‹ La vie & les œuvres de Jean-Jacques RousseauChapitre 57 sur 158 · I. Con/eMion*, I. XII · texte numérisé non relu

I. Con/eMion*, I. XII

DE JEiLN-JACQUES ROUSSEAU. 193

Jean-Jacques Rousseau habita le Val de Travers pendant trois ans et deux mois : du 10 juillet 1762 au 8 septembre 1765 *.

Son premier soin, en arrivant, fut de se mettre en règle avec les autorités du pays.

Sa lettre au Roi de Prusse, à défaut d'autre mérite, a au moins celui de Toriginalité : « Sire, j'ai dit beaucoup de mal de vous, j'en dirai peut-être encore. Cependant, chassé de France, de Genève, du canton de Berne, je viens chercher un asile dans vos États. Ma faute est peut-être de n'avoir pas commencé par là. Cet éloge est de ceux dont vous êtes digne. Sire, je n'ai mérité de vous aucune grâce et je n'en demande pas ; mais j'ai cru devoir déclarer à Votre Majesté que j'étais en son pouvoir, et que j'y voulais être. Elle peut disposer de moi comme il lui plaira. »

La lettre qu'il écrivit au gouverneur du comté est moins impertinente et plus naturelle. On remarquera qu'elle est la première qu'il ait fait précéder de sa devise : Vitam impendere vero *.

Le gouverneur du comté de Neuchâtel était alors un vieil Écossais, qui avait abandonné le parti des Stuarts pour s'attacher au Roi de Prusse. Il s'appelait lord Keith, mais il était plus connu sous le nom de Milord Maréchal. C'était 'un vieillard serviable,

i. J,-J, Rousseau au Val de Travers, par M. FHlTZ Bbr- THOUD, iij-12, 1881. Ce volume nous a été très utile pour la composition de ce chapitre. Il n'est pas seulement précieux à cause des détails inédits qu'il rapporte ; il l'est encore

à cause des faits connus qu'il précise ou qu'il rectifie, et aussi à cause des lieux quUl décrit. On sent à chaque page que rauteup est du pays. — 2. Lettres au Roi de Prusse et à Milord A/arccAa?, juillet 1762.

quoique un peu bourru, très original, passablement philosophe, épicurien, sceptique, et que les questions religieuses laissaient parfaitement indifférent. Rousseau alla le voir et, dès sa première visite, fut saisi de respect, d'affection, presque de tendresse, de sorte qu'à partir de ce moment, commença entre eux une amitié qui, peut-être, ne se termina qu'avec la vie.

Milord Maréchal habitait. Tété, le château du Colombier, qui n'était qu'à 6 lieues de Motiers. Il vint voir Rousseau à son tour et resta deux jours chez lui. Bientôt ils ne pouvaient plus se passer Fun de Tautre. Rousseau allait au Colombier au moins tous les quinze jours passer vingt-quatre heures. Il va jusqu'à comparer ces visites à celles qu'il faisait à Eau-Bonne; cependant, à aucun prix, il ne voulut consentir à rester chez Milord Maréchal. Il l'appelait son père ; celui-ci appelait Rousseau son fils ; et, en effet, il semblait qu'avec ces titres, ils avaient pris les sentiments de père et d'enfant. Le tableau de leur intimité, que trace Rousseau, pourrait passer pour un produit de son imagination, si nous n'avions ses lettres et celles de Milord Maréchal. Elles montrent* que son récit n'est que l'exacte vérité.

Milord Maréchal obtint sans peine pour son protégé la bienveillance de Frédéric; mais le roi y voulut ajouter des bienfaits; c'était trop pour Jean- Jacques. De l'or? 11 se révoltait à la seule pensée d'en recevoir. Des provisions? quoique plus acceptables, elles furent également refusées. L'offre de lui faire bâtir un petit ermitage, en un lieu choisi par lui, était séduisante; il répondit néanmoins qu'il était touché des bontés du roi , mais qu'il lui serait impossible de dormir dans une maison bâtie pour

lui d'une main royale*. Avant tout, il ne voulait pas de chaînes. Il avait été question qu'il s'engageât à ne plus écrire. « Ce n'est pas, j'espère, disait-il, une condition que Sa Majesté entend mettre à l'asile qu'elle veut bien m'accorder. Je me suis promis, et je me promets de ne plus écrire; mais, encore une fois, je ne l'ai promis qu'à moi ^. » Ces rapports avec le Roi n'avaient rien d'intime ; ils eurent cependant pour effet de rendre Rousseau aussi partisan de la personne de Frédéric qu'il l'avait été peu jusque-là. Il alla plus loin ; il se prévalut de ses relations avec lui au point de lui donner des conseils et de l'engager à remettre au fourreau cette épée qu'il en avait tirée trop souvent. On doit bien penser qu'il ne reçut pas de réponse '.

Rousseau, protégé par le Roi, soutenu par Milord Maréchal, aurait pu se croire fixé à Motiers. Cette résidence semblait faite exprès pour lui : maison grande et commode ; pays magnifique au milieu des montagnes de la Suisse, non loin de Genève, tout en étant hors de l'atteinte des malintentionnés et des ennemis; existence tranquille et sûre, sous la protection d'un prince libre-penseur peu enclin à se passionner pour des querelles religieuses, avec l'affection quasi paternelle du gouverneur, la compagnie de l'inséparable Thérèse, les visites pour le moins assez fréquentes des connaissances et des amis, le voisinage d'une population simple et bonne.

1. Lettres de Milord Maréchal à RotASseau, 17 août ; de Rousseau à M^* de Bouf fiers, 7 octobre; de Af»» de Bouf fiers à Bousseau, 22 octobre 1762. — 2. Letlre à Milord Maréchal,

août, et Réponse à Botisseau, 24 août 1762.— 3. Lettre au Roi de Prusse, 30 octobre 1762?

(Cette lettre paraît devoir être plutôt de 1763.)

196 LA VIE ET LES (EtlVRES

les causeries familières, les occupations manuelles ou littéraires, les grandes excursions et les belles promenades, les sites grandioses ou charmants, sauvages ou gracieux, mais toujours pittoresques ; des forêts, des rochers, des grottes, des torrents, des cascades. Que de choses capables de satisfaire un amant de la nature ! Malheureusement Jean-Jacques emportait avec lui deux choses, dont il lui était difficile de se séparer : son caractère et sa réputation. Sa réputation, avec les discussions et les passions qu'elle avait soulevées ; sa réputation, avec ses livres, notamment le Contrat social et VÉmile; son caractère, naturellement susceptible et impressionnable et, à cette époque, surexcité jusqu'à la folie par la contradiction.

Lui-même a donné une description du pays et des habitants de Motiers-Travers, de son installation et un peu de son genre de vie, dans deux lettres très longues adressées au Maréchal de Luxembourg*. Le pays ne lui était pas inconnu, mais, à voir la manière dont il parle des Neuchâtelois, on ne se douterait pas qu'ils ne sont autres que ces fameux 7no7itagnoits, dont il avait fait un si bel éloge dans sa Lett7*e sur les spectacles. C'est qu'il a l'àme blessée et le cœur ulcéré ; il a des regrets et, comme il le dit, la saison de sa vie n'est plus la même. Il ne voit rien de bien que le site, et encore semblet-il s'excuser de trouver ses superbes perspectives privées des ornements de l'art, plus belles que les campagnes des environs de Paris ou le parc de Versailles.

Le sauvage, le républicain Rousseau ne pouvait-

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