‹ La vie & les œuvres de Jean-Jacques RousseauChapitre 15 sur 158 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Sommaire : L'Êmilb. — I. Les antécédents de V Emile, — Rousseau se propose de suivre la nature. L'a-t-il fait? Variélé des sujets traités dans V Emile. — Difficultés d'une appréciation d'ensemble de V Emile.

II. De l'éducation du premier âge. — De Tallaitement maternel. — Des soins physiques à donner à l'enfance. — Première éducation, complèlement sensitive, sans aucun mélange de moralité. — Mets déplorables de celte méthode.

III. Nécessité de faire l'éducation de toutes les facultés. — Importance et choix des influences extérieures. — Rôle de la nécessité. — Éducation artificielle et autoritaire à l'excès. — Application à l'idée de propriété. — Pas de livres, pas d'explications. — Comment Emile apprend à lire. — Ce qu'on n'apprend pas à Emile. — Rousseau partisan déterminé de l'ignorance. — Il veut entraver môme le jugement.

— Premières notions de dessin, de musique et de géométrie.

IV. Des leçons de l'utilité. — Toujours des artifices et des compères.

— Pratique des premières relations sociales. — Emile apprend un métier. — Rousseau ne met pas d'autre livre que Robinson entre les mains d'Emile.

V. Le monde moral. — Les passions. «-^ Emploi de l'amitié, comme dérivatif du dérèglement des sens. — Beaux préceptes sur la manière de régler ses affections. — De l'amour de soi. — De la vertu; de la conscience ; Rousseau ne s'élève pas au-dessus du sensualisme. — De la politique. Union de la morale et de la politique. — Étude de l'histoire. — Manière de combattre l'amour-propre. — Préparation aux affections et à la pratique du monde : Les bonnes œuvres. — Étude pratique de la rhétorique. — Emile insulté.

VI. Des idées intellectuelles et religieuses. — Rousseau ne pouvait choisir plus mal son temps pour y initier Emile. — Le jeune homme élevé en dehors de toute église ou association religieuse en choLsira-t-il une à dix-huit ans?

Les antécédents de YÉmile remontent loin dans la vie de Rousseau. Notre auteur de grandes théories pédagogiques a préludé à ses hautes fonctions

par celles de précepteur des fils de M. de Mably. Dès cette époque , il a ébauché des mémoires sur la -manière d'élever les eafants, et il aurait sans doute continué ,, s'il n'avait abandonné la partie, après avoir volé le vin des maîtres. Plus tard, il a été le conseiller attitré de M"'*' d'Épinay. Les parents, disaii-il alors, ne sont pas faits pour élever les enfants, ni les enfants pour être élevés. M"' d'Épinay se révoltait à ces paroles ; dans la suite, sans doute après avoir lu Y Emile, elle se rangea à cet avis*. Dans la Nouvelle Béloïse, on sait l'importance qu'il donne à l'éducation et l'honneur qu'il entend faire à Saint-Preux, en l'élevant au rang de précepteur des enfants de Julie.

Ainsi cet homme, qui ne sut jamais se montrer le père de ses propres enfauts, se donna toute sa vie comme l'éducateur des enfants des autres. Son livre le plus considérable, celui qui a été le principal titre de sa réputation, est un livre sur l'éducation.

Quoique Y Emile ne soit pas , comme la Nouvelle Béloïse, de nature à monter une imagination facile à exalter, Rousseau dit néanmoins en avoir composé le cinquième livre dans une continuelle extase*. 11 est certain au moins qu'il y apporta les plus grands soins. Les nombreuses corrections du manuscrit montrent assez avec quelle attention il revenait sur sa pensée et sur son style , pour les amener à la perfection qu'il était capable de leur donner '.

1. Lettre de M^» dCÈpinay à Inderot, citée dans les Afémoires deM*^* d'Épinay. Edition Boiteau, t. II, ch. vu, note de rédileur.— 2. Confessions, 1. X.

— 3. V. Cousin, Du Manusct^it d'Emile conservé à la Chambre des Représentants ; au Journal des Savants, septembre et novembre 18/i8.

