‹ La vie & les œuvres de Jean-Jacques RousseauChapitre 129 sur 158 · QuBSNÉ , Particularités, etc · texte numérisé non relu

QuBSNÉ , Particularités, etc

Teafance, ni les conseils aux mères (on ne nous dit pas quelle était la nature de ces leçons et de ces conseils), portant des secours aux malades, sollicitant des remises de peines des justices seigneuriales, s'occupant, de concert avec M"*" de Girardin, des moyens de soulager Tinfortune *.

Cette vie douce , paisible , en dehors du monde , lui plaisait ; la monotonie en fut cependant rompue un jour d'une façon bien agréable : il reçut la visite de Moultou. Rousseau était depuis longtemps en froid avec Moultou ; il y avait huit ans qu'il ne lui avait écrit; il désirait cependant le voir, et quand cet ami des vieux temps put réaliser son voyage, toutes les préventions furent promptement dissipées. Il donna alors à Moultou la plus grande marque de confiance et lui remit tous ses papiers et ses manuscrits. Cependant, comme il avait deux copies des Confessions, il en garda une pour lui; il recommanda à son ami en lui donnant l'autre , de ne les publier qu'au xix* siècle et après la mort des personnes qui y étaient nommées ; il lui laissait néanmoins Fautorisation d'avancer cette époque, si quelque circonstance imprévue l'exigeait *. La veille il avait eu des vertiges qui lui avaient fait

1. Voir pour tous ces détails : Relation de Lb Bèoub db PRBSLB ; — Lettre de Stanislas de Giràrdin à Musset-Pathay ; — Leltre du marquis de Giràrdin à Sophie, comtesse de X. en juillet 1778. — 2. Œuvres et Correspondance inédites de J.-J, Rousseau, publiées par Strec- KBiSEN-MouLTOU. Introduction. Cette dernière phrase du petit-ûls de Moultou a

bien Pair d*être placée là tout exprès pour servir d'excuse à la publication anticipée des Confessions. Giràrdin au contraire {Lettre à Rey), d'accord en cela avec la volonté autrefois exprimée par Rousseau, dit que, dans aucun cas, on ne pourrait devancer l'époque fixée et traite d'infamie la volonté de le faire.

craindre pour ses jours, circonstance qui augmenta encore la solennité de la remise et Féniotion qui l'accompagna de part et d^autre.

Ces accidents étaient-ils le symptôme avant-coureur d'une mort prochaine ? En tout cas, ils n'empêchaient pas Jean-Jacques de se livrer à ses occupations ordinaires. Le 2 juillet, il partit encore dès 5 heures du matin, suivant son habitude, mais il fut plusieurs fois obligé de s'asseoir. Il rentra à 7 heures pour déjeuner, prit une tasse de café au lait, et à 8 heures, se trouva sérieusement malade. Le médecin, Le Bègue de Presle, a donné la relation détaillée de ses derniers moments ; il dit tenir ses renseignements de Thérèse. Son récit, beaucoup trop dramatique, est visiblement arrangé. Thérèse, vingt ans après Tévénement, en a fait un autre, sensiblement différent et beaucoup plus simple. Commençons par reproduire, en l'abrégeant, celui de Le Bègue.

Thérèse entendant son mari se plaindre, le trouva assis, le visage défait, le coude appuyé sur une commode. « Je sens, dît-il, une grande anxiété et des douleurs de coliques. » M"* de Girardin prévenue aussitôt, accourut sous un prétexte de musique. « Madame, dit-il tranquillement, vous ne venez pas pour la musique ; je suis très sensible à vos bontés, mais je me trouve incommodé et je vous supplie de m'accorder la grâce de rester seul avec ma femme, à qui j'ai beaucoup de choses à dire. » Il fit alors fermer la porte à clef, fit asseoir Thérèse à côté de

lui, lui demanda ses mains pour se réchauflFer, se plaignit de ses douleurs croissantes, mais n'accepta pas de remèdes. Puis, faisant ouvrir les fenêtres pour avoir le bonheur de voir encoreune fois la verdure : « Comme elle est belle, dit-il, que ce jour est pur et serein ! 0 que la nature est grande ! Mais mon bon ami, dit M™* Rousseau en pleurant, pourquoi dites- vous tout cela? Ma chère femme, répondit-il tranquillement, j*avais toujours demandé à Dieu de me faire mourir avant vous ; mes vœux vont être exaucés. Voyez le soleil, dont il semble que l'aspect riant m'appelle ; voyez vous-même cette lumière immense. Voilà Dieu ! Oui, Dieu lui-même qui m'ouvre son sein et qui m'invite enfin à aller goûter cette joie éternelle et inaltérable* que j'avais tant désirée. Ma chère femme ne pleurez pas; vous avez toujours souhaité de me voir heureux et je vais l'être. Ne me quittez pas un seul instant ; je veux que seule vous restiez avec moi, et que seule vous me fermiez les yeux. » Et comme elle voulait le calmer : « Je sens, dit-il, dans ma poitrine, des épingles aiguës qui me causent des douleurs très vives. Ah ! ma femme, dit-il encore, qu'il est heureux de mourir, quand on n'a rien à se reprocher! Être éternel, l'âme que je vais te rendre est aussi pure en ce moment qu'elle l'était quand elle sortit de ton sein ; fais-la jouir de toute ta félicité. » Il remercie alors M. et M""" de Girardin de leurs bontés, recommande de faire ouvrir son corps et de faire dresser procèsverbal, demande qu'on l'enterre dans le jardin, mais n'a pas de choix pour la place , dit qu'il va accepter des remèdes pour faire plaisir à sa femme ; puis tout à. coup : u Ah ! je sens dans ma tête un coup affreux... Des tenailles qui me déchirent...

