Lettres au Maréchal de Luxembourg, 20 et 28 janvier
il donc' plus se passer de la société aristocratique des Luxembourg et des Conti? Il se plaignait des grands pendant qu il était auprès d'eux ; alors il faisait Tours, en prenait à son aise de l'étiquette et même de la politesse. Maintenant qu'il est^ dans un pays plus simple, il lui faut le ton de Paris, et il se plaint ou se moque de la lourdeur des Suisses, du peu de distinction de leurs femmes et des toilettes prétentieuses de leurs filles.
De quoi, du reste, ne se plaint-il pas? Il ne fut pas accueilli avec plaisir par tout le monde, et les pasteurs commencèrent par déférer son livre au Conseil d'État. C'est Rousseau qui le raconte ; seulement au lieu d'ajouter que le Conseil d'État refusa d'accueillir leur demande, il aime mieux conclure avec maussaderie qu'en définitive, il est chez le Roi de Prusse et non chez les Neuchâtelois. — « Ils remplirent leur Mercure, dit-il encore, d'inepties et du plus plat cafardage * ; » mais ne savait-il donc pas qu'un des inconvénients de la célébrité est de prêter le flanc à la discussion? — Il ajoute quelque part qu'il ne peut souffrir les tièdes ; qu'il aime mieux être haï de mille à outrance, et aimé de même d'un seul*. Qu'il compte donc les attentions, les prév^pances, les amitiés, les dévouements dont il fut l'objet à Motiers ; qu'il compte le nombre de ses partisans, de ses amis, de ses admirateurs, et qu'il dise s'il n'y avait pas là de quoi le satisfaire. Tenait-il à la faveur populaire ? Presque tout le monde, pendant longtemps, l!aima et le respecta. — Désirait-il la bienveillance officielle des fonction-
i. Confessions, 1. XII. Voir i — 2. LeUre à M^^ Latour, aussi Fritz Berthoud, p. 53. I 26 septembre 1762.
naîres? On sait à quel point elle lui était assurée. — Voulait-il forcer l'attention du public? (et il y tenait plus qu'il n'en convient). Pendant tout le temps de son séjour à Motiers, les chemins furent encombrés des visiteurs attirés par sa renommée ; la poste fut surchargée des lettres qui lui étaient adressées; sa maison ne désemplissait pas et sa correspondance lui prenait le plus clair de son temps. — Préférait-il les jouissances plus délicates d'amitiés choisies ? Il eut le bonheur d'en acquérir là de plus sûres et de plus dévouées que partout ailleurs. Jusque-là, il avait eu pour amis des hommes de lettres ou des grands ; ses amitiés de Motiers furent plus simples, plus franches, plus égales. La preuve qu'elles lui convenaient davantage, c'est qu'elles résistèrent mieux, en général, aux épreuves du temps, de l'adversité et de l'absence.
Dès avant de quitter le canton de Berne, il avait mandé Thérèse ; elle arriva le 20 juillet à Motiers *• L'entrevue fut touchante ; ils s'embrassèrent en pleurant ; ils durent se promettre une affection inaltérable. L'arrivée de sa maltresse devait contribuer à fixer Jean-Jacques où il était. Cependant la comtesse de la Mark continuait à proposer son château de Schleyden, près d'Aix la Chapelle ; le {>rince de Conti, le château de Trye, à 20 lieues de Paris ; enfin, M™" de Boufflers fit tant que, Milord Maréchal aidant, Rousseau finit par donner un demiconsentement pour l'Angleterre, mais seulement à partir du printemps suivant *. Faut-il citer aussi les
1. Lettre à A/»® de Luxembourg, 21 juillet 1762. — 2. Letires de >/"• de Boufflers à Rousseau, 24 juin, 21 juillet, 31 juillet, 10 septembre 1762. Réponses
de Rousseau, 4 juillet, août, 7 octobre 1762. Lettres de Milord Maréchal à Rousseau, 2 octobre 1762 ; de Hume à Rousseau, 2 juillet 1762.
DE JEIN-JACQUES BOUSSEAV. 199
offres d'une certaine marquise « sans préjugés, » qui lui proposa 3e se retirer avec lui dans un coin de la Suisse pour y vivre comme deux ermites*.
En attendant un avenir sur lequel il ne voulait compter qu'à moitié, il arrangea son existence de la façon qui lui parut la plus avantageuse.
