Lettre de Milovd Maréchal à Rouueau, 12 novembre
— 2. Lettres à Milord Maréchal, 11 décembre 1766, 19 mars
1767; de Milord Maréchal à Dupeyrou, s. d. ; autre du 28 novembre 1766.
Cependant, il est évident qu'il y eut entre eux cessation de rapports, plutôt que brouillerie et cessation d'amitié. Même après que Milord Maréchal eut cessé d'écrire à Rousseau, celui-ci eut recours à Tentremise d'une amie commune, la duchesse • de Portland, pour s'informer de la santé de son protecteur, pour lui faire passer quelques lettres et pour tâcher de l'intéresser en sa faveur*. Malgré tout cela, quand Milord Maréchal vint & mourir, d'Alembert, qui écrivit son éloge, trouva moyen d'y représenter Rousseau comme un ingrat, qui, loin de payer en amitié les bienfaits de Milord Maréchal, n'y avait répondu que par des procédés indignes'. Cette accusation a été vivement relevée par M°° Latour'. Les preuves de la tendre affection que Rousseau garda jusqu'à la fin pour Milord Maréchal se voient dans les efforts qu'il fit pour continuer leurs rapports et dans la manière dont il parle de lui en toutes circonstances, notamment dans ses Confessiotis. On peut invoquer, en preuve de l'amitié que Milord Maréchal conserva pour Rousseau, les dernières lettres qu'il lui écrivit, ainsi qu'à Dupeyrou, l'intérêt qu'il continua à lui témoigner et l'attention quHl eut de lui laisser par testament la montre qu'il portait habituellement.
La querelle avec Hume une fois terminée, laissait derrière elle une difficulté, la liquidation de la pension que le Roi d'Angleterre devait faire à Rous-
1. Lettrée à la duchesse de Portland, 29 avril et 12 septembre 1767, 4 janvier et 2 juillet 1768. - 2. Éloge de Milord Maréchal, par d'Albmbbrt, 1778. — 3. Lettres d*une anonyme (M"* Latour) à un
anonyme, ou Procès de (^esprit et du cœur de M, d'Alembert, 20 mars 1779 ; - Lettre à M. d'Alembert; — Réponse anonyme à Vauleur anonyme, etc.. Voir aussi Lettres de d'Alembert au Mercure de 1778 et 1779.
hk VIE ET LES CCUYRES
seau. Celui-ci Tavait-il acceptée ou refusée? Les uns disaient oui, les autres disaient non, et en effet sa lettre au général Conway était si peu claire qu'il était permis d'hésiter sur la manière d'en interpréter les termes. Les amis de Rousseau l'avaient engagé à accepter ; lui-même désirait le faire ; mais il ne voulait rien tenir de Hume^ Il ne s'agissait pas de savoir si cette pension lui était honorable, mais si elle l'était assez pour qu'il dût l'accepter à tout prix, même à celui du déshonneur'. « Bien loin, écrivait-il à Davenport, qu'il puisse jamais m'être entré dans l'esprit d'être assez vain, assez sot, assez mal appris pour refuser les grâces du Roi, je les ai toujours regardées et les regarderai toujours comme le plus grand honneur qui me puisse arriver. Mais, Monsieur, quand le Roi d'Angleterre et tous les souverains de l'Univers mettraient à mes pieds tous leurs trésors et toutes les couronnes par les mains de David Hume ou de quelque autre homme de son espèce, s'il en existe, je les rejetterais toujours avec autant d'indignation que, dans tout autre cas, je les recevrais avec respect et reconnaissance'. »
Rousseau ne pouvait dire plus clairement que la pension lui ferait plaisir. Mais la Cour et les ministres, qui l'avaient accordée à la sollicitation de Hume, continueraient-ils à l'accorder à son ennemi? Faut-il admettre^ avec M"° du Deffand, que Jean- Jacques écrivit lui-même au ministre*? Il est plus probable que Davenport se contenta d'agir sous
1. Lettres à Milord Maréchal, 9 août ; à d'Ivemois, 30 août; à Dupeyrou, 16 août et 4 octobre 1766. — 2. Ultre à Af-« de
Verdelin/^oùi 1766.— 3. Lettre à Davenport, février 1767. — 4. Lettre de M"* du Deffand à WalpoU, 7 avrU 1767.