Mais, nous dira-t-il encore, « pouvez-vous croire que Y Emile soit un vrai traité d'éducation? (yest un ouvrage assez philosophique sur ce principe avancé par l'auteur dans d'autres écrits, que l'honime est naturellement bon. Pour accorder ce principe avec cette autre vérité, non moins certaine, que les hommes sont méchants, il fallait, dans l'histoire du ctBur humain, montrer l'origine de tous les vices. C'est ce que j'ai fait dans ce livre*. » Que V Emile soit un traité d'éducation, personne n'en doute, et le titre seul : Emile ou de F Éducation le dit îissez ; mais de plus , il est en effet un livre à thèse. Rousseau, en le composant, avait devant lui une conclusion à laquelle, bon gré mal gré, il voulait arriver, des idées préconçues auxquelles il fallait plier les observations et les faits, et, par là, cet ouvrage se rattache à son système général et à ses autres écrits.

« Celui qui ose entreprendre d'instituer un peuple, lit-on dans le Contrat social, doit se sentir en état de changer, pour ainsi dire, la nature humaine, de transformer chaque individu... d'altérer la constitution de l'homme ^ » Par une conséquence qui parait assez légitime, on doit croire que celui qui ose entreprendre d'élever un homme pour la société ne doit pas avoir un procédé différent. Cependant, par une bizarrerie qui ne doit étonner qu'à moitié de la part de Jean-Jacques , ce qui était bon dans un cas devient mauvais dans l'autre, et le môme auteur qui fonde la société sur l'altération de la nature, la respecte au contraire jusqu'au scrupule,

1. Lelire à Philibert Cramer, | social, 1. II, ch. vil. 13 octobre 176i. — 2. Contrat

quand il s'agit de former rhomme, élément nécessaire et unique de la société. II y aurait lieu de rechercher les motifs de cette différence, si véritablement elle était aussi profonde qu'elle en a Tair. Mais, comme on sait, l'exécution chez Rousseau, et chez d'autres aussi, n'est pas toujours la réalisation du programme annoncé. Il faut suivre de tout point la nature ; — les enfants ne sont pas faits pour être élevés ; — le rôle du précepteur doit être purement négatif et expectant ; — le grand art de l'éducation est surtout l'art de ne rien faire ; — voilà de ces phrases à effet, qui peuvent servir de frontispice pour éblouir les curieux; mais pénétrez dans le sanctuaire et vous verrez que les choses se passeront tout autrement. Et de fait, si l'enfant ne doit pas être élevé, à quoi bon un précepteur et un ^ gros livre de préceptes? Il n'y a pas besoin de quatre volumes pour apprendre à ne rien faire. Si Ton en croyait les premiers mots de \ Emile ^ l'enfant devrait s'élever tout seul, et le rôle du précepteur ne serait guère que celui d'une sorte de matière isolante, destinée à prémunir l'élève contre '"^ le contact des autres hommes et les atteintes de la société. Rousseau commence par nous dire que l'éducation doit être le fruit des occasions, des néces- ^ sites ; mais attendez ; ces occasions , ce sera au précepteur à les faire naître; ces nécessités, il devra v s'arranger de façon qu'elles s'imposent ; de sorte que cette éducation, prétendue naturelle et spontanée, ne sera qu'une suite d'artifices et de hasards savamment préparés ; ce précepteur, qui ne devait avoir qu'à regarder tranquillement agir la nature , sera sans cesse occupé à la diriger et à l'aider, sinon à la contrarier. En somme, Rousseau s'an-

