‹ La vie & les œuvres de Jean-Jacques RousseauChapitre 140 sur 158 · Séance du 26 fructidor an II, (au Moniteur du · texte numérisé non relu

Séance du 26 fructidor an II, (au Moniteur du

5. Séance du 23 floréal an II, (au Moniteur du 24.)— 6. Séance du 19 vendémiaire an III.

cours, des musiciens montés sur un autre char faisaient entendre des airs funèbres. Il avait été décidé qu*on irait par Emile (c'était le nouveau nom de Montmorency) ; on y arriva tard et Ton y passa la nuit. Cependant, sur l'observation faite à Ginguené, un des membres délégués p^r là Convention, que ce char couvert de dorures jurait avec la simplicité de Jean-Jacques, on se mit en devoir, avec des peupliers, des gazons, des pervenches, de disposer les choses d'une façon plus conforme à ses goûts.

Le 19, départ de Montmorency, avec accompagnement de gardes nationales, de jeunes filles jetant des fleurs ; passage par Franciade, arrivée à Paris. Réception, à Tentrée du jardin des Tuileries, par une députation de la Convention ; foule, nombreux cortège, musique, coups de canon, discours, dépôt du corps sous un petit temple élevé au milieu d'un grand bassin entouré de saules pleureurs, afin de rappeler Tlle des Peupliers. Thérèse avait sa place marquée au cortège ; elle jugea à propos de se dispenser d'y venir; en passant par Saint-Denis, on la remarqua avec indignation à la fenêtre d'ua cabaret, avec son amant.

C'était le 20 que devait avoir lieu le déploiement de toute la pompe républicaine. La gendarmerie à cheval, les tambours, plusieurs musiques, les élèves du Champ de Mars, à pied et à cheval, figuraient sur divers points du cortège ; des groupes de musiciens, de botanistes, d'artistes, d'artisans, d agriculteurs, chacun avec leurs trophées et leurs inscriptions, rappelaient les titres de Rousseau à la reconnaissance de la postérité ; les sections de Paris portaient les tables des droits de l'homme ; sur un

DE JEAIf-JACQUES ROUSSEAU. 597

char, des mères de familles, vêtues à Tantique, avec leurs enfants autour d'elles ou sur leurs genoux, glorifiaient l'auteur de V Emile ; une Renommée en bronze couronnait les œuvres du philosophe; les orphelins des défenseurs de la patrie entouraient les drapeaux de la, France, de Genève et de l'Amérique ; il y avait jusqu'au char des enfants aveugles ; les habitants de Genève, de Saint-Denis, de Grosley, de Montmorency, figuraient avec leurs bannières aux places qui leur avaient été assignées ; les citoyens d'Ermenonville avaient Thonneur d'entourer le sarcophage. La Convention nationale, séparée du peuple par un simple ruban tricolore, et précédée du phai^e des législateurs, le Co7itrat social, marchait en avant du char qui portait la statue de Rousseau couronnée par la Liberté. Sur le piédestal de la statue étaient inscrits ces mots : Vitam impendere vero ; et au dessous : Au Jiom du peuple français, la Convention nationale à J.-J, Rousseau, an III de la République *. Enfin, pour que rien ne manquât à la fête, le Président de la Convention avait pu l'inaugurer en annonçant au peuple assemblé les nouvelles victoires que les soldats de la Liberté venaient de remporter sur le despotisme.

Au Panthéon, en face du sarcophage, triomphalement élevé sur une estrade, le président retraça les vertus de J.-J. Rousseau et les travaux sublimes qui lui assuraient l'immortalité ; il jeta ensuite des fleurs sur sa tombe au nom delà Nation; puis, pendant que les groupes défilaient, la musique fit entendre ses plus beaux morceaux : les *airs composés

1. Nous citons le pro- 1 cette statue n'a jamais été gramme; mais il paraît que | exécutée.

par Rousseau avant tout, et aussi un hymne de Joseph Chénier', qui fut chanté alternativement par les vieillards et les mères, les représentants du peuple, les enfants et les jeunes filles, les Genevois, le peuple. Après une journée si bien remplie, la foule trouva encore le temps d'aller aux représentations théâtrales '.

