I.te«rcd//i4mc, 22 mars 1766. I
Voir aussi Le//rc d/?ej/, 3 mars I
TOMK 11 t5
LJL VIE ET LES (EUTRES
Je Tai mis dans un village, à 6 milles de Londres ; mais il persiste à vouloir un isolement plus complet. 11 va bientôt partir pour le pays de Galles, malgré tous les obstacles que j*ai fait naître contre ce projet*. »
A bien considérer, on put cependant apercevoir bientôt entre ces deux hommes quelques germes de dissentiments ; or, chez Rousseau , ces germes se développaient vite. Davenport, qui était riche, avait jugé poli de ne lui faire payer, pour la voiture qui Tavait amené, qu'un prix dérisoire; mais Jean-Jacques ne Tentendait pas ainsi '^. Telles étaient Tinconstance et la bizarrerie de son caractère que, sans raison aucune, il n'avait déjà plus la même confiance ni dans Davenport, ni dans Ilume lui-même. Il sentait qu'il n'avait que deux amis sûrs, Milord Maréchal et Dupeyrou. « Quoi qu'on vous dise, quoi qu'on vous écrive pour mes intérêts, écrit-il à ce dernier, tenez-vous en garde et, sans montrer de défiance, ne vous livrez point ^. Cependant il ne se plaint que d'une chose, c'est d'être Tobjet de trop d'attentions. Quant à l'ennui de ne pas savoir la langue et de ne pouvoir se faire entendre des domestiques, il en prenait facilement son parti, et y trouvait au moins l'avantage d'éviter les visites et les conversations importunes *.
Les lettres où nous avons pris ces détails sont du 29 mars ; le 31, tout est changé. Sans savoir encore quelles sont les intentions de Hume à son égard, il ne peut s'empêcher de les croire sinistres ; tout de
i. Lettre de Hume à M™» de Barbantane, 16 février 1706. — 2. Lettre à Hume, 22 mars, et Réponse de //urne, 30 mars 1766.
— 3. Lettre à Oupeyrou, 29 mars 1766. — 4. Lettre à Hume, 29 mars 1766.
sa part lui est suspect, même son zèle ; Hume est Tamide ses ennemis, Tagent des Tronchin, il viole ou intercepte ses lettres , il Va perdu de réputation en Angleterre ; en un mot, si Hume n'est un fourbe, il aura droit à bien des réparations de sa part \
Que s*était-il donc passé dans cet intervalle de quelques jours? Rien de nouveau; mais l'imagination de Rousseau avait travaillé. Il est vrai que Hume avait trempé dans la fabrication de la lettre apocryphe du Roi de Prasse. Quoiqu'il Tait nié à plusieurs reprises, il en est convenu expressément, au moins une fois ^. Mais jusque-là Rousseau n'avait tout au plus que des soupçons à cet égard. Cependant, le jour où il vit cette lettre insérée dans le Saint-James Chronicle, ce fut pour lui un trait de lumière, et il voulut, sans tarder, apprendre au public « qu'il y avait des traîtres secrets qui, sous le masque d'une amitié perfide, travaillaient sans relâche à le déshonorer'.
« Je vous apprends, Monsieur, disait-il dans sa réclamation, que cette lettre a été écrite à Paris; et^ ce qui me navre et déchire mon cœur, que l'imposteur a des complices en Angleterre. Vous devez au Roi de Prusse, à la vérité, à moi, d'imprimer la lettre que je vous écris et que je signe, en réparation d'une faute que vous vous reprocheriez sans doute, si vous saviez de quelles noirceurs vous vous rendez Tinstrument*.
Si quelqu'un avait lieu de se formaliser de la
1 . Leltre à d'ivernois, 31 mars 1766. — 2. Uttre de Hume à la marquise de Barbantane, s. d.
Vide contra, Exposé succincl de la contestation, etc., publié
par Hume. — Lettre de Hume à Turgot, 3 août 1766, etc. — 3.
Lettre à Milord X., 7 avril 1766.
— 4. Lettre à l'auteur du <i Saint- James Chronicle», 1 avril 1766.
lettre, c'était surtout le Roi de Prusse. On ne voit pas qu'il en ait pris le moindre souci. Rousseau aurait dû, à son exemple, la dédaigner comme une plaisanterie. Loin de là, ii en fît une affaire d'État, et ses amis ont reproché à Hume, comme une infamie, d'y avoir eu quelque part.
