FEMMES D ÉCRIVAINS
tendue et passée en proverbe, que la modestie convient au vrai talent, la vérité est qu'elle ne peut que le desservir. Les autres pensent volontiers de nous ce que nous en pensons nous-mêmes. Ceux qui font mine de s'estimer médiocrement sont tout de suite pris au mot. La modestie est commiinicative . . . Or il est de la nature de la vanité de n'être jamais satisfaite. De là les inquiétudes, les susceptibilités, les tourments et les énervements.
De celle au moins dont il a fait sa compagne l'écrivain veut être tout à fait compris et trouver auprès d'elle la nuance exacte d'estime ou d'admiration à laquelle il lui semble qu'il a droit. Car pour ce qui est d'épouser une bête, cela au premier abord paraît très séduisant, mais réserve
par la suite beaucoup de mécomptes. C'est une chose difficile de bien louer et de complimenter sans en avoir l'air. Et c'est ce que doit faire sans se lasser celle qui vit auprès d'un artiste ou d'un écrivain. Il faut qu'elle découvre le point douloureux de la vanité souffrante. 11 faut qu'elle s'ingénie à trouver le mot juste, le seul qui ne fera pas saigner davantage la blessure.
Rude métier, à décourager les plus braves. Encore s'y astreignent-elles sans trop de peine, tant qu'elles croient à leur grand homme. Mais songez qu'un jour peut venir où elles perdent la foi ! Songez h ce supplice pour une femme d'être la femme d'un médiocre qu'elle a définitivement jugé! Et pour celui-ci, quelle torture non moindre de trouver tout à côté de lui cette cons-
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cience vivante et ce constant rappel de sa médiocrité !
Ajoutez que chez ceux qui ont vraiment le souci de leur art, ce souci prime tous les autres. Ils appartiennent d'abord à leur œuvre et lui donnent le meilleur d'euxmêmes. Femme ou maîtresse, elles auront beau faire, elles ne régneront jamais entièrement sur ce cœur. De là sont nées des jalousies mystérieuses et d'autant plus atroces qu'elles s'adressaient à une rivale impersonnelle.
Pour ces raisons et pour quelques autres, j'ai peur que telles de nos contemporaines dont c'est le rêve de porter l'un de ces noms qu'on voit inscrits sur la couverture des livres, n'aient à payer un peu cher leur snobisme. L'homme de lettres est aujour-
d'hui très demandé. Donc prenez-le pour ami, car l'amitié des femmes lui est précieuse et ceux-là seuls la dédaignent à qui elle a été refusée. Aimez-le, d'un peu loin, et si vous ne tenez pas absolument à être payées de retour. Ne l'épousez jamais!
Quelques romanciers ayant en ces derniers temps choisi des jeunes filles pour héroïnes de leurs livres, nous donnent, sans en avoir Fair, d'utiles conseils sur la façon d'élever nos filles. C'est une question sur laquelle la littérature a coutume de déraisonner. Molière a été un grand coupable le jour où il a représenté sous les traits d'une sotte et d'une rouée l'aimable Agnès. Après lui les écrivains n'ont guère fait que développer ses idées. Et chaque
fois que run deux se reprend à tracer le portrait de la jeune fille telle qu'elle doit être dans notre société moderne, on sait d'avance de quel odieux poncif on est menacé. Ces hommes de lettres n'ont pas assez de mépris pour la jeune fille ignorante et niaise formée ou déformée par une éducation ridiculement étroite. Celle qu'ils proposent pour modèle est raisonnable et grave, avertie déjà de beaucoup de choses, et, par le bénéfice d'une éducation ouverte et large, préparée aux épreuves qui l'attendent sans doute dans la vie.
Tant que les paradoxes ne sortent pas des livres, ils n'offrent pas d'inconvénients; même ils sont plus amusants que les idées justes. Par malheur le moment vient tou-
jours OÙ ils passent dans la pratique. Au temps jadis on faisait dans les pièces de théâtre Téloge d'Henriette ; mais on élevait sa fille comme Agnès. Nous avons changé cela, et rien ne s'est plus « modernisé » que les méthodes d'éducation usitées pour les filles. Je ne parle pas d'une société frivole et d'un petit monde d'exception. J'ai en vue la société moyenne, celle même où l'on est d'habitude le plus timide et le plus sagement opposé aux nouveautés. Des idées venues, paraît-il, d'Amérique et qui auraient si bien dû y rester, ont pénétré jusque-là. Il est de mode aujourd'hui de laisser aux jeunes filles le plus de liberté qu'il est possible. Outre qu'on leur met entre les mains beaucoup de livres, on cause devant elles de presque tout. A peine
est-ce si on se croit obligé à quelques réticences ou à de vagues atténuations qui servent surtout à mettre leur curiosité en éveil. C'est un miracle et véritablement une grâce d'état qu'elles conservent jusqu'au bout certaines ignorances. M. Marcel Prévost a fait un roman dont le titre est hardi et les développements ne le sont pas moins que le titre. Quel beau livre et combien actuel il eût pu écrire s'il se fût contenté de montrer comment ce qu'on appelle « l'éducation moderne » ne laisse à la jeune fille qu'une demi-virginité d'àme !
C'est en présence de ce beau résultat que des écrivains avisés recommencent à comprendre que l'ancien système était le bon. Voulez-vous prendre femme ?dit à Pa-
nurge l'auteur des Demi- Vierges ? Allez en province. Ramenez-en une <( petite oie blanche ». M. Marcel Prévost est un moraliste très austère, quoique peut-être sous des apparences peu chastes. C'est donc en pleine confiance que je m'abrite derrière son autorité. Le système est dangereux qui consiste à laisser tout soupçonner à la jeune fille et deviner le reste. Qu'elle ignore même que le mal existe ! C'est le plus sûr moyen pour que l'envie ne lui vienne pas plus tard de le connaître. L'image qu'on lui donne du monde n'est point fausse.
Elle est seulement hicomplète. On n'en éclaire pour elle que les beaux côtés. Peu à peu elle devient incapable d'en apercevoir d'autres. Et peut-être l'habitude une fois prise sera-t-elle si forte que plus tard
elle résistera aux chocs les plus violents de la réalité. ■
Je sais bien ce qu'on objecte. C'est que la jeune fille devient la femme et que celleci n'a pas le droit de vivre dans un rêve. Mais cela même il faudrait le prouver. Au cas où le bien ne serait qu'une illusion, pourquoi le rôle de l'honnête femme et de la mère de famille ne serait-il pas justement d'entretenir cette illusion à travers le monde et de la faire durer à travers les temps ? On dit encore qu'une femme, si ij elle est ignorante, est plus exposée qu'une autre. On me permettra de n'en rien croire. De savoir beaucoup de choses et de les trop comprendre cela rend très indulgent ; et l'indulgence, comme la charité, commence par soi-même. Enfin, nous devons souhai-
ter, j'imagine, que nos filles soient un jour le moins malheureuses possible. Or c'est un point sur lequel personne ne me contredira : « Heureuse celle qui aura beaucoup ignoré ! »
BEGUINES
Dans la pièce qu'il fait représenter h la Comédie-Française M. Georges Rodenbach met en scène une béguine. Béguine authentique depuis les ailes de la cornette jusqu'aux cordons des souliers. Le drapier du béguinage a confectionné ce costume, ayant été trompé par une ruse et ne sachant pour quelle œuvre profane il travaillait. Chastement la robe s'achève par des sous-pieds destinés à l'assurer contre les artihces du démon qui parfois, comme on sait, emprun-
tant riialeine du vent, soulève le bas des jupes mal closes. Ce détail de toilette a provoqué parmi ces dames du Ïhéàtre-Français une admiration étonnée. *
Nous ignorons à peu près totalement en France ce que sont nos sœurs les béguines. Elles n'ont pu s'acclimater sous notre ciel, quoique saint Louis, jadis, ait tenté de les introduire dans le royaume. Mais bien des choses sont changées au royaume de France depuis le temps du roi saint Louis. C'est pourquoi on a pensé qu'un bout de présentation ne serait pas inutile; et M. Georges Rodenbach nous convie à nous promener dans son Musée de béguines. A ceux qui aiment les livres fortement intrigués je ne recommande pas de feuilleter ces pages ; il s'y passe beaucoup moins d'événements
que, par exemple, dans Monte-Cristo, Elles ne plairont guère à ceux qui recherchent un pittoresque hardi et des colorations puissantes. Mais il est des peintres dont le pinceau délicat excelle aux effets de blanc sur blanc. M. Rodenbach est de ceux-là. Il exécute avec un rare bonheur ces exercices de virtuosité. Donc il ne se contente pas de les avoir exécutés une fois ; mais il y revient avec persévérance. 11 s'est institué Fanalyste et le poète, l'historiographe et l'hagiographe des béguines. Même il nous confie qu'il rêve d'être pour elles comme un « ange gardien ». Mais ce rêve angélique est au-dessus des forces humaines. Au moins, il nous dira la vie des béguinages. Il nous en fera respirer l'atmosphère.