Rousseau fut placé tout à côté de Voltaire. Comme deux frères ennemis, ils étaient inséparables jusque dans la mort. En effet, à partir de ce moment, leurs restes eurent constamment un sort commun. •

Gaberel, qui ne manque jamais une occasion de faire valoir ses compatriotes , remarque que les Genevois, qui formaient à Paris le club de la Montagne, voulant consacrer ce jour dédié à Rousseau par un acte qui pût honorer sa mémoire, fondèrent une Société de bienfaisance en faveur des Genevois malades. Voilà la seule note sérieuse au milieu de ce concert de folies. Il ajoute : « Pas un mot de politique n'est prononcé. » C'est difficile à croire •.

Cinq jours après la grande apothéose de Paris, on célébrait à Lyon une fête analogue. Elle fut d'autant plus goûtée qu'on la fit coïncider avec la promulgation du décret supprimant le nom révolutionnaire de Commune affranchie et rendant à la ville son ancien nom de Lyon *.

i. Trois mois auparavant son frère avait été décapité par la politique du Contrai êocial.^ 2. Moniteur du 29 fructidor, et2«sans-culotjde an IL — Décade pMlosopMque du 20 vendémiaire an lil. Hymne de GhÊnibr. — QUBSNÉ, Particularités, etc. Le portefeuille

des portraits de Rousseau, à la Bibliothèque nationale, reproduit au numéro 71 Tapothûose et la translation au Panthéon. — 3. Rouêseau et les Genevois, ch. vi, § 1. — 4. Lettre des députés Charlier et Po^ cholte à ta Convention : (Moniteur du !•' brumaire an in.)

Après avoir déposé au Panthéon les restes de Rousseau, il ne faudrait pas croire qu'on les y ait laissés dormir en paix.

Cet édifice ayant été restitué au culte en 1821 ', un premier déplacement dut avoir lieu. Si Ton s'en rapportait au Dictionnaire de Feller et à la Biographie Michaud ', les restes de Rousseau et de Voltaire auraient alors été transportés au Père La chaise. Mais les registres du Père Lachaise sont muets à cet égard, tandis qu'une pièce officielle établit que les sarcophages et les cercueils furent descendus dans les caveaux du monument*. Un doute cependant demeurait dans certains esprits. Stanislas de Girardin, alors député, demanda au ministre où étaient les ossements de Rousseau, et expnma le désir de les replacer à Ermenonville, plutôt que de les laisser dans un cimetière vulgaire, au Père Lachaise.

« Ils sont encore au Panthéon, dans les caveaux, » répondit le ministre Corbière *.

En 1830, nouveau changement : le Panthéon fut rendu à sa destination profane ; Voltaire et Rousseau reprirent leur place primitive •.

— Lettre de Pœholle au bota- \ çaise, 1836. — 3. ProUs-verbal

m'sto Tet/p!/e>% pour organiser le . du déplacement en date du

groupe des botanistes : (Revue 29 décembre 1821 ; inséré dans

rétrospective, 2« série» 1. 1, 1835, V Intermédiaire des chercheurs et

p. 159.) —1. Il avait dû Têtre, curieux, numéro du 1*' avril

dès 1806; mais le décret n'a- 1864.— 4. Séance de la Cham-

vait pas été exécuté.— 2. Die- bre des députés du 25 mars

tionnaire de Fbllbr, 8» édit., 1822. — 5. Procès-verhat du re-

i^i2, ^ Abrégé chronologique de placement, 4 septembre 1830

V Histoire de France, par le (même numéro de VJnlermé'

P» IlàNAUT, continuée parMi- diaire.)

CHAUD, de r Académie Aran- i

Enfin, en 1832, le Panthéon redevint Téglise Sainte-Geneviève ; Voltaire et Rousseau durent reprendre le chemin des caveaux.

