‹ La vie littéraire de StendhalChapitre 46 sur 127 · III. Stendhal et Marwaux · texte numérisé non relu

III. Stendhal et Marwaux

Ln couriériste théâtral attribue, en ces termes, à M^l^ Cerny, un rapprochement ingénieux entre Araminthe et M"^^ de Rénal, auquel il a sans doute collaboré, prêtant ainsi le sens critique à la beauté :

«... C'était hier, lorsqu'elle se préparait à entrer en scène pour jouer la Parisienne, que je rencontrai M^^^ Cerny. Nullement émue par mon indiscrétion, elle me fit tenir en termes fins et jolis — et dont je n'ai plus le juste souvenir — , ce qu'elle pensait d' Araminthe des Fausses Confidences. — C'est un

rôle si frais, si frais, si français... Vous rappelezvous Le Rouge et le Noir de Stendhal ? Eh bien, à mon avis, Araminthe est une M"^^ de Rénal de dix-huit ans. Elle a des souffrances décentes, printanières, un peu mignardes, mais profondément émouvantes. Comme l'héroïne de Stendhal, elle s'éprend d'un Julien Sorel, d'un intendant, d'un domestique... Et sa douleur intime, amortie, discrète, me touche beaucoup plus encore qu'une passion romantique et trop puissante. Seulement le domestique de Marivaux est tout autre que celui de Stendhal... »

Je ne mets pas en doute l'intelligence de M^^® Cerny, mais Le Rouge et le Noir a si peu de lectrices attentives et patientes que les femmes l'ignorent généralement. A celles qui s'aventurent dans le roman de Stendhal, le personnage de Julien Sorel est si odieux qu'elles ferment le livre avec irritation, oubliant tout le reste.

Et pourtant, s'il est une création attachante entre toutes, dans l'œuvre d'Henri Beyle, n'est-ce pas celle de M"^^ de Rénal, que Léon Chapron déclarait la plus adorable amoureuse du roman contemporain ? Cet éloge enthousiaste, qui date de 1883, n'est-il pas encore mérité de nos jours ? Je ne cacherai pas, qu'aux yeux de quelques stendhaliens, M"^^ de Rénal est la « pierre de touche » de l'amour vrai, et que bien peu d'amantes, dans la fiction et dans la réalité, supportent la comparaison

à leur avantage. Ce fanatisme fera sourire. Pour le créer. Stendhal n'a pas eu recours à la poésie ni au romantisme ; des souvenirs personnels, des traits significatifs saisis au vol et quelques nuances délicatement fixées lui ont suffi.

]\jme fjg Rénal, aujourd'hui centenaire, est encore l'objet d'un culte passionné qui s'alimente de sa propre ferveur, car, qui songe à elle et qui nous en parle selon notre cœur ? Son évocation dans la presse est si rare, que je dois remonter à l'année 1897, pour en retrouver la trace dans une é-loquente étude des frères Margueritte intitulée Les Trois Fantômes (M°ie de Mortsauf, M^^e Je Rénal et j\|me Arnoux).

C'est dire le plaisir intime qu'a fait naître à mes yeux cette chronique où revit la touchante victime de Julien Sorel sous les traits de M^^^ Cerny. En la rapprochant d'Araminthe, on la rajeunit de dix ans, sans altérer les traits essentiels de son caractère. Seule, l'épithète mignarde qui peut con-^ venir à la fille de Marivaux, ne me paraît pas juste envers M'^^^ de Rénal, si naïvement simple et naturelle dans ses moindres actions, si exempte de l'affectation inhérente à la mignardise...

On sait que V affectation était la « bête noire » de Stendhal qui la criblait d'épigrammes ; aussi en. a-t-il soigneusement préservé ses héros qui sont tous des impulsifs.

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