Comme un bon Primitif, avec la même at-
tention et la même ferveur, il notera les aspects de ces existences uniformes, les épisodes de ces années sans événements, les balbutiements et les puérilités de ces âmes enfantines.
C'est dans les villes endormies des Flandres, parmi les quartiers déserts, aux confins de la banlieue ; quelques maisonnettes gothiques forment comme un hameau du moyen âge. On dirait d'un enclos ayant survécu à Memling ou à Quentin Metsys. « Un mouton paît dans Therbe du terre-plein.
N'est-ce pas Fagneau pascal? Une cornette apparaît derrière les vitres miroitantes d'un petit couvent, en allée de fenêtre en fenêtre. Ne sont-ce pas des ailes de linge en route pour le ciel? » Les cornettes des béguines leur donnent entre toutes les religieuses
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un charme particulier. Ce ne sont pas cornettes emphatiques et déployant un large vol. Ce sont de sobres cornettes rectilignes. Leur blancheur est contagieuse. Elle influe sur le visage des béguines, qui devient pâle. Elle influe sur leurs âmes. Devenues comme sourdes au bruit du monde, sous le voile qui les protège, les béguines n'entendent presque plus la vie... Elles ne sont pas tout à fait oisives. Elles font des travaux de lingerie. Elles trament de leurs doigts frêles le tissu léger des dentelles. La plus grande partie de leur temps se passe en stations dans la chapelle, remplie par des occupations mystiques. Elles chantent à l'office d'une voix inhabile et timide, en notes tremblées. Elles allument des cierges. Elles manient des images pieuses où elles
voient Dieu tel qu'il est, Dieu le père, qui est un vieillard à barbe blanche, et le Fils de Dieu qui est jeune avec un visage charmant. Elles prient. Elles conversent avec les personnes de la sainte Trinité en des entretiens familiers et niais où se prolonge l'interminable babillage de leurs conversations coutumières.
Nous songeons : « Ces femmes sont heureuses. Un instinct venu de Dieu a fait qu'elles ont choisi de prolonger leur enfance jusqu'à la mort. Semblables à de purs esprits elles auront ignoré les souffrances des femmes de chair. Elles ont échappé à toutes les épreuves. D'où leur serait venue la tristesse ou l'inquiétude ?... » Or écoutons les histoires que leur historien nous conte.
Ce sont uniformément histoires tristes, douloureuses parfois jusqu'à en devenir tragiques. Car on peut bien avoir renoncé au monde et s'être détourné de la nature. Il est de ces retours contre lesquels les mieux prémunies ne sont pas en garde.
Parfois toutes ces émotions inconnues dont est faite la vie, toutes ces joies renoncées ou tous ces devoirs évités se révèlent par des troubles mystérieux ; et la nature a de terribles vengeances. — Et certes, c'est une sécurité que de sentir sans cesse qu'on est entouré du surnaturel et de toucher presque la présence divine. Mais sécurité interrompue par quels intervalles de terreur! Les craintes, qu'on appelle superstitieuses, s'éveillent au moindre choc et s'exaspèrent à la plus prochaine rencontre.
Sœur Marie des Anges tremble d'apercevoir un convoi funèbre sans avoir le temps de toucher au plus vite quelque objet de fer ou de métal. Sœur Godeliève a peur des miroirs qu'on brise : les miroirs ont une âme qui veut une âme pour sa rançon. — C'est enfin ce tourment de la vie religieuse : les scrupules. Scrupules plus nombreux que les péchés et que les subdivisions de péchés. Scrupules sur la vocation, sur la ferveur, sur la pureté. Scrupules dont chacun est comme un grain de poussière souillant la propreté de la conscience. Scrupules dont l'angoisse peut mener jusqu'à la folie elle-même...
Ainsi, celles qui se sont détournées de nos voies afin d'échapper à nos douleurs, aussitôt elles s'en forgent d'autres. C'est
ridée qiron emporte, ayant parcouru ce a Musée », et c'est par où les tableautins qui le composent retrouvent un intérêt général. L'humanité, voulant se soustraire à sa condition, imagine de se créer des asiles où elle convie le bonheur. Mais il refuse d'y venir. Fatigués de trop d'agitations, nous rêvons d'une Thébaïde. Nous pensons que, derrière les murs des cloîtres, la paix peut habiter. Hélas! il faudrait que, derrière ces murs, ceux qui habitent ne fussent pas des hommes. Dans l'enclos des béguines ou dans nos maisons, sous tous les costumes et sous toutes les parures, l'âme humaine se retrouve, habile à se torturer et qui ne sait que changer de tourment.
(( C'est de vous, Félicia Rosmer, qu'il s'agira. Cela ne manquera pas de vous surprendre, car vous n'étiez guère accoutumée, dans le temps de votre vie mortelle, qu'on s'occupât de vous. Mais voici que nous venons de voir représenter les événements qui firent de Rosmersholm une maison tragique. Et bien que, là encore et une fois de plus, vous ayez été une sacrifiée, bien que le poète ne vous ait point fait paraître sur le théâtre, et bien qu'il ait
mis en plein relief la figure de votre rivale, l'orgueilleuse Rébecca West, tout de même nous songions à vous, et vers vous allaient nos sympathies, et c'est de vous que nous avons emporté un souvenir affectueux et long.
« Vous aviez épousé le pasteur Jean Rosmer. Vous Faimiez d'un amour où il entrait aussi de l'admiration. Pour toutes ses idées et pour toutes ses paroles vous aviez un respect qui ressemblait à un culte, comme si, à force de représenter Dieu ici-bas, le pasteur Rosmer fût un peu luimême devenu le bon Dieu. C'est ainsi que les femmes doivent aimer. Car pour certaines amours protectrices d'amantes quasimaternelles, toutes les fois qu'on nous les a décrites dans les livres, elles nous ont
choqués, comme s'il s'y trouvait je ne sais quel relent d'inceste.
