‹ La vie littéraire de StendhalChapitre 105 sur 127 · LE STENDHAL CLUB ET SON ANNEXE · texte numérisé non relu

LE STENDHAL CLUB ET SON ANNEXE

Dans la préface des Soirées du Stendhal club (1^^ série, 1904), M. Léon Bélugou a parlé de cette « mystérieuse confrérie » en des termes d'une évidente modestie. Cela s'explique par ce fait que M. Belugou est un des membres les plus distingués du S. C. Mais tout le monde sait aujourd'hui que M. Casimir Stryienski, mort en 1912, si tragiquement, fut le Président d'honneur de cette association tacite et restreinte, qui compte parmi ses élus, outre le signataire des Petits Mardis Stendhaliens, M. Paul Guillemin, auteur de Vlmagerie de Stendhal entrebaillée, M. Paul Arbelet, l'évocateur attendri de Métilde et de Pauline, et qui prépare depuis si longtemps ce beau livre sur la Jeunesse de Stendhal dont la publication comme tome II de cette Bibliothèque stendhalienne sera un véritable événement, et d'autres encore, plus ou moins connus. Si nous rappelons les titres de quelques sociétaires

du S. C, c'est qu'une des conditions d'admission, d'ailleurs facile à remplir, est la publication d'une œuvre stendhalienne d'un intérêt ou d'une documentation remarquables : c'est l'unique cotisation. C'est ainsi que Miss Doris Gunnell, aimable conquête du beylisme, fut reçue dernièrement à l'unanimité, du fait de sa thèse doctorale sur Stendhal et V Angleterre — alors qu.e M. Jean Mélia, pourtant animé d'excellentes intentions, hésite à se présenter.

Les réunions du Stendhal-club n'ont pas lieu d'une façon régulière et dans un endroit déterminé ; elles sont soumises au hasard des circonstances et des saisons : une séance mémorable fut celle du 9 juillet 1905, clos ]Madame, rue Porto Riche, à Meudon, en pleine verdure. La Bibliotlièque du S. C. ne laisse rien à désirer sous aucun rapport, mais elle est un peu disséminée. Les éditions originales du ]\Iaître, lui ayant appartenu, et bon nombre de ses manuscrits sont précieusement conservés à ia Présidence, rue Soufllot ; les éditions courantes, étrangères et illustrées, ainsi que la critique de tous les temps, s'entassent aux archives de la rue des Abbesses, et l'iconogtaphie, jointe à 1.800 documents de toutes sortes, se trouve actuellement sur les Alpes, aux environs de Briançon, dans un castel, aménagé par M. Guillemin pour y recevoir ses trésors. — Est-ce à dire que Stendhal soit ainsi exilé, en effigie ? Loin de là. L'archiviste est fier

de montrer aux fanatiques, Henri Beyle, non seulement en eaux-fortes et gravures, mais en bronze, en plâtre, sur zinc, et en peinture sur des assiettes en faience ! Mais il manque quelque chose à son bonheur : les bretelles de Stendhal, en édition princeps, sur lesquelles il écrivit un fragment de son autobiographie : c'est bien difficile à trouver.

Une annexe du Stendhal Club. — Le Mercure de France a cette originalité charmante, que tous ses rédacteurs sont stendhaliens. Ouvrez, au hasard, un numéro quelconque de cette Revue, c'est bien rare si vous ne tombez pas sur une citation du Maître, toujours bien appropriée, qui en indique le constant souvenir. Mais, direz- vous, tout le monde est stendhalien aujourd'hui. Le happy few n'est-il pas devenu légion ? Attendez !

« Etre stendhalien, vous répond M. Remy de Gourmont, ce n'est pas être collectionneur de stendhaliana ; ce n'est pas manier l'encensoir dans une chapelle obscure ; ce n'est pas répéter à tout propos : to the happy few. Etre stendhalien, c'est admirer le Rouge et le Noir, la Chartreuse, Brulard, et tous ces précieux fragments, où se décèle une âme sans hypocrisie, une sensibilité qui aimait la vie civilisée, l'esprit des femmes autant que leur beauté, qui adorait la peinture, la musique et les voyages. » Voyez-vous la nuance exquise, le culte raffiné, aussi éloigné du snobisme que de l'idolâtrie ?

