‹ La vie & les œuvres de Jean-Jacques RousseauChapitre 18 sur 158 · Emile, 1. II. - 2. Td · texte numérisé non relu

Emile, 1. II. - 2. Td

vation et à son bien-être. La justice, celle du moins dont on lui a dit quelques mots, n'est pas l'expression de ce qu'il doit aux autres, mais de ce qui lui est dû. On a pu lui parler de ses droits, mais non de ses devoirs, pensant bien qu'il entendrait mieux les premiers que les seconds*. En un mot, comme Tauteur l'avait déjà dit ailleurs, « le seul moyen de rendre les enfants dociles à la raison, n'est pas de raisonner avec eux, mais de les bien convaincre que la raison est au-dessus de leur âge '. »

La première éducation doit donc être pur'ement négative. Elle consiste, non pas à enseigner la vérité, mais à « garantir le cœur du vice, et l'esprit de Terreur. Si vous pouviez ne rien faire et ne rien laisser faire ; si vous pouviez amener votre élève, sain et robuste, à l'&ge de douze ans, sans qu'il sût distinguer sa main droite de sa main gauche, dès ses premières leçons, les yeux de son entendement s'ouvriraient à la raison. Sans préjugés, sans habitudes, il n'aurait rien en lui qui pût contrarier TefiFet de vos soins. Bientôt il deviendrait entre vos mains le plus sage des hommes, et en commençant par ne rien faire, vous auriez fait un prodige d'éducation*. »

Ce système purement négatif, qui n'est que Tabsence d'éducation, peut paraître singulier dans un traité d'éducation ; il faut convenir qu'il était

i. Emile, 1. II. — 2. Nouvelle Héloise, 1. V, lettre 3. Cette lettre, qui est très longue, peut être regardée comme uu résumé anticipé de VÉmile.

Gela ne paraîtra pas étonnant si Ton songe que les deux ou-

V rages ont été composés simultanément. Ainsi Ton peut remarquer que, dans la maison de Wolmar, « personne ne commande ni n^obéit; que toute contrainte est épargnée & Tenfance. ». —3. Emile, 1. II.

imposé à Rousseau par son principe fondamental de la bonté originelle de Thomme. Mais aussi pourquoi s'aviser, quand on a un tel principe , de faire un livre d'éducation? Toute éducation, en effet, q^uelle qu'elle soit, est fondée sur cette idée, que Tenfaot est un mélange de bien et de mal ; qu'il a les germes des vertus ; qu'il a également ceux des vices ; qu'il est possible, par une culture convenable, de développer les premiers, de combattre et de corriger les autres. L'enfant n'a-t-il rien que de bon ; laissez-le se développer librement, gardezvous d'y toucher ; vous aurez alors une sorte d'évolution spontanée, dont le gamin, poussant on ne sait comment sur le pavé de Paris est le modèle plus ou moins accompli. L'enfant n'a-t-il, au contraire, rien que de mauvais; vous n'avez également qu'à l'abandonner à lui-même ; vous ne changerez point sa nature. Dans un cas comme dans l'autre, il n'y a pas matière à éducation.

En attendant k)utefois qu'il soit devenu sage, s'il le devient jamais, que sera cet être fort, robuste, adroit, égoïste, sans moralité, sans souci du bien ni du mal? Rousseau, dans le portrait beaucoup trop flatté qu'il en fait, conviendrait volontiers qu'il sera un franc polisson et un assez mauvais sujet ; disons plutôt qu'il sera une bête féroce, un petit tyran dans sa famille, le fléau des sociétés où il se trouvera. Gârdez-vous de réuuir ensemble bien des enfants de cette espèce ; mieux vaudrait une troupe de loups dévorants. Mais heureusement pour lui et pour les autres, Emile est seul. Son isolement au moins l'empêchera de nuire.

Rousseau semble croire à la raison, aimer la justice, avoir confiance dans la moralité. On dirait

même que c'est par suite d'un respect exagéré pour ces grandes choses et par crainte de les compromettre dans une intelligence et dans un cœur novices, qu'il en remet renseignement à un temps plus opportun. Croirait-il donc qu'elles soient bonnes seulement pour les parents et que Tenfant puisse s'en affranchir sans inconvénient? — Au moins, ditil, il sera sans vices et sans erreurs. — En est-il bien sûr? Croit-il que cet être, s'il a la force du lion ou du tigre, n'en aura pas aussi les appétits? Les passions n'ont pas besoin, pour se révéler, qu'on leur apprenne d'où elles viennent et comment elles s'appellent. Rousseau en reconnaît une chez son élève, l'amour exclusif de soi ou Tégoïsme ; soyons ' sûrs que, sur ce tronc, il en poussera bien d'autres, "et que cette triste germination donnera naissance à bien des idées fausses et à bien des actes dépravés. Il craint de diriger la raison et le cœur, de peur de leur donner une mauvaise direction ; il est bien plus à craindre que, faute de direction, autre que celle des passions, ces facultés ne s'égarent et ne se perdent. Quant à soutenir que la raison et la moralité n'existent pas avant douze ans , il faut ^ n'avoir jamais vu un enfant pour le croire. Considérez l'enfant au berceau, et dites s'il n'a pas ses préférences et ses antipathies, s'il n'est pas accessible " à l'affection et à la reconnaissance, l'n peu plus tard, observez-le dans ses rapports de famille et dans ses jeux, et dites s'il ne voit pas quand il fait bien et quand il fait mal, s'il n'est pas froissé par l'injustice, et s'il ne se condamne pas lui-même au besoin, quand il s'est rendu coupable d'une action qu'il regarde comme mauvaise et injuste. Rousseau, d'ailleurs, le proclame au moins une fois, et dans

VÉmile même. « Je n'oublierai jamais, dit-il, d avoir vu un de ces incommodes pleureurs frappé par sa nourrice. Il se tut sur-le-champ ; je le crus intimidé ; je me trompais ; le malheureux suffoquait de colère ; il avait perdu la respiration ; je le vis devenir violet. Un moment après vinrent les cris aigus ; tous les signes du ressentiment, de la fureur, du désespoir étaient dans ses accents. Je craignis qu'il n'expirât dans cette agitation. Quand j'aurais douté que le sentiment du juste et de Tinjuste frtt inné dans le cœur de l'homme, cet exemple seul m'aurait convaincu*. » Oui, dès son premier jour, pour ainsi dire, au moral aussi bien qu'au physique, l'enfant est complet dans sa petitesse et dans sa faiblesse. Il nait raisonnable, comme il naît avec tous ses membres, et sa raison se développe comme ses membres grandissent. Rousseau voudrait que les enfants ne fissent rien de leur âme jusqu'à ce qu'elle eût toutes ses facultés *. Précisément elle les a, et il ne s'agit que de cultiver ce qui existe.

Il n'y a donc pas lieu de suivre une méthode pour les sens et une autre pour la raison ; de se hâter dans un cas, d'attendre dans l'autre. Rousseau n'attend pas que les sens aient acquis leur plein développement pour les soumettre à un régime sévère et à des exercices choisis. « Les enfants, dit-il, ont des sens, il faut qu'ils apprennent à en faire usage'. » De même, les enfants, qui ont une intelligence, de la mémoire, un cœur, une volonté, doivent apprendre à en faire usage. Il est d'une hardiesse excessive quand il s'agit des sens « On

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