I. En France
Un des plaisirs favoris d'Henri Beyle fut, sans contredit, la lecture. Il s'y livra dans toutes les circonstances de sa vie si mouvementée, qu'il fût soldat, administrateur, simple touriste ou consul. On se rappelle sa fière déclaration : « L'homme qui écrit ces lignes a parcouru toute l'Europe, de Naples à Moscou, avec cent auteurs originaux dans sa calèche. » Sans prendre à la lettre cette bibliothèque... ambulante, on peut dire que Stendhal eut toujours cette passion de la lecture, même au milieu des dangers qu'il courait à la suite de Napoléon. L'exemplaire des Facéties de Voltaire qu'il « pilla )) dans une maison de Moscou en flammes, en est un exemple curieux. Par la lecture, Beyle échappait ainsi, pour un instant, aux horreurs de la guerre qui stérilisaient son esprit, en exacerbant
/ô I..V VIE LITTERAIKE DE STENDHAL
sa sensibilité. « J'ai besoin d'imagination, écrivait-il à un ami pendant la campagne de 1809, achètemoi les Martyrs de M. de Chateaubriand... »
Plus tard, rendu à la vie civile et relégué dans un consulat de médiocre importance, il trompait l'ennui de cette existence déprimante par des lectures acharnées, témoins les Mémoires de Saint- Simon qu'il lut à trois reprises « de neuf heures du soir à trois heures du matin », au risque d'en perdre la vue. Dans son « nid d'hirondelle » de Civita Vecchia, tout lui était bon pour animer sa solitude et combler le vide de ses occupations. « 0 mes amis, s'écriait-il en 1831, combien le plus vil bouquin que vous rejetez sur les quais, pour les quinze sous, me serait précieux dans ce coin de l'Afrique ! » De ses fréquentes excursions à Rome, il rapportait des livres de toutes sortes, qu'il annotait de sa « terrible écriture », mêlant à la critique, des réflexions sur ses « états d'âme » et sur sa vie privée : à cette époque, lire, pour Stendhal, c'était une occasion d'écrire et d'analyser sa passion dominante ; aussi s'en donnait-il à cœur joie.
On sait qu'à la mort d'Henri Beyle, les livres et tableaux qu'il laissait à Civita Vecchia furent vendus au profit de sa sœur Pauline, par les soins de Donato Bucci. La bibliothèque du consul fut
donc dispersée, en Italie, où de temps à autre on en retrouve des épaves très curieuses. C'est ainsi qu'en 1872, M. Blanchard de Farges, l'un des successeurs de Beyle au consulat, découvrit, à Rome, une vingtaine de volumes, ayant appartenu à son prédécesseur, et portant, en guise d'ex-libris, les notes marginales récemment publiées. « Si jamais vous venez à Rome, m'écrivait le comte Joseph Primoli (28 janvier 1904), je serai charmé de vous montrer les quelques volumes, annotés par Beyle, que je possède. »
Puis ce fut, en 1907, la trouvaille d'un avocat romain, ces Mémoires de Saint-Simon, le joyau de la collection par l'abondance des annotations et leur intérêt sans égal. M. Carrère ayant donné quelques extraits de ces réflexions, dans Le Temps des 12 et 13 février 1908, M. de Bury se fit l'interprète des stendhaliens en réclamant le texte intégral ^.
Mais il n'appartient plus à M. Modigliani de donner cette satisfaction au monde des lettres, car le précieux exemplaire des Mémoires de Saint-Simon franchit les Alpes en 1908, et vint enrichir la collection d'un bibliophile parisien, amateur éclairé et qui a joint ce si précieux ouvrage aux richesses de sa collection. Souhaitons qu'il en permette un jour la publication, sa compétence de lettré délicat