CHAPITRE XIII
Lettres inédites
Le dépôt stendhalien de M. Casimir Stryicnski, si riche en documents de toutes sortes, renfermait quelques lettres de contemporains et amis d'Henri Beyle, dont la publication nous a paru intéressante. Nous devons à M. Auguste Cordier, auteur de cette précieuse biographie : Comment a vécu Stendhal, la transcription de ces lettres dont il a indiqué l'origine par la note suivante : « J'ai le regret de ne donner ici qu'une copie de plusieurs lettres de Lamartine, Jacquemont, Delacroix, Déranger, Balzac et Prosper Mérimée, que Campenon avait gardées dans sa collection dispersée après sa mort. J'en avais pris copie, et je garantis la parfaite authenticité de ce qui suit. Peut-être trouverait-on les originaux de ces pièces chez M, Grattery, tuteur des enfants de Campenon, habitant ce jour, mai 1890, rue de Rome, n° 49. »
Après recherches, nous croyons pouvoir affirmer que ces lettres sont inédites, sauf celles de Lamartine et de Balzac. La lettre du grand poète, datée du 20 mars 1823, a trait à la l'^'^ partie de Racine et Shakespeare, qui venait de paraître, et figure dans l'édition de 1853, pp. 129-131, où nos lecteurs la trouveront avec la réponse de Stendhal. Les deux lettres de Victor Jacquemont, inédites sans aucun doute, se rattachent également à cet ouvrage ainsi qu'au pamphlet : Dhin noui^eau complot contre les industriels, à l'occasion desquels le jeune naturaliste exerça sa verve critique, singulière et hardie. Une note explicative précède les autres lettres, dont l'intérêt n'est pas moindre, et nous avons rétabli, dans son texte intégral, la lettre de Balzac, mutilée d'un alinéa prophétique, par les éditeurs de la Chartreuse de Parme, en 1853.
L — Victor Jacquemont a Henri Beyle ^.
Paris, 27 juin 1824.
jS'ayant pas trouvé chez lui l'ami classique auquel je voulais donner votre pamphlet à lire, je lui ai écrit officiellement que la bêtise de ses classiques mettait dans un grand embarras un
li Inédile.
romantique de mes amis voulant se battre pour sa cause et avec un adversaire quelque peu habile et je lui ai proposé la partie.
Voici la réponse que j'ai reçue hier :
« Mon ami, je n'ai pas bien compris toute votre lettre, mais j'y ai clairement vu toute l'attention de me mettre en rapport avec un homme dont les ouvrages font estimer le talent et je vous en remercie bien sincèrement. Qu'est-ce qu'un mot que j'ai vu clans votre lettre et dont je ne comprends pas du tout le sens ? Il s'écrit ainsi, je crois : Romantique. Que signifie-t-il ? N'est-ce pas une de ces dénominations, vides de sens, qui ne désignent rien ? Si vous demandez ce qu'on entend par le genre classique, je vous répondrai avec franchise que plus je vais, plus je l'ignore. Il est bien difficile de s'entendre, selon moi, sur la nature de ces deux divisions et cependant il le faudrait avant tout. Le moyen le plus commode, le seul praticable peutêtre, serait qu'un champion romantique prît la défense de Schiller, de Moratin et de Lucain. contre un classique qui prônerait, per fas et nefas, Corneille, Molière et Virgile. Cette guerre par les hommes amènerait nécessairement une guerre sur les principes, et cette discussion, incomplète peut-être encore, aurait du moins des limites marquées, précises et qu'on ne pourra jamais fixer par des déclarations de principes.
104 LA VIE T.ITTÉRAinE DE STENDHAL
Vous savez d'ailleurs, mon ami, que je ne suis point un classique absolu. Je ne tiens qu'à une unité et demie, celle d'action, celle de lieu pendant la durée de l'acte seulement. Par conséquent je ne saurais prêter à un Romantique une réfutation aussi complète que les défenseurs intrépides des trois unités, puisque je serais moi-même, par ma profession de foi, renié par ceux-ci. D'ailleurs un littérateur, obscur comme moi, n'est pas l'adversaire que M. de Stendhal doit rechercher. Il lui faut quelqu'un de célèbre, n'en fût-il plus au monde, afin de donner plus d'attrait à la brochure et d'écarter tout soupçon de commérage.
Je ne crois pas, à vous parler franchement, que vous trouviez un adversaire qui veuille entrer le premier en lice par une déclaration. (Je passe quelques propos classiques !) Tout le désavantage sera nécessairement à l'auteur du manifeste classique. Car, n'ayant rien a attaquer, rien à railler, dans son premier morceau, que les petits poètes que je viens de nommer et que M. de Stendhal ne manquerait pas sans doute de renier, il sera forcé de faire un froid morceau de rhéteur, de ramasser toutes les vieilleries qui traînent dans toutes les poétiques et toutes les rhétoriques, le tout pour donner matière aux railleries de son adversaire. Vous me direz qu'il pourra prendre sa revanche dans sa réponse. Oui, mais il lui sera bien difficile de mettre les rieurs de son côté. J. T. »
Ainsi, cher Monsieur, il faudra bien vous résigner à la lettre que vous avez reçue et qui est transcrite dans votre manuscrit en consentant à ce que vous l'imprimiez dans votre pamphlet, où finalement sa cause est bernée et fait preuve de vanité. Mais chaque lecteur, comme moi le prendra pour un compère.
Mon classique est venu ce matin chez moi. Il a lu votre manuscrit. Vos plaisanteries lui font peur, en même temps que vos raisons le font sourire, et pour rien au monde il ne vous écrira une ligne. Je le regrette, il vous convenait parfaitement. Homme froid, étranger au sentiment des arts, mais homme d'esprit et plein de trait beaucoup mieux que Lamberti dans le dialogue d'Hermès Visconti^, il était le seul homme de mes amis qui réunît ces deux conditions nécessaires pour l'objet en question : d'être classique et d'avoir de l'esprit. Tout à vous de cœur.
Victor Jacquemont.
1. Dialogue sur les deux unités de temps et de lieu, entre le professeur Lamberti, classiciste, et Vigano, Paisiello et Romagnosi, romantiques, par le marquis Ermès Visconti, paru dans le fameux Conciliatore, journal romantique de Siivio Pellico qui était publé à Milan. Stendhal fait allusion plusieurs fois à ce journal et au marquis dans sa Correspondance. Quant au Dialogue de Visconti, il en est question dans Racine et Shakspeare l''*^ partie