juillett770.-2. 14 août
chercher une autre habitation, qu'il s'empressa de refuser quand elle fut trouvée*. « Si vous veniez loger près de moi ? lui dit un autre jour Dusaulx. — J'y songeais^ répondit Rousseau, et qu'avant deux heures je sache à quoi m'en tenir. » L'affaire s'arrange, on découvre un bel appartement donnant sur le jardin des Tuilenies. Mais pendant que Dusaulx était sorti, Jean-Jacques arrêtait « un réduit à sa mesure et qui, dit-il, sera fort commode en y mettant des planches* ». Il parait qu'il avait été séduit par le bon sens et les manières de la propriétaire, une certaine M"° Venant, épicière, retirée du commerce ; il ne voulait surtout avoir à personne Tobligation de son logement.
Cet appartement, oCi il resta tout le temps qu'il passa à Paris, c'est-à-dire pendant près de huit ans, était situé rue Plâtrière, au quatrième étage. Il se composait de deux pièces ; la première, très petite et un peu obscure, servait de cuisine en été et de décharge en hiver; des ustensiles' de cuisine en faisaient le principal ornement; l'autre, éclairée par deux fenêtres donnant sur la rue Plàtrière, servait de salon de réception, de chambre à coucher, et même, la moitié de l'année, de cuisine. C'est là que Jean-Jacques, vêtu d'une robe de chambre d'indienne bleue, la tète couverte d'un bonnet de coton, se tenait habituellement, copiant de la musique, écrivant, jouant de Tépinette, souvent aussi veillant aux soins du ménage et écumant le pot. Deux petits lits garnis de cotonnade bleue à flammes, l'épinette, une commode, une armoire
1. Lettre de Rousseau à Du^ saulx, 7 novembre 1770. — 2. Dusaulx, De mes rapporU
avec J.-J, Rousseau et de notre correspondance.
renfermant des livres, des papiers, des cahiers de musique, une table, quelques chaises, composaient tout le mobilier. Aux murs, couverts d'une tenture blanche et bleue, étaient suspendus des portraits de Rousseau lui-même dans des médaillons, quelques cadres et gravures, entre autres un plan de la forêt et du parc de Montmorency et un portrait du Roi d'Angleterre ; un serin chantait dans une cage , des pots de fleurs garnissaient les fenêtres. En somme, dit Bernardin de Saint -Pierre, « il y avait dans l'ensemble de son petit ménage un air de propreté, de paix et de simplicité qui faisaient plaisir ^ » Mais n'en déplaise à notre auteur, tout cela nous semble bien prosaïque. Qu'on y joigne Thérèse, occupée à un travail de couture et jetant sa note saugrenue dans la conversation , et Ton aura un tableau de la vulgarité la plus complète.
Que Jean-Jacques ait consulté avant tout dans son choix la médiocrité de sa fortime, c'était preuve de sagesse ; mais on s'explique plus difficilement qu'il ait été se caser au centre de Paris, au quatrième étage, dans un quartier tumultueux. Rien, absolument rien, que peut-être la proximité du boulevard et, comme il le dit, le grand et bon air *, ne lui recommandait cette situation. La simplicité n'exclut pas une certaine élégance ; comment se fait-il que ces tentures bigarrées de bleu et de blanc, ce mobilier sans caractère, n'aient pas choqué son goût? Déjà à Motiers, il avait dédaigné les belles perspectives de là montagne, pour s'enfermer dans
i. Bernardin de Saint- PlBRRB , Jugement sur «/.-/.
Rouêseau, — D'Eymar, 3#€« t»tsites à J.J. Rousseau f t. II. Des
Œuvres inédites de J.-J, Rousseau, publiées par Mussbt- Pathay. — 2. Lettre à Dupcy^ rou, 2 juillet 1771.
une chanxbre n'ayaat d'autre vue qu'une vilaine cour. Était-ce indifférence, résignation, ou simplement défaut de goût? Ce poète de la nature, cet artiste inimitable sur le papier, n'aurait-il donc pas su goûter pour son propre compte les jouissances de la nature et de Tart?