Un de ses familiers a laissé sur son genre de vie des détails intéressants. Rousseau aimait à bien vivre. De temps en temps il invitait un ami à manger avec lui ; plus souvent des importuns venaient, sans façon, s'installer à sa table. Quelquefois aussi, il acceptait une invitation à diner. Sa cuisine était simple, mais supérieurement apprêtée par Thérèse; c'étaient d'excellents légumes, des gigots de mouton exquis, des truites fournies par TAreuse, des cailles et des bécasses dans la saison, du vin du pays, mais du meilleur, du café, pas de liqueur. La conversation était vive et animée. Thérèse paraissait de temps en temps et rompait le tète-à-tôte. Rousseau s'égayait à ses dépens ; mais jamais, malgré les instances de ses convives, il ne permit qu'elle se mit à table avec eux. Bien plus, quand il n'avait pas d'étrangers, il mangeait habituellement seul. On n'était plus au temps des petits goûters de la rue Platrière. « Quelquefois, après dîner, ajoute cet ami, Jean-Jacques se mettait à son épinette, m'accompagnait quelques airs italiens, ou en chantait lui-même. Quand c'était chez moi, je chantais des romances de sa composition ou de la mienne, accompagné de ma harpe ; car c'était à qui ferait la meilleure musique sur les mêmes paroles. Le soir,
i« Leiire de la marquise de \ tembre 1762. Frestoudam à Rousseau, 25 sep-
dans Tété, c'étaient des promenades dans les bois des environs. Dans les beaux clairs de lune, il se plaisait sur les bords de TAreuse à cbanter des duos. Nous avions toujours bon nombre d'auditeurs, surtout les jeunes filles du village, qui ne manquaient pas de venir nous écouter*. »
Par une fantaisie inexplicable, Jean- Jacques choisit, pour en faire sa chambre, une pièce petite, mal située, en plein nord et n'ayant de vue que sur une cour. C'était la seule qui ne donnât pas sur la montagne. Aujourd'hui elle est encore à peu près dans le même état. Il avait pratiqué dans un coin^ près de la fenêtre, une sorte de réduit, entre deux petites bibliothèques, avec une planche attachée au mur, en forme de pupitre, sur laquelle il écrivait debout. Il recevait dans sa chambre, mais ne permettait à personne d'entrer dans ce recoin, de peur qu'on ne touchât à ses livres et â ses papiers. Sur le devant de la maison, régnait une galerie ouverte, où il allait souvent lire et se promener. Il en avait fait fermer les deux bouts avec des planches, dans lesquelles il avait fait percer de petits trous, afin de reconnaître les personnes qui venaient le voir. Un escalier conduisant de la galerie dans la grange, et de là dans la campagne, lui permettait d'éviter les importuns '.
Dès son arrivée, il avait changé de costume et pris l'habit arménien. Ses infirmités, dit-il, lui rendaient ce vêtement plus commode. On peut affirmer que le désir de se singulariser n'eut pas moins de part
1 . D'ESCHBHNY, De Rousseau et des philosophes du XVIII* siècle, ch, II. Voir aussi Anecdotes sur J,'J. Rousseau, tirées du
voyage de William Coxe en Suisse, ch. XLViii. — 2. Fritz Bbrthoud ; —William CoaB.
à sa détermination. Il y songeait dès le temps qu'il habitait Montmorency. Peut-être même en avait-il trouvé ridée beaucoup plus tôt dans un roman de Marivaux, Les Effets surprenants de la sympathie \ Jusque-là les événements l'avaient empêché de mettre son projet à exécution; dans ses montagnes, cela devenait facile. La Roche, valet de chambre de M. de Luxembourg, lui adressa les renseignements les plus détaillés sur toutes les parties du costume* ; lui-même surveilla la confection du vêtement avec le soin le plus minutieux. Il demanda et obtint Fapprobation du pasteur de Motiers, de sorte qu'il ne parut plus désormais, même au temple, qu'avec rhabit arménien complet, veste, cafetan, bonnet fourré et ceinture. Plusieurs de ses portraits le représentent dans cet accoutrement *.