main. Quoi qu'il eu soit, ici comme dans bien d'autres cas, Jean-Jacques fut traité en enfant g&té. On demanda à Hume son assentiment ; il était bon homme au fond et ne le fit point attendre ; et un beau jour, Jean-Jacques reçut la nouvelle que le Roi lui avait accordé une pension de cent livres sterling... sans que personne Teût sollicitée pour lui*. , Il n'avait jamais compté sur cette faveur, qui devait lui donner une aisance qu'il n'aVait pas connue jusque-là et faisait, d'un seul coup, plus que doubler son revenu *. Il n'en éprouva pas cependant un plein contentement. « Si vous saviez, écrivait-il à Dupeyrou, comment, par qui et pourquoi cette pension m'est venue, vous m'en féliciteriez moins ^.» C'est à peine, du reste, s'il espérait en être payé. « Je n'ai point oui parler du général Conway, écrivait-il à Coindet; mais soyez persuadé qu'il sait où je suis. (Il avait alors quitté l'Angleterre). Voilà une pension qui circule terriblement dans le monde avant d'arriver à moi*. » Même après avoir été payé, on dirait qu'il doute encore. « M. Rougemont, écrit-il, m'apprend qu'il a déjà reçu pour moi deux quartiers de la pension dont il a plu au Roi d'Angleterre de me gratifier; je vous avoue. Madame, que j'ai toujours regardé cette pension comme un ;5ervice qu'on voulait me montrer seulement de loin... Puisqu'elle vient toutefois m'y chercher, contre toute attente de ma part^ je suis déterminé à recevoir ce bienfait d'une façon convenable, d^en jouir en paix, si je puis, avec reconnaissance, et de
1. Lettre à Dupeyrou^ 22 mars 1767. — 2. Lettre de remerdement de Rousseau au général Conway^ 26 mars 1767 ; de Rous-
seau à Dupeyrou, 16 août 1766.
— 3. Lettre à Dupeyrou, 4 avril 1767. — 4. Lettre à Coindet^ 5jumetl767.
ne plus penser de mes jours à ce qui Ta précédée *. » Il est douteux qu'il ait rien reçu depuis cette époque. Il laissait s'amasser les arrérages, et TÉtat n'a pas coutume de courir après ses pensionnaires. « Je crois, pour de bonnes raisons, écrivait-il à d'Yvernois, devoir renoncer à la pension du Roi d'Angleterre '. » « Sans y avoir renoncé formellement, disait-il un peu plus tard, je me suis mis dans le cas de ne pouvoir demander ni désirer même honnêtement qu'elle me soit continuée '. » Le colonel Roguin ayant manifesté le désir de s*occuper de cette affaire, Rousseau lui déclara que « s'il faisait là-dessus la moindre démarche, il pouvait être sûr d'être désavoué, comme le sera toujours, dit-il, quiconque voudra se mêler d*une affaire sur laquelle j'ai depuis longtemps pris mon parti*. Enfin, Corancez, son ami, crut bien faire de réclamer, toucha 6,336 francs, et pour ménager la susceptibilité de Rousseau, obtint de donner quittance à la place du titulaire. Mais l'embarras était de lui faire accepter la somme : a Qui vous a chargé de cette commission? s'écrie Jean-Jacques ; je suis majeur et je puis gouverner moi-même mes affaires. Je ne sais par quelle fatalité les étrangers veulent faire mieux que moi?... Si je ne touche plus la pension, c'est que je le veux ainsi... je suis libre. » Et Corancez fut obligé de renvoyer la lettre de change*.
