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LA MORT DE LA TERRE

A Mademoiselle Valentine Franck.

LA MORT DE LA TERRE (d'après un rêve)

.C'était dans l'avenir, très tard, très loin, sans doute.

Or j'ouis une voix qui traversa la voûte

Du ciel rouge et glaça le vieux globe étonné :

« Sus à l'Homme! sus, sus! Arbres, l'heure a sonné! o

Et soudain — comme un lourdréveil de preux antiques— Dérouillant dans l'azur leurs membre.- fanl

Et détachant du sol Leurs gros orteils mouvants, Tous les arbres des bois -"éveillèrent, vivants.

Puis, quittant les forêts ..railles ouvertes,

Par grands troupeaux feuillus, par grandeshordes vertes. Effrayants, effrénés, brutaux, calamiteux. Ils allèrent, traquant les hommes devant eux.

i Au secours

Vains appels

i Grâce ! »

Vaines suppliques.

Et tout à coup les bras, les grands hras famélique.-. Le 3 grands bras tortueux des chênes colossaux attent ; et le sang jaillit ; et, par monceaux, Pargrandsmonceauxrâlants,par grands monceaux horribles

Tombent des corps humains troués comme des cribler.

Holà, rameaux crochus ! hérissez-vous de dards 1 Holà, feuilles ! claquez comme des étendards ! Holà, houx ! arborez vos barbares armures ! Et vous, troncs brandissant de tragiques ramures, Sus aux humains ! sus, sus ! et tous, échevelés, Traquez-les ! frappez-les ! tuez-les ! broyez-les !

Et la forêt en marche assomme, tue et broie.

Hop ! Comme des crocs d'ours déchirant une proie,

Les piquants des yuccas mordent des corps charnus ;

Hop ! hop ! Et, longs boas vagues et méconnus,

Les lianes s'en vont, enlaçant des poitrines;

Hop ! hop ! hop ! Et, dardant leurs feuilles vipérine?.

Les immondes cactus, de pustules couverts,

Bondissent sur des flancs comme des jaguars verts.

Et tout crie, et tout gronde, à la fois, pêle-mêle,

Et le vent qui mugit sur ce carnage emmêle

Inextricablement, dans un fouillis d'horreur,

De longs cheveux de femme et de saule-pleureur.

Oh ! l'Homme fuit, fuit, fuit, sur les plaines rougies ...

Soudain, comme un cordon de géantes vigies, Apparaît un long rang de monts grave- et bleus.

« Monts qui touchez le ciel de vos pics fabuleux, S'écrièrent alors les peuplades tremblantes, Sauve sauvez-nous de la fureur des plant'

Mais I nts dirent I .me un chœur forcené :

Sus, ■ "Homme! sus, îus ! 0 monts. Th sonné

Et, sombres, emplissant Fairmuetde paniques,

Les fiers monts, les hauts monts, les grand- mont- Litaniques — Réveil qui stupéfie et donne le frisson : — S'ébranlèri fracas à l'horizon.

« Ayez pitié de nous, Dieux bon-. Dieux secourantes

Mais les monts sourds, armés d'aiguilles innombrables,

Tumultueusement, par bonds prodigieux,

Se ruèrent, pointant leurs pics comme des pieux.

Hop ! Et leurs longs sapins ouvrirent des entrailles. Hop ! hop I Et leurs rocs noirs, branlebas de pierrailles, S'écroulèrent, couvrant des royaumes entiers. Hop! hop! hop ! Puis sentant, eux, les grands monts allier- Au répugnant contact des peuples délétères, Monter des blocs de soufre en leurs larges cratères. Ils firent trêve, et tous désarmés, tous déçus, Dédaignant frapper l'Homme, ils crachèrent dessus.

Oh! l'Homme fuit, fuit, fuit, loin des laves brûlant

Soudain, faisant chanter ses vagues indolentes, Apparut la mer bleue, au loin, l'immense mer.

a 0 mer, miroir de Dieu, toi dont le gouffre amer

Balance allègrement nos nefs vastes et sûres. En ce jour où les bois ont pour nous des morsures, Où les pics nous envoient le feu de leurs poumons, Garde-nous du courroux des plantes et des monts I »

Et tous les survivants vers la mer s'élancèrent.

