‹ La vie & les moeurs au jour le jourChapitre 1 sur 20 · La vie & les moeurs au jour le jour · texte numérisé non relu

La vie & les moeurs au jour le jour

Dans Paris il y a beaucoup de gens d'esprit. Il y a beaucoup de snobs aussi. On a coutume de médire des snobs : c'est pure injustice et méchanceté noire. Peut-être serait-il temps de réclamer en faveur de ces injuriés et de ces méconnus.

Le terme de « snobisme » est l'un de ces termes qui ne sont pas très exactement définis, et qu'on entend tout de même très bien. Le snobisme, en art, consiste à accueillir toutes les opinions qui ont ce

double caractère d'être neuves et d'être distinguées, opinions point encore descen dues à la foule et où on est sûr de ne se coudoyer qu'avec des gens comme il faut. Il s'attache à tout ce qui est de qualité rare. Il aime ce qui est obscur et difficilement accessible au plus grand nombre.

C'est pourquoi il liiomphe dans l'importation des littératures et de la musique étrangères. Snobisme rime à exotisme. 11 procède par admirations violentes et violemment exclusives. Il ignore les demienthousiasmes. Il est arrogant et intolérant. Au surplus, il va sans dire que le snob ne comprend rien à ce qu'il fait profession d'admirer tant. Le snobisme finit où la compréhension commence.

C'est ce qui fait que quelques-uns parmi

POUR LES SNOBS

les connaisseurs lui en veulent si fort. Qu'il décide de la coupe des habits, de la couleur des cravates, du choix d\m parfum, et qu'il tienne enfin les assises de l'élégance, ils n'y trouvent pas à redire. Mais cela les fâche de voir des œuvres qu'ils aiment profanées par l'admiration des imbéciles du bel air. Il se pourrait aussi qu'à cette sainte colère se mêlât chez eux une arrière-pensée d'envie, un sentiment de jalousie inavouée. Ils se sentent vaguement humiliés en songeant que toute la vivacité de leur sympathie artistique et tout l'effort de leur intelligence ne les hausse pas jusqu'à ce degré d'exaltation où ils voient que le snob atteint naturellement. Regardons-y de plus près et sans prévention. Nous serons frappés de voir de com-

bien de vertus est fait ce snobisme tant décrié. — Il est fait de modestie d'abord. Le snob n'a garde de penser par soimême ; c'est le premier signe où on le reconnaît. Il reçoit d'autrui ses jugements tout faits. Or, les moralistes de tous les temps se sont élevés contre l'entêtement des opinions individuelles et des sentiments particuliers. — Cette modestie, le snob la pousse jusqu'à Tabnégation, jusqu'au renoncement et à l'entier sacrifice de ses goûts. Supposez qu'il se laissât guider par son instinct. Il se plairait à la musique claire et chantante où il y a des airs qu'on peut aisément retenir pour ensuite les fredonner. Il irait droit aux toiles de Bouguereau qui lui donneraient très vive la sensation du grand art. Sardou lui serait un

POUR LES SNOBS

Shakespeare très suffisant. Il goûterait le romanesque d'Ohnet. Il s'accommoderait d'une poésie de niveau moyen, parfois patriotique, et d'autres fois grivoise... La consigne, une mystérieuse consigne, venue on ne sait d'où, lui impose Wagner, les primitifs, les préraphaélites et Whistler, Ibsen après Tolstoï. Il les accepte, tous, en bloc, et sans discuter. Il en acceptera d'autres, quand on voudra, et dès que le mot d'ordre aura changé. Car c'est une des nécessités du métier qu'on y est obligé de changer souvent d'idoles, et qu'on ne sait jamais la veille vers qui on portera son enthousiasme de demain. C'est ainsi qu'il y a pour le snob un perpétuel antagonisme entre les goûts pour lesquels l'avait fait la nature, et ceux que la mode lui impose.

Mais c'est précisément par la lutte contre nos penchants que se prouve la valeur morale. La vertu est, par définition, une victoire remportée sur Tinstinct.

Aussi bien cet héroïsme n'est pas en pure perte, et cette vertu ne reste pas sans récompense. Je ne parle pas de la satisfaction intime qu'éprouve le snob après des heures d'un long ennui courageusement souffert, et qui vient du sentiment d'un devoir accompli. Mais il faut de la mauvaise foi pour nier les services que rend le snobisme et pour contester son efficacité au point de vue de l'avancement de la littérature et des beaux-arts.

