Lettre à l'abbé M., 14 mars
même regarde comme suffisante. Autant vaudrait attendre, pour munir une place, qu'elle fût investie par Tennemi. « A quinze ans, Emile ne savait pas s'il avait une âme, et peut-être à dix-huit, n'est-il ^^ pas encore temps qu'il l'apprenne * ? » Mais quelle était donc sa morale, quelle était sa vertu, sinon la ^ morale et la vertu de son âme? Emile, nous l'avons vu, doit se rendre compte de tout ce qu'il fait. Quelle raison de sa vertu ira-t-îl chercher dans la matière? (Remarquons que Rousseau n'a jamais été matérialiste). Est-cç dans son corps qu'il fera résider sa morale ? Nous ne disons pas même dans ses sens ; car les opérations des sens sont elles-mêmes des opérations de l'âme. — Ne pense-t-il point? Ne parle-t-il point? Qu'est-ce que la pensée? Qu'est-ce que la parole, si ce n'est l'âme? On dirait que Jean- Jacques ne sait ce que c'est qu'une idée intellectuelle. Emile, qui est adroit, sait assurément qu'en faisant telle chose, il en résultera tel effet; s'il se rend compte de ce qu'il fait, il en voit la raison suffisante. Mais la cause, la raison suffisante, voilà des idées intellectuelles. A force de vouloir faire de l'éducation expectante et négative, avouons que Rousseau ne sait plus ce qu'il dit.
Et ridée de Dieu , comment s'y prendra-t-il pour empêcher qu'elle ne pénètre mille fois dans l'esprit de son élève ? Emile est observateur : n'a-t-il donc jamais vu une église, un prêtre, une croix, un baptême, un mariage, des obsèques? Que Rousseau entasse difficultés sur difficultés ; qu'il énumère la
1. Emile, 1. IV. — C'était aussi ravis de Diderot : « On sait à quel âge un enfant doit apprendre à lire, à chanter, à danser, le latin, la géométrie.
Ce n'est qu'en matière de religion qu'où ne consulte point sa portée. » Pensées philosophiques, XXV.
série des échelons qu'il f^ut traverser, des obstacles qu'il faut surmonter pour arriver à se former une idée abstraite ; tout cet échafaudage ne tient pas un instant devant les faits . Est-ce que tous nous n'avons point passé par cette fihère, que Jean-Jacques prétend si encombrée ? Est-ce que nous n'avons pas pu constater par nous-mêmes que rien, au contraire, n'entre plus naturellement et plus facilement dans l'esprit qu'une idée abstraite? Si nos souvenirs ne nous rappellent pas le moment où, pour la première fois, elle a frappé notre intelligence, ne serait-ce point, parce qu'en effet elle remonte plus haut que nos plus lointains souvenirs ? Et le catéchisme , contre lequel Rousseau n'a pas assez d'anathèmes — on sait que, sous ce rapport, il a eu des successeurs et. des émules — qui de nous ne l'a pas compris à dix ou douze ans, sinon aussi complètement, du moins aussi clairement qu'un théologien? Non, l'idée abstraite, non surtout, l'idée religieuse n'est pas fermée à l'enfance. Il semble plutôt que, dans ces intelligences limpides, comme dans un pur cristal, elle pénètre plus aisément que dans les âmes déjà usées et souillées par les frottements de la vie. L'enfant a-t-il besoin pour cela de leçons en règle et de raisonnements savants? Pas le moins du monde ;^ il a bien plutôt besoin des influences de la famille et d'une atmosphère religieuse. « La Religion, dit Guizot, n'est pas une étude et un exercice auquel on assigne son lieu et son heure; c'est une foi, une loi qui doit se faire sentir constamment et partout, et qui n'exerce qu'à ce prix sa salutaire influence *. »
1. GuizOT, Mémoires pour 1 t. III, ch. XVI. servir à J^ histoire de mon temps, \
Rousseau aurait fait une gageure contre l'expérience et le sens commun , qu'il n'agirait pas autrement. Quel est Tàge qu*il choisit pour apprendre à son élève la morale et la religion ? Mais c'est précisément Tâge des doutes et des objections intéres- c sées. C'est l'âge où le jeune homme, qu'une vue claire et sereine a illuminé jusque-là, se sent moins i/ sûr et plus troublé. Non, ce n'est pas au moment où la pratique de la religion et de la morale devient plus difficile qu'il faut en parler pour la première fois au jeune homme. Rousseau prétend fonder sa méthode sur l'observation ; ce n'est pas , en tout \y cas, sur l'observation d'un autre Emile ; le sien est le premier de son espèce; et quant aux autres, qu'il cite donc bien des jeunes gens élevés sans religion, et qui deviennent religieux et moraux à dix-huit ans.