1. Lettre à jlf"» de Verdelin, Trye, 17 décembre 1767; voir aussi Lettre de Dupeyrou à Rey, 28 septembre 1 767. — 2. Lettre du f» avril 1768. — 3. Lettre à La- /taurf, 5 octobre 1768.— 4. Lettre
à Dutens^ 8 novembre 1770. — 5. De Jean-Jacques Rousseau par Coranees, au Journal de Parts, n« 251 à 261 ; an VI
Tout en soutenant ses luttes avec Hume, Rousseau arrangeait sa vie à Wootton. La botanique conserva dans ses occupations la place d'honneur. Qu'elle soit ou non « une passion d'enfant..., un radotage inutile et vain » ; toujours est-il qu'elle était devenue pour lui un besoin et jetait de l'agrément dans ses promenades solitaires ^
L'Angleterre était pourtant loin de lui offrir les mêmes ressources d'herborisation que la Suisse ; mais en joignant la recherche des mousses à celle des plantes phanérogames, il avait bien de quoi employer son temps de manière à éviter l'ennui. Il ne désespérait pas d'ailleurs de retourner un jour en Suisse, d'habiter chez Dupeyrou, d'herboriser avec lui, de préparer le dictionnaire de botanique qu'il avait projeté de faire de compte à demi avec lui. L'amitié était sans doute le premier attrait de ce château en Espagne, mais la botanique en était bien aussi un autre ^ En fait d'études, Jean-Jacques ne voulait plus se livrer qu'à une seule, la botanique ; en fait de livres, il n'en voulait lire que d'une espèce, des livres de botanique. Il avait écrit à Dupeyrou de ne lui envoyer que ceux-là, avec ses herbiers*. Par malheur, toute sa bibliothèque et ses estampes lui étaient déjà expédiées. Si encore il n'avait eu que l'ennui de les recevoir et de les caser; mais, pour comble de désagrément, on exigea quinze louis de port, quinze louis de frais de douane, et il ne trouva
i. Lettres à Milord Maréchal^ 1 1767. — 2. Lettre à Dvpeyrou, 20 juillet 1766; A X, 2 janvier | 31 mai 1766. — 3, Id.
pas ses estampes à la place qu'elles auraient dû occuper. Il les crut perdues, jeta des cris perçants, mit Davenport en campagne pour réclamer, et retrouva le tout dans une autre caisse*. Déjà précédemment, il s'était plaint qu'on eiït tout bouleversé dans un autre ballot. C'est à cette occasion qu'il demanda les livres de dévotion de Thérèse, qu'elle avait oubliés à Paris'. Thérèse liseuse et dévote! double phénomène, qu'il est bon de noter en passant.
Rousseau était peu recevable à gémir des mauvais traitements qu'on lui infligeait, alors qu'on ne cherchait qu'à lui faire une situation privilégiée. Les employés de la douane étaient bien obligés d'exiger les droits réglementaires ; mais le Roi prit en considération ses réclamations et lui fit rembourser ce qu'il avait payé '.
Toujours par suite de sa nouvelle passion, Rousseau mit en vente ses livres et ses estampes, afin d'en employer le prix à augmenter sa bibliothèque botanique. £n fait d'estampes, il ne garda que le portrait du Roi d'Angleterre. Malgré ses goûts d'indépendance, il était moins que personne en état de se passer des services d'autrui ; il fut heureux, dans la circonstance, d'user des bons offices de Davenport, du comte de Harcourt et de Dutens. Il aurait pu spéculer sur son nom pour grossir la somme que devait lui rapporter la vente de ses livres ; mais un tel procédé lui répugnait, et il se prononça nettement contre toute espèce de faveur. Dutens lui
1. Lettres à Davenport, il septembre 1766 et février 1767. — 2. UttreàCùindet, 19 avril 1766.
— 3. Lettre au due de Grafftonp 7.février 1767.
DE JEAIf-JACQUES ROUSSEAU.
ayant proposé de sa bibliothèque dix livres sterling de rente viagère, il trouva cette somme trop forte, mais l'accepta néanmoins. Le comte de Harcourt 3'occupa spécialement des estampes*.