(( Dans l'amour que vous aviez pour Rosmer, vous ne sépariez pas celui-ci de toute sa famille, de cette maison des Rosmer de but temps connue pour sa noblesse d'àme, pour sa piété et pour son fidèle attachement aux traditions du passé!... En cela vous étiez bien inspirée et guidée par votre instinct de femme. Car Rosmer séparé de Rosmersholm, il semble bien que ce ne fût que le reflet séparé de ce qu'il reflète. Par lui-même il n'était qu'un médiocre, de ceux qui peuvent faire longtemps illusion, aussi longtemps qu'ils répètent les paroles apprises et qu'ils jouent le rôle qu'on leur a enseigné; mais du jour où une velléité leur vient de se libérer et de
faire œuvre personnelle, ils apparaissent dans leur néant.
(( Votre union ne fut pas bénie par le Ciel. Le Seigneur ne vous envoya pas d'enfants. Ce fut pour vous un premier, un profond chagrin qui vous minait lentement. Car vous pensiez que Tunique rôle de la femme ici-bas, étant devenue l'épouse, est de devenir la mère. Cela ne vous était pas même venu à l'esprit qu'il fût dans la destinée de la femme de répandre des idées par le monde, et de préparer l'émancipation des hommes, et de bouleverser la société, ni enfin qu'il y eût une fécondité intellectuelle qui pût tenir lieu de l'autre. C'est alors qu'on vous vit vous attrister. Vous étiez tout ensemble affligée et humiliée. Vous aviez de douloureuses rêveries
solitaires. Les gens n'aiment guère qu'on soit possédé par une idée et ils se défient de ceux sur qui un chagrin unique fait peser son obsession. Ils commencèrent de trouver que vous étiez d'humeur bizarre. Et ils prirent l'habitude, en parlant de vous, de dire avec des intonations où ils sous-entendaient bien des choses : « Cette « pauvre M'"^ Rosmer ! »
a Un jour, une jeune femme vint à Rosmersholm. Elle s'appelait Rébecca West. Elle venait du Nord, du pays des brumes ; sur ses origines et sur son passé il y avait des brumes aussi. Mais vous ne lui fîtes point de questions. Car elle était d'une grande beauté et surtout d'une séduction irrésistible. Comme les autres vous étiez sous le charme. 11 vous sem-
blait d'ailleurs que Rosmer prenait intérêt dans la conversation de la jeune femme, très intelligente, et dont Texalta-^ tion romanesque taisait sourire votre bon sens tranquille. Et comme tout vous était cher qui plaisait au pasteur Jean, vous avez fait votre possible pour attirer Rébecca West à Rosmersholm.
(( Mais peu à peu vous sentiez que votre mari se détachait de vous. Il continuait d'être bon pour vous, rempli d'attention et de déférence. Quelque chose pourtant s'en allait, un quelque chose qui n'a pas de nom, et sans quoi tout le reste n'est rien. Les femmes s'aperçoivent de cela très vite. Elles ont tôt fait de découvrir la cause de ce changement subtil. Une femme peut seule détruire l'œuvre d'une femme. Une
influence était entre vous et l'esprit de Jean Rosmer, celle de Rébecca. Chaque jour, vous la deviniez grandissante. Et vous ne saviez comment la combattre. Car les honnêtes femmes n'ont, pour retenir leur mari, que leur honnêteté. Et cela ne suffit pas.
« Alors, vous si douce et d'humeur si égale, on vous vit irritable et nerveuse. On se hâta de conclure que vous étiez malade, souffrant d'on ne sait quelle innommable maladie.
« Or voici que Jean Rosmer, le pasteur Rosmer, le représentant de tous les Rosmer, a perdu la foi ! Il est près, quoiqu'il ne l'ose pas encore ouvertement, de renier les croyances que, depuis des générations, les pères lèguent à leurs fils. Une femme
est Touvrière de cette œuvre de destruction. Pour elle, ce n'est pas tant de la rancune et de Taversion que vous éprouvez, Félicia. Elle vous fait peur. Il vous semble qu'un étrange pouvoir réside en elle que vous ne vous expliquez pas, et qu'elle n'est pas tout à fait la sœur des autres femmes. Rosmer, désormais, lui appartient. Celui-là vient à vous manquer sur qui vous aviez, — ah ! l'imprudente ! — fait reposer, avec toute votre affection, la raison elle-même de votre existence. Tout vous manque avec lui. Désormais pourquoi vivre? Et vous êtes allée, résolue et sachant bien ce que vous faisiez, vers la passerelle qui domine le torrent.
« Le pasteur Rosmer est bien malheureux, dirent sans hésitation les hommes.
Sa femme était folle. Dans un accès de délire, elle s'est tuée... Cependant Rosmer se consolait auprès de Rébecca et il voyait venir le jour où il lui dirait : — Voulez-vous être ma femme, afin que je n'aie jamais eu d^autre femme que vous ?
« C'est pour tout cela, Félicia Rosmer, (jue nous vous aimons. Figure à peine entrevue, c'est de vous que nous avons rêvé, non de votre implacable rivale, créature d'orgueil dont les passions ne viennent que du cerveau, et qui est froide, bien qu'elle soit violente. Vous n'auriez jamais trouvé cette comparaison magnifique : (( L'amour s'est abattu sur moi « comme une tempête sur la mer, comme « une de ces tourmentes d'hiver qui sé- « vissent là-haut dans le Nord. Elles
« passent, comprends-tu, et vous enlèvent, « vous emportent avec elles. On n'y résiste « pas. » Vous ne saviez pas vous exprimer en si beau langage. Vous n'avez su qu'aimer, aimer jusqu'à la mort, mourir sans cris, mourir sans phrases. Vous n'aviez pas d'idéal transcendant et quintessencié. Vous n'aviez pas des recettes pour « enno- « blir les âmes ». Mais, sitôt que vous en fûtes partie, le bonlieur quitta Rosmersholm. Vous étiez simple et douce. Et il nous plaît d'imaginer que votre visage ne fut pas sans agrément, afin que vous ayez été femme tout à fait. Votre charme n'était pas de ceux qui sautent aux yeux d'abord et qui, pour cela, semblent être à tout le monde. Vous étiez délicate et bonne. C'est sur des natures comme les vôtres que
retombe tout le poids de la souffrance humaine. Maintenant, dormez en paix ! un peu consolée peut-être par notre sympathie, Félicia, chère femme, qui n'avez jamais fait de mal à personne. »
Quelques amis s'en vont dire le dernier adieu à une vieille dame qui fut célèbre jadis, il y a très longtemps de ce jadis-là, et qui fut jeune aux environs de 1830. Quand nous lûmes dans les journaux l'annonce de la mort de M""^ Anaïs Ségalas, nous fûmes tous surpris. Les organisateurs de l'Exposition des portraits des écrivains du siècle, trois mois plus tôt, avaient, de confiance, fait suivre son nom de la mention : décédée. Et bien sûr, je ne voudrais rien dire qui fût désobligeant pour
la mémoire d'une femme excellente, respectée et aimée de tous ceux qui l'approchèrent. Mais il y a des gens qui font si étroitement partie d'une époque qu'on ne les conçoit même pas hors de cette époque. En fait il est peu ordinaire qu'on ait vécu assez longtemps pour voir Tunique représentation de Pellèas après avoir pu assister à la première de Heymani^ et pour contempler dans la même place de premier ministre M. Dupuy après M. de Villèle.
Sur la tombe des discours seront i)rononcés, l'un au nom de la Société des gens de lettres, un autre au nom de la Société protectrice des animaux. Je ne sais ce que dira l'ami des bêtes; mais il me semble que la tache de l'homme de lettres ne sera pas trop difficile.
