‹ La vie littéraire de StendhalChapitre 83 sur 127 · VII. — Balzac a Romain Colomb · texte numérisé non relu

VII. — Balzac a Romain Colomb

30 janvier 1846.

« Je VOUS prie d'excuser, Monsieur, le retard qu'éprouve cette réponse à votre lettre du 2 novembre 1845. Votre lettre est venue chez moi pendant mon voyage à Naples et elle a été mêlée à beaucoup de papiers accumulés sur ma table. Occupé des affaires les plus pressées, je n'ai fait la revue de mes papiers que ces jours-ci. Puis, votre -lettre se trouvant dans votre brochure sur la vie de Beyle, je ne l'ai lue qu'en lisant votre notice. Une vie, aussi occupée que la mienne, a ses hasards, ses retours, et si vous songez que personne ne m'a jamais aidé en rien, que je n'ai jamais eu de secrétaire, ni de suppléant, vous concevrez pourquoi je ne réponds que le 30 janvier à une lettre écrite en novembre dernier.

1. Cf. Comment a vécu Slendhal, pp. 130-131, en note. (A. P.)

« Ce que j'ai écrit sur Beyle l'a été avec trop de désintéressement et de conviction pour que vous ne soyez pas libre d'en disposer comme bon vous semblera ; je n'y mets d'autre condition que d'avoir un exemplaire de ses œuvres que j'aime beaucoup. C'est un des esprits les plus remarquables de ce temps ; mais il n'a pas assez soigné la forme : il écrivait comme les oiseaux chantent et notre langue est une espèce de Dame Honesta qui ne trouve rien de bien que ce qui est irréprochable, ciselé, léché. Je suis très chagrin que la mort l'ait surpris. Nous devions porter la serpe dans la Chartreuse de Parme, et une seconde édition en aurait fait une œuvre complète, irréprochable. C'est toujours un livre merveilleux, le livre des esprits distingués.

« Continuez, Monsieur, l'œuvre que vous avez entreprise ; soyez fidèle à l'ami qui n'est plus, et je suis heureux d'apporter le denier de la veuve dans cette œuvre.

« Peut-être feriez-vous bien de ne donner que des œuvres choisies. Les nouvelles, les deux romans (le Piouge, la Chartreuse), de l'Amour et un choix dans le reste. Le format Charpentier serait excellent.

« Trouvez ici, Monsieur, l'expression de ma considération la plus distinguée.

H. DE Balzac, »

En reproduisant la seconde partie de la réponse de Balzac, M. Auguste Cordier a pris soin de résumer

en deux lignes, les excuses du commencement. Mais que dire des éditeurs de 1853, qui ont placé cette lettre en tête de la Chartreuse de Parme, avec toutes les apparences de l'intégralité, alors qu'ils ont totalement supprimé le dernier i>aragraphe, sans même le remplacer par la « ligne pointillée », de rigueur en pareil cas ?

Les modestes conseils du grand romancier méritaient-ils d'être ainsi passés sous silence ? Nous ne blâmons pas les éditeurs de ne les avoir point suivis à la lettre : nous applaudissons au contraire, le persévérant Colomb, au fanatisme duquel nous devons la réimpression complète des œuvres de Stendhal. Il n'en est pas moins vrai que Balzac désignait, en 1846, les chefs-d'œuvre que la postérité devait consacrer.

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