Jean-Jacques aimait à herboriser seul ; cependant un compagnon, et surtout une compagne d'études et de promenades ne pouvait que lui procurer un agrément de plus. Ici encore il fut servi à souhait, et trouva dans la duchesse de Portland plus sans doute qu'il n'aurait osé espérer. Il n'est pas donné à tout le monde d'avoir pour élève une duchesse; mais il était dit que, toute sa vie, il serait courtisé par les grandes dames. C'est à Milord Maréchal qu'il fut redevable de cette amitié, la seule peut-être qui ne fut ternie par aucun nuage. Cela peut venir de ce qu'elle était fondée sur l'utilité plutôt que sur l'intimité, et aussi de ce que Rousseau y garda les formes de respect dont on ne doit point s'écarter avec une femme. Il sentait que les familiarités, les boutades, les humeurs qu'il se permettait si aisément avec les dames de France, ne seraient plus de mise avec l'aristocratie anglaise. La duchesse de Portland était fille du duc de Devonshire ; elle était jeune, agréable, nouvellement mariée, connaissait parfaitement le pays, et avait, dès avant d'entrer en relations avec Rousseau , le goût de la botanique. Elle se fit son guide à travers les rochers et les délicieux vallons du voisinage'. Elle lui donna de bons ouvrages ; il y répondit par quel-
1. Lettres au comte de Harcourt, 24 décembre 1766, 14 février, 5 mars, 2 avril, 11 avril 1767, 6, 7 et 13 janvier 1768; à Davenport, février 1767 ; à Du-
tens, 16 février, 2 et 26 mars, 16 octobre 1767. — 2. Alfred DB BOUGY, Les Résidences de J,-J, Rousseau, Woottou.
ques dons de plantes suisses. Ils s'envoyaient mutuellement des fleurs à déterminer, sans qu'il soit facile de décider quel était le plus savant, pour ne pas dire le plus ignorant des deux. Lorsque, comme Rousseau, on hésite dans une détermination entre une liliacée et une violette, on ne peut prétendre au titre de savant. Une correspondance assez suivie s'établit entre la duchesse et Rousseau, et se continua longtemps après que ce dernier eut quitté TAngleterre. Cet échange de lettres roule uniquement sur la botanique, avec quelques mots de temps à autre sur Milord Maréchal. On doit les citer à titre de curiosité, mais la science n'a rien à y voir*. Rousseau se livra à Wootton à une autre occupation, dont i\ parle moins que de botanique, mais qui intéresse davantage le public ; il s'agit de ses Confessions. Nous savons, que depuis deux ou trois ans, il en nourrissait le projet, et il est possible qu'il eût déjà commencé à l'exécuter. Au mois d'août 1766, Hume en avait vu un énorme cahier, et avait été à l'avance, ainsi que bien d'autres, effrayé de penser que tout cela serait publié. On connaissait assez Rousseau pour savoir qu'il ne ménageait personne devant le public, on craignait ses mensonges et ses calomnies; dans le secret de la conscience, on ne craignait peut-être pas moins ses excès de sincérité. Il voulait tout dire sur son propre compte, le bien, le mal, tout enfin* ; mais pouvait-on compter qu'il serait plus discret sur le compte des autres'? Il est vrai que, loin de
1. Seize lettres de Rotuseau à la duchesse de Portland, du 3 septembre 1766 au il juillet 1776. — 2. Lettre à Milord Ma-
richal, 20 juillet 1766. — 3.
Lettre à Af««» de Verdelin, 25 mai
vouloir publier ses mémoires de son vivant^ il ne désirait même pas que ses autres écrits fussent im^ primés actuellement. Il n'avait qu'un désir, et il y revient souvent, celui de se faire oublLet*. Mais ne savait-on pas qu'on ne perdrait rien pour attendre ? Et d'ailleurs, jusque-là ne devait-on pas redouter les indiscrétions et cette demi-publicité, pire en un sens que la publicité complète, parce qu'elle met obstacle à la défense? Quoi qu'il en soit, le travail allait vite ; les jours de pluie, et ils étaient nombreux à Wootton ; l'hiver, et il y était long, étaient consacrés à cet ouvrage '. Au mois de juin, Jean-Jacques faisait espérer à Dupeyrou de lui en remettre une partie à l'automne, s*il avait le plaisir de le recevoir chez lui ' ; au mois d'avril suivant, les six premiers livres étaient terminés.
