LE REPRESENTANT DE LA LITTERATURE FRANÇAISE
« Au nom de la littérature française que je représente tout entière... » telles ont été les premières paroles de M. Emile Zola débarquant en terre étrangère. Elles ne nous ont pas surpris. Déjà aux obsèques de Guy de Maupassant, M. Zola avait tenu à établir que, s'il prenait la parole, ce n'était pas, comme on aurait pu croire, au nom de la Société des gens
de lettres, mais c'était au nom de la littérature française. Cette littérature et lui décidément ne se séparent plus. Elle est partout où il pose le pied. Cela donne à chacune de ses paroles une signification et une portée considérables. Dépositaire d'une tradition longue et glorieuse, il n'a plus même le droit de parler en son nom propre et à titre de particulier. Il ne se distingue plus de toute cette foule d'écrivains qui se confondent et qui s'incarnent en lui. Sa parole est impersonnelle et collective. Il parle « au nom de... »
Si l'on se demande de qui M. Zola tient cette délégation, la réponse est toute simple. Il s'est délégué lui-même. Il ne doit rien qu'à lui seul. C'est lui qui a pensé qu'il suffirait à remplir la place laissée
vide par tous les illustres des temps passés. Depuis les troubadours jusqu'aux vaudevillistes, François de Sales et Bossuet, Racine aussi bien que Flaubert, les poètes et les romanciers, ceux de jadis, ceux d'hier, ils ne forment tous qu'une sorte d'assemblée du génie dont M. Zola est comme l'expression mystique.
L'attitude où se complaît aujourd'hui le chef de l'ancienne école naturaliste est faite pour réjouir l'analyste curieux de connaître le cœur des hommes. Elle témoigne d'abord d'une simplicité d'âme et d'une franchise qui sont à l'heure actuelle des qualités infiniment rares. M. Zola a conscience d'être la plus haute personnalité littéraire de son temps. Il ne s'en cache pas, car il n'y a pas de honte. Il n'affecte
pas une fausse modestie. Mais il réclame les honneurs qui lui sont dus. Au besoin, il se les décerne. — M. Zola s'est souvent défendu d'avoir voulu être un chef d'école. On voit bien au contraire qu'il avait tous les dons requis pour jouer ce rôle. Il considère le monde des lettres comme un vaste régiment, soumis à une discipline et à une hiérarchie, où il y a de simples soldats et des maréchaux. L'expression au surplus est de Balzac. Le maréchalat s'acquiert par le mérite et aussi par le nombre des années de service. Il y a une loi qui règle l'avancement. On arrive à l'ancienneté. — Enfin on a souvent contesté à M. Zola certaines qualités de tact et de bon goût. Or voici qu'il donne cette preuve de goût difficile entre toutes : il sait être
riiomme de son âge, changer de ton et d'allures avec les circonstances: il sait vieillir. Le temps des luttes étant passé, il se souvient à peine de ses anciennes violences. Il ne parle plus de « ses haines ». Il n'a plus de haines. Il pardonne. Il amnistie. Il bénit. Il donne des conseils à la jeunesse. Il a cette onction et cette sagesse émue d'après boire qui convient aux pasteurs d'âmes. Il est le Père des lettres et le Patriarche.
Il y a dans l'histoire un cas analogue à celui de M. Zola: c'est celui de Voltaire. Lui aussi, après une carrière agitée, connut les douceurs d'une gloire incontestée. Lui aussi, il avait été l'hôte de l'Angleterre; et son nom, qui rayonnait sur toute l'Europe, était plus respecté encore à l'étran-
ger que chez nous. Tous ceux qui voulaient se faire une idée de Fesprit français songeaient à lui et se reportaient à son œuvre ; œuvre considérable, tour à tour scandaleuse et grave, faite d'imagination et de réflexion, et témoignant du goût qu'avait l'écrivain pour la philosophie et pour la science. C'est de même à être un savant que prétend surtout M, Zola. A cent années de distance, ces deux patriarcats se» répondent. L'histoire est, comme on l'a dit, une éternelle recommenceuse. Elle reprend les mêmes types, en y apportant quelques modifications. Et, par exemple, M. Zola a plus de bonhomie ; mais Voltaire avait plus d'esprit.
On a fait cette supposition: que dans un cataclysme toute la littérature du dix-hui-
tième siècle vînt à disparaître et qu'il ne restât, pour témoigner de l'effort commun, que l'œuvre seule de Voltaire ; sans doute il y aurait là des pertes dont on ne se consolerait pas aisément ; néanmoins les principaux traits de la physionomie du siècle se retrouveraient dans les ouvrages de cet esprit universel. — On peut de même se poser cette question : « Que manquerait-il à l'œuvre du xix^ siècle, si elle venait à être anéantie tout entière, à l'exception des Rougon-Macquart ? » Je livre cette enquête aux personnes lettrées pour remplir leurs soirées.
Tout de même, on ne peut s'empêcher de remarquer que le moment choisi par M. Zola pour se poser en grand chef de notre littérature est celui justement où son influence a
diminué au point de devenir tout à fait nulle. Cette influence a toujours été restreinte, n'ayant pu s'étendre jusqu'au théâtre. Aujourd'hui le roman lui-môme y échappe Tout ce qui, depuis ces dix dernières année-, s'est fait d'intéressant dans le roman français, s'est fait en dehors de M. Zola, s'il ne s'est fait contre lui. Ses fidèles peu à peu se sont dispersés. Ceux qui avaient débuté sous ses auspices ont, chemin faisant, changé de route. Quelques-uns même ont répudié, avec un éclat qui fut jugé malséant, un patronage qui pouvait les compromettre. M. Zola n'est pas du nombre des initiateurs variés dont se recommande la jeunesse d'aujourd'liui. Mais alors? Cette littérature française que M. Zola représente tout entière, il se pourrait que ce fût seule-
ment sa lillérature, — avec toutefois celle de M. Paul Alexis.