Il n'est pas inutile de savoir comment fut composée cette lettre. Walpole, qui avait d'autant plus de mépris pour les philosophes qu'il avait souvent occasion de les voir dans les salons de Paris, avait une antipathie spéciale pour Rousseau. « Un jour, dit-il, que je me trouvais chez M"° Geoffrin, je m'étais pris à plaisanter sur l'affectation et les contradictions de Rousseau, et j'avais dit quelque chose qui avait amusé la compagnie. En rentrant chez moi, j'en fis une lettre et je la montrai le lendemain à Ilelvétius et au duc de Nivernois. Ils s'en divertirent de si bon cœur qu'après avoir relevé quelques fautes de langage qui ne pouvaient manquer de s'y trouver, ils m'encouragèrent à la laisser voir. Vous savez que je suis fort disposé à me moquer des charlatans politiques et littéraires, quelque talent qu'ils puissent avoir, et j'y consentis. On s'en est arraché des copies et me voilà à la mode\ » Hume, qui était l'ami de Walpole, eut connaissance de la lettre et même y dut mettre la main. « La seule plaisanterie, dit-il, que je me sois permise re* lativement à. la lettre du Roi de Prusse, a été faite par moi à la table de lord Osorys. » On a supposé, d'après la faute de français qui se trouve à la fin,
. 1. Lettrée d'Horace Walpole à ses amis pendfint ses voyages en France, Traduction et introduction du comte de Bâil-
lon, 1872. Lettre du 12 janvier 1766, à l'honorable H, S. Con^ way, les mots en italique sont en français.
que la dernière phrase devait être de Hume-, la preuve est sans doute un peu faible ^
Tout le inonde sut bientôt que Walpole était l'auteur de la Jettre. Il n'en faisait d'ailleurs aucun mystère, et il en revendiqua plus tard publiquement la paternité. Mais Rousseau y voulut reconnaître le style de d'Alembert et n'hésita pas à la lui attribuer. D'Alembert protesta. Rousseau n'en garda pas moins son opinion, et jugea qu'il fallait que Walpole fût bien lâche pour consentir à lui servir de prète-nom '.
n faut, pour connaître les griefs de Rousseau contre Hume, retourner en arrière et reprendre dès l'origine l'histoire de leurs rapports. Beaucoup de faits qui, apparemment, lui avaient échappé, ou qu'il n'avait pas jugés dignes de son attention, puisqu'ils ne l'avaient pas empêché d'avoir pour Hume l'amitié la plus tendre et la reconnaissance la plus entière, lui revinrent à la mémoire plus ou moins exactement, et, sous le verre grossissant de son imagination, ne tardèrent pas à prendre les proportions les plus exorbitantes. Après avoir médité pendant plusieurs jours encore sur ces souvenirs, il en vint à les échafauder de manière à en faire tout un système de noirceurs, de trahisons et dïnfamies. Peut-être lui en coûtait-il de rompre avec celui que, la veille encore, il ne suffisait pas à louer selon les désirs de son cœur; peut-être désespérait-il de persuader les
1. Voir II. MoRiN, ch. v, et Œuvrer de J,-^. Rousseau, édition Musset-Palhay, t. XVI.-- 2. Lettres de Rousseau à DupeyroM, 10 mars; à Malesherbes, même date ; à Af»» de yerdelin,
25 mai ; à Hume, 10 juillet 1766.
— Déclaration de d'Alembert ajix éditeurs de V « Exposé succinct,tt de HuMB, août 1766. — Lettre de dAlemberl à Voltaire, 11 août 1766, etc.