Son état de santé ne pouvait manquer d'avoir une grande influence sur son genre de vie et sur son humeur; mais sur ce point, on est en présence de deux témoignages bien diflférents. Veut-on s'en rapporter à Rousseau : il ne se portera bien que quand il sera mort *; — si son état devait durer plus longtemps, il se croirait déjà mort* ; — il n'attend pas d'autre changement à son sort ici-bas que son terme ; il ne lui reste plus qu'à souflFrir et à mourir* ; — il se regarde comme ne vivant déjà plus ; il est aussi malade de l'esprit que du corps ' ; — le séjour qu'il
I. Voir, dans la Revue des Deux Mondes, du 15 décembre 1883, Éludes sur le XVIII* siècle :
Marivaux, par F. Brunbtiàrb.
— 2. Manuscrit des lettres de Bousseau à Jï/™e (^ Luxembourg , à la bibliothèque de la Cham-
bre des députés. — 3. Confessions, 1. XII. — 4. Lettre à Af-o Latour, 4 janvier 1763. — 5. /d., 21 août 1763. — 6. Lettre à Af»« de Boufflers, 28 décembre 1763. — 7. Lettre à M. A., 7 avril 1764.
habite, quoique sain pour les autres, est mortel pour lui * ; — son état empire au lieu de s'adoucir*. On pourrait faire vingt citations du même genre. Préfère-t-on consulter d^Escherny? Rousseau man<geait bien , dormait bien , marchait mieux que personne , était gai et de bonne humeur, et , sauf une infirmité plus gênante que dangereuse, se portait parfaitement'. Lequel des deux faut-il croire? Wi Tun ni Tautre peut-être. Il est certain que si Rousseau avait été aussi malade qu'il le dit, il n'aurait jamais pu résister aux courses fatigantes et aux travaux excessifs qu'il a faits à cette époque. Ses maux d'ailleurs ont si souvent l'air d'un refrain destiné à le délivrer d'une personne ou d'une besogne importune, son séjour lui devient mortel si juste au moment où il a le désir de le quitter, qu'on ne saurait faire grande attention à ses plaintes. Souvenonsnous toutefois qu'il avait une infirmité qui ne laissait pas que de le tourmenter, et qu'il fut véritablement malade à diverses époques. Il le fut vers la fin de 1762 * ; il le fut d'autres fois encore. On peut bien admettre, pour le moins, qu'il n'aurait pas tant gémi, s'il n'avait quelque peu souffert. Il souffrait, sans doute, parce qu'il s'imaginait souffrir; il souffrait, parce qu'il était doué d'une sensibilité morale qui devait réagir sur sa constitution physique ; mais cette sensibilité n'en était pas moins un mal réel, qui lui causait de véritables douleurs, des douleurs qui l'amenèrent jusqu'à la pensée du suicide. Cette résolution fut heureusement passagère , et elle peut
1 . Lettres à Duchesne, 20 j uillet 1764; à A/»" de Bouf fiers, 26 août 17(54 ; à Dupeyrou, 23 mai 1765.
— 2. Lelire à d'ivcrnois, 25 avril
1765. — 3. D'ESCHBRNY, De Rousseau, etc., ch. XI. — 4.
Lettre de MouUou à Boitsseau, 25 décembre 1762.
être regardée comme l'effet d'un moment de désespoir, plutôt que comme une détermination arrêtée. Rousseau était, par principe et par nature, opposé au suicide ; il en caressa cependant la pensée pendant au moins une journée, au point d'être près de Texécuter. « Ma situation physique, écrit-il à Duclos, a tellement empiré et s'est tellement déterminée, que mes douleurs sans relâche et sans ressource me mettent absolument dans le cas de l'exception marquée par Milord Edouard, en répondant à Saint- Preux* : Usque adeone mort misertim est? » Une seule chose semble le tourmenter, le sort de Thérèse, quand elle ne l'aura plus. Il la recommande à Martinet et lui remet un testament en sa faveur*. Moultou lui répondit : « Soyez tranquille sur le comte de M"" Le Vasseur; je sais tout ce qu'elle vaut, et il n'est rien que je ne fisse pour elle. Ne sais-je pas combien elle vous est chère'. » Un peu plus tard, M""" de Verdelin offrit de la prendre chez elle, comme son amie, et de tout faire pour la mettre à son aise*. Mais Jean-Jacques aurait préféré lui assurer une existence modeste à la campagne. Il était précisément entré en relations avec un prêtre du Bugey, le curé d'Ambérieux, qui avait prêté son assistance à Thérèse, un jour qu'elle avait été insultée par des jeunes gens dans une voiture publique. Il eut l'espoir de la caser de ce côté. « Elle est bonne catholique, écrivit-il, et tient à habiter un pays catholique. Elle a des vertus rares, un cœur excellent, une honnêteté de mœurs,
1. Nouvelle Héloïse, 3e partie, lettre 22. — 2. Lettres à Duclos, à Martinet et à Moultou, !•' août 1763. — 3. Lettre de Moultou à
Rousseau, août 1763. — 4. Lettre de Af™« de Verdelin à Rousseau, janvier 1764.
