LA REVUE DE LA VIE
On dit que, lorsqu'il eut accompli ses cent ans. Certain vieillard très grand, certain vieillard très Se coucha dans sa bière, un matin de printemps,
Attendant que la Mort fût par là de passage.
Elle arriva, la Mort. C'était un jour d'été. Les arbres éliraient leurs bras dans la lainière. « Hôl soyez-vous dans ce fauteuil sculpté.
Lui dit le ffrand vieillard alloneré dans sa bière.
La Mort s'assit. > Or ça, belle daine, reprit Le vieillard toujours grave en son cercueil de chêne, Avant de vous livrer mon corps et mon esprit. Avant d'aller pourrir dans la fossé prochaine,
« Laissez-moi repasser ma vie en souvenir, Lt chercher, dans le tas poussiéreux des ano Les reflets qui jamais ne devront se ternir, Les fleurs qui ne devront jamais être fan
« J"en dois avoir au fond de mes cent ans poudreux ; J'eus la Jeunesse, j'eus l'Amour, et j'eus la Gloire! Souvenirs attendris, souvenirs amoureux.
Souvenirs de bonheur chantant dans ma mémoire,
e A moi ! Je veux choisir le meilleur des meilleurs. Le plus doux, le plus cher, le plus impérissable, Et toujours le garder, que je renaisse ailleurs Arbuste ou vermisseau, soleil ou erraio de sable : ■
Et la Mort accédant aux désirs du vieillard.
Il ferma lentement ses yeux à la lumière ;
Et, comme un astre rouge émergeant du brouillard.
Il crut voir son passé se dresser sur sa bière !
Tout son passé lointain, tout son passé houleux. Tout son passé grouillant de choses fantastiques, Troué de gouffres noirs et charmé de coins biens Encor retentissants d'exploits et de cantiques!
Tout l'amoncellement superbe et magistral De ses cent ans, tantôt espoirs, tantôt alarmes. Mettant devant ses yeux un flamboiement astral, Comme un larsre soleil fait de ioie et de larmes '.
Et, de ce globe empli de roses et de dard-. Le vieillard vit venir, mollement, sur des nue-. Comme un vaisseau royal hérissé d'étendards. Une galère d'or portant cent femmes nues.
Et. de cette galère, un chœur lent s'élevait : a Nous somme-, disait-il. vieillard, tes cent année; Et nous venons renaître ensemble, à ton chevet. Avant d'être en l'oubli pour toujours entrain
« Oh ! regarde-nous bien ! Et. te remémorant Les bonheurs terminé- et les peines finies, Rêve, pleine, souri-, et dis-nous en mourant Lesquelles d'entre nous furent les plus bénie
Et la cohue énorme aussitôt défila :
Lés premiers ans, joufflu? et gros, ans de chimères!
Les ans roses, que rien de noir ne macul
Les ans pleins de chansons et de bai- aères !
0 vision - souvenir chéri:
< I mères à présent par la Mort moissonnées!. . .
Le grand vieillard n'eut pas un geste, pas un cri : Et, calme, il regarda venir i
Renaissez, ans d'amour! oh! revenez en rond. Yeux éteints, fronts pâlis. Louches closes, voix tues ! Spectres aimés, fendez votre tombe du front Et surgissez du sol, blancs canine des statue- '.
Et l'Homme vit venir, par groupes fraternels, Venir, venir sans fin, par monceaux effroyables, Les cadavres banals de serments éternels Et des squelettes froids d'amours inoubliables !
Fiàles, soupirs, hoquets, embrassement profond,
Eternité vécue en un instant qui pas
lies divinisants et créateurs qui font nu'on croit éparpil] leils dans i'eg
Ah ! c'est vous, après tout, oui, c'est vous, ici— 1 -
Qui nous laissez le plus de souvenances cher Leur image passait; l'Homme ne bougea ; Et, calme, il vit s'enfuir les Amours mens
Défilèrent alors, tumultueusement, Avec de grands éclats de fanfares loin tau
Tout le majestueux et frêle entassement
Des ans triomphateurs et des gloires hautaine:
0 saint frisson de F Art] 0 rythmes effréné-. 0 peuples attentifs à notre chant superbe, Et. comme des lions farouches, prosternés Sous le pouvoir magique et triomphal du Verbe,
Ah! c'est vous, oui. c'est vous, j'en atteste les cieux, l l'est vous dont la mémoire est la plus chère à l'âme ! . Leur image passait; l'Homme, silencieux, Vit fuir les ans de ffloire auréolés de flamme.
Et la galère, alors, s'éloigna, lentement. Lentement, vers l'oubli terminal où tout somme ; Le vieillard la suivit du regard, un moment, Et puis il se tourna, l'œil sec, vers la Mort sombre :
« Hôtesse, je cherchais quelque chose de vrai, D'attendri, de loyal, de sincère en ma vie : Prends-moi : je n'ai rien vu ! dit le vieillard navre. Et que tout, comme moi, meure et se putréfie !
— Regarde encor 1 o lui dit la Mort, prenant sa taux, Et le vieillard, alors, vit dans la barque lière. Parmi les sentiments hypocrite- et taux. Quelque chose qui mit un pleur sous sa paupière.
« ... Oh! oui! je me trompais! dit l'Homme illuminé Oh ! que ce souvenir d'un regard, je remporte ! » Et c'était un regard de chien abandonné, Vu. certain jour de pluie, à côté d'une porte.