Mais, sur l'océan plat, des vagues se dressèrent, Et leur grande voix dit. dans le ciel consterné :

« Sus à l'Homme! susl Sus! 0 flots, l'heure a sonné! »

iï:

Et. hideuse, emplissant les grèves d'épouvantes, La mer bleue ébranla ses colonnes mouvantes.

« Grâce, flots ! Oh ! pitié ! Qu'allons-nous devenir ? »

Mais les vents par le ciel se mirent à hennir. Lugubrement, pareils à des trompes guerrières.

En marche, flots, en marche 1 Éployez vos crinières !

Chevauchez vers les rocs par galops enrag

Sus à l'Homme! sus! susl Escadrons bleus, chargez I

Et les escadrons bleus chargent, brisent et noient. Et les flots rugissants se cabrent ei tournoient. Puis, pleins de ventres d'ombre et de crocs noirs cachés. Mâchent de grands morceaux d'hommes et de rochers.

Hop 1 Et charge toujours la colonne difforme, Qui se brise cent fois, et cent fois se reforme ! Hop! hop! Et. sou- Tassant, croulent tous les rem: Hop! hop! hop! Et. saisi, happé de toutes parts, Le genre humain s^ sent broyer à gueules pleines. Comme un banc de goujons happé par des baleiu

Oh! tout ce qu'il restait d'hommes leva les yeux : « Ayez pitié de nous, ô cieux! ô justes cieux

Où voguent nos ballons, ainsi que ."

Oh! par pitié, cieux bleu-, en ce jour de colères, Des plante-, et des monts, et des flots, sauvez-nous! »

Et les s, -'étant prosternés s n >ux,

Monté] ; >ur partir vers la nue.

Mais le ciel se voila d'une nuit inconnue Et la tempête alors cria, souffle effréné :

i Su- a sonné! n

rv

Et les noirs, monstrueux capitaine-,

inèrent l'éclair de leurs lames hautaine-.

a Glaive-, glaives de f ! épargnez nos fronts ! »

Mais la tempête morne emboucl . irons :

Holà, tous les engins cruels et sanguinaires! Holà, trombes ! holà, grêlons ! holà, tonnerre Holà, tout l'arsenal guerrier du firmament, Partez, tombez, tonnez, mitraillez hardiment 1 Hop! flamboyez, éclairs! hop ! hop! brillez, rapières! Hop! hop! hop ! bombardez, célestes canonnières Pans fumants de la nuit . 5ur les humains!

Et chaque homme, joignant ses misérables il Pleura :

« Terre bénie, ô Terre que j'embra 0 mère de ma : 'le ma race,

Sauve-nous, sauve-nous, en ce jour odieux, Des plantes et des mont-, des vagues et (1q< cieux

Ils creusèrent des puits et fuirent dan- la Terre.

une voix de mystère.

Une voix qui glaçait, une voix qui râlait. Une " lîdable et vaste, qui semblait.

Dans les cieux solennels empuantis de soufre. L*ana thème effrayant d'un vieux pii souffre.

Clama :

mime humaine, opprobre de ma peau, Puisque mes Lois fondant sur toi comme un troupeau. Puisque mesmontsauxpics tranchants comme des lames, Puisque toutes mes eaux, puisque toutes mes flammes Vainement ont voulu de toi me délivrer, Astres, feux immortels qui venez m'éclairer.

Et, lourde, palpitante, Gonflant sous le soleil sa niasse haletante, La Terre s'arrêta dans son orbe anxieux; Puis, gigantesquement, à la face des cieux,

— 0 Terre de nos fils, Terre de nos ancêtres! — Avec ses bois, avec ses monts, avec ses êtres, Avec tout ce qui grouille en son ventre exalté, Avec son âme auguste, avec l'Humanité,

— L'Humanité qui sent enfin qu'elle trépasse ! — La Terre, bombe énorme, éclata dans l'espace, Projetant ses débris jusqu'au soleil errant !

Et lui continua de luire, indifférent.

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