11 est bien évident que personne aujourd'hui ne lit la prose ni les vers de M'"' Ségalas, et les Algériennes pas plus que les Oiseaux de passage. Quelques pièces qui figurent encore dans les anthologies n'y resteront pas, car la forme en est vraiment trop insuffisante. Mais n'est-ce pas là le sort commun des écrits de toutes les femmes? A part quelques vers de M™' Ackermann qui ne sont pas encore oubliés, se souvient-on d'un seul vers d'une femme de ce siècle? De même, lit-on Delphine ou Corinne dont la réputation fut européenne? Adèle de Senange, Valérie, Ou7nka,'àipeme en a-t-on retenu les noms surannés? Et, s'il faut l'avouer, de George Sand combien y a-t-il de livres aujourd'hui qu'on connaisse autrement que par le titre? C'est que
les femmes, et celles qui ont le plus d'esprit, n'ont que l'esprit de leur temps. La mode passe. Aussi bien nous n'oserions pas sourire des modes d'autrefois, si nous songions de quel œil ceux qui viendront après nous regarderont ce qui nous paraît aujourd'hui tout à fait convenable, et naturel, et simple.
M""^ Anaïs Ségalas a brillé au second rang, dans ce second rang si agréable pour ceux qui savent s'en contenter, où les hommages viennent vous chercher, où l'envie ni la médisance ne viennent vous troubler. Elle connut les douceurs d'une demicélébrité. Elle fut en relations avec les hommes les plus distingués de son temps. Même elle mêla sa note timide à ce concert de grands esprits. Il y eut en ce temps-là
toute une littérature féminine, dont il ne faut pas nier la grâce, sous prétexte qu'elle est aujourd'hui fanée. Desbordes-Valmore, Amable Tastu, et elle-même, Loïsa Puget, toutes ces dames ont été fort goûtées de nos grand'mères, qui n'étaient point des sottes. Littérature sentimentale et fade, si l'on veut. Mais c'est qu'à cette époque reculée les femmes écrivaient des livres qu'on pouvait laisser traîner sur les tables et ailleurs qu'au fumoir. Cela nous paraît aujourd'hui un peu surprenant, mais digne d'éloges tout de même.
On a dit que l'auteur des Oiseaux de passage s'était survécu, et que cela est triste. Quelle erreur! D'abord, M™^ Anaïs Ségalas n'avait jamais eu ni prétentions exagérées ni vaine gloriole. Elle avait très vite aban-
donné le grand art, et s'était réduite de* bonne grâce à écrire des nouvelles et des contes pour les enfants. Surtout, elle aimait à s'entourer de personnes d'esprit, d'un goût éclairé et délicat, au milieu de qui eJl(ï vieillit aimablement.
Savez-vous rien de plus charmant que la vieillesse d'une femme qui sait vieillir? On est calme, indulgente et souriante. On s'accommode des choses et des gens. On s'est arrangé sa place dans la vie comme on a, dans sa chambre ou dans son salon, son coin d'élection et sa place accoutumée. On a passé par tant d'épreuves qu'on ne craint plus qu'aucune autre vous semble nouvelle ; on a eu tant de déceptions et tant d'espoirs trompés qu'on a pris l'habitude de ne plus rien attendre. Cela même est la
sagesse et le secret du bonheur : ne pas demander plus à ce monde qu'il ne peut nous donner. On n'a plus de désirs et on n'a pas de regrets : car on sait maintenant le peu que vaut ce qu'on a désiré si fort. On ne sait plus haïr. On aime encore, mais sans mettre dans ses affections cet emportement qui les rend souvent douloureuses. Comme on voit que les autres peu à peu se créent hors de vous des amitiés et des intérêts, on s'enferme à mesure dans un égoïsme serein très conciliable avec la bonté. On a des souvenirs. Il en est parmi ces souvenirs d'infiniment tristes : ce sont ceux où on se complaît ; car c'est une compensation singulière et commune que les douleurs d'autrefois nous deviennent chères et qu'il s'en dégage un charme mystérieux.
C'est vraiment parmi ces souvenirs qu'on continue de vivre. Pour ce qui est de la vie d'aujourd'hui, on y assiste en spectatrice. On l'aperçoit au travers d'une brume. Les couleurs s'en effacent, les bruits s'en assourdissent. Les choses présentes ne semblent plus assez réelles, et les choses anciennes sont trop loin pour qu'on puisse encore en souffrir. Cela est très doux. C'est une jolie chose, en vérité, que la vieillesse... quand on n'a d'ailleurs ni catarrhe ni rhumatismes.
C'est ainsi qu'au souvenir de cette existence heureuse et longue on se prend à rêver de choses qui ont je ne sais quel charme passé ; pour une fois, des réflexions optimistes vous viennent; un attendrissement vague vous pénètre, comme celui qu'on éprouve à entendre de très vieux airs.
Le jour de la Toussaint le peuple de Paris s'en va rendre visite à ses morts. Et le peuple des provinces fait comme celui de Paris. Et ceux qui croient que l'âme subsiste immortelle, et ceux qui pensent qu'après la mort plus rien de nous ne reste, n'agissent pas différemment. A tous les vivants cette fête des morts apporte une même émotion, triste sans être douloureuse, mais au contraire consolante et douce.
Car il y en a parmi ces êtres, endormis
pour toujours, de qui nous pensions que nous ne supporterions jamais d'être séparés. Nous étions comme fous quand ils nous ont quittés. Tout de même nous avons continué de vivre. Maintenant, quand nous retournons les voir, nous pleurons encore, nous ne souffrons plus. Ce n'est pas que nous ayons cessé de les aimer et que nous leur soyons devenus indifférents ! Mais c'est que peu à peu s'est révélé à nous le sens du mystère qui nous avait échappé dans l'épouvante du premier jour.
Sans doute, ils ont cessé d'aller et de venir sous leur forme individuelle. Mais ce n'est là de la vie que l'apparence grossière et décevante. Si nous songions à ce que chacun de nous doit à tous ceux qui l'ont
précédé, nous nous rendrions compte de notre erreur. Tandis que nous croyons vivre, c'est l'humanité qui vit en nous. Et donc ceux dont nous avons hérité le tempérament, les instincts, le tour et les habitudes d'esprit, et ceux aussi que nous avons rencontrés, qui ont influé sur nous et dont Tâme a pénétré notre âme, ceux-là ne cessent pas de vivre en nous. Nous les sentons davantage, agissants et présents, à mesure que nous allons, plus défiants de ceux qui nous entourent, étrangers aux générations nouvelles et hostiles, et à mesure que nous nous déprenons des spec-^ tacles de l'existence. Ce sont eux alors qui viennent au secours de notre lassitude, et, prenant le gouvernement de notre conduite que nous leur abandonnons.
ils pensent et ils veulent pour nous.
Leur image s'est purifiée. Quand nous révoquons par le souvenir, elle nous apparaît sans le mélange d'aucune des tares dont nous savons pourtant qu'elles sont essentielles à l'humanité. S'ils furent égoïstes et durs, si elles furent trompeuses et cruelles, et si de tout cela nous avons été torturés, nous ne le savons plus. Ou plutôt nous savons bien qu'aucune de ces imperfections ne subsiste en eux. Ils nous aiment enfin de cette tendresse que nous leur demandions, dévouée et fidèle ; ils nous ont en pitié et ils nous protègent ; ce sont eux qui nous envoient, dans nos jours d'épreuves, ces consolations inexpliquées, venues on ne sait d'où, et qui font que nous nous étonnons de nous trouver l'âme
forte et le cœur apaisé. C'est de souffrir qui rend méchant. Ils ne souffrent plus. Et soit qu'ils chantent en s'accompagnant sur des harpes la gloire de Dieu, ou soit que, mêlés à l'universelle nature, ils se soient transformés dans la sève des arbres et dans la vigueur des plantes, ils sont heureux.
