‹ La vie & les œuvres de Jean-Jacques RousseauChapitre 110 sur 158 · Lettre à Servan, W août · texte numérisé non relu

Lettre à Servan, W août

ses bonnes dispositions pour le retenir, ce qui ne fut pas difficile : autant valait habiter là qu'ailleurs. C'est ainsi que le hasard le détermina en un jour^ tandis que des offres réitérées pendant un mois n'avaient pu fixer ses irrésolutions ^

Une de ses premières pensées, quand il se crut une demeure un peu stable, fut d'appeler Thérèse auprès de lui. Il paraît que l'entrevue fut touchante. Leur union n'avait pas été sans nuages ; Rousseau résolut pourtant, quoique un peu tard, de lui donner un nouveau caractère de perpétuité. Un jour donc, jour mémorable, c'était le 29 août 1768, il invita à dîner, à son auberge de la Fontaine dCor, Champagneux et un de ses cousins, officier d'artillerie, en les priant d'arriver une heure d'avance. Il était, ainsi que Thérèse, plus paré qu'à l'ordinaire. Mais laissons la parole à Champagneux : « II. nous conduisit dans une chambre reculée, et là, Rousseau nous pria d'être témoins de l'acte le plus important de sa vie. Prenant ensuite la maiil de M""" Renou, il parla de l'amitié qui les unissait ensemble depuis vint-cinq ans, et de la résolution où il était de rendre ces liens indissolubles par le nœud conjugal.

« Il demanda ensuite à M"° Renou si elle partageait ces sentiments, et, sur un oui prononcé avec le transport de la tendresse, Rousseau tenant toujours la main de M^^** Renou dans la sienne, prononça un discours, où il fit un tableau touchant des devoirs du mariage, s'arrêta sur quelques circons-

1. L. FOCHIBR, Séjour de J.-J. i lie sur les Mémoires manus- Rous9eoMàBourgovn,\&&Ojin-S. crits de Champagneux. Brochure faite en grande par- 1

tances de sa vie, et mit un intérêt si ravissant à tout ce qu'il disait^ que M""" Renou, mon cousin et moi versions des torrents de larmes^ commandées par mille sentiments divers, où sa chaude éloquence nous entraînait ; puis, s'élevant jusqu'au ciel, il prit un langage si sublime qu'il nous fut impossible de le suivre. S'aperoevant ensuite de la hauteur où il s'était élevé, il descendit peu à peu sur la terre, nous prit à témoins des serments qu'il faisait d'être répoux de M"' Renou, en nous priant de ne jamais les oublier. Il reçut ceux de sa maltresse ; ils se serrèrent mutuellement dans leurs bras ; un silence profond succéda à cette scène attendrissante, et j'avoue que jamais de ma vie mon Àme n'a été aussi vivement et aussi délicieusement émue que par le discours de Rousseau.

« Nous passâmes de cette cérémonie au banquet de noce. Pas un nuage ne couvrit le front de l'époux ; il fut gai tout le temps du repas , chanta au dessert deux couplets qu'il avait composés pour son mariage, résolut, dès ce moment, de se fixer à Bourgoin pour le reste de ses jours, et nous dit plus d'une fois que nous étions pour quelque chose dans le parti qu'il prenait *. »

Telle est la cérémonie qu'on est convenu d'appeler le Mariage de Jean-Jacques, On y voit de la mise en scène, des phrases, de l'éloquence, si l'on veut ; mais de mariage , de lien religieux ou seulement légal, il n'y en pas l'ombre. On a prétendu qu'en sa qualité de protestant^ Rousseau ne pouvait pas faire davantage. Il est vrai que, depuis la révo-

\.TOGmsBi,SéjovirdeJ.-^.R., \ philos, et lUt., t. UI, p. 166. etc. — D'ESCHBRNT, Œuvres