Voilà ce que dit l'histoire officielle ; mais, si Ton en croit certaines rumeurs, tous ces prétendus déplacements n'auraient rien de réel. Il parait qu'il y en aurait eu un autre, qu'on aurait tenu secret et qui serait le seul véritable. En 1814, dit-on, lors de la rentrée des Bourbons, quelques royalistes ardents, indignés de voir dans un temple consacré à Dieu les restes des deux apôtres de Timpiété, auraient résolu de les faire disparaître. Une nuit donc, avec ou sans Tautorisation du Gouvernement, mais au moins avec sa tolérance tacite, ils auraient ouvert les cercueils, auraient mis les ossements dans un sac et les auraient jetés dans une fosse profonde, du côté de la barrière de la Gare, vis-à-vis de Bercy.

Cependant le secret n'aurait pas été si bien gardé qu'il n'en ait transpiré quelque chose. Il y avait un moyen bien simple de voir ce qui en était ; il suffisait d'ouvrir les cercueils; mais, dans la crainte sans doute d'exciter autour de cette question plus de bruit qu'elle ne mérite, les gouvernements s'y sont toujours refusés. Les procès-verbaux témoignent à la vérité, que les cercueils sont bien ceux de Voltaire et de Rousseau et qu'on en a vérifié le bon état, mais sans les ouvrir. Vers 1864 seulement, dit le Figaro, ils auraient été ouverts et on les aurait trouvés vides ; mais aucun procès-verbal ne constata l'opération et le public n'en connut pas le résultat. Aujourd'hui encore, les gardiens déclarent que les corps des deux philosophes sont renfermés dans leurs sarcophages; et si Ton se permet d'élever un

doute, ils répondent sans hésiter que les bruits d'enlèvement ont été inventés par les ennemis de la Restauration. Au fond, personne n'est ou ne veut paraître renseigné. Un vieil employé, très au courant des affaires de la Préfecture de police, à qui nous avons demandé des renseignements, a répondu comme les autres, qu'il ne savait rien. Peut-être ne voulait-il pas parler. Dans l'état actuel de la question , il serait téméraire d'affirmer positivement que les tombeaux sont vides, mais c'est au moins l'opinion de beaucoup la plus probable *.

Présentement les sarcophages occupent au Panthéon deux chapelles souterraines, en face Tune de l'autre. Ils n'ont rien de monumental, ni d'artistique et leur forme est des plus vulgaires. Au milieu de la caisse de celui de Rousseau est une porte entr'ouverte et, par l'ouverture , une main tenant un flambeau,, symbole, disent les guides, de la lumière (|ue ce philosophe répandit par ses écrits. A côté du sarcophage de Voltaire est sa statue sculptée par Houdon. II n'y en a pas près de celui de Rousseau. On pourrait même presque dire qu'il a été jusqu'à ces derniers temps sans en avoir à Paris. Le gouvernement français a pourtant voulu à plusieurs re-

1. Voir sur ce débat : Intermédiaire des chercheurs et curieux,^nnée 1864, numéros des 15 janvier, 15 février, 15 mars, 1" avril, 1" mai, 1" juin, 15 juin, 15 août. — Correspondance littéraire, 2o février 1762, 25 janvier et 25 juillet 1864. — Figaro du 28 février 1864.— La Nation, du 28 février et du 10 mars 1864. — Dbsnoirbs- TBRRBS, Voltaire et la Société

française au xviii» siècle, tome VIII, p. 518 et suivantes. — M. Jules Sleeg, député de la Gironde et président du Comité du Monument, donne comme constant Tenlèvement du corps de Rousseau, en 1814. Le cercueil aurait-il donc été ouvert exprés pour lui?

(^Discours de M, J. Stceg, lors de hnauguratlon du U février

hk VIE ET LES OEUVRES

prises lui en élever une. En Tan IV, un concours fut ouvert, mais on n'en vint pas jusqu'à Texécution. II est vrai que Rousseau a figuré dans la foule des statues qui décorent le Jardin des Tuileries; mais il n'y resta pas longtemps et disparut en 1797. Ënfin^ en Tan VIII, le Directoire lui vota un monument avec statue. Le groupe, composé de cinq figures, fut d'abord placé aux Tuileries, puis dans le jardin du Luxembourg; il a eu le même sort que les autres, et nous ne savons ce qu'il est devenu*.