Ceux, en effet, qui peuvent émettre un jugement d'art en connaissance de cause ne sont qu'une infime minorité. Que pour-

POUR LES SNOBS

rait, dans un temps de réclame bruyante, leur témoignage isolé ? 11 faut que leur voix soit grossie par Fécho des salons, centuplée par ceux de la presse. C'est ce qui s'appelle: créer un courant... D'autre part, nous sommes, dans notre pays de France, très routiniers et beaucoup moins révolutionnaires qu'on ne croit. Nous sommes gens d'habitudes. L'impression du beau est une habitude comme les autres, et où nous n'aimons, pas plus que dans les autres, à être dérangés. Cette paresse naturelle pourrait nous être fort préjudiciable, si nous ne possédions d'ailleurs le don exactement opposé, qui est le don d'engouement. Les opinions mesurées sont les seules dont nous soyons incapables. Dès qu'elles atteignent les limites où elles com-

mencent à devenir absurdes, elles ont chance de faire chez nous leur chemin.

Convenons-en : le snobisme en littérature et en art n'est que l'instrument nécessaire du progrès ou du changement.

Ne décourageons pas les snobs ! Ouvriers inintelligents, ils travaillent tout de même à une œuvre utile et bonne, ils sont pour tous les chercheurs de nouveau des auxiliaires ridicules, sans doute, mais précieux. Qui d'ailleurs se sent la conscience assez nette pour leur jeter la première pierre? Le mal est universel ; nous n'en mourons pas tous, mais nous en sommes tous atteints. Car peut-être y a-t il quelque snobisme à s'indigner contre les snobs, s'il y en a certainement à prendre parti pour eux.

... Cependant les critiques avaient accumulé les erreurs, les sottises elles vilenies. La mesure était comble. On était à bout de patience parmi les gens de lettres. Les critiques s'en aperçurent. Ils se firent insinuants et doux. Ils louèrent toutes choses à grand renfort d'épithètes admiratives. Ils ne hasardèrent plus même de timides observations. Ils reculèrent les bornes de l'humilité. Ils aplatirent la platitude ellemême. Mais par là ils ne firent que s'atti-

rer plus de mépris. Ils ne purent conjurer le péril. L'heure était venue de l'expiation. Une grande assemblée eut lieu où furent convoqués les auteurs dramatiques, les romanciers , les poètes , les fantaisistes , les ironistes et généralement tous les (( écrivains originaux ». Ils s'y rendirent en masse. Cela fît une réunion des plus imposantes. On n'aurait jamais cru qu'il y eût en France tant d'écrivains originaux... Chacun exposa ses griefs. Ils concordaient parfaitement et pouvaient se résumer en quelques mots : « Les critiques ne comprennent pas. Ils ne comprennent jamais. Ils ne comprennent rien. Un critique, c'est un monsieur qui ne comprend pas. C'en est la définition. Si encore ils se contentaient d'être inintelligents ! Mais ils

sont méchants. Ce sont des envieux. Leurs théories ne sont que des prétextes pour assouvir les rancunes de leur impuissance. Ils sont nuisibles. » L'assemblée conclut que ça ne pouvait pas durer plus longtemps. Il fallait leur faire leur affaire.

Par hasard les critiques se trouvaient réunis à une répétition de théâtre. C'était une bonne fortune. On pourrait les exterminer en bloc. Le malheur voulut qu'il y eut des traîtres, certains feuilletonnistes étant en même temps auteurs dramatiques ou romanciers. Les critiques furent prévenus. Ils auraient pu se défendre. Ils n'y songèrent même pas. Les critiques ne sont braves qu'en paroles. Ils n'essayèrent pas de faire usage de leurs sceptres. Ils se

précipitèrent vers les portes qui, d'aventure, étaient ouvertes : car c'était le jour, et il n'y avait pas de crainte d'incendie. Ils se sauvèrent dans toutes les directions. Leurs ennemis victorieux formèrent un monôme. Ils s'en allèrent manifester sous les fenêtres de ceux qui avaient été des critiques influents. M. Becque les conduisit rue de Douai : l'hôtel de M. Sarcey fut mis au pillage. Puis, guidé par M. Ohnet, le monôme rebroussa vers le domicile de M. Jules Lemaître. Pour ce qui est de M. Brunetière, on estima qu'après l'échauffourée de la Sorbonne il avait eu son compte. On chanta encore devant la porte de quelques cuistres de moindre importance. Les réjouissances se prolongèrent toute la nuiL Au matin, la littéra-

MORT AUX critiques: 17

tiire française était tout à fait une littérature gaie.