\J nonce d'une façon et agit d'une autre. Sous ce rap-

port, V Emile tient donc à la fois du Discours sur l^ Inégalité y qui prétend donner tout à la nature, et du Contrat social, qui a pour but, au contraire, de la remplacer et de Tannuler. Cela vient peut-être de ce que Tauteur se trouvait en face d'un double problème, dont il regardait les deux termes comme incompatibles : former un homme et un citoyen * ; un homme dont il prenait le type dans la nature ; un citoyen, c'est-à-dire un être social, en quelque sorte contre nature, un être qui est presque l'opposé de l'homme. Cette double préoccupation de laisser l'homme à lui-même et de diriger le citoyen se manifeste à chaque page de Y Emile ; mais, de cet antagonisme, résulte un système faux et bâtard, qui n'est ni la liberté ni l'autorité, mais une sorte d'autorité hypocrite, qui n'ose se montrer. On a beaucoup parlé en politique des inconvénients du pouvoir occulte ; V Emile est fondé d'un bout à l'autre sur le pouvoir occulte du précepteur. Ces considérations générales trouveront leurs applications dans la suite de l'ouvrage , et les exemples ne manqueront pas pour les justifier et les confirmer.

h'Émile est encore plus difficile à analyser que le Contrat social. On n'y rencontre ni la même marche régulière, ni la même liaison entre les propositions. Sans vouloir dire qu'il manque de méthode, la méthode en est au moins différente et plus cachée. En outre, à cette plus grande liberté d'allures, se joint une plus grande variété de sujets. L'éducation et l'instructioa s'occupant de tout, ou à

1. « Il faut opter entre faire [ on ne peut faire à la fois Tun un homme et un citoyen ; car | et l'autre. » Emile , 1. I.

peu près, il n«st, pour ainsi dir3, rien dont on ne puisse parler à propos d'éducation. Rousseau use largement de la permission. Il serait long de citer tous les sujets qu'il se plaît à greffer sur le tronc principal, les digressions qui viennent interrompre ou confirmer les préceptes. Naturellement, les théories sur la constitution de Thomme et de la société i y figurent avec .honneur ; la philosophie, la reli- t gion, la morale y occupent aussi des places impor- ^ tantes ; la politique, l'économie politique ou domestique, les lettres et les sciences, les arts et les i^^ métiers manuels, Fhygiène et la santé, l'amour et le mariage, la femme, ses qualités, ses défauts, ses i^ occupations, Fagriculture, le commerce, les finances, le luxe et la toilette, le monde, les mœurs, les '^ voyages, les particularités même de la vie de Tau- \ teur ; toutes ces choses et bien d'autres encore y ont leur place marquée, comme dans une sorte d'ency- '^ clopédie. Elles y sont traitées par lui, non d'une façon complète et didactique, mais de manière à faire connaître sur chacune les opinions et les idées quïl regarde comme lui appartenant plus spécialement. Il est évident qu'il a voulu faire de ce livre le résumé de ses doctrines ; il Ta travaillé longtemps ; vingt fois il Ta abandonné, et vingt fois un goût déterminé l'y a ramené. Aussi, est-ce celui qui porte le plus l'empreinte de son génie *, et à ce titre, il est particulièrement précieux à consulter.

Mais si YÉmile se prête difficilement à l'analyse, il se prête plus difficilement encore à un jugement d'ensemble. Quand on considère le Discours sur r Inégalité ou le Contrat social, on est en général peu

!• DcSiULX, Dt mes rapports avcoJ.-J. Rousseau,

embarrassé, et Ton approuve ou Ton blâme, selon qu'on est Tami ou Tennemi des idées de la Révolution. En face de YÉmile, il n'en est pas de même ; il faudra faire distinctions sur distinctions ; et, quand on en aura fait l)eaucoup, on se demandera encore si on n'en a pas omis. Voyez la Profession de foi du Vicaire savoyard, par exemple , que de beautés, que de grandes vérités admirablenaent dites dans la première partie! que d'erreurs, que de sophismes dangereux dans la seconde ! Si encore le partage était toujours aussi facile ; mais il arrive souvent que le bien se mêle au mal, le vrai au faux dans la môme page et jusque dans la même phrase, de manière qu'on ne sait comment les débrouiller.

Le plan de VEmile est simple et naturel. Rousseau y prend Tenfarit au moment de sa naissance et le conduit progressivement jusqu'après son mariage. Parcourons avec lui cette longue et intéressante carrière.