A Tépoque de la Révolution, on a donné à la rue Plàtrière le nom de Jean-Jacques Rousseau. La maison autrefois habitée par lui est à Tangle de cette rue et de la rue Coquillère, à la place occupée actuellement par le café qui porte également son nom.
De rbabitation de Rousseau, passons à sa personne. Bernardin de Saint-Pierre nous a aussi conservé son portrait, tel du moins que Taffection le peignait à ses yeux. Quoique Rousseau ne fût pas encore un vieillard (il avait cinquante-huit ans), son caractère et sa santé n'avaient pas laissé que de faire maigrir son corps et d'altérer ses traits ; mais ce qui en lui ne vieillissait pas, c'était son regard, c'était l'expression du visage. « Ses yeux, dit un autre auteur*, étaient comme deux astres, son génie rayonnait dans ses regards et m'électrisait. » Du reste, sauf une épaule qui paraissait un peu plus élevée que l'autre, soit à cause de l'attitude qu'il prenait en travaillant, soit par un effet de l'âge, toute sa personne était bien proportionnée ; teint brun, avec quelques couleurs aux pommettes, bouche belle, nez très bien fait, front rond et élevé *.
Rousseau, en arrivant en France, ne pouvait ignorer qu'il y revenait à titre de simple tolérance,
1. Le prince de Ligne. — | Pierre, loc, cit. 2. Bernardin de Saint-
478 LA VIF. ET LES (EtVHES
qu'uDe imprudence pouvait lui susciter des embarras, (c qu'il suffisait d'une mauvaise tète parmi les conseillers des enquêtes et requêtes pour le dénoncer et obliger le procureur général à sévir et à Téloigner pour le moins. » Nous ne parlons pas de son ennemi supposé, le duc de Choiseul, il esta croire qu'il l'avait alors oublié. Quoi qu'il en soit, il lui fallut modifier ses habitudes et son genre de vie. Son costume arménien attirant trop l'attention, il le remplaça par un autre moins compromettant : perruque ronde à trois rangs de boucles, habitveste et culotte de drap gris, longue canne à la main. On a dit d'un c6té qu'il était obligé de vivre plus retiré, et, d'un autre côté que la foule s'assemblait sur la place du Palais-Royal pour le voir et lui faire des ovations quand il allait au café de la Régence. Le fait est que, pourvu qu'il eût le soin de ne pas trop se singulariser, et surtout de ne rien imprimer, on était résolu à passer très facilement sur le reste. La tolérance alla jusqu'à le laisser porter publiquement son nom. Il avait jugé à propos de reprendre son ancien métier de copiste de musique. Il aurait pu s'en dispenser; sa fortune, en eflfet, quoique modeste, n avait point diminué^ et ses dépenses à Paris étaient restées fort restreintes; mais il s'était persuadé que son métier lui devenait nécessaire pour vivre. Il avait besoin, disait-il, d'en
i. Il la fixe à 1,100 livres ; [ temps après de S^iO livres par
mais il n'y cotuprend pas les an, par le placement d'une
300 livres de rentes que Rey sommede2,000écu8 qu'il reçut
faisait à Thérèse {Second Dia- de TOpéra. (Voir à rédltion
io^ue et Lettre à M. de Sartine des Confessions (\e il90, le Ois-
du 15 janvier 1772). Elle se cours préliminciire de Dupby-
trouva augmentée peu de ! rou.)
retirer 1,500 francs par an. Il se faisait payer cher (10 sous de la page); mais ses copies, soignées jusqu'à la minutie, ornées de vignettes et de fleurons « semblaient être moins Touvrage de la plume que du burin*. » Si cependant, au lieu de s'en rapporter aux auteurs, on préfère écouter Jean-Jacques lui-même, il nous apprendra que, n'ayant l'esprit à rien, il ne l'avait pas non plus à son travail ; qu'il faisait beaucoup de fautes et les corrigeait ensuite en grattant le papier jusqu'à le percer, et qu'alors il y collait tout simplement des pièces*. Mais ici Rousseau se calomnie. La Bibliothèque nationale possède un gros recueil autographe de morceaux de musique, copiés par lui pour diverses personnes, entre autres pour la comtesse d'Egmont. Ces pages sont très soignées, et presque sans ratures ni grattages. Il est vrai qu'un manuscrit du Devin, conservé à la Bibliothèque de la Chambre des députés, est fait avec moins de soin et a notamment plusieurs pièces recollées, mais les uns étaient pour les pratiques, l'autre n'était que pour Fauteur seul.