A mesure que la Révolution avance et que le temps passe, Rousseau perd graduellement de son influence. Que les alliés aient respecté en 1815 le village d'Ermenonville et celui de Montmorency; cet acte de générosité a montré la diffusion de la littérature française ; mais il est difficile d'admettre que les alliés fussent des disciples bien fervents de Rousseau.* ; que Genève lui ait élevé dans la petite lie des Barques, au bout du lac, une belle statue^ œuvre de Pradier; Genève, sa ville natale, était dans son rôle'; que l'Académie mette son éloge au concours; c'est un hommage rendu à l'écrivain au moins autant qu'au penseur, et qui est partagé par bien d'autres*.

Le centenaire aurait pu réchauffer le zèle des purs disciples. A Paris, il a passé presque inaperçu et s'est à peu près borné à quelques discours et

1. John Grand-Cartbrbt, p. 519 et 520. — Moniteur du 28 nivôse an VII. — Détails et modèle du projet, (Journal de Paris, 19 prairial an VIII.) -- 2. Gabbrbl, Rousseau et les Genevois, ch. vi,§2; — Journal du Commerce, 8 février 1819. —

3. LMaauguration eut lieu le 24 février 1835, et la fête a continué à se célébrer chaque année. Qubsnè, Particularités^ el Gabbrbl, ch. 6, § 2. —4. Concours de 1868, voir le rapport fait par Villbmain.

DE JRÂN-JAGQUES ROUSSEAU.

poésies lus dans un cirque *. II ne saurait être comparé à celui de Voltaire. A Genève même, il n^aeu qu'un retentissement restreint, et s'est surtout manifesté par un certain nombre de brochures de circonstance '.

Depuis quelques années pourtant , un retour très prononcé ramène, la République française vers un des hommes qui ont le plus fait pour les idées qu'elle représente. Le Conseil municipal de Paris a pris, naturellement, la tête du mouvement et s'est occupé, à maintes reprises, d'élever une statue à? Rousseau. Cependant, la première proposition, présentée en 1881, n'ayant pas abouti, de nouvelles demandes ont été faites; des comités, officiels et non officiels, se sont constitués; des concours ont été ouverts; une loi même, tombée depuis dans l'oubli , croyons-nous , a été votée , dans les derniers jours de 1881, par la Chambre des députés.

Le centenaire de la Révolution offrait une occasion favorable pour mettre les projets à exécution. Une statue, œuvre du sculpteur PaulBerthet, a été élevée sur la place du Panthéon*, et, le 3 février 1889, a eu lieu la cérémonie d'inauguration.

Cette fête, qui rappelle, sans l'égaler, celle de Vendémiaire an III, est principalement remarquable par le nombre et le ton des discours qui l'ont presque remphe. Sauf un seul, celui de M. J. Simon, tous s'appliquant à célébrer, moins le littérateur que le révolutionnaire, ont manifesté le caractère évident de la séance, qui était la Révolution se glorifiant

1. Voir les journaux du temps. — 2. EuG. RiTTBR, Nouvelles recherches sur les Confessions, — 3. Ne pas s'en rap-

porter aux dates inscrites sur le socle; on n'y compte pas moins de deux grosses erreurs.

elle-même dans la personne d*un de ses plus fameux précurseurs*.

Gardons-nous , d'ailleurs , de rabaisser outre mesure l'influence du citoyen de Genève. Dès le temps de la Restauration, alors que triomphait le Voltairianisme, il y avait déjà moins de purs disciples de Rousseau ; mais Voltaire et Rousseau restaient sans contredit les auteurs le plus lus en France et par suite dans le monde entier. On en peut donner pour preuve les nombreuses éditions de leuts œuvres datant de cette époque. Il est vrai que ce travail de diffusion n'était pas poussé uniquement en vue des auteurs eux-mêmes, mais qu'on avait fait de leurs personnes la grande arme, et comme le symbole de l'opposition libérale et de l'impiété. C'est autour de leurs noms que portait le fort de la lutte. Mais ces combats eurent nécessairement pour effet de servir à la diffusion de leurs idées, et, en les faisant connaître, de les faire aimer par les uns, détester par les autres.