Notre philosophe s'indigne qu'on élève un jeune ^^ homme dans la religion de son père. C'est, en effet, un très grand malheur, si cette religion est fausse; " mais, dussions-nous scandaliser quelques esprits timorésypnous osons dire que le malheur est moins grand que si on l'élevait en dehors de toute religion, v Une religion, même fausse, possède encore une part de vérité qui peut servir à la conduite de la vie ; 'tandis que l'absence de la religion, c'est le néant, v c'est la mort de l'âme. Le père qui dit à son fils ce t qu'il croit être la vérité, remplit un grand devoir moral; on ne peut lui demander davantage. Rappelons-nous que la sincérité est déjà la moitié de la vérité; elle en est le côté humain, en quelque sorte. Prenez un père fermement convaincu de la vérité et de l'importance de la religion qu'il professe, etv dites-lui de fermera son fils l'accès de ce qu'il croit ^'
être la vérité nécessaire ! Mais sa parole éclatera malgré lui du fond de son cœur ; mais il serait un monstre, s'il gardait le silence. C'est pourtant ce que voudrait Rousseau. Sa crainte de Terreur lui fait chérir toutes les ignorances. « A quelle secte, dit-il, agrégerons-nous l'homme de la nature ? La réponse est fort simple, ce me semble ; nous ne l'agrégerons ni à celle-ci , ni à celle-là ; mais nous le mettrons en état de choisir celle où le meilleur usage de sa raison doit le conduire. » Et Rousseau ne parait pas se douter que le jeune homme, qui ne comprenait pas le catéchisme à douze ans, le comprendra moins encore à dix-huit, pour toutes sortes de raisons intéressées; que, mis en demeure de choisir une religion, il n'en choisira aucune et restera libre penseur toute sa vie. C'est peut-être, du reste, ce que voulait le maître. 0 Rousseau, apôtre de Tignorance, vous n'êtes pas toujours aussi timide ; mais votre circonspection pourrait bien n'être ici que le manteau de votre indifférence. Si vous attachiez de l'importance à la religion, vous montreriez sans doute plus d'empressement. On n'attend pas, pour dire à l'enfant qu'il est défendu de voler, qu'il ait approfondi les divers systèmes sur la propriété; on n'attend pas, pour lui dire qu'il doit obéir aux lois de son pays, qu'il ait étudié les constitutions et vérifié l'assiette et la nécessité des impôts; nos devoirs envers Dieu seraient-ils moins certains et moins sacrés que nos devoirs envers nos semblables ?
Nous croyons qu'au fond Rousseau est plus embarrassé qu'il ne veut le paraître. Il n'impose, il n'ose même indiquer aucune religion formelle à son élève, parce que lui-même n'en a aucune. Avec
DE JEiLN-JACQUES ROUSSEAU. 95
beaucoup de sentiments vagues sur la religion, il n'a ni dogmes précis, ni pratique arrêtée, ni culte positif. Ceci nous amène à parler (de la religion de Rousseau ; sujet très important, qui mérite bien un chapitre spécial.