Le spectacle de cette félicité nous attire : il est tout notre espoir. La vie serait intolérable si on n'avait la certitude qu'un jour elle finira. Quelle misère s'il fallait que nous fussions condamnés pour toujours à la monotonie des choses qui se répètent, uniformément médiocres ! Quel supplice si l'on apercevait se prolongeant à l'infini la série des tourments dont se trament nos jours! On ne pourrait plus goûter
aucune joie. On n'aurait plus, un seul instant, l'esprit libre ni l'âme sereine. Au contraire, nous voyons la mort faire partout son œuvre, n'oubliant personne et secourable à tous. Une à une elle calme toutes les souffrances dont nous avons été les témoins. Jour à jour elle se rapproche de nous. Et sur nous déjà nous pouvons sentir le vent de son aile qui rafraîchit. Grâce à elle, il n'est tortures qui n'aient enfin leur répit. Que les choses et que les gens s'unissent contre nous, qu'importe? Puisque aidés par elle nous leur échapperons. Tous ces hommes, endormis là, ont souffert, supplié et crié. Us sont paisibles aujourd'hui et silencieux. Sur eux s'est étendue la paix profonde et douce dont nous savons, sans en pou-
voir douter, qu'à nous aussi notre part ne sera pas refusée.
C'est pourquoi ceux qui reviennent, les jours de Toussaint, de leur visite aux êtres disparus, en reviennent pour un temps meilleurs et souffrant moins. Ils rapportent parmi les vivants un peu de la paix des morts, des morts heureux.
LA PERLE (Conte)
Comme il se promenait par les rues de Bagdad, Ahmed aperçut à la vitrine d'un joaillier une perle d'un éclat merveilleux.
Il aimait les bijoux et les pierres, les armes précieuses, les riches tapis et les belles étoffes.
Mais le marchand demandait un prix vraiment insensé. Ahmed était homme de sens, quoiqu'il fût jeune. Il savait modérer ses désirs et renoncer à l'impossible. « Bah ! soupira-t-il, n'y pensons plus! »
Il y pensa le lendemain et les jours qui suivirent.
Il calculait qu'il lui en coûterait une année de son revenu. Encore serait-il obligé de se défaire de plusieurs objets auxquels il était passionnément attaché. Il lui faudrait vendre un portrait enrichi de diamants, qui était le portrait de sa mère.
Cela, il ne le ferait jamais. Il y était bien décidé.
Avant que la semaine fût achevée, la perle lui appartenait. *
Il la fit sertir de métaux précieux travaillés avec art. Il la mit dans un écrin
tapissé d'étoffes rares. Elle y était comme sur un autel. Pendant des heures il l'adorait. C'étaient des heures enchantées. Un charme étrange venu d'elle, une séduction mystérieuse descendait en lui, comme d'un regard de femme.
Et il la cachait à tous les yeux. Il lui semblait que, si d'autres avaient connu son bonheur, ils auraient cherché à le lui dérober.
Il était heureux.
Or, un jour, Ahmed était à souper avec ses amis. Les langues se déliaient. On s'égayait. On contait des anecdotes. On conta l'histoire d'un joaillier de Bagdad qui, ayant une perle fausse, imagina d'en
îl
demander plus cher que des plus belles perles, et trouva un acheteur. L'histoire amusa beaucoup. Ahmed rit avec les autres. Mais il souffrait dans son cœur une torture indicible.
Il prit la perle, et, dans sa fureur, il voulut la briser.
Eh quoi! ce naïf dont on se moquait, c'était lui î Comment avait-il été si crédule? Cet éclat, cette pureté, cette douceur, cela était faux ! Comment s'y était-il laissé tromper?...
Et qui n'eût été trompé à sa place? Il s'y connaissait pourtant ; maintes fois il avait flâné par les bazars de la ville et tenu dans ses mains d'admirables joyaux.
Mais aucun autre ne lui avait inspiré les mêmes désirs, et d'aucun la possession ne lui eût donné les mêmes joies.
Ah! ces joies, cette jouissance d'admirer en aimant et d'aimer ce qu'on admire, ces minutes dont une seule valait toute une vie, une à une il se les rappelait. Le souvenir les lui rendait avec une intensité surprenante. Il avait éprouvé réellement ces joies. Cela du moins n'était point faux...
Et il replaça la perle, éclatante et froide, dans l'écrin où elle brillait comme sur un autel.
Il en fut ainsi tous les jours d'après. Il jurait d'anéantir la perle trompeuse. Sitôt
qu'il la revoyait, sa rage se fondait en une tristesse où il trouvait on ne sait quelle volupté.
Car il y avait un charme en elle.
Il arriva qu'Ahmed trouva un coffret plein de pierreries éblouissantes.
Il y avait des émeraudes vertes ainsi que les eaux de la mer irritée, des rubis qui semblaient des gouttes de sang, des topazes qui semblaient des gouttes de soleil, des opales changeantes, des turquoises d'un bleu de rêve, des saphirs d'un bleu sombre pareil à celui qui dort au fond des prunelles.
Ahmed plongea les mains dans le merveilleux coffret. C'était comme de la lumière qui ruisselait entre ses doigts. ^
Alors il fut transporté d'une rage insensée.
Il dit aux émeraudes : « Je ne vous crois pas. Que d'autres vous admirent pour votre éclat d'emprunt ! Ahmed ne sera pas votre dupe ! » Et il jeta loin de lui les émeraudes couleur de la mer irritée.
Il dit aux rubis : « Le sang qui coule sous des chairs transparentes a moins de fraîcheur et n'a pas votre jeunesse. Je vous hais pour votre jeunesse qui ment ! » Et il jeta les rubis qui semblaient des gouttes de sang, il jeta les topazes et les opales, et les turquoises aux teintes mourantes, et les saphirs d'un bleu sombre pareil au bleu qui dort au fond des prunelles.
Et chaque fois il disait les mêmes choses : a Ahmed ne veut plus être dupe. On ne trompe plus Ahmed. »
11 était maintenant d'humeur bizarre. Il fuyait les compagnies. Il s'enfermait des jours entiers. Il voulait être seul; et, à mesure, il devenait plus sombre. Ses amis s'affligeaient et craignaient pour sa raison.
Un matin, on le trouva mort.
Devant lui Técrin était ouvert. Dans l'écrin la perle brillait, éclatante et froide. 11 avait voulu fixer sur elle son dernier regard.
Etait-ce un regard chargé de reproches,
pour la cruauté de cette déception qui lui avait rendu impossible de plus vivre?
Était-ce un regard tout noyé de reconnaissance pour l'illusion qu'elle lui avait donnée et qui Tavait fait heureux par-dessus tous les hommes?
On ne put le savoir.
Car les morts n'aiment pas à dire leur secret. Mais, à la minute suprême, on voit bien dans leurs yeux qu'ils ont un secret. Ils l'emportent avec eux. C'est de ce secret qu'ils vivent durant l'éternité.
Il y avait à cette époque-là dans un village une chapelle consacrée à la Vierge et qui était entourée d'une dévotion particulière. La veille de Noël, les femmes qui venaient d'être mères s'allaient agenouiller devant la crèche et elles adoraient l'Enfant- Dieu. Alors, comme elles étaient ravies en extase, saint Pierre leur apparaissait, et, les prenant par la main, il les menait au paradis. Au paradis il y a un château où sont rangées en bel ordre les destinées qui attendent les hommes. Là donc elles pou-
vaient choisir pour leur enfant la destinée qu'elles préféraient; et, pareillement, elles écartaient celles qui ne leur agréaient pas. Mais elles ne pouvaient en écarter plus de trois. Ce que sachant, les mères qui avaient des enfants nouveau-nés venaient la veille de Noël à la chapelle de la Vierge. Elles venaient des villes voisines et des hameaux prochains. Même il en venait de pays très éloignés. Et dame Berthe y vint.
