‹ La vie & les œuvres de Jean-Jacques RousseauChapitre 128 sur 158 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Du 20 mai au 2 juillet 1778.

Sommaire : I. Installation de Rousseau à Ermenonville. — Mort de Voltaire. — Occupations de Rousseau : la botanique, — la musiquef — la promenade. — Visite de Moultou : Rousseau lui remet ses Confetsions et d'autres manuscrits.

II. Mort de Rousseau. — Récit de Le Bègue de Presle. — Récit de Thérèse. — Bruits de suicide. — Preuves établissant la mort naturelle.

Rousseau arriva à Ermenonville le 20 mai 1778. Il n'avait dû venir d'abord que pour quelques jours, afin de juger si Tinstallation lui conviendrait. Comment ne lui aurait-elle pas plu ? C'était le changement, c'était la campagne. Dès avant le départ, son impatience presse ses hôtes ; il voudrait que tout fût prêt en un jour. Pendant la route, il se livre à la joie la plus vive ; à la vue de la forêt qui précède le château, il n'est plus possible de le retenir en voiture : « Non, dit-il, il y a si longtemps que je n'ai pu voir un arbre qui ne fût couvert de fumée et de poussière; ceux-ci sont si frais! » En arrivant, il se jette dans les bras de Girardin. « Il y a si longtemps, s'écrie-t-il, que mon cœur me faisait désirer de venir ici; et mes yeux me font désirer actuellement d'y rester toute ma vie. Vous voyez mes larmes; ce sont les seules de joie que j'aie versées depuis bien longtemps, et je sens qu'elles me rappellent à la vie. »

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Le domaine d'Ermenonville , situé à 10 lieues de Paris, non loin de Senlis, était d'une grande beauté. On prétend que Girardin avait fait pour F embellir 3 millions de dépenses. Il était surtout renommé pour ses jardins. Girardin sentait toutefois qpie ce n'était pas par ces magnificences qu'il séduirait Rousseau, et il avait rêvé de lui arranger un petit logement à son goût : maison simple et commode, couverte en chaume, rappelant par sa disposition l'Elysée de Clarens ; mais rien n'était prêt. Il installa son hôte, en attendant, dans un pavillon séparé du château par des arbres. Ce provisoire lui-même parut charmant à Jean-Jacques. Il écrivit à Thérèse de venir le rejoindre au plus tôt. Elle eut vite fait de vendre leur chétif mobilier ; sauf l'herbier, il y avait peu de choses à emporter ; dès le mardi suivant, elle était dans les bras de son mari.

On a révoqué en doute la satisfaction de Rousseau, et l'on a été jusqu'à qualifier son départ d'évasion. La police, émue du scandale des Confessions, lui aurait conseillé de quitter Paris, s'il voulait se soustraire aux recherches*. Mais la police s'occupait fort peu de lui, et les Confessions ne causaient aucun scandale. Il ne parait pas, en effet, que depuis ses lectures de 1771, il les ait communiquées à personne, sauf peut-être à quelques amis intimes et discrets, M"* de Gréqui, par exemple. Ce qu'on avait imprimé à l'étranger, sous le titre de Confessions de Jean-Jacques Rousseau, n'était qu'un recueil de lettres publiées contre son gré*. Il est certain

1. Baghaumont, 22 et 26 * 2. Lb Bègub de Prbslb, /?«Ia. j uin 1 778 ; — Grimm, Correspon- lion, etc. dance liUéraire, 9 mars 1779.— |

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qu'il partit librement et sans autres motifs que don goût pour le changement, son amour pour la campagne, sa passion pour la botanique, enfin son désir de se ménager pour sa vieillesse, alors qu'il lui en coûtait de travailler pour vivre, une existence confortable, auprès d'une famille riche qui ne le laisserait manquer de rien.