Aujourd'hui, Rousseau n'est plus, comme il a été pendant quelques années, un oracle dont on révère toutes les paroles, un fétiche devant qui Ton se prosterne ; mais si Ton ne jure plus par son autorité, on continue à l'honorer comme un des pères de la société moderne, et trop souvent, on adopte, après examen et en les modifiant plus ou moins, ses utopies et ses erreurs.

On continue surtout à le lire. A Paris, les quais.

1. Voir, pour ce qui concerne la statue récemment érigée à Rousseau, et aussi quelques autres monuments ou fêtes plus modestes à As-

nlères, Ermenonville, Le Pressis-Belleville, Montmorency, le livre de M. John GRiLND- Cartbrbt, p. 521 et auiv.

les boulevards, le quartier des écoles sont encombrés de ses ouvrages. Il y en a pour toutes les conditions et pour toutes les bourses, depuis le livre de luxe ou rédition compacte, jusqu'au petit volume à vingt-cinq centimes. En 1837, la bibliographie de Rousseau, dans la France littéraire, comprenait plus de quatre cents numéros. Il n'y a pour ainsi dire pas un événement dans sa vie, si petit qu'il soit, qui n'ait donné lieu à quelque monographie. Depuis 1837, ce mouvement ne s'est pas arrêté. Or, il est évident qu'un auteur qu'on lit tant, et dont on s'occupe tant, garde une influence très réelle.

Pour connaître la nature de cette influence, il pourrait suffire de parcourir ces Volumes, où Timmoralité le dispute à Terreur, où le sophisme s'étale dans tout son lustre, où la religion, la société, les gouvernements, la pudeur, la moralité, le devoir, la vertu sont outragés à chaque page. Est-il possible de garder un jugement sain au milieu de ces paradoxes, une âme honnête au milieu de ces turpitudes, une religion sincère au milieu de ces impiétés, un amour éclairé de l'humanité et de la patrie au miUeu de ces théories révolutionnaires? Préfère-t-on la preuve inverse et veut-on juger l'arbre, par ses fruits ; qu'on voie les choses et les hommes produits par ces doctrines. Quels sont les gens qui aiment Rousseau, qui le prônent, qui s'autorisent de ses systèmes, qui voudraient les appliquer? Il est arrivé, en eflet, ce qui devait arriver : des théories impies ont produit l'impiété, des systèmes révolutionnaires ont enfanté la révolution.

En politique, nous ne sommes plus, si Ton veut, les disciples immédiats et aveugles du citoyen de Genève ; mais nous sommes issus des systèmes qu'il

606 Lk VIE ET LES OEUVRES

a inventés, et nous nous ressentons de notre origine. Si donc nous ne goûtons plus les fruits de Tarbre planté par Rousseau, cet arbre a produit des rejetons, qui se sont mêlés avec d'autres plantes, et c'est là que nous allons chercher notre nourriture. C'est ainsi que chaque siècle, tout en étant luimême , est aussi en partie le produit du siècle qui Ta précédé. George Sand salue quelque part Rousseau du titre d'homme de l'avenir*. II faut bien reconnaître, hélas! que ce mot, si Ton en réduit l'application au Contrat social, est rigoureusement vrai. Pourquoi le voltairianisme est-il aujourd'hui à peu près oublié, tandis que Rousseau, l'utopiste Rousseau, vit toujours dans les idées et dans les institutions? C'est que Voltaire n'a fait que démolir, que Voltaire n'est qu'une négation et qu'on ne vit pas de négations ; que Rousseau, au contraire, a été, dans un sens, un homme de doctrine, un homme d'affirmation et de logique ; qu'il a en outre été un homme d'éloquence et de passion. Or, il n'est pas de doctrine , si fausse qu'elle soit , qui ne puisse , dans ces conditions, faire son chemin et développer ses conséquences. « Le parti républicain, dit Littré, à travers les révolutions de 1830 et de 1848, provient de la grande commotion qui éclata à la fin du xvni" siècle. Alors, ce qui prévalait surtout, c'étaient des idées métaphysiques sur Tétat social, c'étaient des inspirations anarchiques de J.-J. Rousseau et des souvenirs gréco-romains. Il s'en forma un enseignement, fort hétérogène, discordant en lui-même, et incapable de donner des bases solides au nouvel édifice, qui dura peu*.

