
Car ce n'est plus à la descente de la patache, au bout de la bourgade, qu'on va les chercher : c'est au chemin de fer, à la gare, dans ce grand Paris où la famille a émigré. Le bonhomme Anselme a obtenu une humble place d'expéditionnaire, et le soir, va donner des leçons dans une pension de la rive gauche : il demeure au Quartier latin, au milieu des étudiants qu'il aime tant, des professeurs, des collèges : on lui a fait espérer une chaire, oui, une chaire; la plus modeste, la plus chétive, mais une chaire dans un lycée! Une chaire dans une école qui n'est pas confessionnelle, où l'on ne connaît ni catholiques, ni juifs, ni protestants, mais seulement des collégiens français !
Maintenant, vraiment, le bonhomme Anselme sent qu'il est sorti du cercle étroit de la communauté juive pour entrer dans la grande famille française. En aime-t-il moins sa communauté juive? Qui pourrait le dire? Les jours de fête et les jours d'anniversaire de la mort de ses parents, il met ses tephilim et son thaless dans un antique petit sac, prend sous son bras son Makhser^ un in-folio formidable, et s'en va, d'un pas alerte, au petit Oratoire de la rue des Billettes, assister à l'office. Il y trouve des coreligionnaires
alsaciens et lorrains, jargonnant dans leur patois nasillard : il y voit les fortes têtes du Marais, Wormser, de la rue Vieille-du- Temple, devenu déjà plus qu'aux trois quarts Parisien, et le petit Blum, le faiseur d'almanachs judaïques, et le vieux Lévy, qui taille les palmes pour la fête de Si'*kess, et Lehmann, qui tint jadis salon pour noces et festins Israélites. IJi, dans cet oratoire étroit, au plafond bas, aux murs humides, il retrouve encore les vieilles mœurs, les préjugés archaïques, l'antique misère, et il se plaît au milieu de ces humbles, de ces souffreteux, qu'on console avec une aumône, qu'on égayé avec un sourire; par-dessus tous, il préfère ceux qui se sont faits vaillamment ouvriers, et qui gagnent leur vie à la sueur de leur front; il s'en va volontiers avec cet ivrogne de Borichle, le solide chaudronnier, et ce coquin de Leiserle, le tailleur bancal à grands favoris, qui a fait le coup de feu derrière les barricades de Saint-Merri. Mais il ne dédaigne pas pour cela les plus infimes, les marchands de lunettes, les colporteurs d'épongés, les crieurs de toile cirée. En allant à l'oratoire, il a rencontré quelquesuns de ses nouveaux amis parisiens; il a parlé d'art avec D ,
l'illustre sculpteur, de littérature avec L , le charmant poète;
dans ce cercle nouveau, on sait ce que cache la modestie du bonhomme Anselme et ce que vaut ce pauvre petit répétiteur de la pension Duvignau. Maintenant il revient de l'oratoii'e en compagnie de Manuel Gross, le charcutier de la rue Clocheperce, le premier qui eut la gloire de naturaliser à Paris les concombres salés, le saucisson Rocher et le bœuf fumé des juifs d'Alsace.
Voici le bonhomme Anselme revenu à son quatrième étage de la rue de l'École-de-Médecine, au milieu de ses joyeux voisins, des étudiants, qui lui débitent mille sornettes. L'un est Breton et légitimiste : il l'a surnommé le Chouan ; l'autre est du département du Var, et son accent fait frémir les oreilles alsaciennes; il y en a un de la Guadeloupe, et un autre, franc Cham])enois. L'un des quatre est protestant; et tout ce monde ensemble, réuni autour de la table du brave homme Anselme, autour de son quinquet fumeux, à coté