‹ La vie & les œuvres de Jean-Jacques RousseauChapitre 35 sur 158 · Emile, 1. IV. — 2. Id · texte numérisé non relu

Emile, 1. IV. — 2. Id

Du moment qu'Emile est entré en relations avec les autres hommes, il lui faut se faire entendre d'eux et les persuader; voilà la vraie rhétorique. C'est encore Texpérience qui la lui enseignera. « Quel extravagant projet, dit Jean- Jacques, d'exercer les jeunes gens à parler, sans sujet de rien dire... Qu'importe à un écolier de savoir comment s'y prit Annibal pour déterminer ses soldats à passer les Alpes? Si, au lieu de ces magnifiques harangues, vous lui disiez comment il doit s'y prendre pour porter son préfet à lui donner un congé, soyez sûr qu'il serait plus attentif à vos règles \ » Cette méthode est vraie dans un sens; mais prenez garde d'en abuser. Elle fait bon effet dans un livre ; elle risque fort d'égarer dans la pratique. Dire ce qu'on a à dire est fort bien ; encore est-il qu'il y a manière de le dire; que l'étude, l'art, si l'on veut, est un secours qui n'est pas à négliger. Eh! qui donc est plus artiste -que Rousseau en littérature? Qui cisela sa phrase avec plus de soin? Qui, plus que lui, s'éleva au-dessus de ce qu'o.n pourrait nommer l'éloquence utilitaire?

Emile est. entré dans le monde et s*y est distingué par son esprit sûr, ferme, exempt.de préjugés, supérieur à la passion. A force d'étendre son amourpropre sur les autres hommes, il l'a transformé en vertu ; à force de généraliser son propre intérêt, il s'est pénétré de l'intérêt d'autrui; ce qui signifie qu'à force d'égoïsme, il a acquis l'esprit de dévouement et de sacrifice. Cependant il ne peut espérer que sa sagesse corrigera la folie de tous les hommes. Il est doux et ennemi des querelles ; mais il ne peut

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répondre qu'un brutal, un ivrogne ou un brave coquin ne lui donne pas un soufflet ou un démenti. Quelle conduite tiendra-t-il alors? L'hypothèse est délicate; Jean-Jacques aurait d'autant mieux fait de la laisser de côté, qu'elle arrivait là à titre de digression et qu'il était peu propre à la résoudre. Luimême s'était fermé la solution mondaine par l'éloquente protestation qu'il 'avait insérée contre le duel dans la Nouvelle Héloïse \ et la solution chrétienne n'était guère à sa portée. Il en a cherché une troisième ; il faut convenir que l'invention n'est pas heureuse. « L'insuffisance des lois, dit-il, lui rend (à Emile) son indépendance; il est plors seul magistrat, seul juge entre l'offenseur et lui ; il est seul interprète et ministre de la loi naturelle; il se doit justice et peut seul se la rendre. Je ne dis pas qu'il doive s'aller battre ; c'est une extravagance ; je dis qu'il se doit justice et qu'il en est le seul dispensateur*. » Ces paroles paraîtront, sans doute, obscures ; allons en chercher ailleurs l'explication : « L'honneur d'un homme, écrit Rousseau à l'abbé M., ne peut avoir de vrai défenseur, ni de vrai vengeur que lui»-mème... Si donc un homme indignement, injustement flétri par un autre, va le chercher, un pistolet à la main, dans l'amphithéâtre de rOpéra, et lui casse la tête devant tout le monde, et puis, se laissant tranquillement mener devant les juges, leur dit : Je viens de faire un acte de justice, que je me devais et qui n'appartenait qu'à moi, faites-moi pendre si vous l'osez, — il se pourra bien qu'ils le fassent pendre en

1. A'ouvctfc^cZoi««,l'« partie, | note, lettre 57. — 2. ÉmiU, 1. IV,

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eflFet ; parce qu'enfin, quiconque a donné la mort la mérite ; qu'il a dû môme y compter ; mais je réponds qu'il ira au supplice avec Testime de tout homme équitable, comme avec la mienne. Et si cet exemple intimide un peu les tateurs d'hommes, et fait marcher les gens d'honneur qui ne ferraillent pas la tète un peu plus haute, je dis que la mort de cet homme de courage ne sera pas inutile à la société '. » Il est superflu de s'attarder à la réfutation de cette opinion. Nous croyons qu'elle présente peu de danger et sera peu suivie dans la pratique.

La manière dont Rousseau façonne son élève rappelle assez celle des fabricants d'automates et de poupées à ressort, qui composent leurs personnages de pièces et de morceaux, ajustant une jambe, puis une autre, puis les bras, les mains, la tète, etc. Il ne manque plus guère à Emile qu'une seule pièce , mais elle est importante ; c'est celle qui correspond aux idées purement intellectuelles et religieuses.

Comment? N'avons-nous pas parlé déjà de passions, de morale, de vertus? Oui, mais de vertus extérieures et égoïstes, d'une morale en l'air, sans Dieu et sans idées. Nous avons parlé de passions; mais, chose incroyable, Rousseau commence par les laisser croître et se fortifier, et c'est quand elles ont déjà produit des ravages, qu'il songe à leur opposer la digue de la religion, la seule pourtant que lui-

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