Dupeyrou ne vint pas, et le pauvre Jean-Jacques, de plus en plus soupçonneux, semblable à l'avare qui ne peut se résoudre à quitter son trésor, n'osait seulement aller à Londres, où il avait affaire. « Ce voyage, dit-il, est très hasardeux, à cause du dépôt (il s'agit des Confessiom) qui est ici dans mes mains, qui vous appartient, et dont l'ardent désir de vous le faille passer en sécurité fait tout le tourment de ma vie. Le désir de s'emparer de ce dépôt à ma mort, et peut-être de mon vivant, est une des principales raisons pourquoi je suis si soigneusement surveillé. Or, tant que je suis ici, il est en sûreté dans ma chambre ; je suis presque assuré qu'il lui arrivera malheur en route, sitôt que j'en serai
1 . Lettre à Dupeyrou^ 31 mai 1766. — 2. HUMB, Exposé <uccinct. — Lettre de Rousseau à Mi-
lord Maréchal 20 juillet 1766.
— 3. Lettre à Dupeyrou, 21 juin
éloigné. Si je ne suis secouru , je n'ai qu'un parti à prendre , et je le prendrai quand je me sentirai pressé, soit par la mort, soit par le danger, c'est de brûler le tout, plutôt que de le laisser tomber entre les mains de mes ennemis ^ »
Hélas! ses défiances se renouvelaient à chaque instant et à propos de tout. Il ne parlait que de violations de lettres, de trahisons de la poste, de pièges et de filets tendus tout autour de lui. Et pour les éviter, il n'y avait pas de petits moyens ni de petites finesses qu'il n'inventât : fausses adresses , examen minutieux des cachets, chiffres de correspondance; il aurait été dépositaire des secrets de l'État, qu'il n'aurait pas pris plus de précautions*.
Bien peu de personnes purent échapper à ses soupçons. Pour ne pas s'exposer à ces trahisons qu'il voyait partout , plus encore que pour ménager son temps, il avait beaucoup restreint sa correspondance, et il en était venu à ignorer ce qu'était devenu Moultou'. Il n'est pas jusqu'à Dupeyrou, le seul avec qui il eût continué des relations fréquentes, qui n'ait éprouvé un moment les effets de sa mauvaise humeur. Il est juste d'ajouter néanmoins qu'il ne tarda pas à se réconcilier avec lui*.
Il ne pouvait cependant vivre absolument seul. Il rencontra dans l'aristocratie de son voisinage quelques amitiés , qui , sans être bien intimes , lui procurèrent d'utiles distractions. Nous avons parlé de Daven-
1. Lettre à Dupeyrou, 4 avril 1767. — 2. Lettres à Davenpori, 31 mars 1766; à Malesherbes, 10 mai 1766; à M»^ de Verdelin, 25 mai 1766; à Dupeyrou, 30 mai 1766,5 janvier, 2et4avril 1767;
à Guy, 2 août ilQQ;à Rey, août 1766; à d'Ivet^ois, 7 février 1767.
— 3. Lettre à DupeyroU, 31 mai 1766. — 4. Lettres à Dupeyrou, 4, 15 octobre et 15 novembre 1766; 8 janvier 1767.
port , de la duchesse de Portland, il faut y joindre M. Gran ville, le comte de Harcourt et quelques autres. Granville lui envoyait souvent des provisions. On sait les anciennes susceptibilités de Rousseau à ce sujet: « Jadis, dit-il, j'aimais avec passion la liberté , Tégalité , et, voulant vivre exempt des obligations dont je ne pouvais m'acquitter en pareille monnaie, je me refusais aux cadeaux, même de mes amis, ce qui m'a souvent attiré bien des querelles. Maintenant, j'ai changé de goût, et c'est
moins la liberté que la paix que j'aime Vous
voyez, Monsieur, d'après cela, combien vous avez beau jeu avec moi dans les cadeaux continuels qu'il vous plaît de me faire ; mais il faut tout vous dire : sans les refuser, je ne serai pas plus reconuaissant que si vous ne m'en faisiez aucun \ »
C'est aussi de cette époque que date la connaissance qu'il fit du marquis de Mirabeau. Selon l'usage, le marquis fit les premières avances, et, comme entrée en matière, lui offrit une retraite dans son château. L'autre refusa, mais parut très flatté des relations que lui offrait ÏAmi des hommes.
