IV. La « Note secrète
Stendhal et la Restauration. — Dans les chapitres li, lu et lui du Rouge et Noir, intitulés « la Note secrète », la « Discussion », « le Clergé, les Bois, la Liberté », Stendhal a mis en scène un certain nombre de personnages historiques, qu'il s'est abstenu de nommer, sans doute parce qu'ils vivaient encore à l'époque où il écrivait son chefd'œuvre. Nous ne croyons pas que ce soient des êtres de pure fantaisie. On sait que Stendhal n'a pas créé, de toutes pièces, les héros et comparses de ses romans. Dans sa lettre à Balzac, il a expliqué sa méthode de travail :
« Je prends un personnage de moi bien connu ; je lui laisse... certaines habitudes, et je lui donne plus d'esprit. »
Au surplus, si Stendhal n'a pas désigné, par leur nom, les interlocuteurs du marquis de la Mole, il les a tous marqués d'un trait significatif, de nature à les faire reconnaître, et qui leur donne l'apparence de la réalité.
Voici la liste de ces personnages, dans l'ordre où ils se présentent, avec leur signalement. (On sait que la scène se passe vers 1818, à. l'époque des intrigues et conspirations ultra-royalistes.)
1. — Le maître de la maison : homme énorme, ayant la physionomie et l'éloquence d'un homme qui digère. — 2. — Un nouveau personnage, ayant une décoration très distinguée ; court et épais, haut en couleur, l'œil brillant et sans expression autre qu'une méchanceté de sanglier. — 3. — Un grand homme très maigre et qui portait trois ou quatre gilets ; œil caressant, geste poli, appartenant évidemment à l'Eglise. — 4. — Un petit homme extrêmement noir, teint jaune, l'air un peu fou, parleur impitoyable. — 5. — M. le duc de *** ; cinquante ans, mis comme un dandy, marchant par ressort. Tête étroite, grand nez, visage busqué et tout en avant. — 6. — Un personnage militaire, ancien général de Napoléon ; transfuge. — 7. — Un grave personnage, apparemment fort avant dans les dignités ecclésiastiques ; cardinal ? — 8. — M. de Nerval.
L'étude de M. Ernest Daudet sur Chateaubriand et la police (1816-1819) m'a déjà fourni quelques indications sur cette réunion, mais non pas d'une façon complète et définitive.
Voici le fragment de l'ouvrage de M. Ernest Daudet ; on verra combien Stendhal a serré de près la vérité historique dans les trois chapitres de son roman :
« Une réunion a eu lieu, le 8 novembre 1817, chez le cardinal de La Luzerne. Chateaubriand y soutient l'opinion que le budget de la guerre sera un excellent terrain de combat et d'opposition. Le duc de Feltre, récemment sorti du ministère, à son grand dépit, s'est offert pour fournir les éléments d'une attaque à fond contre son successeur, le maréchal Gouvion Saint-Cyr, que la loi qu'il prépare sur le recrutement désigne à la haine des ultras. Un député, Castelbajac, renchérit sur tout ce qu'a dit Chateaubriand. Il ajoute qu'il serait bien dangereux de trop réduire en ce moment l'armée d'occupation. La cherté des vivres et la composition de l'armée, telle que va la faire la loi de recrutement, justifieraient la présence des armées alliées jusque dans Paris. Les princes le souhaitent aussi, et, par l'intermédiaire de Wellington, s'il faut en croire Castelbajac, ils ont fait part de leur désir au cabinet anglais.
A en croire la police, ces projets antipatriotiques exposés devant Chateaubriand ne lui ont arraché aucune protestation. Aussi, n'est-il pas étonnant que lorsqu'est révélée l'existence de notes secrètes adressées aux puissances pour les effrayer sur l'état de la France et les décider à retarder le rappel de leurs armées, et lorsque le baron de Vitrolles, convaincu d'être l'auteur responsable de ces pièces offensantes, est rayé à son tour de la liste des ministres d'État, Chateaubriand soit soupçonné
d'y avoir collaboré avec lui. Mais^ dès ce moment, il s'en défend comme il s'en défendra plus tard, et la police copie sur son bureau la lettre qu'il adresse à l'éditeur du Times, qui s'est fait par deux fois l'écho de cette calomnie. »
Ernest Daudet.
(Chateaubriand et la police, 1816-1819. — Supplément du Figaro. 12 Mars 1910.)
11 va sans dire que cette question n'a qu'un petit intérêt de curiosité, et que la divulgation des personnages ne peut rien ajouter à l'extrême intérêt du récit de Stendhal. Comme le dit très bien M. R. de Burs', (f si ces personnages nous retiennent un instant, c'est grâce à la vision de Stendhal et non pour leur importance historique. »