Dame Berthe n'était pas heureuse. Son mari, homme violent et débauché, avait dépensé la plus grande partie de ses biens. Puis un jour qu'il s'était pris de querelle avec de mauvais garçons, on le rapporta frappé à mort : il expira entre les bras de dame Berthe. J'en sais qui se fussent réjouies. Mais dame Berthe était une épouse
chrétienne. Elle pleura son mari; n'était-il pas celui que Dieu lui avait donné pour qu'il fût son seigneur et son maître? A quelques jours de là, elle mit au monde avant le temps un garçon qu'elle appela Gilbert en souvenir du mort.
Donc saint Pierre mena dame Berthe au château des Destinées. 11 dit : « C'est un a grand point pour être heureux que d'a- « voir des coffres bien remplis et une « bonne table. Tu connais maître Simon a le drapier. Sa boutique, tout le jour, est « visitée par les chalands. Le soir venu, il « mange longuement de mets bien apprête tés, et il se réjouit avec ses amis. Ne « veux-tu pas que Gilbert soit semblable « à maître Simon? »
— « Non, dit-elle. Maître Simon est un
sot. Je veux que mon fils soit très intelligent et qu'il comprenne des choses que les autres hommes ne comprennent pas. »
Saint Pierre poursuivit : <( Un beau costume est beau. Roland, capitaine aux gardes, a une plume à son chapeau et des broderies sur un manteau de velours ; et les filles se retournent quand il fait sonner sur le pavé des rues ses bottes où sont fichés des éperons d'or... »
— « Non, dit-elle. Roland a des éperons d'or, mais il n'a point d'âme. Il est sans foi ni loi. Je veux que mon fils soit honnête et loyal. »
Saint-Pierre poursuivit : a Les grands et les puissants du monde font généralement envie. Le seigneur Godefroy est
« conseiller du prince qui Ta comblé d'hon- « neurs et de dignités; chacun le redoute (( et on craint de le mécontenter. . . »
— (( Non, dit-elle. Le seigneur Godefroy (( est un homme méchant, sans pitié pour « les petits. Je veux que mon fils soit doux et <( compatissantaux misères des hommes, et « qu'on le cite pour la bonté de son cœur. »
Dame Berthe cheminant pour s'en retourner songeait en elle-même. Il lui avait paru que saint Pierre avait le son de voix un peu rude et que son langage, pour le langage d'un saint, était trop un langage de la terre. Ce n'est pas ainsi qu'elle se l'était représenté ; mais souvent nous nous faisons des personnes célestes une conception fausse. Tout de même elle n'avait pas de regret d'être venue à la chapelle de la
Vierge. Car, pensait-elle, Gilbert aura beaucoup de vertus; et cela est Tessentiel.
Cependant Gilbert croissait en science et en sagesse. Il donna de bonne heure les signes d'une précoce prudhomie. Il avait des réflexions de petit homme; et ses reparties, que dame Berlhe consignait à mesure sur un carnet, faisaient l'émerveillement des personnes de son entourage. Il apprenait toutes choses avec une facilité surprenante. Il entendait le grec et le latin ; il récitait de mémoire la liste de tous les consuls de Rome, comme aussi bien celle des formes du raisonnement qui sont au nombre de quatre cent vingt-sept ; et il possédait beaucoup d'autres connaissances encore qui sont également utiles pour la conduite de la vie.
11 n'avait garde d'imiter ceux qu'il voyait indisciplinés et paresseux; car ses maîtres étaient dans l'habitude de dire que ceux qui font mal, tôt ou tard sont punis. Et les maîtres ne mentent jamais. Il s'abstenait des fréquentations coupables et ne faisait rien de ce qui est défendu. C'est pourquoi il avait l'humeur enjouée, ayant la conscience pure. Son visage était agréable à voir; car c'est la méchanceté du cœur qui fait la laideur des traits. Les jours de fête on ne le rencontrait pas dans les lieux où fréquente la folle jeunesse. Il ne se mêlait pas aux rixes des écoliers, quoiqu'il fût brave, agile, et rompu à tous les exercices du corps. Il distribuait des aumônes aux pauvres ; et il y joignait la manne des bons conseils, car
elle aussi, rame a besoin de nourriture.
Surtout il se plaisait aux longs offices. 11 aimait les offices de l'Église douloureuse, et ceux du jour de Pâques où TEgiise est triomphante; il aimait les offices des Morts, les agenouillements et les bénédictions, et l'obscurité des nefs où les feux des cierges sont comme des étoiles ; il aimait les musiques sacrées, et, souvent, bercé par les pieux concerts, il avait senti passer dans ses cheveux la brise que font, en s'agitant, les ailes des anges... Donc on le citai l partout en exemple. Et dame Berthe se réjouissait parce que son fils n'était pas semblable aux autres. ■
Or, il y eut cette année-là de grands scandales par le monde. L'enfer était en émoi parce que les hommes vivaient dans
le respect des commandements de Dieu.
Il envoya sur la terre une nuée de démons choisis parmi les plus habiles pêcheurs d'âmes. Ceux-ci se répandirent par tous endroits ; et ils prenaient des formes différentes. Ils semblaient tantôt d'agréables jeunes hommes, et tantôt de vieux messieurs respectables, et souvent aussi de belles femmes. En réalité, ce n'étaient que des diables. On les reconnaissait au pied qui était fourchu; car Dieu n'a pas voulu que l'homme fût exposé sans défense aux embûches du Malin. C'est ce que les prédicateurs expliquaient au prône le dimanche.
Gilbert était de ceux pour qui il y aura plus de joie en enfer que pour la conquête de dix autres. Satan ne voulut s'en remettre qu'à lui-même du soin de le
tenter. Il prit les traits d'un fameux docteur réputé pour sa connaissance des textes hébraïques et pour Tagrément de son style. Ce docteur était gras comme un chanoine, ce qui faisait qu'on n'entrait pas en méfiance contre lui. S'étant approché du jeune homme, il lui dit : « Cela m'afflige de voir que « toi, Gilbert, qui as Tintelligence ouverte et (( l'esprit orné, tu te prêtes encore aux « contes de ta nourrice. Se peut-il que tu « ajoutes foi au miracle, alors que nul mice racle n'a jamais été contrôlé suivant les « lois de l'expérience? Pour ce qui est de « croire qu'un homme ait été le Fils de « Dieu, cela est bon pour les ignorants. « Homme et Dieu sont des termes qui se « contredisent. Les concilier, cela est tout à « fait impossible... » Il parlait avec bon-
homie. Gilbert ne se laissa pas déconcerter; mais, a^ant deviné qui était celui qui cherchait à le séduire, il fil une courte oraison ; après quoi, il répondit : « Maître, la chose a dont vous parlez ne me paraît nullement « impossible. Car on voit tous les jours « des diables prendre la forme humaine. « Et Dieu est plus puissant que le diable. » L'argument était très fort. Satan n'y trouva rien à répondre.