amis dévoués qui l'avaient confié à Hume, comme au patron le plus sûr et le plus fidèle. Enfin il éclata et il écri\ît presque en même temps et presque dans les mômes termes à M"* de Boufflers, à M"*" de Verdelin et à Milord Maréchal. On cherchait, disait-il, à le déshonorer, et on y réussissait avec un succès étonnant; on jetait le ridicule sur lui et sur Thérèse ; les services que Ton continuait à lui rendre n'étaient point accompagnés de cet air d'honnêteté et d'estime qui en font le charme ; les papiers publics, qui naguère ne pariaient de lui qu'avec estime, n'en parlaient plus qu'avec mépris. Où avait-il vu tout cela? Où avait-il vu surtout que Hume y fût pour quelque chose. Il est vrai que les journaux n'avaient pas toujours pour lui les égards qu'il aurait voulu. Ainsi Fréron rapporte, d'après les feuilles anglaises, trois petites pièces pleines d'esprit, mais aussi de malice, qui furent faites contre Rousseau : dans l'une, on le raille agréablement de son impatience à souffrir la moindre plaisanterie. « Ami Jean-Jacques, lui dit la seconde, ne t'effarouche point d'une bagatelle. Tu es ici dans un pays de liberté; la liberté a ses inconvénients. Avoue que ce qui te fâche le plus dans cette lettre supposée, c'est que ton caractère y est trop bien marqué. » La troisième pièce, qu'à tort ou à raison, on a attribuée à Bordes, le comparait à un charlatan qui veut qu'on s'occupe de lui et de ses pilules. Tout cela n'est pas bien méchant*. Mais Jean-Jacques cite d'autres faits ; la lettre du Roi de Prusse était la plus
\.\^ Ltilred* un Anglaisa J.-J . j ancien manwACvii ^rcc. Insérés Bousseau. — 2» Lettre d'un Qua- dans V Année littéraire de 1766, ker à J.-J. — 3^ Fragment d'un \ t. 11 (février).
grave. Puis vinrent les retards apportés à Timpression des lettres de Dupeyrou. En bonne justice il aurait dû attribuer ces retards aux libraires ; il aima bien mieux, à tout faasard, en rendre Hume responsable. Il n'oublie pas les racontars des journaux : qu'il est fils d'un musicien ; que Hume a été son protecteur en France et lui a obtenu un passeport ; et puis il a appris que Ilume connaissait le fils de Tronchin et avait logé dans la même maison que lui ; enfin il se rappelle une histoire ridicule qui se serait passée la nuit même qui suivit son départ de Paris. A Roye, Hume étant couché dans la même chambre que Rousseau et que de Luze, se serait écrié à pleine voix et avec un ton effrayant et sinistre : Je tiens Jean-Jacques Rousseau. Jean- Jacques ne put interpréter alors ces mots que favorablement. Nous croyons qu'au lieu de Tes interpréter, le plus simple est de les nier. Si Hume avait rôvé, il aurait sans doute rêvé en anglais ; n'est-ce pas plutôt Jean- Jacques qui avait rôvé... ou menti? Autre fait : Un soir, Rousseau venait d'écrire ; Hume, paralt-il, aurait bien voulu voir sa lettre ; n'ayant pu y parvenir, il proposa son cachet pour la fermer et sortit en môme temps que le domestique qui la portait. Donc Hume a dû confisquer ou décacheter la lettre. Dans une autre circonstance encore, Ilume regardait Rousseau et Thérèse avec des yeux effrayants. Rousseau se trouble, tombe dans une horrible émotion et finit par se précipiter tout en larmes dans les bras de son patron en s'écriant : « Non, David Hume n'est pas un traître ; cela n'est pas possible ! et s'il n'était pas le meilleur des hommes, il faudrait qu'il en fût le plus noir. » Et Rousseau ne s'aperçoit pas que Hume dut le prendre pour un fou; et il s'étonne
qu'au lieu de se fâcher ou de s'attendrir, il ait répondu tranquillement à ses transports par quelques froides caresses, en lui frappant de petits coups sur le dos et en lui disant : Mon cher Monsieur? Quoi donc mon cher Monsieur*? Faut-il ajouter à ces griefs des divergences d'idées et de principes entre Rousseau, religieux et spiritualiste, et Hume, sceptique et impie ! On Ta dit, mais après coup, et les deux intéressés n'en ont rien laissé soupçonner*. Voilà les frivoles motifs qui ont déterminé la rupture entre Rousseau et Hume. R est ennuyeux, d'avoir à répéter de semblables niaiseries dans une histoire qui se donne comme sérieuse ; mais il faut savoir que ces niaiseries composent tout le fond d'un grave démêlé entre deux hommes célèbres, et eurent dans les salons et le monde des lettres un tel retentissement qu' w une déclaration de guerre entre deux grandes puissances n'aurait pas fait plus de bruit*. »
Les correspondants de Rousseau durent être bien embarrassés pour lui répondre. Ils ne pouvaient être dupes de ses hallucinations ; mais ils l'aimaient et ils étaient habitués à priser ses talents et à ménager ses susceptibilités. Ils ne pouvaient ni parler comme lui, de peur de l'entretenir dans ses idées, ni le contrarier, de peur de le rendre tout à fait fou. 11 ne leur restait qu'à l'endormir par dé belles phrases et des potions calmantes , et c'est ce qu'ils ne manquèrent pas de faire. Milord Maréchal, qui