Cette heureuse disposition à si Lien comprendre «t honorer Stendhal devait amener ses adeptes à se grouper sans bruit, pour mettre leur ferveur en commun. C'est ce qui se produisit en 1906, lors de la création de la « Chronique stendhalienne » à V Ermitage. — Le Cénacle de la rue des Saints-Pères naissait, non loin du Stendhal-club, à deux pas des quais, réunissant MM. Remy de Gourmont, R. de Bury, Jean de Gourmont, Paul Léautaud, Maurice Boissard et l'historien des Œuvres de Stendhal.

La réunion avait lieu le dimanche, dans l'aprèsmidi, chez M. Remy de Gourmont. Pas banal du tout, ce club d'un nouveau genre. Un étroit et sombre escalier, à rampe de fer, vous conduisait ■dans une série de pièces carrelées, véritable grenier d'abondance... intellectuelle, où tout était sacrifié à la pensée. Le mobilier consistait en bibliothèques de toutes dimensions, bourrées de livres brochés, au milieu desquelles trottait, à pas menus, le Bénédictin des Lettres, dans sa courte houppelande à collet, le chef coiffé d'une calotte rouge, comme un cardinal à son petit lever. Toujours affable et souriant, le « Père Eternel de l'Idée » vous désignait un vaste canapé, sur lequel on n'osait s'asseoir dans la crainte d'écraser un chef-d'œuvre, encombré qu'il était de brochures et de manuscrits. Pour vous consoler de la station verticale, le maître de •céans vous offrait une tasse de café, que les amateurs de chicorée déclaraient incomparable. La

conversation s'engageait. On causait de Vinvisihle Coiïe, fondateur de la Chronique, que le Charwart, toujours bien informé, affirmait être un beau jeune homme, « fils de famille » riche et désœuvré, ayant arboré Stendhal, en guise de gardénia, à sa boutonnière. Un sceptique, sans doute mieux renseigné, disait en riant, que ce signalement lui rappelait la célèbre charge d'André Gill, représentant Judic avec le nez de Louis Veuillot. Quoi qu'il en soit, Cofîe était fortement discuté de par ses fonctions de censeur, qui lui valaient le surnom de « Père Coupe Toujours ». Ses ciseaux ne respectaient qu'une chose, les coquilles, qui foisonnaient dans la chronique avec une réjouissante abondance.

A trois heures, M. Paul Léautaud, toujours matinal, entrait, accompagné de son inséparable Maurice Boissard, critique théâtral qui se perdit dans les frises, après une brillante campagne au Mercure. L'auteur du Petit ami, indifférent aux libations, se calait dans un coin, sur une pile d'in-octavos, alors que son ami, dans un langage dénué d'afféterie, sollicitait « un jus de chapeau, sans sucre et sans alcool ». Doux et songeur, M. Jean de Gourmont faisait une courte apparition, rêvant d'offrir à son frère la Toison d'Or, ornement tout indiqué pour Un Cœur Virginal. — La conversation devenait générale. Coffe, uniquement défendu par M. de Bury, dont les ciseaux s'exercent avec tant de sagacité au Mercure, était abandonné à son sort.

Chacun considérait, rangée sur une tablette, la récolte hebdomadaire de M. Remy de Gourmont, qui s'était créé une spécialité dont enrageaient ses collaborateurs : la rafle incessante, sur les quais et aux alentours, des œuvres de Stendhal, en éditions rares, qu'il dénichait à vil prix, avec un bonheur persistant. On feuilletait avec vénération ces volumes aux pages piquées et jaunies, habillés à la diable, en simple veau racorni, mais solide et résistant, où la pensée de Beyle apparaissait étincelante, vire et fraîche, en dépit des années. Des fragments étaient lus à haute voix, sans aucun de ces commentaires qui affaiblissent l'admiration toujours impuissante à exprimer dans son intensité. De cette communion intime devaient éclore les Plus belles pages de Stendhal, attachant recueil où le choix varié des fragments révèle la sensibilité de M. Léautaud unie à l'esprit judicieux de M. Remy de Gourmont...

Las d'admirer, on reposait les reliques et allongeant le bras au hasard « sur les rayons poudreux «, on amenait au jour les Oraisons funèbres de Bossuet ou le Parnasse satyrique du XIX^ siècle, illustré par Rops — trouvailles peignant bien l'éclectisme souriant du Bénédictin, dont l'esprit aux multiples facettes se chauffe à tous les creusets, pour la plus grande joie des lecteurs du Mercure de France.

Page 1