‹ La vie & les moeurs au jour le jourChapitre 8 sur 20 · NOUVELLE SORBONNE · texte numérisé non relu

NOUVELLE SORBONNE

blancs, lanceront le disque et s'adonneront à la natation. Les dames auront accès dans les tribunes.

Les membres de l'Université sont invités dès maintenant à modifier leur enseignement en vue des programmes qui seront appliqués à la rentrée prochaine.

Les cris et manifestations bruyantes sont sévèrement interdits pendant les études.

De même pour les refrains de cafés-concerts, rengaines, guitares et scies d'ateliers. h' Hymne à Apollon en tiendra lieu.

Leconte de Lisle était académicien et bibliothécaire. Mais, en outre, il occupait un poste considérable. Depuis la mort de Victor Hugo, il avait été installé « dans la gloire, ainsi que dans le respect des jeunes ». Les Anglais ont leurs poètes lauréats. Nous avons, nous autres Français, nos grands poètes nationaux. Il nous en faut toujours un, et il ne doit pas y avoir d'interruption de service. Sitôt que le « poète en titre » est enlevé à notre admiration.

il doit être remplacé par un nouveau grand poète national. Ce fonctionnaire est désigné à Télection par ses pairs réunis en Congrès. Chaque poète est obligé, en même temps qu'il fait connaître le nom de son candidat, d'expliquer son vote en quelques lignes. Ce « Congrès des poètes » vient d'avoir lieu. On ne nous dit pas encore quel est Hieureux élu. Mais nous connaissons quelques-unes des réponses des votants, le Journal ayant consenti à les reproduire dans ses colonnes. La question était posée en ces termes : « Quel est, se- « Ion vous, celui qui, dans la gloire ainsi « que dans le respect des jeunes, va rem- « placer Leconte de Lisle? » Dix-neuf poètes ont déjà répondu. Et nous ne sommes encore qu'à la lettre Cî II y a en

France beaucoup plus de poètes qu'on ne croit. Les personnes qui seraient curieuses de lire ces avis motivés les iront chercher dans le Journal qui a entrepris de les publier. Ce que je voudrais, pour ma part, c'est donner quelques renseignements sur une « fonction » peu connue du public. La fonction de « grand poète national » est inamovible. Une fois élu, on n'a plus à redouter ni compétitions, ni révolutions. On a droit au respect des jeunes pour le restant de ses jours. On peut désigner son successeur ; mais cette désignation n'a d'autre valeur que celle d'un avis ; elle peut être ratifiée ou annulée par le Congrès qui, en la matière, est souverain. En aucun cas la fonction n'est transmissible par voie d'hérédité. Le titulaire doit remplir

certaines conditions. Naturellement, il doit avoir été vacciné. Il peut d'ailleurs avoir un casier judiciaire. Je passe sur quelques points de détail. La condition essentielle est la suivante : « Ne peut aspirer à la charge de grand poète national que celui qui n'exerce plus aucune influence sur les écrivains de son temps et qui a cessé d'être dans le train. » Cette prescription est très sage ; et on aperçoit tout de suite les motifs qui l'ont inspirée. En effet, le poète en titre ne doit pas être discuté. 11 ne peut régner qu'à condition de ne pas gouverner. 11 n'agit pas, il plane. Ce sont, direz-vous, les invalides de la gloire. Qui ne serait fier de prendre ainsi ses invalides?

Ne croyez pas, au surplus, qu'il s'agisse d'une sinécure. Loin de là. Le grand lama

des poètes remplit d'abord le rôle de grand bénisseur. Parvenu au faîte de la gloire il salue toutes les gloires naissantes. Il est l'hôte désigné des Muses de province. Il doit à chaque débutant un encouragement de forme emphatique et variée. C'est dans cette partie de sa charge que Victor Hugo se montra tout à fait supérieur. Il suffit pour un sonnet d'un adverbe sur une carte; mais un volume vaut une lettre.

Il faut encore se prêter aux interviews, décider dans les contestations, présider les banquets et représenter vis-à-vis de l'étranger. Cela demande, comme on le voit, une grande dépense d'activité: il faut une vieillesse robuste.

Moyennant ces fatigues librement acceptées, mais auxquelles il n'a plus le droit de

se soustraire, le « poêle en titre » voit chaque jour son nom imprimé avec accompagnement d'épithètes louangeuses. L'ad^ miration pour sa personne et pour son caractère, autant que pour son œuvre, est de devoir. Ouiconque y manquerait se verrait immédiatement exclu du syndicat des poètes. Il est placé désormais en dehors et au-dessus des querelles. Jl est celui qu'on oppose à tous les autres, afin de les rabaisser.

Entre tous les poètes d'aujourd'hui, lequel aura été désigné par le Congrès? Sera-ce un poète académicien? Sera-ce Verlaine ou Déroulède? iMallarmé ou Jean Rameau? Nous le saurons dans quelques jours. Sans doute nous avons hâte de le savoir. Mais quelle ne doit pas être

Fanxiété parmi les candidats ! Car celui dont le nom sortira victorieux de l'urne n'aura pas h craindre que la postérité ne casse le jugement de ses contemporains.

Et pour tous les autres quelle déception! Vainement ils essayeraient d'accumuler les chefs-d'œuvre. C'est fini pour eux de l'espoir flatteur d'être respectés par les jeunes.

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