une fidélité et un désintéressement à toute épreuve ; elle n'est plus jeune et ne veut d'établissement d'aucune espèce*. » Le curé chercha-t-il d'autres renseignements? Toujours est-il que la proposition n'eut pas de suite, et que Jean-Jacques fut assez mécontent du curé. En toute occasion, du reste, Jean-Jacques aimait à vanter la religion et la moralité de sa bonne. A Montmorency, elle faisait maigre en carême ; à Motiers , on avait choisi une habitation à portée d'un village catholique, afin de lui donner la facilité d'y aller remplir ses devoirs *.
Nous avons dit que Rousseau eut à Motiers le bonheur de se faire des amitiés sûres. On doit placer en tête Milord Maréchal.
MiLORD Maréchal eut le mérite de prendre Jean- Jacques tel qu'il était, sans prétendre le changer ou le corriger. Passablement sceptique et très original lui-même, il ne s'étonnait point de l'originalité des autres. Tenant assez peu aux formes, il était disposé à en dispenser son ami; à cause de cela peut-être, celui-ci s'en dispensa moins avec lui qu'avec qui que ce fut. L'âge de Milord Maréchal permettait d'ailleurs à Rousseau de lui donner certains témoignages d'honneur et de respect, sans déroger à ses principes sur les grands ; ou plutôt il n'y eut entre eux ni grand ni petit ; l'amitié avait
1 . Lettre au cuve d'Ambérieux, 25 août 1763. — 2. Lettre à Duchesne, 16 janvier 1763 ; à Du-
moulin , même jour ; à Buita-^ i fuoco, 24 mars 1763.
effacé la différence des rangs. Milord Maréchal avait pris pour règle de ne s'imposer en rien ; il y gagna un pouvoir de direction presque universel. Jean- Jacques se serait reproché de prendre la moindre détermination, sans avoir consulté son protecteur. Il ne voulut pas, il est vrai, aller s'installer au Colombier ; mais il est un autre projet, que les deux amis appelaient leur château en Espagne et que Rousseau caressa longtemps, c'était de se retirer ensemble en Ecosse, avec Hume en tiers. Milord Maréchal se prêtait à cette idée, moins pour Fagréraent qu'il en espérait que pour faire plaisir à son ami Jean- Jacques*; mais celui-ci était tout feu. « Milord, écrivait-il, il n'y a pas de jour que mon cœur ne s'épanouisse en songeant à notre château en Espagne. Ah! que ne peut-il faire le quatrième avec nous, ce digne homme (le roi de Prusse) que le Ciel a condamné à payer si cher la gloire et à ne connaître jamais le bonheur de la vie^ »
Milord Maréchal ne tarda pas à quitter le gouvernement de Neuchâtel, pour retourner en Ecosse. Rousseau crut que son départ allait le laisser en proie aux persécutions, sans appui, et, qui pis est, sans amis. C'était, disait-il, la plus grande affliction qu'il eût éprouvée'; mais, comme à l'ordinaire, il avait mis les choses trop au pis. Milord Maréchal ne l'abandonna pas, continua à le servir et resta en correspondance très suivie avec lui. Il commença par préparer l'ermitage où il devait passer sa vie
i. Lettre de Milord Maréchal à A/™» de Bouf fiers, 22 septembre 1762. — 2. Lettre à Milord Maréchal, 1«» novembre 1762.
Voir aussi, Lettres à Milord
Maréchal, 26 novembre 1762 et 21 mars 1763, et à hume, 19 février 1763. — 3. Lettres à M. de Voyer, 22 avril, et à jtf«« de Verdelin, 30 avril 1763.
avec Rousseau et l'engagea à y venir*. Celui-ci toutefois, malgré son désir d^ aller rejoindre son ami, hésitait à entreprendre ce long voyage. La France l'attirait par-dessus tout. M°* de Verdelin l'assurait qu'il serait bien accueilli à Bordeaux*. Enfin Milord Maréchal lui-même se dégoûta de FÉcosse ; le climat y était très froid ; on y était plus bigot qu'il ne leur eût convenu, à Jean- Jacques et à lui; il fut appelé à Postdam, auprès de Frédéric, et le château en Espagne s'écroula*.
