CHAPITRE
But et définition du premier livre de Tauteur. — Continuation de VArt et la Vie. — Nécessité d'étudier les grands hommes dans leur pensée intime et dans leur vie privée. — Connaissance phy>iologique indispensable désormais à tout penseur militant dans un pays libre. — Ce qu'on entend par la Vie littéraire. — En quoi consiste l'art de vivre. — Enseignement de la religion des Lettres. — Grands esprits qui l'ont professée. — Préférence donnée à la Biographie sur THistoire. — Dictionnaire critique d'un homme de Lettres. — Prédilection pour les moralistes. — Comment on pratique l'art délire. — Vaste empire des livres. — Plaisir de lire, selon Montaigne. — Force qu'y puise Cicéron. — Haine des dévots pour ce grand homme de Lettres. — Goût qu'il inspii*e aux juges les plus sévères.
Penser, parler, écrire, aimer, agir, voilà ce qu'il faut apprendre et savoir pour bien vivre. C'est là le sujet de mon livre sur rArt et la Vie. Je l'ai commencé à l'âge de vingt-trois ans et depuis trente années j'y travaille et je le continue toujours. J'y examine toutes les philosophies et toutes les théories morales du bonheur. Je cherche à surprendre la
pensée intime des grands hommes et tous les secrets de leur art de vivre, révélés par leurs correspondances et leurs biographies.
Dans ses harmonies et ses points de vue divers, dans ses concordances multiples, ce sujet unique est si vaste qu'il peut occuper et charmer toute une existence. La connaissance physiologique de l'homme, celle de l'histoire, celle des chefs-d'œuvre, celle des grands hommes sont nécessaires. Elles sont, depuis trente ans, Tobjet de réflexions personnelles et persévérantes qui, toutes, convergent vers un même but.
L'ouvrage qui les résumera contiendra ce qui est essentiel à un Français de la fin du xix® siècle, pour être, en même temps qu'un philosophe, dilettante, amateur délicat et lettré, un ardent patriote, le citoyen actif et dévoué d'un pays hbre.
Je ne donne aujourd'hui qu'une partie de PAii de lire.
En politique, je combats « l'esprit nouveau » et l'hypocrisie politique des « ralliés ï>, qui sont des catholiques et non pas des républicains.
En philosophie, j'essaie de montrer qu'il ne faut pas confondre la croyance et la vérité et qu'il importe de séparer, de la théologie, la morale humaine et progressive.
La Vie littéraire, telle que je l'entends^ est une vie consacrée à l'amélioration et au perfectionnement de soi-même : esprit et cœur, intelligence et volonté. C'est une vie intellectuelle et morale employée tout
entière, à travers les différents âges, à la culture de Tâmé par les Lettres, c'est-à-dire par les livres, par la connaissance des littératures modernes, par Tétude assidue et pénétrante des œuvres si humaines de la belle Antiquité.
L'éducation de la famille et celle du collège étant terminées, alors commence la Vie littéraire, cette nouvelle éducation que les deux premières ont pour but de rendre possible, celle que le jeune homme émancipé se donne à lui-même par les Uvres, par le monde, par la solitude alternée avec Texpérience. Elle comprend l'étude de soi, la connaissance des hommes et Tart de vivre.
Ces années d'apprentissage, les années de collège auront été bien employées si elles ont développé suffisamment la force de l'attention et l'habitude de réfléchir. Elles doivent rendre un jeune homme capable de se perfectionner soi-même, alternativement par la fréquentation du monde, par la solitude, par la vie de campagne, la chasse et les diflerents sports, par les voyages, par les séjours studieux à Paris et même en province où Ton peut fort bien travailler.
L'observation directe du monde lui permet alors de remarquer les différences infinies qui existent entre les hommes. Les voyages faits en se promenant, à la manière pensive et curieuse de Montaigne, de Descartes, de Stendhal et de Montesquieu, lui
fourniront Toccasion d'observer le caractère, Jes mœurs et le génie des peuples.
Ayant fait la psychologie des races et des individus, il lui reste à apprendre, en le pratiquant, l'art de vivre, c'est-à-dire l'art de lire, l'art d'écrire, l'art de parler, l'art d'agir, et, avant tout, l'art de penser sur lequel est fondée la morale, comme la politique et la philosophie. L'art de penser, c'est Fart de voir les choses — morales et physitiues — comme elles sont.
En s'étudiant soi-même, notre jeune homme verra que toutes ses idées, tous ses actes sont déterminés par l'hérédité, par ses habitudes et les circonstances. C'est par les habitudes et seulement par elles (jn'il pourra modifier ses passions et son caractère. La nature donne l'intelligence, et l'intelligence éclairée par la connaissance de la nature fait, — par le moyen des habitudes, — la volonté.
Par la morale et la philosophie, par l'étude des littératures, c'est-à-dire par la conversation écrite des historiens, des philosophes et des écrivains moralistes, l'éducation littéraire aboutit au culte de l'honneur et à la religion des Lettres.