cation de FEdit de Nantes, les mariages des Protestants étaient entravés; Louis XVI ne devait pas tarder à réformer cet abus ; mais Rousseau n'avait-il pas longtemps habité la Suisse? Qui Tavait empêché de s'y marier? Dans ce moment même en était-il si loin ? qui Tempêchait de s'y rendre? Et sans quitter la France, les mariages secrefs étaient-ils si rares, et n'étaient-ils pas largement tolérés? La vérité est qu'il ne voulait pas plus de pasteur que de curé pour présider à son union. U s'en était autrefois nettement expliqué au Contrat social, oh il prétend qu'un clergé qui serait l'arbitre des mariages deviendrait par là même maître des familles et de la société, et ne tarderait pas à être pour l'État un danger permanent'. On sait d'ailleurs que, toute sa vie, il s'est déclaré l'ennemi d'un engagement irrévocable; qu'à ses yeux, la famille elle-même n'a rien de perpétuel ; que les enfants ne sont liés aux parents que pendant le temps qu'ils ont besoin d'eux pour se conserver. C'est donc à peine si l'on peut regarder Rousseau comme l'inventeur du mariage civil, après qu'il eut, pendant vingt-cinq ans, pratiqué Tunion libre. Et, pour que rien ne lui manquât à cet égard,... que le véritable mariage, un an était à peine écoulé, qu'il faillit demander au divorce la fin d'une situation devenue trop dificile '. Rousseau a donné lui-même les motifs de son mariage ; il sont résumés dans ces mots adressés à Moultou : « Vous savez sûrement que ma gouvernante, et mon amie, et ma sœur et mon tout est enfin devenue ma femme. Puisqu'elle a voulu suivre

i. ContratsoeialA.lv, ch.Yitt, \ 12 août 1769. — 2. Voir sa Ulire à Thérèse,

mon sort et partager toutes les misères de ma vie, j*ai dû faire au moins que ce fût avec honneur. Vingt-cinq ans d'union des cœurs ont produit enfin celle des personnes. L'estime et la confiance ont formé ce lien ; s'il s'en formait plus souvent sous les mêmes auspices, il y en aurait moins de malheureux*. »

Les lettres à Laliaud, à Dupeyrou et à Rey ne sont que la répétition ou le développement de ces pensées'. Vingt-cinq ans de vie sans honneur! Rousseau n'en était pas encore convenu. Reste à savoir si la ridicule cérémonie du 29 août donna à son union l'honneur qui lui avait manqué jusque4à. Vingt-cinq ans de noviciat avant le mariage, on conviendra aussi que c'est long. Il n'en fallut pas tant pour voir s'évanouir les belles qualités qui avaient valu à Thérèse sa récompense : le dévouement, les soins, un attachement à l'épreuve de l'adversité, un caractère sûr, une affection constante'.

Franchissons maintenant une année ; quelle différence ! « Depuis vingt-six ans, ma chère amie , que notre amitié dure, je n'ai cherché mon bonheur que dans le vôtre, et vous avez vu, par ce que j'ai fait en dernier lieu, sans m'y être engagé jamais, que votre honneur et votre bonheur ne m'étaient pas moins chers l'un que l'autre. Je m'aperçois avec douleur que le succès ne répond pas à mes soins. Ma chère amie, non seulement vous avez cessé de vous plaire avec moi, mais il faut que vous preniez

1. Lettre à Moultou iO octobre 1768. — 2. iMtres à Laliaud, 31 août 1768 ; à Dupeyrou, 26 septembre 1768 ; à Rey, 31 janvier

1769. — 3. Lettres de RouMeau, notamment celle adressée à Rey,31 janvier 1769.

beaucoup sur vous pour y rester quelques moments par complaisance. Vous êtes à votre aise avec tout le monde , hors avec moi ; tous ceux qui vous entourent sont dans vos secrets, excepté moi, et votre seul véritable ami est le seul exclu de vos confidences... Cependant, quelque passion que j'aie de vous voir heureuse, à quelque prix que ce soit, je n'aurais jamais songé à m'éloigner de vous pour cela, si vous n'eussiez été la première à m'en faire la proposition. Je sais bien qu'il ne faut pas donner trop de poids à ce qui se dit dans la chaleur d'une querelle, mais vous êtes revenue trop souvent sur cette idée pour qu'elle n'ait pas fait sur vous quelque impression. Je te conjure donc, ma chère femme^ de bien rentrer en toi-même, de bien sonder ton cœur, et de bien examiner s'il ne serait pas mieux pour l'un et pour l'autre que tu suivisses ton projet de te mettre en pension dans une communauté,, pour t' épargner les désagréments de mon humeur et à moi ceux de ta froideur ^ » Il n'y eut pourtant pas de séparation. Thérèse, qui avait intérêt à rester, s'arrangea de façon à ne pas pousser les choses à l'extrême, et, s'il fut de nouveau ques* tion de ces querelles de ménage, le public" du moins n'en a pas été informé.

Pendant que Jean-Jacques était en train de procéder à son mariage , une autre affaire , qui pour tout autre n'aurait été qu'une misère, lui causa une foule de soucis et d'embarras. Un garçon corroyeur de Grenoble, nommé Thévenin, prétendit lui avoir prêté, dix ans auparavant, la somme de 9 francs, et, pour comble de malheur, s'avisa de les réclamer

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