II. — Victor Jacquemont a IIeisri Beyle
31 décembre 1825.
Un mot de réponse d'abord à vos vérités dures. Et d'abord tout ceci n'est absolument que pour l'amour de la vérité, pour le plaisir de la trouver, et nullement dans l'intérêt de ma vanité laquelle est, je le crois sincèrement, au-dessous du taux moyen. J'ai tort, me dites-vous, d'être si fier de mon âge, puisqu'il me donne le goût étroit.
Cette expression, appliquée par l'un de nous à l'autre, a besoin d'une définition. Si vous me disiez : « M*^® la Duchesse une telle, qui est une femme d'esprit, mais qui a 64 ans, a le goût étroit » je comprendrais ou à peu près. Je verrais, dans l'énoncé même de cette proposition, quelques-unes de ses preuves, savoir : 1° un duché ; 2° 64 ans. Ensuite, et abstraction faite ici de mes 24 ans et de vos 42 ans, voici ce que je trouve : Vous êtes bien plus porté que moi à refuser esprit ou inérite aux gens et aux livres c|ui ne sont pas de votre goût. Là où je ne vois que des rapports de différence, vous en voyez d'infériorité ou de supériorité. Je me dis : J'aime le bleu, je suis bleu, moi. Cet homme est vert, il ne me plaît pas. Vous : cet homme a 5 pieds 2 pouces,^
1 IncJilc.
moi j'ai 5 pieds G pouces, je suis bien plus grand que lui. Le goût large est-il celui qui embrasse le plus d'objets ? Le goût étroit est-il celui qui en embrasse le moins ? Dites.
Je n'admets aucunement qu'un secrétaire d'ambassade après 10 ans, ait une grande expérience des hommes. Il en a vu beaucoup, c'est vrai, mais pour viser leurs passeports particulièrement. Certes, il a moins d'expérience qu'un notaire, qu'un avoué, qu'un négociant qui court le monde. Je n'ai pas vu tuer 40 hommes à la guerre, j'en conviens .; je le regrette peu, parce que je l'aurais vu de sang-froid et qu'alors c'eût été un spectacle fort triste. Mais, pour du mal moral, pour des gens au désespoir, j'en ai vu passablement pour ines modestes 24 ans.
Après cela pourtant, il faut bien passer condamnation sur le chapitre de l'expérience. Mais il y a bien des cas littéraires où je ne vois pas ce qui fait l'expérience des hommes. Par exemple, pour déterminer d'une manière absolue l'esprit ou le non esprit d'une phrase, d'un chapitre, etc., etc.
En lisant votre manuscrit de Racine et Shakespeare j'avais bien trouvé que votre projet de réforme de l'Académie était ce que l'on pourrait trouver de plus fort contre elle. Je vous dis : Cela ne s'imprime pas. Mais je ne vous disais pas cela contre la page en question mais, pour vous, pour votre agrément, pour votre santé.
Je suis parfaitement convaincu que tous les
discours du général Foy contre les Ultra ne valent pas la plus mince expérience de Sciopettata, en place convenable. Si vous veniez me voir pour me consulter sur une expérience de ce genre, je vous dirais : mon cher, votre idée est la bonne. Mais, prenez-y garde, votre expérience est dangereuse à pratiquer.
Votre pamphlet, depuis qu'on l'a lu dans le Globe, dégagé des passages obscurs, plaît davantage. On dit souvent de vous : Mais pourquoi ce diable d'homme nous donne-t-il sa pensée sous forme d'énigme ? La petite notice du Globe, placée à la tête de cette seconde édition par lui faite, revue et diminuée, a paru de bonne plaisanterie. Et vous, finalement, on vous a trouvé juste, vrai, et parfaitement spirituel. Ne criez donc pas.
Votre pamphlet ^ était là sur ma table. Je l'ouvris. On me dit : Mais que diable avait-il à faire de citer M. Carnot parmi les héroïques, non industriels ? Moi, je n'ai pas d'opinion sur Carnot parce que je ne l'ai pas connu, parce que j'ai mal lu l'histoire^ non encore faite, de ce temps-là, puisque les gens que je vois disent de lui blanc et noir.
Quant à l'héroique serviteur Bertrand qui s'exile pour son prince, je le trouve de plus en plus comique et je ne suis pas le seul coupable de ce crime.
Vous qui donnez en plein dans le Napoléon, vous
1. D'un nouveau complot contre les Industriels, 1876, p. 329. (A. P.)
nous appelez des envieux, nous autres ? Je doute fort que cet homme dont vous me parlez en soit envieux. Très certainement, moi je ne le suis pas : seulement, j'ai pour le grand homme, grand en tout, jusque dans sa manière de manger des artichauts à la poivrade, j'ai pour lui une haine parfaite et de plus du mépris. Je l'exècre pour les infamies qu'il a faites. Je le méprise pour ses petitesses. Je le méprise pour avoir été à bien des égards aussi bête, aussi plat, aussi pitoyable qu'un roi légitime. Et ici, le jugeur est supérieur à celui qu'il juge, c'est-à-dire Aloi à Bonaparte, sous le rapport de la chose jugée, qui est la Vertu ^.
Je crois que, non soutenu par son père, l'envieux de Bonaparte ne fût pas resté en route. Il est sorti de l'Ecole Polytechnique le premier de sa promotion, dans l'année où Gay-Lussac, le premier chimiste de France et l'un des plus habiles physiciens de l'Europe, est sorti le deuxième. Je crois que, non soutenu par son père, cet envieux, au lieu de se faire officier du génie, fût resté chimiste, ce qu'il avait commencé d'être à l'Ecole Polytechnique dans le laboratoire du vieux Berthollet, et qu'il serait depuis longtemps membre de l'Académie des sciences et professeur de chimie ou de physique au Collège de France, ou à l'Ecole Polytechnique, ce qui n'est pas aisé. Ou bien il serait architecte ou