Cela ne veut pas dire qu'il se soit trouvé parfaitement heureux. Le bonheur n'était pas compatible avec son caractère, et les premiers moments d'exaltation passés, il dut retomber dans cette humeur morose qui faisait son malheur et le désespoir des personnes qui lentouraient. Girardin ne parle que de son contentement; mais Girardin, qui assurément avait le plus grand désir de le rendre heureux et un intérêt évident à faire croire qu'il Tétait en effet, put bien prendre ses désirs pour des réalités \ Corancez, au contraire, piqué de n'avoir pas été préféré à Girardin, ne peut s'empêcher de prétendre que Rousseau se trouva malheureux à Ermenonville ; il ne songe pas qu'il l'aurait été aussi partout ailleurs. A l'en croire, Flamanville ayant été le voir, revint navré de son état et chargé de lui trouver une place à FhôpitaP. D'Escherny partage l'opinion de Corancez; mais son récit est bien vague' et fourmille d'erreurs. Enfin Thérèse elle-même a déclaré que son mari, repris au bout de peu de temps de ses anciennes craintes, aurait insisté pour revenir à Paris et qu'elle n'aurait cédé qu'aux instances de

1. Lettre du marquis de Girardin à Rey, 8 août 1778; ^ BelcUion de Lb BboUB. — 2.

G0RA.NCBZ, De J.-J. Rousseau, — 3. D'ESGHBRNY, De J.-J.

Rousseau et des pfiUosof^ies du iviii» siècle, ch. ixiv. Voir aussi QUBSNÂ, Particularités inédites sur J.-J. Rousseau,

Girardîn, qui l'aurait priée plusieurs fois à genoux de rester *. Mais Thérèse était mal avec Girardin, et ses paroles ne sont pas toujours véridiques. £n somme, nous n'avons sur ce point que des témoignages intéressés ou peu concluants, qu'il est facile d'ailleurs d'accorder en considérant que Rousseau dut avoir ses alternatives de joie et de tristesse.

Au moment où Rousseau se disposait à quitter Paris, Voltaire y était accueilli et fêté comme un demi-Dieu, mais ne tardait pas à y mourir, accablé, en quelque sorte, sous le poids de ses triomphes. On a dit que Jean-Jacques avait hâté son départ pour n'être pas témoin des honneurs rendus à son rival ; cela n'entrait guère dans son caractère. Quelque temps à l'avance, il avait fait sur lui le quatrain suivant, qui aurait pu lui servir d'épitaphe :

Plus bel esprit que grand génie,

Sans loi', sans mœurs et sans vertu,

1\ est mort comme il a vécu,

Couvert de gloire et d*infamie*.

Il parait que la mort de Voltaire l'afiPecta vivement. « Je sens, dit-il, que mon existence était attachée à la sienne. Il est mort, je ne tarderai pas à le suivre'. »

Rousseau était venu à Ermenonville pour se livrer à la botanique : il n'y fit, en effet, guère autre chose. Dès le matin, il partait pour herboriser, revenait déjeuner, et souvent repartait jusqu'au soir. Il enseignait la botanique à un des fils de Girardin,

1. Lettre de Thérèse à Corances, 27 prairial an VI. — 2. Grimh, Correspondance litté-

raire, juin 1778. — 3. Uttre de Stanislas de Girardin à Musset- Patkay, 8 juin 1824.

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âgé de dix ans ; il Temmenait quelquefois avec lui et rappelait son petit gouverneur. Il avait entrepris de recueillir toute la flore du pays.

Le soir, il dînait souvent au château. On allait ensuite à la promenade en famille. Le plus souvent on se rendait au verger où Ton disposait sa chaumière.

Jean-Jacques se livrait alors avec ivresse à sa passion pour la nature et se laissait aller aux joies les plus enfantines. Tantôt il attirait avec du pain les oiseaux et les poissons ; d^autres fois on prenait le bateau, et son ardeur à ramer lui avait fait donner le nom d'amiral d*eau douce. Souvent aussi on faisait de la musique. Un soir, à 10 heures, Girardin imagina de lui faire donner par des musiciens venus de Paris un concert dans une lie située au milieu du parc et qu'on appelait l'Ile des Peupliers. Il parait que Rouseau fut tellement ému de cette attention qu'il s'écria : « Ah! M. de Girardin, quand je mourrai, je désire que cette place recueille mes cendres. » Huit jours après, son vœu était rempli * .

On prétend que les vieillards et les mourants se complaisent dans les projets. Jean-Jacques en faisait beaucoup pour l'hiver suivant : c'était son herbier à arranger; c'étaient les cryptogames, mousses et champignons à étudier; c'était son opéra de Daphnis et Chloé, c'était la suite à' Emile à terminer.

Nous avons déjà parlé de la bienfaisance de Rousseau ; nous pouvons la mentionner encore. Non seulement il était généreux de sa bourse, mais il l'était de sa personne, ne ménageant ni les leçons à

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