‹ La vie & les œuvres de Jean-Jacques RousseauChapitre 55 sur 158 · Gaston Maugras, ch. ix · texte numérisé non relu

Gaston Maugras, ch. ix

consistoire et de l'admonester à plusieurs reprises. Aussi leur rendit-il un véritable service en leur évitant rembarras de se prononcer. Il est vrai qu'obligés plus tard de se déclarer, ils approuvèrent la conduite des magistrats ; mais autre cbose est d'accepter le fait accompli, ou de prendre l'initiative.

On ne peut donner les sentiments de Moultou comme le type de Fopinion des pasteurs ; mais enfin lui-même était pasteur et resta pendant longtemps encore en communion avec ses confrères. Sa conduite peut au moins servir à montrer ce qu'un ministre protestant pouvait dire et faire en faveur de Rousseau. Tant que la religion n'est pas directement en cause, sa louange ne connaît point de bornes. « Quelle force, quelle profondeur dans le Contrat social! Que vous êtes supérieur à Montesquieu lui-même !... Et Emile... Ah! si tous les hommes étaient formés sur ce modèle !... Ta patrie ne t'a point éjevé de statues, mais chaque citoyen t'a consacré son cœur*. » Sur les questions purement religieuses, il est moins à Taise. Il avait commencé par tout admirer, tout, même la Profession de foi, « Que votre ouvrage reste donc tel qu'il est. N'y changez rien ; n'en retranchez rien '. » Plus tard toutefois il se ravise : « Je ne vous l'ai point dissimulé, mon cher ami, ce que vous avez dit sur la religion a affligé ceux mêmes de vos compatriotes qui vous aiment le plus; parce qu'ils aiment encore plus leur religion. Cependant ils cherchent à vous excuser et à vous défendre ; tandis que les ennemis de la religion ' et de la patrie

1. Lettre de MùuUou à Rous- \ 3 février 1762. scati» 18 juin 17Ô2. - 2. Id„

triomphent de ce que vous leur avez donné des armes pour vous attaquer *. » Ces derniers mots donnent à peu près la note moyenne de Topinion des pasteurs. Sans faire aussi Lon marché des principes que leur confrère, ils auraient voulu sauver Rousseau, ou ne le condamner que pour la forme. Moultou leur rend le témoignage « qu'en général la compagnie des pasteurs s'est fort bien conduite'. »

A côté de Topinion de Moultou, on peut placer celle d'Ustéri, professeur à Zurich. Moultou et Ustéri se renvoyaient mutuellement les élans de leur admiration, et, dans leur enthousiasme, en étaient venus à se tutoyer '.

Vernet, qui avait pris, en quelque sorte, la direction de Tafifaire au point de vue religieux, était plein d'estime pour Rousseau ^ Quand il se crut obligé de le réfuter, il ne le fit qu'avec ménagement, et le lui écrivit à lui-môme. « Ma place et la nature de mes travaux, disait-il, m'ont imposé cette tâche. Je suis bien aise d'apprendre que vous la verrez sans peine. Croyez qu'en contredisant l'écrit, je ménagerai autant qu'il est possible l'auteur, et que je n'aurai garde de le confondre avec le contempteur de toutes les religions'. » Jean-Jacques aurait eu mauvaise grâce à se plaindre d'une réfutation qui s'offrait dans des conditions si bénignes. D'ailleurs, il n'était pas fâché d'être réfuté par ses amis '. Il écrivit à Vernet pour le remercier, lui

1. Lettre de AfoxUtou à Romseau, iB juin 1762. Voir aussi Lettre du 15 mars 1762. — 2. Id,, !«' juillet 1762. — 3. Utlre de Jlfi»« Curchod à 3/ "» de Bondeli, 12 octobre 1762. Voir G. Mau- GRAS, ch. vm. — 4. Lettre de

Moultou à Rousseau, 1 juiUet 1762. — 5. Lettre de Jacob Vernet à Rousseau, 1762. Voir Ga- BBRBL, Rousseau et les Genevois, ch. ni, §5.-6. Lettre à Moultou, iO août 1762.

demander des exemplaires de son ouvrage et l'assurer que vainement on tenterait de le brouiller avec lui *.