A partir de ce jour, les critiques n'osèrent plus se montrer. Beaucoup moururent d'un mal incurable, c'est à savoir la bile rentrée. Les autres vécurent dans l'abjection : ils se firent professeurs pour la plupart. L'institution Chevallier en recueillit quelques-uns, afin qu'ils apprissent la syntaxe aux futurs romanciers et l'orthographe aux poètes de l'avenir.

Alors commença pour la littérature une ère de prospérité telle qu'on n'en avait jamais connu.

Dans les théâtres, les premières représentations n'étaient plus attristées par la présence des pontifes de la férule* La salle appartint tout entière aux amis de la mai-

son et à leurs amies. Les discussions de jadis sur les mérites des pièces et sur leur valeur d'art cessèrent comme par enchantement. Toutes ces vaines querelles furent remplacées par cette unique question : « Y a-t-il de la location ? » Cela était positif et précis, et on savait au moins ce que ça voulait dire. « Fichez-nous la paix avec vos I machines que prônait la critique et qui ne I faisaient pas le sou !... » Ainsi s'exprimèrent les directeurs, parlant aux jeunes. Il n'y avait rien à répondre. Et il n'y avait pas moyen de se fâcher. Les bons comptes font les bons amis.

Les romanciers n'eurent plus l'ennui de demander un article à celui-ci, un mot aimable à celui-là, et à cet autre un éreintement. Ils opérèrent eux-mêmes et firent

l'article pour leurs productions. A tous les points de vue cela était préférable. Ils I s'avisèrent de moyens de réclame très ingénieux, tels qu'affiches, hommes-sandwichs, etc. Mais les vieux moyens sont les bons. Ils éprouvèrent que rien ne valait mieux que la méthode antique et classique. Ils s'installèrent sur les places publiques et battirent la grosse caisse. Il y en eut un qui imagina de joindre à chacun des exemplaires de son dernier ouvrage un pot d'onguent. Cela fit fureur. Ce fut un des grands succès de librairie de l'époque. Les poètes, libres enfin de déférer au goût du public, composèrent des choses dans le genre de Déranger. Et ils travaillèrent pour les cafés-concerts. On vit renaître le lyrisme.

Cependant on ne parlait plus d'écoles ni de théories. Chacun pour soi. Plus de places ni de rangs. C'était la cimaise pour tout le monde. Et personne ne s'entendit plus reprocher qu'il n'eût pas de talent : ce qui prouva bien que c'était la critique jusque-là qui avait empêché les écrivains d'avoir du talent.

Tous étant égaux, ils se sentirent tous frères.

Il n'y avait plus de gêneurs. Chacun fut libre d'exploiter à son gré. Enfin la littérature était devenue une industrie !

La critique où s'attardent encore quelques professeurs est une forme surannée et qui a fait son temps. On n'a plus souci que de notes documentaires et de détails vécus. « Le temps des dissertations est passé, disait le plus sympathique des poly graphes, il faut monter en fiacre. » Je suis monté en fiacre et j'ai sonné à la porte de Dupont Ernest.

Dupont, ou tout au moins ce Dupont-là, n'est pas encore très connu du public pa-

risien. Mais il est le triomphateur de demain, un triomphateur dont le triomphe rejettera dans l'ombre tout ce qu'il y a eu jusqu'ici de plus éclatant en fait de triomphes. Il est l'auteur de Tristesses gaies. Cette pièce sera représentée cet hiver par (( le Théâtre », entreprise dramatique récemment organisée pour faire concurrence à « rOEuvre » qui, elle-même, fait concurrence au « Théâtre-Libre », qui à lui tout seul a fait concurrence à tous les autres théâtres. « Le Théâtre » est dirigé par un élève du Conservatoire qui n'a pas été admis à concourir lors des dernières épreuves publiques.

Et, lorsque « le Théâtre » aura joué Tristesses g aies ^ de tout l'hiver on ne parlera plus d'autre chose. Cela fait que je suis

assez fier d'avoir, pour mes débuts dans la carrière, découvert ce jeune maître. Je crois même que je l'ai inventé.