Avant de quitter son gouvernement de Neuchâtel, Milord Maréchal; afin de ne pas laisser Jean-Jacques au dépourvu, lui avait envoyé des lettres de naturalité, qui devaient le garantir contre toute crainte •d'expulsion*. Quelque temps après, « Messieurs de Couvet, » petite paroisse voisine de Motiers, firent prier par une députation l'illustre réfugié de vouloir bien agréer la bourgeoisie de leur communauté. La délibération avait été prise à l'unanimité de cent vingt-cinq votants. La bourgeoisie était quelque chose de plus spécial que la naturalité et donnait des droits plus étendus*. A la même époque la société de l'Arquebuse de Couvet l'admettait au nombre de ses membres; il était déjà de celle de Motiers. Il fut extrêmement sensible à ces attentions, qui lui arrivaient après deux ans et demi de séjour dans le pays, alors qu'on le connaissait et qu'on
1. Lettres de Milord Maréchal à Rousseau, h juillet, 23 août, 29 août 1763.-2. Lettres à A/mo de Verdelin, 29 juin et 10 septembre ; rfe M'"* de Verdelin à Rousseau, o septembre 1763.
— 3. Lettres de Milord Maréchal
à Rousseau, 14 septembre 1763, 2 février, 26 mars, 13 avril 1764.
— 4 . Confessions, 1. XII ; lettre àMoultou, 7 mai 1763. — 5. Ajlf.
DB BouGY, Les Résidences de J.-J, Rousseau,
était à même de l'apprécier*. Il aurait pu s'apercevoir que tout le monde n'était pas, comme il le dit, acharné à le persécuter.
Peu de temps après, il engagea ses amis à substituer au titre de Monsieur, qui lui déplut toujours, celui de Citoyen, A Paris, dit-il, on ne l'appelait que le citoyen; il croit mériter ce nom mieux que jamais; il l'a payé assez cher. Gardons-nous d'ailleurs de le regarder comme une sorte d'appellation démocratique. A Genève et dans la plus grande partie de la Suisse, les droits de cité ou de bourgeoisie étaient le privilège d*un petit nombre et constituaient une véritable aristocratie. N'était pas citoyen qui voulait.
Les faveurs de Frédéric et de Milord Maréchal pouvaient être utiles à Rousseau, et le public était encore porté à les exagérer. Ainsi, après sa naturalisation à Motieri?, le bruit courut que Frédéric l'avait nommé son résident auprès des Quatre cantons. Rousseau regarda cette fausse nouvelle comme une manœuvre de ses ennemis. Pourquoi? Elle ne faisait que lui donner plus d'importance *.
Nous avons dit qu'il fut désolé du départ de Milord Maréchal et de l'écroulement de leurs projets. Il aurait voulu au moins montrer à son bienfaiteur un souvenir reconnaissant, et en transmettre le témoignage à la postérité. Dans ce but, il le supplia de lui envoyer quelques mémoires qui lui permissent de composer une biographie du général Jacques
1. Lettre à d*!vemois, 7 janvier 1763; les Lettres de naluralité sont du 16 avril 1763; celle de Communier de Couve t du 17 janvier 1765. Elles sont
rapportées in extenso par Fr.
Bhrthoud. — 2. Lettres de Moultou à Rousseau, 4 et 10 mai 1763; de Rousseau à Moultou, 7 mai 1763.
Keith, frère du maréchal, mort au service de Frédéric le Grand, ou même d'écrire une histoire complète de leur maison \ Mi lord lui promit les mémoires, n'envoya rien et chercha à l'engager de préférence dans une autre voie Ml aimait beaucoup Jean-Jacques, mais il le connaissait bien aussi ; qui ! sait s'il ne fut pas détourné du premier de leurs ; projets par l'humeur susceptible et changeante de ' son protégé, et du second, par le souci d'avoir à débattre avec lui des questions de personnes et de famille ?