Certaines gens, trouvant sans doute que les pas» teurs n'allaient pas assez vite, s'avisèrent, pour les stimuler et les mettre aux prises avec Rousseau, d*insérer dans la Gazette de Bruxelles et dans la Gazette d'Utrech un petit article, où Ton prétendait qu'ils approuvaient VÉmile. On ne douta pas que le coup ne vint de Voltaire et de sa cabale ; aussi l'on n'en fut pas dupe '.

D'après Gaberel, encore un membre du clergé protestant, très désireux d'excuser Rousseau et de justifier ses confrères, les pasteurs, sans applaudir aux attaques de l'auteur de V Emile contre le christianisme, lui tinrent un large compte de ses belles pages contre le matérialisme et en faveur de la religion et de la tolérance. En chaire, ils réfutèrent les tendances blâmables de Y Emile ; dans leur correspondance, ils cherchèrent à ramener Tauteur '. A Genève, dit encore Gaberel dans un autre opuscule, Rousseau ranima le sentiment religieux. Les hommes qui se défiaient des pasteurs rafraîchissaient leur àme à la lecture de YÉmile, Néanmoins les ministres de l'Évangile ne pouvaient l'accepter tel quel. Rousseau était-il donc un défenseur de la religion? Oui, il l'était par comparaison; mot assez singulier dans la bouche d'un membre du clergé; mais il parait qu'à Genève, même dans le clergé,

i. Letire$ à Jacob Vtmety 3t août; à Moulum, i» septembre 1762. — 2. Lettres de Jaeob Vemel à Rousseau, 1762;

de Mouitou à Bousseau, !•• septembre 1762. — 3. GA.BBRBL, Bousseau et les Genevois, eb. Il], §5.

quiconque n'était pas du parti de Rousseau était de celui de Voltaire *.

Nous parlons ici, bien entendu, des premiers temps de la condamnation. Plus tard, nous verrons les ministres se détacher peu à peu de Rousseau. La faute n'en fut pas à eux, mais bien à lui, qui se livra contre eux et contre la religion aux invectives les plus insensées '.

Dès cette époque néanmoins, il y eut d'honorables exceptions. Charles Bonnet, qui, pour n'être pas pasteur, n'en était pas moins religieux, était effrayé des doctrines de V Emile*. Une des meilleurs réfutations de cet ouvrage est, du reste, due à un pasteur de Genève, ancien ami de Rousseau, à Jacob Vernes *. Les compliments y tiennent. une large place, mais ils ne nuisent point aux bonnes raisons.

Dès 1762 *, Vernes avait écrit à Rousseau une lettre des plus touchantes. Aussi celui-ci, qui comptait Vernes parmi ses meilleurs amis, fut-il péniblement aQecté, quand l'œuvre de réfutation parut. Outre que la louange n'y était pas rehaussée, comme dans V Instruction de Tévèque du Puy, par la flatteuse comparaison avec Voltaire ; ce qui pouvait satisfaire Jean-Jacques de la part d'un évêque catholique et français, dut lui paraître bien insuffisant de la part d'un compatriote et d'un ami. Et puis, chose plus grave, Vernes lui contestait son titre de chrétien. Or, ce titre, Jean-Jacques avait les plus sérieux

1. Gabjsrbl, Voltaire et les Genevois y ch. xii. — 2. Id. — 3.

Lettre de Ch. Bonnei à Bentink, s. d. — 4. Lettres sur le christianisme de M. J.-J. Rousseau, adressées à M. J. L. par Ja-

cob Vbrnbs, pasteur de l'église de Gôligny. Amsterdam, Neaulme, 1764, in-!2 de 136 p.

—^. Lettre de Vei^nes à Bousseau^ 2 juillet 1762.

motifs d'y tenir et voulait faire croire qu'il le conservait toujours. A Genève, en effet, la profession de la religion du pays n'était pas seulemetit une question de morale et de conscience, mais aussi une question d'avantages civils et, en quelque sorte, de nécessité temporelle. Contester à Rousseau son titre de chrétien, c'était presque, de la part d'un ministre protestant de Genève, lui fermer les portes de sa patrie. L'œuvre de Vernes, sous son 'apparente modération, cachait donc un danger sérieux.