Enfin, quoique Rousseau écrivit peu à ses amis de France et de Suisse , il leur conservait une place dans son souvenir, et même ne négligeait pas de les prêcher à l'occasion : tantôt donnant à Dupeyrou, comme remède contre la goutte , des conseils de sobriété et de continence*; tantôt engageant M°* de Yerdelin à contracter un second mariage'; tantôt adressant à une actrice des leçons de moralité et de conduite *. .
1. Uttre à M. Oranville, février 1767. — 2. Lettre à Dvrpeyrou, 19juUIetl766.— 3.Z«i/r«
à 3f— de Verdelin, août 1766. — 4. UUreà Af"« Théodore, de C Aeadémie royale de musique, s. d.
C'est ainsi qu'il passait sa vie à Wootton, vie monotone, mais dont il se contenta, faute de mieux, jusqu'au moment où Tennui et Tamour du changement la lui rendirent intolérable. Le ciel sombre de TAngleterre , le caractère froid des Anglais étaient antipathiques à sa nature ; on peut joindre à ces motifs la difficulté des rapports avec des gens dont il ignorait la langue, Il regrettait de n'être pas resté à demeurer chez Dupeyrou. Il répétait, il est vrai, et sans doute il voulait se persuader, que le pays et les habitants étaient à son gré ; qu'il n'avait qu*à se louer de la retraite qu'il s'était choisie ; mais il est facile de voir que la raison, bien plus que le sentiment, lui dictait ces paroles. Or, avec lui, la raison ne tardait guère à avoir tort*. Thérèse s'ennuyait, d'ailleurs, de ne pouvoir caqueter à son aise, et l'on sait que Thérèse en venait toujours à ses fins. On a été jusqu'à la soupçonner d'avoir rompu les cachets des lettres adressées à son maître, afin d'exalter sa tète déjà trop montée. Au fond, on n'en sait rien, mais elle en était bien capable. Les amis de Rousseau sont unanimes à dire qu'il n'était pas de ruses auxquelles cette fille sans délicatesse n'eût recours pour les éloigner, afin de satisfaire sa jalousie et d'assurer sa domination. Que ne dut-elle pas faire dans cette circonstance, où elle avait tant de motifs de désirer de partir ! Cependant il fallait un prétexte ; les attentions mêmes et les cadeaux de Davenport le fournirent, et Rousseau déclara qu'il ne pouvait lui être ainsi à charge. Il demanda des explications ; Davenport évita de répondre ; il se
1. Lettres à MaUêherbes, 10 1 21 juin ; à Milord Maréchal, mai; à Dupeyrou ^ 31 mai, | 20 juillet 1766.
plaignit des domestiques (on peut voir encore ici la main de Thérèse) ; il n'eut pas plus de satisfaction de ce côté. Il lui plut de prendre le silence de son hôte pour une invitation à partir, et il forma le projet d'aller s'établir à Londres *. Bientôt Londres ne lui parut plus un éloignement suffisant. On sait comme, chez lui, les idées faisaient vite leur chemin ; l'hospitalité de Davenport, hier encore trop attentive et trop généreuse, changea subitement de caractère à ses yeux. Il pouvait partir ; mais un simple départ, ordinaire et poli, n'aurait pas donné satisfaction à son désir d'étaler ses défiances et ses grands sentiments. Il n'avait jamais eu qu'à se louer de Davenport ; pour le remercier de sa noble hospitalité, voici l'impertinente et inexplicable lettre qu'il lui écrivit : « Un maître de maison, Monsieur, est obligé de savoir ce qui se passe dans la sienne, surtout à l'égard des étrangers qu'il y reçoit. Si vous ignorez ce qui se passe dans la vôtre depuis Noël/ vous avez tort ; si vous le savez, et que vous le souflDpiez, vous avez plus grand tort ; mais le tort le moins excusable est d'avoir oublié votre promesse et d'être allé tranquillement vous établir à, Davenport, sans vous embarrasser si l'homme qui vous attendait ici sur votre parole y était à l'aise ou non. En voilà jplus qu'il ne faut pour me faire prendre mon parti. Demain, Monsieur, je quitte votre maison. J'y laisse mon petit équipage et celui de M"° Le Vasseur, et j'y laisse le produit de mes estampes et livres pour sûreté des frais faits pour ma dépense depuis Noël... Adieu, Monsieur, je regretterai souvent la demeure
l.L««re«àjr., 2 janvier 1767; [ mars 1767 ; dAftra6eau, 8 avril d Daoenpor^, 22 décembre 1766 1767.
