Emile, \. I
Cette reconstitution de. la famille par Timportancç donnée à Tenfant est, sans doute, lé plus grand service que Rousseau ait rendu à ses contemporains. Il y insiste en toute occasion. Le Prince duc de Wirtemberg Tayant prié de le diriger dans l'éducation de son enfant, Rousseau hésite d'abord : « Vous êtes prince, lui écrit-il, rarement pourrez-vous être père... M""* la Duchesse sera dans le même cas à peu près *. » Mais il apprend que le Prince et sa femme élèvent eux-mêmes leur enfant; qu'ils n'ont pas même de gouvernante *. Il est vrai que la Princesse ne peut pas allaiter^; mais qu'importe? « Vous m'avez tiré, Monsieur le Duc, s'écrie Rousseau, d'une grande inquiétude, en m apprenant la résolution où vous êtes d'élever vous-même votre enfant... Si vous persévérez, je ne suis plus en peine du succès. Tout ira bien, par cela seul que vous y veillerez vous-même *. » Et à propos de la duchesse : « Ce qui est rare^ c'est une femme de son rang qui aime à remplir ses devoirs de mère, et voilà ce qu'il faut admirer ^. » Et à une dame qui se plaignait de l'ennui^ du vide de l'âme, de la tristesse habituelle qu elle éprouvait au milieu du tourbillon du monde. « Comment s'y prendre, me direz- vous? Que faire pour cultiver et développer le sens moral? Voilà, Madame, à quoi j'en voulais venir. Le goût de la vertu ne se prend point par des préceptes ; il est l'effet d'une vie simple et saine; on parvient bientôt à aimer ce qu'on fait, quand on ne fait que
i. Lettre au prince de IVtrtemberg, 10 novembre 1763. — 2. Lettre du prince de Wirtemberg à Rousseau, 19 novembre
1763. - 3. Id„ 4 octobre 1763.
— 4. Lettre au prince de Wtrtembe^-g, 15 décembre 1763. — 5. Id., 2! janvier 1764.
50 LA VIE ET LES OErVRES
ce qui est bien. Mais, pour prendre cette habitude,
qu'on ne commence à goûter qu'après l'avoir prise,
I il faut un motif. Je vous en offre un que votre état
me suggère : nourrissez votre enfant... Jeune femme,
voulez-vous travailler à vous rendre heureuse, com-
\l mencez d'abord par nourrir votre enfant. Ne
mettez pas votre fille dans un couvent; élevez-la
M vous-même*. »
Il était impossible de mieux dire, et ces paroles ont aujourd'hui, peut-être autant qu'au xyu!*" siècle, leur triste et continuelle application. L'enfant ne compte plus dans la famille : affaires, visites, plaisirs, spectacles, tout cela fait que l'enfant gêne et qu'il faut s'en débarrasser. Est-on, surtout à Paris, dans les affaires, dans le commerce, dans une condition médiocre, on l'envoie loin de chez soi, à la campagne; est-on dans l'opulence, on lui donne une nourrice ou une bonne. Mais, pendant que le ménage s'occupe de ses affaires, que Monsieur est au cercle, que Madame est en soirée, comment l'enfant est-il soigné par sa nourrice ou par sa bonne? Comment surtout est-il élevé par elles? A quel usage l'emploient-elles quelquefois? Quelle éducation lui donnent-elles toujours? Mais on compte sur le collège ou la pension pour réparer les vices d'une première éducation, sans songer qu'on fait ainsi passer l'enfant, des mains mercenaires d'une bonne aux mains mercenaires d'un maître ou d'une maltresse, et que la pension ou le collège ne font souvent que consommer le mal.
Est-ce que nous aurions besoin d'un nouveau Rousseau pour travailler à la restauration de la fa-