Gilbert ayant ainsi repoussé l'assaut ne fit que redoubler de piété. Cependant, à partir de ce jour, il comprit que quelque chose était changé en lui, et qu'elle était perdue la paix des jours passés. Jamais, certes, il ne cesserait de croire ; mais de quelles angoisses il payerait la croyance maintenant ! Il savait que Satan ne lâche guère
ceux autour de qui il a disposé ses pièges ; il le sentait qui rôdait autour de lui ; et plus d'une fois il reconnut sa présence à des signes certains. Il avait beau hanter les églises ; quand le prêtre tourné vers le peuple prononçait les paroles rituelles, il lui arriva d'entendre des ricanements au lieu des répons ; et, lorsque montait l'encensoir balancé par la main des diacres, il en vit sortir parfois des vapeurs qui venaient de l'enfer. 11 livra des batailles, comme un bon soldat. Il en sortait vainqueur et brisé. Les âmes n'ont pas été faites pour rester solitaires ; elles cherchent partout, afin de s'y mêler, des âmes pareilles. Gilbert avait un ami auquel il confiait les plus secrètes entre ses pensées : ils étaient comme des frères. Et il ne lui laissa pas
ignorer les tourments auxquels il était en proie. A quelque temps de là, s'étant trouvé dans une compagnie, il s'aperçut que son secret avait été livré et que le plus intime de lui-même était en butte aux rires de la foule. Alors il résolut de ne plus s'ouvrir à personne ; il ferma son âme et vécut dans la solitude. Pour avoir été trahi par un seul, il se défiait de tous. Il s'appliqua désormais à cacher sa pensée ; il tissa autour d'elle avec un art subtil un voile dont la trame était impénétrable et légère. Il eut de ces mots qui dérobent les idées qu'ils semblent exprimer, de ces phrases qui, en s'achevant, se démentent. Il disait sérieusement des choses plaisantes et plaisantait des plus graves. Il n'était jamais plus sincère qu'aux moments où on le
croyait le plus éloigné de parler selon son cœur. Cela mettait les gens mal à l'aise et fit qu'on le jugea sévèrement, car les gens n'aiment guère ceux qu'ils soupçonnent de se moquer d'eux. Mais quel pli laissait après lui le sourire en quittant ses lèvres ironiques et désolées !
Le moment venu de choisir une carrière, il hésita longtemps, et décida de n'en prendre qu'une où il aurait pleine liberté d'être homme d'honneur.
Il alla chez son voisin le financier. C'était au fond d'un hôtel somptueux autant qu'un palais. On traversait des appartements gardés par une armée de valets fiers comme des hallebardiers. Un peuple assiégeait l'antichambre. 11 y avait là des vieillards dont la barbe était blanche ainsi qu'est celle
des patriarches ; mais leur regard était humble et craintif. Il y avait des gens de la campagne qui apportaient un morceau de la terre ensemencée par les pères de leurs grands-pères. Il y avait des artisans venus pour supplier qu'on attendît, avant de jeter leurs enfants dehors, que la saison fût moins inclémente. Il y avait de jeunes femmes aussi qui n'apportaient pour toute marchandise que leur jeunesse... Gilbert s'éloigna, ne voulant pas être de ceux qui convertissent en or les pleurs des pauvres gens.
Il alla chez son parent le juge. C'était un homme grave dont on vantait l'intégrité. Il lui exposa ses projets et qu'à son avis c'était une noble tâche que de faire respecter les lois. Il ajouta: « C'est vous
« qui avez réclamé le dernier supplice « contre Targentier du roi. Il fallait qu'il « eût commis des exactions abomina- (( blés! » Le juge répondit: « Je te par- « lerai franchement, parce que tu es le a fils de ma sœur, et parce que tu as (( rintention d'entrer dans notre justice. (( L'argentier n'était pas coupable, mais il a possédait de grands biens qui firent (( envie au roi... »
Gilbert alla encore chez le philosophe.
C'était un homme de belle mine et qui professait des doctrines austères. Il enseignait qu'il n'est pas de réalité hors celles de l'entendement, que l'étude offre seule des satisfactions, que la volupté est trompeuse et qu'il faut fuir les plaisirs des sens. De la pièce voisine, Gilbert entendait venir
un bruit de verres entrechoqués avec des rires. Et il connut que c'était le rire de mauvaises femmes...
Hélas ! songeait-il en s'en retournant, tout n'est-il donc ici-bas qu'intérêt et que mensonge?
ïl aima... Qui était-elle? et d'où venaitelle? Il ne le sut jamais et ne le lui demanda }3as. Elle-même semblait l'ignorer.
Elle ignorait beaucoup de choses ; un quart d'heure d'attention, comme un effort de m.émoire, lui était une fatigue intolérable. Mais un jour elle était passée devant lui ; la traîne de sa robe , sans qu'elle eût voulu , s'était déroulée ; en se déroulant elle avait tracé comme un sillage. Il restait des journées entières à lire dans ses yeux son humeur changeante et à épier
le vol de ses idées qui partaient en tous les sens ; il les saisissait au passage, 1 comme un oiseleur ; et les journées lui semblaient courtes. Elle le laissait faire, car elle était très douce. L'aimait-elle? Il le croyait. ?S 'aimait-elle que lui? Il l'espérait. N'aimerait-elle que lui jamais? Comment l'aurait-il pu dire, quoiqu'il sût si bien qu'il n'en aimerait jamais une autre qu'elle ? Or, une fois, il l'attendit tout le jour, inutilement. C'est qu'on lui avait rapporlé des pays estranges un oiseau habile à imiter la parole humaine ; et cela l'avait si fort amusée de converser avec lui, et ils semblaient tous deux si bien s'entendre, qu'elle en avait oublié de venir. Une autre fois ayant entendu le bruit des cymbales et des caisses, elle avait voulu
voir passer les soldats du roi ; c'étaient de beaux hommes équipés superbement; et, à mesure qu'elle les regardait défiler, du plaisir s'allumait dans ses yeux. Gilbert en fut courroucé. Ce qu'elle aimait surtout, c'était, quand elle entrait dans une assemblée, de surprendre sur son passage un frémissement d'aise. Alors elle oubliait tout à fait son ami ; elle n'était à personne, mais elle était à tous. Elle ne savait pas décourager les gens... C'est cela qui mettait Gilbert au désespoir.
Il grondait : « Se peut-il, vous qui êtes (( bonne, que vous me fassiez souffrir a tant? » Elle reprenait: « Mon cher sei- (( gneur, je ne veux pas vous faire souf- « frir. Il faut me prendre telle que je suis. a Je n'ai pas comme vous de grandes pen-
« sées. Ce grand amour que vous avez (( pour moi m'effraye un peu. Je n'ai qu'un « petit cœur; mais ce cœur est tout à « vous. » Elle disait joliment les choses, d'une voix qui chantait un peu. Il poursuivait : (( x\imer, ma chère, c'est ne plus (( s'appartenir; c'est aliéner sa personna- « lité pour prendre la nature et les idées « de celui qu'on aime. C'est mourir à soi (( pour revivre dans un autre. » Elle reprenait : « Mon cher seigneur, je ne com- (( prends pas entièrement ce que vous vou- « lez dire. Ce n'est pas ma faute. Je ne sais « pas bien le sens des mots. On ne m'a pas « appris. Mais parlez encore. J'aime vos pa- « rôles à l'égal de vos caresses. » Elle se caressait à ses paroles voluptueusement. Mais il avait beau prêcher: elle n^avançait pas
dans la conversion. Elle était charmante. Il songeait : ce qui m'afflige en elle, c'est peut-être ce qui fait son charme ; je l'aimerais moins étant différente ; d'ailleurs cela n'est-il pas beaucoup déjà qu'elle me permette de l'aimer? et bien plus que je ne mérite... Ce sont des raisonnements qu'on se fait et des arguments dont on se leurre. On est tout de même très malheureux.