Rousseau nous apprendra encore que, dans un espace de six ans, il copia plus de six mille pages de musique pour le public. Et pourtant, là ne se borna pas son travail. Il mit en musique plus de cent romances ou morceaux détachés, dont il priait ses amis de composer les paroles. Corancez, qui n'était pas poète, dut, bon gré mal gré, s'exécuter comme les autres et composer les paroles d'un opéra dont Jean-Jacques faisait à mesure la musique.
1. Bachaumont, !•' juillet 1770; — Correspondance liUéraire, 15 juillet 1770; — d'Ey-
mar, etc. — 2. J.-J. Rousseau, Second Dialogue.
Au lieu de l'envoyer au théâtre, celui-ci s'était mis en tête qu'il le ferait jouer par des amateurs, et lui-même devait chanter sa partie. Heureusement on n'alla pas beaucoup au-delà du premier acte. Il s'avisa aussi de composer une seconde musique pour le Devin ; mais la première resta toujours la bonne et la plus populaire \ En somme , ses travaux de musique à cette époque, tant en composition qu'en copie, forment un total de plus de huit mille pages*. Cette occupation, d'ailleurs, ne pouvait que lui être salutaire , en le détournant de ses idées noires, et avait bien ses charmes. Il disait quelquefois qu'en copiant de bonne musique, il jouissait d'un excellent concert*.
Après son travail et son repas du milieu du jour, il faisait habituellement une longue promenade aux Champs-Elysées et passait, comme nous venons de le dire, par le café de la Régence. Il trouvait là à faire sa partie d'échecs, ainsi qu'à un autre café qui porte aujourd'hui son nom et qui était situé dans la maison même qu'il habitait. Enfin, il fréquenta pendant quelque temps un troisième café, rue de la Verrerie, appartenant à la sœur de sa propriétaire. Elle n'y faisait pas ses a£Paires, la présence de Rousseau le releva. Cependant il Tabandonna bientôt, parce que des jeunes gens y vinrent lui réciter dérisoirement des passages de V Emile''.
1. En 1779, la nouvelle mu- i raire, avril 1779.) — 2. Second
sique de Dtvin, ayant été chantée au thé&tre, fut sifnée sans respect pour la mémoire de Rousseau , qui était mort depuis moins d^un an.
(GRIMM, Correspondance liité-
Dialogue, et Corancbz, De J,-J. Bousseau, — 3. Lettrée du professeur Prévost de Genève sur J.'J. Rousseau, — 4. MtJS- SBT-PaTHAy, Histoire de J.-J, Housseau, 3» période.
Jean-Jacques avait toujours . aimé le théâtre ; Paris eut au moins l'avantage de lui procurer le ' moyen de satisfaire son goût. Les Comédiens italiens lui offrirent ses entrées libres, ainsi qu'à sa femme ; on prétendit qu'il avait accepté , et Ton en conclut qu'il allait travailler pour la scène et même qu'il faisait un opéra ^ Il appréciait par-dessus tout la musique de Gluck et continua d'assister à son opéra à' Orphée^ ^ même après qu'il eut cessé de fréquenter les spectacles. II dut à l'entremise de ce musicien, qui était en même temps son ami, un avantage assez précieux : l'administration de TOpéra lui rendit enfin justice et lui versa 2,000 écus*. Un jour qu'il était à une représentation à'Iphigénie avec Bernardin de Saint-Pierre, la foule l'incommodait. Bernardin de Saii^-Pierre le nomma tout bas, en recommandant la discrétion, et aussitôt tout le monde le considéra en silence et s'écarta respectueusement, de peur de le gêner *. Ces faveurs de l'opinion lui étaient agréables. Un temps vint cependant où l'on cessa de s'occuper de lui et où il put circuler inaperçu ; il fut sensible à cet oubli du public. Mais si l'on avait continué à le regarder, n'aurait-il pas crié au complot?