Dans le principe, il avait eu l'intention de ne s'occuper de l'enfant qu'à partir de Tépoque où il quitte les mains de sa nourrice. Piron l'exhorta à faire remonter ses conseils jusqu'aux premiers instants de la naissance. Et comme Rousseau s'excusait sur son incompétence ; prenez, lui dit Piron, le Traité de l'éducation corporelle des enfants en bas âge, par le médecin Desessartz. Vous y trouverez tout ce qui vous sera nécessaire pour compléter votre plan*. On ne peut que louer Rousseau d'avoir

1. Préface de la seconde 1 sartz, 1709. La première ,édlédition du Ivaiié de Dhses- tion est de 1760.

suivi ce conseil, de même cpi'on doit également le féliciter d'avoir continué à prendre soin de son élève plus ■longtemps qu'on ne le fait d'habitude. L'éducation, en effet, commence avec la vie, pour ne se terminer qu'ù la mort. L'homme, arrivé à un certain âge, cesse d'avoir un précepteur et des maîtres ; mais il ne doit jamais cesser de travailler au grand œuvre de son éducation et de son accroissement dans le bien.

La première partie du livre, plus ou moins puisée y^ dans Desessartz, doit, ce semble, renfermer peu de choses neuves; mais outre que Rousseau n'était pas homme à copier servilement un auteur, on retrouve . toujours chez lui quelque chose qui est bien à lui, ^ le charme de son style. Il est à remarquer que c'est / précisément à cette première partie qu'appartient le précepte qu'on lui attribue comme une de ses innovations les plus heureuses, l'allaitement maternel.

L'allaitement maternel, bien que peu connu de la société mondaine du xvnr siècle, n'est pas une invention de Rousseau. Sans remonter jusqu'à Plutarque et aux saints Pères ; sans remarquer que les femmes du peuple, surtout à la campagne, n'ont jamais cesser d'allaiter leurs enfants, l'auteur de VÉmi/e avait sous les yeux deux autorités importantes, celle de Desessartz et celle de Tronchin*. D n'en eut pas moins, sur ce point, un mérite incontestable; il obtint, ce qui est rare, qu'on mit ses préceptes en {)ratique. Nous avons conseillé tout cela, disait un jour Buffon à ce sujet ; mais Rousseau seul le commande et se fait obéir ^

i. Lellre de Tronchin à Bousseau, tirée de la Bibliothèque de Neufcbâtel, citée

par Sayons, t. I, ch. m. — 2. Note de l'éditeur Petitain, au livre 1 de VÈmile.

A partir de YÉmile, en efiFet, la maternité devient à la mode. Toutes les mères veulent nourrir, même celles qui ne le peuvent pas ou qui n'en veulent pas prendre les moyens; on en voit qui, pour accorder leurs plaisirs avec leur devoir, emmènent leurs enfants avec elles en visite, au bal et jusqu'à TOpéra. Les enfants n'en étaient pas toujours mieux. Il est certain que la mère est, en général, la meilleure nourrice, mais cette règle a ses exceptions. Il y a des causes volontaires et des causes involontaires qui peuvent rendre Tallaitement maternel pernicieux à la mère ou à Tenfant, et quelquefois à tous deux. Ne parlons pas des causes involontaires; Rousseau en admettait à peine, ce qui prouve simplement son esprit de système. Quant aux autres, il n'avait qu'un mot à en dire, il fallait les supprimer. Il a de belles pages à ce sujet. Car il ne faut pas croire que les mères qui mènent de front les plaisirs du monde et les fonctions de la maternité, soient fidèles à ses conseils. Loin de là, il fait de rallaitement maternel un devoir sérieux et le premier pas vers la régénération de l'esprit de famille, plus encore qu'un moyen hygiénique, plus même que la satisfaction d'un sentiment naturel. « Que les mères, dit-il, daignent nourrir leurs enfants, les mœurs vont se réformer d'elles-mêmes, les sentiments de la nature se réveiller dans tous les cœurs; l'État va se repeupler; ce premier point, ce point seul va tout réunir. L'attrait de la vie domestique est le meilleur contrepoison des mauvaises mœurs... Qu'une fois les femmes redeviennent mères, bientôt les hommes redeviendront pères et

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