et 2 février 1767 ; à DtUens, 26 I
que je quitte ; mais je regretterai beaucoup davantage d'avoir eu un hôte si aimable et de n'en avoir pu faire mon ami *. »
Le lendemain il partit pour Londres, avec intention d'y prendre la route de Douvres et d'essayer de s'embarquer pour la France ; mais il ne savait pour ainsi dire plus ce qu'il faisait. Au lieu d*aller à Douvres, il prenait une direction toute différente et se rendait à Spadling, à 200 milles de Douvres. Là^ n'osant sortir de chez lui, dans la crainte de ses ennemis, il écrivait au chancelier une lettre pleine d'extravagances, et une autre à Davenport, pleine de repentir, pour lui demander de retourner chez lui". Deux ou trois jours après, il était à Douvres , et écrivait au général Conway une lettre analogue à celle qu'il avait adressée au chancelier. Il se croyait diffamé, l'objet de la risée et de l'exécration publiques, la victime des complots les plus sinistres ; il était persuadé qu'on voulait le retenir captif en Angleterre, afin de Fempècher d'aller publier au dehors les outrages qu'il avait reçus dans l'Ile. Il suppliait Conway de le laisser aller, et, pour le toucher et le convaincre, il n'était pas de promesses qu'il ne lui fit. Puisqu'on craignait ses mémoires, il s'engageait par les serments les plus solennels , non seulement à renoncer pour toujours au projet de les publier ou de les écrire, mais à ne laisser échapper de vive voix pas un mot de plaintes, à ne parler de Hume qu'avec honneur. Si,
i. Lettre à Davenport, 30 avril 1767. — 2. Lettre de Hume, citée par G. H. MORiN, ch. v, p. 256.
— On n'a pas la lettre de Bousseau à Davenport, mais on
peut affirmer qu'il eut un moment le désir de retouruer à Wootton. — Voir la lettre de Rousseau à Oranville, i*' août
malgré lui, il transpirait quelque bruit de ses malheurs, il s'obligeait à tout rejeter sur son humeur aigrie et portée à la défiance. Enfin, comme sûreté de ces engagements, il offrait de remettre à Conway tous ses papiers sans exception \
On ne lui en demandait pas tant , et personne ne songeait à le retenir de force. Cependant, comme il se croyait poursuivi et recherché par Choiseul, il se hâta de brûler une nouvelle édition de VÉmile, qu'il regretta beaucoup plus tard. Il en aurait sans doute fait tout autant des Confessions, s'il n'avait eu précédemment l'occasion de les envoyer à Dupeyrou. Il était parti avec Thérèse, sans argent, sans bagages ; en route , il avait payé avec des morceaux de couverts d'argent. Arrivé à Douvres, les vents étant contraires, le mauvais temps devint à ses yeux un nouveau complot. Quoiqu il ne sût pas l'anglais , il monta sur une élévation et se mit à haranguer la foule en français. C'était, dit-il, un accès de folie, qui alla jusqu'à lui faire soupçonner sa femme *.
Ces extravagances peuvent assurément servir au point de vue moral à excuser Rousseau de bien des sottises ' ; mais ne doivent-elles pas aussi restreindre la confiance que trop souvent on accorde à son jugement? 11 ne faut pas en effet regarder ces actes comme des traits isolés et sans liaison avec le reste de sa vie, mais plutôt comme l'exagération d'un état qui lui était habituel depuis des années. Ce
1. LeUre au général Conway, mai 1767. — 2. GORangbz, De J.-J, Rouueau, etc. — 3. Davenport en jugea sans doute
ainsi, car ils restèrent en correspondance suivie {LeUre de Rousseau à Af »• de Verdelin, 22 juiUet 1767).
n*est pas seulement Voltaire qui le dit ; ce sont les faits qui le démontrent; ce sont les amis qui en conviennent : il était fou , positivement fou ; mais , n'est-ce pas Fètre un peu soi-même que de choisir un pareil guide?