C'était le moindre des tourments de Gilbert. Souffrir par celle qu'on aime est un tourment si délicieux qu'on en voudrait mourir. Mais une autre inquiétude était dans son cœur et ne lui laissait pas un instant de répit. Gilbert se demandait s'il était bien tel qu'elle voulait qu'il fût. Était-il celui que toute femme attend, et dont la rencontre ne laisse plus après elle aucun
désir? La rendait-il heureuse? Ah! penser qu'après quil avait baisé ses lèvres peutêtre elle rêverait du baiser d'autres lèvres ! Et penser que Tamour, l'amour souhaité par les êtres et chanté par les poètes, le grand amour par qui le monde vit et meurent les hommes, peut-être elle ne possédait pas tout l'amour dans son amour ! Il enviait ceux qui sont égoïstes et fats. Un soir elle voulut avoir, pour la mettre dans ses cheveux, la Qeur oneïra. C'est une petite fleur aux teintes indécises et qui a des pétales couleur de songe. Elle croît sur les cimes très hautes et ce sont les rayons de la lune qui font qu'on la distingue sur la blancheur uniforme des neiges. Mais il faut qu'on l'aperçoive sans l'avoir voulu. Elle se cache aux regards
de ceux qui ont projeté de la cueillir. Gilbert la chercha tout un soir, montant toujours plus haut et se déchirant les mains à beaucoup de buissons. Mais, parce qu'il Tavait cherchée, il la chercha vainement. Il revint sans rapporter à son amie la tleur aux teintes indécises et qui a des pétales couleur de songe. Comme il fut triste ce soir-là !
Elle lui avait dit : « Vous devriez écrire « quelques-unes des pensées que vous avez (( dans l'esprit. J'ai entendu l'autre année « un poète qui chantait en s'accompagnant. (( Vous en feriez bien autant. Des phrases « vous viennent comme on en lit dans les (( livres. Vous feriez des livres, très bien. » 11 y pensa. Il s'informa des écrivains de son temps et des sujets qui faisaient couler leur
encre. Il en vit qui racontaient les siècles, disparus et qui donnaient un tas de détailsj sur des personnes qu'ils n'avaient jamais: connues. Il en vit qui décrivaient les mœurs; des citoyens de la planète Mars qui, probablement, n'est pas habitée. Il en vit même qui faisaient des livres rien que pour prouver que les livres des autres ne valaient rien. De tout cela Gilbert se sentit incapable. Que lui faisaient les hommes d'autrefois et les habitants de la planète Mars? Pour lui, il ne savait que son âme... Il y avait aussi une mode très répandue en ce temps-là parmi les faiseurs de livres. M Ils entraient chez les gens, les regardaient vivre, les faisaient causer, et devenaient leurs amis intimes afin de surprendre leurs secrets; puis ils faisaient du tout un récit
à peine déguisé, et ils ne changeaient pas même les noms. Ils contaient leurs aventures aussi, les amoureuses principalement, et faisaient le portrait de leur maîtresse, rapportant la couleur de ses cheveux et les mots que lui arrachait le plaisir. Ils relataient même quand elle les avait trompés, et ils publiaient leur peine avec tant d'artifice et des arrangements si agréables qu'on voyaitbien que celamême les en consolait... Mais quoi ! monter sur les tréteaux pour étaler sa blessure aux yeux des passants! Un histrion devrait en rougir. Gilbert en serait mort de honte.
Et Gilbert connut encore beaucoup d'épreuves. Beaucoup de choses lui arrivèrent dont aucune ne fut extraordinaire. Sa vie était de celles qu'on a coutume d'ap-
peler heureuses. Mais, pour lui, des bou-^ heurs eux-mêmes il se levait quelque chose d'amer...
Il n'était pas fort âgé. Déjà on voyait ses cheveux qui devenaient gris au bord des tempes.
Or c'était un matin d'automne. La nature agonisait. Un grand voile était étendu afin que le mystère s'accomplît. Aux branches desséchées des arbres des nuées blanches pendaient comme des écharpes déchirées. Gilbert s'associait au deuil universel; la tristesse venue du dehors l'envahissait; il lui semblait que les choses mouraient en lui. Il comprit alors qu'il se passait en son âme un prodige indéfinissable, il sentait en lui des souff'rances qui pourtant n'avaient pas été les siennes; des
douleurs se réveillaient en lui qu'il ne se souvenait pas d'avoir éprouvées. C'était, au fond de lui, comme un bruit de gémissements sourds, un tumulte de voix confuses et venues de très loin. Il distinguait, en prêtant Toreille, ces voix toutes différentes. Il y avait des plaintes à peine exprimées, plaintes des cœurs discrets ; il y avait des sanglots qui éclataient, des cris de colère et de révolte, désespoirs de ceux qui ont aspiré vainement vers l'idéal, pleurs de ceux qui ont laissé leur idéal se flétrir, regrets de ceux qui ont passé sans s'arrêter auprès du bonheur, remords de ceux qui ont gâché leurvie, soupirs lassés des riches, halètements des générations courbées vers la terre et qui n'ont pas vu luire un coin du ciel, honte de ceux qui ont mal fait, rage
de ceux qui ont été trahis par la créature, reproches de la créature au Père, soulèvement de la création tout entière contre Dieu 1 C'était une lamentation lente, monotone, continue. Elle allait, venue du lointain des siècles. L'humanité , toute l'humanité souffrait en lui. Toute la souffrance des hommes montait du fond de son cœur !...
Il défaillait. Il eut peur d'être seul. Il eut peur de lui. Il alla vers l'oratoire où dame Berthe maintenant passait la plus grande partie de ses jours. Il cacha sa tête dans les genoux maternels, comme il faisait jadis quand il venait avouer un gros péché. Comme alors il avait dans la gorge des larmes qui ne pouvaient sortir et qui empêchaient de passer les mots. Enfin il
parla : « Mère, qu'ai-je donc? Qu'y a-t-il (( sur moi? Je ne suis point lâche et je me a suis efforcé toujours de remplir mon de- « voir. Je ne sais comment font les autres « hommes. J'en vois qui sont sans in- « quiétude et dont le rire sonne gaiement. « Mais ce qui les contente me semble « insuffisant. Ce qui est Tobjet de leurs « eftorts me semble vain. Ce qui leur « donne de la joie me chagrine. Leurs (( plaisirs ne me laissent aux lèvres qu'un « goût de cendres. Tout ce que j'entrec( prends se tourne contre moi. Tout ce « que j'ai souhaité me devient une décep- « tion. Je découvre en toutes choses le « côté douloureux et qui doit me faire « souffrir. On dirait qu'une fatalité est sur « moi. C'est comme si, au jour de ma nais-
« sance, un sort eût été jeté sur moi par (( quelque fée méchante... »
Dame Berthe Fécouta parler. C'était si triste, la plainte de son enfant! Et elle lui voyait des cheveux gris au bord des tempes. Elle mit sur ses yeux brûlés le baiser de ses vieilles lèvres. Elle lui dit des choses d'autrefois. Elle lui dit des choses comme en savent les mères et que les amantes ne savent pas. Elle le renvoya consolé, soit que la chanson qui nous a bercés jadis ait gardé le secret d'endormir l'insomnie de nos cœurs, soit qu'à deviner la détresse d'une autre Gilbert se fût senti plus fort.
Quand son fils fut parti, dame Berthe s'agenouilla sur son prie-Dieu. Elle se souvint de la veillée de Noël et des trois vœux
qu'elle avait faits. Alors elle se frappa la poitrine, comme font au tribunal de Dieu les pénitentes, quand le moment est venu de dire les mots: C'est ma faute, c'est ma très grande faute!