1. Revue des Deux Mondes, 1 De V Établissement de la troisième 1»' avril 1841. — 2. Littré, | république, p. 384.

Telle est en effet notre histoire depuis un siècle. L'édifice, à la vérité, dura peu; mais il se renouvelle sans cesse. Un orateur^ n'a-t-il pas dit que la république est le provisoire perpétuel?

En attendant, les ruines qui embarrassent le sol, aussi bien que les fausses maximes qui encombrent Fopinion, empêchent de rien construire de solide et de durable. Nous en sommes toujours plus ou moins aux idées de Rousseau. « Les pouvoirs publics, disait, il n'y a pas bien longtemps, Gambetta, aux applaudissements de la Chambre, ne sont pas des pouvoirs, tse sont simplement des organes du suffrage universel *. » Ces paroles sont le résumé du Contrat social. Et, de fait, du moment qu'on ne place pas la loi de Tordre social dans Tautorité divine, il faut bien la regarder comme le résultat des volontés humaines. Au fond, droits de Thomme ou droit de Dieu, révolution ou christianisme; il n*y a pas de milieu.

En religion, la Profession de foi du Vicaire savoyard, toujours répudiée par les hommes religieux, est dépassée par beaucoup de ceux qui ne le sont pas; mais, si elle est dédaignée par les académies et les savants, et encore pas toujours*, elle court les rues et les conversations ; elle fait le fond de la religion de Fhonnête homme, qui, trop souvent» est la religion de l'homme qui n'est pas honnête. Et

1. M. Naquet. — 2. Discours de Gamhetla, en réponse au duc de Broglie, 15 novembre 1877. — 3. Eu 1848, V. Cousin, ramené à des sentiments plus religieux, et devenu partisan de raction sociale de TÉglise,

ne trouva rien de mieux que de proposer au peuple la première partie de la Profession de foi du Vicaire savoyard; voir le volume de Cousin, fragments et Souvenirs, p. 185.

puis, même dans les académies, n'a-t-elle pas contribué à déposer ce germe du doute qui a été développé et mûri par le positivisme, si éloigné d'ailleurs de Rousseau.

En littérature, notre siècle positif a délaissé la phrase sentimentale, romantique, un peu prétentieuse de Rousseau ; nous avons maintenant le style des affaires et du journal; le style de Rousseau valait mieux. Il y a peu d'années encore, notre plus illustre romancier, George Sand, s'honorait d'être disciple de Jean-Jacques.

Le grand effort de Rousseau s'est porté du côté de l'éducation, et c'est en éducation que sa trace est restée la moins profonde. Il est assez de mode dans le monde actuel, officiel ou officieux, de l'instruction publique, de citer avec honneur le nom de Rousseau ; mais, malgré ces phrases, qu'on se garde bien de préciser ; qui songe aujourd'hui à VÈmile? Au milieu des lois, des décrets, des règlements, des essais de toute sorte sur l'éducation, qui se multiplient depuis quelques années, qui pense à s'inspirer sérieusement de Rousseau?

Rousseau a toujours répudié le jugement de ses contemporains et cherché son refuge dans la postérité. S'il avait pu l'apercevoir dans l'avenir, en aurait-il été satisfait? C'est peu probable. Il y aurait sans doute vu encore des complots et un parti-pris de persécution. L'accord n'existe certes pas sur son compte ; il n'y existera sans doute jamais ; mais il n'y a plus que bien peu de documents inédits à découvrir ; la discussion a été assez longue pour paraître épuisée ; la lumière est faite autant qu'elle peut l'être. Les jugements restent néanmoins assez divers et assez mêlés comme tous les jugements

fondés sur Topinion. Au fond, ils ont été rarement injustes, quelquefois sévères, le plus souvent indulgents, avec excès. Aujourd'hui, on est en droit de les regarder comme définitifs ; le temps en pourra modifier quelques traits, mais la substance n'en sera pas changée.

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— Jugement sur Emile.

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chal,

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