n est clair que ces divergences n'étaient pas favorables à la paix. On se passionnait pour ou contre; des magistrats, même de ceux qui avaient opiné avec la majorité, trouvaient qu'on avait été rigoureux et auraient désiré étouffer l'affaire. Mais les partisans de Rousseau se croyaient en droit d'exiger une satisfaction plus complète. L'opinion qui, dans le premier moment, lui avait été contraire, revenait à lui, ne fût-ce que parce qu'il était Topprime. Une quinzaine de citoyens allèrent aux informations chez le procureur général et le syndic. Ceux-ci éludèrent la question et répondirent que le décret n'était pas sur la sentence; ils ne dirent pas qu'il était sur les registres du Conseil ^ La famille de Rousseau demanda, par requ/^te, communication de l'arrêt. Le Conseil décida qu'il « n'y avait pas lieu d'accorder aux suppliants la fin d'icelle '. » Jean-Jacques dit que cette requête fut faite à son insu; il est certain, du moins, qu'il mit bien du temps à en remercier les auteurs '.

i. Lettre de MouHou à RouS" seau, !•' juillet 1762. — 2. Extrait des Registres du Conseil, 2 Juillet 1762. — 3. lettres de Rous^au à M"^ de Bouf fiers.

4 juillet; à Moultou, 6 juillet; à M'»* de Li*xembourg^ 21 juillet; à Théodore Rousseau, 1 1 septembre 1762.

Paris av«dt entraîné Genève ; Paris et Genève entraînèrent à leur tour d'autres États; de sorte que le malheureux Rousseau se trouva, à la fin, comme enveloppé de condamnations.

Dès le 23 juin, les Ëtats généraux de Hollande et Westfrise, sur la proposition de leur grand pensionnaire P. Steyn, déférèrent V Emile aux magistrats, afin qu'ils eussent à informer contre cet ouvrage et, malgré le privilège accordé, à en suspendre la publication. Le livre fut, en conséquence, soumis à Texamen des pasteurs, et le 22 juillet, les magistrats donnèrent leur réponse. Les considérants sont, à peu de chose pi'ès, les mômes que ceux du Parlement de Paris et du Petit Conseil de Genève. Il est à remarquer toutefois qu'ils laissent de côté tout ce qui a rapport à l'éducation et à la politique, pour ne s'attacher qu'à la Profession de foi^ et que, pour répondre sans doute à une objection qui commençait à se produire, ils ont soin d'affirmer que cette profession de foi est bien celle de l'auteur. Enfin, le 30 juillet, conformément aux conclusions du rapport, les États généraux prononcèrent la révocation du privilège, la saisie des exemplaires, la défense de réimprimer, vendre, distribuer ou traduire l'ouvrage, sous peine d'une amende de 1,000 florins et de correction arbitraire, même par prise de corps.

Cette sentence qui , comme nous l'avons vu, contrariait Rousseau dans ses projets d'édition générale, le mécontenta profondément; cependant l'attitude de la Hollande ne pouvait le toucher à Tégal de

celle de Berne. Dans un cas, il y allait de sou orgueil, de sa considération, de sa fortune peut-être; dans l'autre, il y allait en outre de sa sûreté personnelle. Rousseau, chassé de France, condamné à Genève, condamné en Hollande, allait-il être forcé de reprendre encore une fois le bâton du voyageur? Et si Berne le renvoyait aussi, quel pays lui resterait ouvert après tant de condamnations ?

Il avait bien voulu venir à Yverdun comme un proscrit, mais non comme un coupable. Aussitôt arrivé, il avait écrit au bailli, qui était en même temps membre du Conseil souverain de la République de Berne, afin de lui demander, non seulement l'autorisation de son gouvernement, mais sa protection et son estime *. D'un autre côté, la fermentation qui régnait à Genève ne pouvait manquer de se propager jusqu'à Berne. Le réquisitoire de Tronchin y avait été imprimé dans la gazette, et, sans aucun doute, les commentaires des amis de Voltaire en avaient souligné certains passages ^ Ces faits étaient de nature à inspirer des alarmes à Rousseau. « Vos confrères, écrivait-il à un membre du Conseil de Berne, sont-ils décidés à me condamner aussi sans m'entendre'? )) « On a défendu vos livres, répondait Moultou, et c'est tout*. » Ce n'était pas. tout pourtant. « Le 9 de ce mois, dit Rousseau, M. le bailli d' Yverdun, homme d'un mérite rare, et que j'ai vu s'attendrir sur mon sort jusqu'aux larmes, m'avoua qu'il devait recevoir le lendemain et me signifier le même jour

1. Lettre à GingenM de Moiry, bailli d' Yverdun, 22 juin 1762.

— 2. LeUre à if «• de Boufflers^ h juillet, et à MouHou, 6 juil-

leH762. — 3. Lettre à M. 6\, fin de juin ou premiers jours de juillet 1762. — 4. Lettre deMouU tou à Rousseau, 7 juillet 1762.