Être des Êtres, Dieu ! (il demeura longtemps les yeux fixés vers le ciel), ma chère femme, embrassons-nous ; aidez-moi à marcher ; menez-moi vers mon lit. Elle Ty traîna ; il y resta quelques instants en silence; puis il voulut descendre. Sa femme l'aidait ; il tomba au milieu de la chambre, Tentrainant avec lui. Elle veut le relever ; elle le trouve sans parole et sans mouvement ; elle jette des cris ; on accourt ; on enfonce la porte ; on relève M. Rousseau; sa femme lui prend la main ; il la lui serre, exhale un soupir et meurt. Il était 11 heures du matin ^ »

Le second récit, celui de Thérèse, contredit en plusieurs points celui qu'on vient de lire. Ainsi Rousseau serait mort le 3 juillet et non le 2 ; il ne serait pas sorti le matin, parce qu'il devait aller donner à M"® de Girardin une leçon de musique. Sa femme, aidée de la servante^ lui Aurait apprêté ses objets de toilette ; il aurait refusé de déjeuner. Il avait dîné la veille au château ; on attribua son indisposition à une digestion difficile. Thérèse, étaoït descendue, l'entendit pqusser des cris plaintifs, et en effet, elle le trouva couché sur le carreau. Elle voulut appeler au secours, il n'y consentit pas, fit fermer la porte , ouvrir les fenêtres, prit de Teau des Carmes et un lavement. « Au moment, continue Thérèse, où je le croyais bien soulagé, il tomba le visage contre terre avec une telle force qu'il me renversa ; je me relevai, je jetai des cris perçants ; la porte était fermée; M. de Girardin, qui avait une

1 . Lettre de Le Bègue de Presle, insérée à la Corr, liU. de Grttnm, juillet 1778. Voir aussi Lettre

conforme de Girardin à Rey. — Relation de Lb BàouB DB Prbsle.

double clé de notre appartement, entra, et non M"" de Girardin. J'étais couverte du sang qui coulait du front de mon mari ; il est mort en me tenant les mains serrées dans les siennes , sans prononcer une seule parole*. »

Laissant de côté les différences de détail, qui sont assez peu importantes, il y en a une beaucoup plus grave : c'est que, d'après Thérèse, unique témoin de Tévénement, Rousseau serait mort sans prono7icer une seule parole. Il faudrait ainsi faire le sacrifice des belles phrases et des invocations sentimentales de ses derniers moments. Eh bien, franchement, nous ne les regretterions pas. Ce calme, cette paix, ce témoignage d'une conscience sans tache nous paraissent effrayants dans la bouche d'un homme comme Rousseau. Le juste lui-même est souvent pris d'effroi au moment du terrible passage. N'y a-t-il donc qu'un Rousseau qui n'ait rien, absolument rien à se reprocher ; qui ne craigne pas de réclamer comme un droit la possession de Dieu et de l'étemelle féUcité? Il est vrai qu'il avait dit à peu près la même chose dans ses Confessions ; mais les deux situations sont très différentes : on ne pose pas d'habitude en face de la mort, surtout quand on n'a pas d'autre témoin que Thérèse Le Vasseur. Aussi, quand même il n'y aurait pas dans le récit de Le Bègue toute une mise en scène, des déclamations peu naturelles, des phrases qui sonnent faux, qui ne sont guère admissibles chez un homme frappé d'apoplexie, et que, les eût-il prononcées,

1. Lettre de Thérèse à Coran-^ cet, 27 pratrial an VI. D'après CoraDcez les premières décla-

rations de Thérèse ne concordaient pas absolument avec sa lettre.