La botanique était, avec la musique, sa grande occupation. Il ne les cultiva pas toujours toutes deux également, tantôt consacrant plus de temps à l'une, tantôt donnant à l'autre la préférence. Peu de temps
1 . Bach AUMONT , 23 avril 1 770 ; — Lettres de Bousseau à Rey, 9 septembre 1770; à Af»» £?., 7 juillet 1770. — 2. Journal de Pans, 18 août 178». — 3. BA- CH aumont, 24 avril 1774; —
Discours préliminaire de Du- PBTROU, en tête de son édition des Confessions en 1790. — 4.
Bernardin db Saint- Pxerrb, Essai sur J. -J. Rousseau.
iSSL
après son arrivée à Paris, il avait vendu ses livres et ses herbiers à Dupeyrou; mais celui-ci, toujours attentif à traiter son ami eu enfant gâté, avait tenu à lui en laisser la libre disposition pendant toute sa vie. Il parait que plus tard, il les vendit d'une façon plus sérieuse et s'en dessaisit réellement*. Bientôt toutefois, sa passion reprenant le dessus, il projetait de refaire un herbier plus beau , plus complet que le premier, et sur la fin de sa vie, il revint « au foin pour toute nourriture, à la botanique pour toute occupation ».
En cela comme en toutes choses, Rousseau avait d'ailleurs ^sa manière à lui. Ce qu'il cherchait, c'était moins la science que la contemplation de la nature et l'observation des merveilles de l'organisation végétale; moins le travail et l'étude que la satisfaction d*un goût innocent, qui avait l'avantage de le séparer des hommes et de l'éloigner de ses persécuteurs. Aussi s'attachait-il bien plus à faire de jolis herbiers qu'à classer et caractériser les genres et les espèces. Son esprit, ami de l'ordre, se plaisait dans ces soins minutieux. Rien n'égalait la patience qu'il mettait à dessécher et à aplanir les rameaux, à étendre les feuilles, à conserver aux fleurs leurs couleurs, à coller les plantes sur des feuilles de papier qu'il encadrait de beaux filets rouges. Ses collections, ainsi préparées, étaient comme des recueils de miniatures; son moussier, de format in-12, était un petit chef-d'œuvre d'élégance*.
i. féCUre à Dupeyrou, 13 novembre 1770. — 2. Second Dialogue, — Rêveries, 7« promenade. — Lettres du prof. Prévost. — Bernardin db Saint- PlBRRB, Essai sur J,'J, Rous^
seau. — Lettres de Rousseau à Rey, 23 novembre 1769,30 août 1771. — L'herbier de Rousseau est actueUement déposé au Musée botanique de Berlin.
DE JEâN-JAGQUES ROUSSEAU.
Jean-Jacques allait souvent herboriser dans la campagne (à la lin il y alla matin et soir). Plus d'une fois, il prit part aux excursions dirigées par les deux Jussieu, Toucle et le neveu; mais il ne parait pas enchanté de ces promenades^ qu'il trouvait trop tumultueuses^. Souvent aussi il se éontentait d'étudier les plantes au Jardin du Roi ' ; ou même, ce qui valait encore moins, de faire de la science de cabinet. La plupart de ses lettres sur la botanique sont datées de Paris. On prétendit aussi qu'il faisait un Dictionnaire de Botanique; il s'en défendit comme d'un faux bruit '. La suite montra que cette nouvelle n'était pas sans fondement.
Il ne faut pas prendre à la lettre ce que Rousseau dit de son ignorance en botanique. Il ne le pensait pas lui-même et n'aurait pas tant écrit sur cette science, s'il s'en était ci'u aussi incapable. Sans être un savant, il avait fini par acquérir des connaissances d'amateur assez complètes; il aimait à se rendre compte, à observer, et, sans vouloir faire progresser la science, était au courant de ce que les autres avaient découvert. Il porta aussi de ce côté son esprit novateur et inventif, et chercha une écriture abrégée pour la botanique *.
Voici la liste de ses travaux sur cette science. Ils n'ont été publiés qu'après sa mort :
1" Quinze Lettres à i/"" la duchesse de Portland, 1766-1776;
2" Une Lettre à Liotard, le neveu, jardinier à Grenoble, 7 novembre 1768;