Un troisième projet eut plus de succès. Rousseau s'était acquis par le produit de ses ouvrages une fortune modeste, strictement suffisante à ses besoins ; mais il s'inquiétait de l'avenir de Thérèse. Milord Maréchal entra dans ses vues et lui donna un modèle de testament permettant d'assurer à sa bonne sa petite fortune; de plus, il voulut comprendre Thérèse dans les dons qu'il entendait faire à sou ami'. Il est intéressant de voir la grâce originale et touchante avec laquelle il le conjure d'accepter ses bienfaits. « Mon bon et respectable ami, vous pourriez me faire un grand plaisir en me permettant de donner, soit à présent ou par testament, cent louis à M"° Le Vasseur. Cela lui ferait une petite rente viagère pour l'aider à vivre. Je ne puis emporter dans l'autre monde mon argent. Mes enfants, Emetella, Ibrahim, Stephan, Motcho, sont pourvus
1. Lettres à Milord Maréchal, 2o et 31 mars, 21 août 1764; de Milord Maréchal à Rousseau, 2février, 13 avril, 7 juillet 1764.
— 2. iMlres de Milord Maréchal à Rousseau, 20 septembre 176'*,
18 janvier 1765; de Rousseau à Milord Maréchal, 8 décembre 1734. — 3. Lettre de Milord Maréchal à Rousseau, 9 décembre 1762; 12 avril 1763.
suffisamment. J*ai encore un fils chéri , c^est mon bon sauvage. S'il était un peu traitable, il rendrait un grand service & son ami et serviteur*. » Les refus de Rousseau n'étaient pas toujours gracieux; mais Tours avait été si bien apprivoisé par Milord Maréchal que, par extraordinaire, il se montra parfait dans cette circonstance. « Loin de mettre de Famour-propre à me refuser à vos dons, dit-il, j'en mettrais un très noble i les recevoir. Ainsi là-dessus point de dispute... Mais j'ai du pain quant à présent, et au moyen des arrangements que je médite, j'en aurai pour le reste de mes jours. Que me servirait le surplus? Vous savez, Milord, que M"" Le Vasseur a une petite pension de mon libraire, avec laquelle elle peut yivre quand elle ne m'aura plus. Cependant j'avoue que le bien que vous voulez lui faire m'est plus précieux que s'il me regardait directement, et je suis extrêmement touché de ce moyen trouvé par votre cœur de contenter la bienveillance dont vous m'honorez. Mais s'il se pouvait que vous lui assignassiez plutôt la rente de la somme que la somme même, cela m'éviterait l'embarras de chercher à la placer, sorte d'aflfaire où je n'entends rien '. » Milord enchanté et reconnaissant de Cindulgence de Rousseau, voudrait faire davantage. « Si vous n'étiez pas plus sauvage que les sauvages du Canada , je n'aurais qu'à dire , si j'avais tué plus de gibier que mon ami : Tiens, voilà du gibier ; il remporterait ; mais Jean-Jacques le laisserait*. » « Vous m'appelez votre père; vous êtes
1 . Lettre de Milord Maréchal à Bouê9eau,Q mars 1764. — 2. Let~ tre à Milord Maréchal, 31 mars
1764. — 3. Uttre de Milord Maréchal à Rouêseau, 8 février
un homme vrai ; ne puis-je exiger par Tautorité que ce titre me donne , que vous permettiez que je donne à mon fils cinquante livres sterling de rente viagère. Soyez bon, indulgent, généreux, rendez votre ami heureux*. » Rousseau ayant accepté : « Il n'y a que vous peut-être, lui écrit Milord Maréchal, qui ayez le cœur assez bon et assez sensible pour comprendre le plaisir que vous m'avez fait et la peine dont vous m'avez tiré, en vous laissant persuader d'agréer mes offres. Je ne puis vous exprimer combien je suis sensible à ce procédé, ni combien je suis flatté de la distinction et préférence que vous donnez à mon amitié. A cette heure que vous êtes un bon enfant, et obéissant à votre père , je veux vous consulter pour savoir comment régler nos affaires. » Et il lui explique les mesures qu'il veut prendre pour lui assurer, de la façon la moins embarrassante, six cents francs de rente viagère , dont quatre cents réversibles sur la tète de M"* Le Vasseur. L'année suivante, il envoya à cet effet trois cents louis à Dupeyrou".
Nous aurons plus d'une fois occasion de retrouver le nom de Milord Maréchal. En mille circonstances, ce véritable ami eut à mettre sa vieille expérience au service de la tête folle de son protégé, à calmer son humeur ombrageuse, à l'exhorter à la patience et à la modération, à le consoler dans ses peines et à l'encourager dans ses luttes. On a dit que Rousseau fut ingrat et finit par se fâcher avec lui. Nous aurons à examiner en son lieu cette accusation. Qu'il