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Thérèse n'aurait pu ni comprendre ni rapporter, nous préférerions encore la version qu'elle donna plus tard, comme plus honorable pour la mémoire de Rousseau. Comment se fait-il d'ailleurs que Le Bègue lui-même, dans la Relatmi qu'il publia un mois après sa lettre, déclare qu'il ne répétera pas « les propos faux ou inexacts qu'on attribue à Rousseau. M"'*' Rousseau, dit-il, qui était seule avec lui, était trop émue pour les retenir, en admettant qu'il ait pu les prononcer. Je me suis assuré par mes informations qu'il n'a montré ni ostentation ni faiblesse, mais, affection pour sa femme, confiance en Girardin, espérance en la miséricorde de Dieu*. »

Enfin il existe une troisième ou quatrième version qui, sans s'arrêter aux détails, n'est intéressante que par sa conclusion : Rousseau aurait luimême terminé sa vie par un suicide. Nous dirions bien : l'accusation est grave, si elle venait d'un ennemi ; mais elle n'est pas donnée comme une accusation et a pour auteurs les meilleurs amis de Rousseau, Corancez, M°' de Staël, et après eux Musset- Pathay. L'un, Corancez, dit qu'il s'est tiré un coup de pistolet; une autre. M"*' de Staël, qu'il s'est empoisonné, et Musset-Pathay, sans doute pour les mettre d'accord, déclare qu'il a commencé par prendre du poison, et que, la mort tardant à venir, il a dû avoir recours au pistolet '.

i /{e;atto)2,LBBÈQUB,25août | Vassy à M^* de Staël, et Bi-

1778. — 2. CORANCEZ, De J.-J.

Rousseau; — M"* DB Staël, Lettres sur le caractère et les ouvrages deJ.-J. Rousseau, ilB^^el i?«pon«eà ces lettres parCHAMP- CENBTZ. — Lettre de M"** de

ponse de JW»« de Staël où elle reconnaît son erreur. — Mcsset- Pathay, Histoire de J.-J, Rousseau. — Lettre de Stanùlas de Girardin à Musset- Pathay, et Réponse de Musset-Pathay, 1824.

DE JEÀN-JÀCQtES ROUSSEAU. 563

Faut-il qu'une fois de plus les indifférents aient à défendre Rousseau contre les imputations de ses partisans ? Écoutons d'abord leurs allégations.

Aussitôt que Corancez fut instruit de la mort de son ami, il accourut en hâte ; mais, chemin faisant, en passant par Louvres^ village éloigné de quatre lieues d'Ermenonville, il fut frappé par un propos du maître de poste : « Qui eût cru, disait cet hctinme, que M. Rousseau se fût ainsi détruit luimême? » Il est vrai que Girardin, choqué de ce bruit, le combattit de toute sa force ; l'impression était faite, elle resta ineffaçable, et Corancez n'eut d'autre souci que d'en recueillir les preuves. Rousseau s'était fait en tombant une blessure au front ; cette blessure devint un trou profond produit par la balle d'un pistolet. On rapporta qu'il avait préparé et infusé lui-même des plantes dans son café ; ces plantes, en supposant que le fait fût certain, ne pouvaient être que du poison ; les coliques qui suivirent, les portes fermées, le refus de recevoir M"* de Girardin, pour ne pas la rendre témoin de la catastrophe finale, le démontraient largement. Il se déplaisait à Ermenonville, il avait le désir d'en partir, mais ne s'en sentait ni l'énergie ni les moyens : nouvelles preuves qu'il ne fallait pas négliger.

On en trouva d'autres depuis : des conversations plus ou moins authentiques, un petit nombre de lettres, contredites d'ailleurs par d'autres plus nombreuses, les habitudes d'ivrognerie et l'infidélité de Thérèse, les souffrances morales, la perspective d'une vieillesse triste et abandonnée ; tout cela parut plus que suffisant pour fonder une opinion arrêtée.

Et nous ne parlons ici que des amis ; il est juste d'ajouter que les ennemis n'en ont pas dit beaucoup plus. « Bien des personnes, dit Fréron, intéressées à le décrier auraient été charmées qu'il se fût donné la mort de ses propres mains ; mais il n'a pas cru devoir procurer cette joie à ses ennemis. Ce qui cause leur acharnement, c'est la juste crainte de se voir démasquées dans les mémoires qu'il laisse sur sa vie*. » Si l'origine des bruits de suicide n'est pas là, on y peut voir au moins le secret de la complaisance avec laquelle ils ont été accueillis, notamment par Grimm, et de la persévérance avec laquelle ils ont été propagés '. Bachaumont, par exemple, qui est d'abord assez peu affirmatif, ne le devient un peu plus que progressivement *.

Un bruit qui se répand tient souvent à peu de chose. Voilà un homme très excentrique, très morose, qui meurt subitement ; un individu quelconque s'écrie : il doit s'être donné la mort ; et le public de répéter aussitôt : il s'est donné la mort. L'extraordinaire séduit la foule ; de preuves, elle n'en demande guère et, au besoin, on en peut toujours trouver pour satisfaire les gens qui sont plus difficiles. Cependant Girardin prit, sans tarder, des mesures pour détruire les raisons sur lesquelles oh fondait le prétendu suicide de Jean-Jacques. Ses lettres à Sophie et à Rey, la Relation de Le Bègue de Presle, et plus tard les lettres de M"° de Vassy née de Girardin à M"** de Staël, de Thérèse à Corancez, de Stanislas de Girardin à Musset-Pathay

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