Une bonne m'ouvrit, s'enquit de mon nom. Je constatai à son accent qu'elle était de province. Mais de la Touraine ou de l'Orléanais? Je ne saurais le dire. Entre provinces voisines les différences ne sont pas toujours très marquées.

Bientôt le jeune maître parut en personne et m'introduisit dans une pièce dont l'ameublement me frappa. <( Cette pièce, me dit-il, est spécialement destinée à recevoir vos confrères du reportage. Je l'ai aménagée à cet effet. En l'inspectant avec soin pendant les quelques minutes d'attente, on est déjà largement renseigné sur mon caractère et sur mes goûts. Le

pardessus posé négligemment sur le dos de ce fauteuil porte apparente l'adresse de mon tailleur. Aux murs quelques estampes reproduisant les œuvres de mes peintres préférés. J'aimerais beaucoup mieux les originaux. Mais, tant que Ty^istesses gaies n'aura pas été joué, mes ressources seront modestes. Ces lignes, ces hameçons, ces filets que vous apercevez un peu partout vous apprennent que j'ai, pour la pêche à la ligne, une sorte de passion furieuse... Notez-le avec soin, car cela est capital... Sur la cheminée, cette série de photographies, c'est mon portrait à tous les âges. Vous pouvez suivre ainsi très commodément mon évolution physique. Dans les traits de ce bébé joufflu dont la main tient un hochet, avec un peu d'attention vous

me devinerez déjà. Me voici en premier communiant : alors j'avais la foi; ce fut une époque heureuse dont je garde, Monsieur, un souvenir nostalgique. Me voici costumé en Arlequin. Ce fut une fantaisie de ma mère : elle déclarait que ce costume m'irait à ravir, car je suis très bien fait... »

Je crus pouvoir interrompre Dupont afin de lui demander des détails se rapportant plus directement à son œuvre. Il reprit : « Du plus loin que je puisse me souvenir, je me revois bambin en petite robe, en train de jouer aux soldats de plomb. Ce goût chez moi était si prononcé que mes parents y voyaient Findice d'une vocation. Dans ma famille, on ne m'appelait que : « le général ». Cela était d'une psychologie superficielle. Mon humeur n'est

pas belliqueuse. Comme M. Zola, je veux la paix. 3Iais ce plaisir que je prenais à faire mouvoir des personnages, n'est-ce pas la caractéristique elle-même et, pour autant dire, Tidiosyncrasie du futur écrivain de théâtre?... »

Il paraît que je ne sus pas dissimuler quelques signes d'impatience. « Je vois que vous êtes pressé, repartit Dupont. J'arrive donc tout de suite à l'histoire de Tristesses gaies. L'idée première m'en est venue un jour que j'étais en tramway. J'aurais pu être en chemin de fer ou en fiacre. Le hasard voulut que je fusse dans un de ces omnibus perfectionnés qui roulent sur des rails et dont le nom nous est venu d'Amérique. Le hasard. Mais y a-t-il un hasard? Devant moi une brave femme tenait sur

ses genoux une fillette un peu turbulente, et parfois elle lui disait : « Vas-tu (( bientôt finir, vilaine enfant? » Je l'entends encore. Désormais la conception de Tristesses gaies est restée pour moi intimement liée au souvenir de cette phrase qui à d^autres peut-être semblerait insignifiante... » Puis après quelques secondes de silencieuse émotion: « Ce détail, ajoutat-il, est absolument inédit. Je ne Tai donné à aucun de vos confrères. Je vous le livre parce que vous avez l'air doux et afin de vous faire bien venir de votre directeur. » Et comme, ayant remercié, j'interrogeais mon interlocuteur sur les méthodes de travail à lui particulières : « Nous y voici, fitil. Je travaille le matin, à jeun, éprouvant toujours après mes repas un peu de con-

gestion. Je porte une robe de chambre de flanelle bleue unie. Je fume volontiers, rien que la cigarette d'ailleurs et uniquement de caporal. Je suis assis devant ma table. Je me sers exclusivement de papier blanc et de plumes de fer dont je trempe l'extrémité dans Tencre. »...

« Mais, interrompis-je, ce sont vos idées et vos théories, ou tout au moins vos tendances en art que j'aimerais à connaître. »

L'auteur de Tristesses gaies eut un sourire imperceptible. Il se leva, et, me poussant doucement vers la porte : « Je vois, conclut-il, que vous êtes neuf dans la profession. Croyez-moi, je vous ai dit les seules choses sur lesquelles le public aime à être renseigné. »

Page 1