Tordre de sortir dans quinze jours des terres de la République. Mais il est vrai que cet avis n'a pas passé sans contradiction ni sans murmure^ et qu'il y a eu peu d'approbations dans les Deux- Cents, et aucune dans le pays. Je partis le même jour, et le lendemain, j'ari'ivai ici (à Motiers-Travers) où, malgré l'accueil qu'on m'y fait, j'aurais tort de m'y croire plus en sûreté qu'ailleurs*. » « Cet ordre, avait-il dit précédemment, a été donné à regret, aux pressantes sollicitations du Conseil de Genève... Je suis ici depuis hier, et j'y prends haleine, en attendant qu'il plaise à MM. de Voltaire et Tronchin de m'y poursuivre et de m'en faire chasser, ce que je ne doute pas qui m'arrive bientôt ^ »

On prétendit en effet que Voltaire avait circonvenu à Berne le pasteur Bertrand et le sénateur Freudenreich. Non content de se justifier de cette accusation, dans la même lettre et par les mômes raisons que pour la condamnation de Genève ', Voltaire obtint de Freudenreich une attestation établissant de la manière la plus formelle que, ni directement, ni indirectement, ni verbalement, ni par écrit, il ne s'était occupé à Berne des affaires de Jean- Jacques *. Moultou assure aussi que le Conseil de Genève (il ne parle pas des particuliers) n'avait rien fait auprès de Messieurs de Berne pour le faire chasser '. Mais que ce soit ou non à l'instigation du Conseil de Genève, un nouvel exil ne lui en était pas moins imposé.

1. Lettre à Moultou, 15 juillet 1762. - 2. Id„ 11 juillet 1762.

— 3. Lettre de Voltaire à LuUin, Î5 juillet 1766. (Voir ci-dessus,

p. 181). —4. Dbsnotrbstbrres, t. VI, p. 332. - 5. Uttre de Moultou à Roiaseau, 17 juillet 1762.

L'expulsion du territoire de Berne ne prit pas Rousseau au dépourvu, autant que l^avait fait celle de Paris. Il s'était, il est vrai, déjà attaché à Roguin et à sa famille. Il avait même accepté du colonel son neveu un petit pavillon. Il allait s'y emménager et avait écrit à Thérèse de le venir joindre ; il lui fallut procéder à un nouveau départ. Heureusement, il n'eut pas loin à aller. M"*" de Boufflers, qui avait pris en quelque sorte la spécialité des logements à lui offrir, lui avait parlé précédemment de l'Angleterre; mais T Angleterre, c'était pour lui presque le bout du monde ; ou bien d'un château appartenant à une de ses amies, la comtesse de la Mark ; mais où était ce château, et lui faudrait-il encore faire des voyages*? D'un autre côté, Ustéri aurait voulu l'attirer à Zurich, d'où, disait-il, il ne courrait point le risque d'être chassé *. Cependant, le moment venu, il lui fut fait, tout auprès de lui, une offre qui lui sourit davantage. M™" Boy de la Tour, nièce de Roguin, lui proposa une maison toute meublée, qui appartenait à son fils, au village de Motiers, dans le val de Travers, comté de Neuchâtel. Jean-Jacques n'aurait, pour s'y rendre, qu'une montagne à traverser. Il accepta. Là, au moins, dans les États du roi de Prusse, il n'aurait pas à craindre les persécutions religieuses.

1. Lettre de JW™» de BouffUrs à Boiuseau, 24 Juin, et Réponse de Routseau, 4 Juillet 1762. —

9 juillet 1762. — n existe & la Bibliothèque de Neuchâtel plusieurs lettres d'Usteri à ce

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