Elle nous explique l'humble origine des hommes, leur existence si longtemps malheureuse, sauvage et barbare, leurs lents efforts pour s'outiller, pour mieux vivre, la marche lente de leurs progrès, la raison d'être xle leurs primitives croyances et de
toutes les religions du passé. Pleine de pitié pour leur ignorance, elle veut cependant détruire ces superstitions qu'elle explique ; elle remplace tous les fanatismes anciens par la tolérance et par la liberté d'examen. A l'exemple de Montaigne et de Descartes, elle enseigne à douter; car c'est uniquement par la pratique du libre examen, par le chemin du doute qu'on arrive à bien conduire sa raison dans la connaissance de la nature, dans la connaissance de soimême et des autres, dans la connaissance de la vie sociale et dans celle du bonheur et des conditions du bonheur.
Depuis Aristote jusqu'à Montaigne, depuis Montaigne, Bayle, Voltaire, jusqu'à Renan, les idées des hommes supérieurs, leur philosophie, leur morale, leurs passions, leurs confidences, leurs actes et leurs fautes, voilà ce qui est vraiment utile, curieux, intéressant, et ce qui résume, en même temps que la philosophie, la partie utile de l'histoire.
Comme l'a dit le poète Richepin :
Une bibliothèque est tout le genre humain. On est contemporain des amis qu*on s'y fait.
La biographie étant le tableau de la vie, des pensées, des actions et des œuvres des personnages historiques, contient toute l'histoire; elle la présente avec plus d'exactitude et plus d'intérêt, parce qu'elle peut entrer, — comme l'ont fait Plutarque et Sainte-
Beuve, — dans le détail des mœurs et s'enrichir ainsi de toutes ces particularités curieuses que Thistoire néglige.
Lire, écrire, observer, penser, comparer, réfléchir, voilà ma vie. Je suis avant tout un lecteur, un curieux, un témoin attentif de mon temps. Philosophe, j'aime à comprendre la raison des choses; j'aime à dire ma manière de voir et à formuler mes jugements. En lisant, j'ai mes préférences; mais depuis Homère jusqu'à M. Verlaine; depuis Qcéron et César jusqu'à Frédéric II et à Napoléon; depuis Aristote jusqu'à M. Zola, j'ai voulu tout connaître; j'ai tout lu la plume à la main, en notant mes remarques, mes réflexions et mes extraits. Mes cahiers, si nombreux, sont le résumé de ma vie; ils forment aujourd'hui toute une encyclopédie littéraire, morale, politique, le Dictionnaire critique d'un homme de Lettres.
Comme Montaigne, Bayle, Vauvenargues, Stendhal et Sainte-Beuve, j'ai consacré ma vie à observer, à lire, à méditer et à écrire ensuite ce qui m'a paru vrai et ce qui me plaisait. Je continue toujours avec entrain ce journal de mes réflexions et lectures. Pourquoi, de toutes ces pages écrites au jour le jour, comme le Journal d'Amiel, les Pensées de Joubert, les Lettres de X. Doudan, les Essais mobiles et brisés de Montaigne, de ces pensées venues en différentes
saisons et en différents âges, sans système préconçu, sans préjuges, mais non sans réflexion et sans but, pourquoi ne sortirait-il pas, un jour ou l'autre, comme fruit d'une vie active, laborieuse, déjà longue, dans laquelle j'ai vu des révolutions politiques et la guerre, — un livre intéressant ?
Vis-à-vis de Montaigne, je suis comme une colline placée en face d'une montagne; mais, à côté de ces grands et illustres Essais, qui resteront immortels, je n'en fais pas moins mes petits essais.
N'ayant jamais rien fait dans un but mercenaire, n'ayant pas écrit par métier, ni par ambition, également éloigné de tout dénigrement et de la flatterie, ennemi de l'hypocrisie, ayant directement connu les acteurs de la vie politique et littéraire, j'ai dû voir et j'ai osé dire la vérité.
Ce qu'il y a de plus essentiel dans l'esprit de l'homme et dans sa condition sur terre m'a toujours occupé. J'ai fréquenté bien des milieux divers et, tous les jours, dans leurs livres, avec un vif attrait, les plus grands hommes. J'ai toujours examiné librement et discuté avant de les admettre leurs juge ments et leurs pensées. J'ai toujours aimé dans les autres, cherché et pratiqué la sincérité littéraire qui seule donne confiance, utilité à la parole écrite, et je ne vois pas pourquoi trente années de lectures et de méditations ne produiraient pas aujourd'hui, —
et rien qu'en envoyant ces cahiers tels qu'ils sont à rimprimerie, — un bon et utile ouvrage.
J'aime à étudier, à définir les caractères; j'aime les pensées et maximes. Aucune littérature n'est plus riche que la nôtre en bons moralistes. Sans compter les poètes philosophes comme Molière, sans compter les romanciers observateurs tels que l'abbé Prévost, Le Sage, Voltaire, Marivaux, n'avons-nous pas Montaigne, Pascal, La Rochefoucauld, La Bruyère, Vauvenargucs, Chamfort, Joubert, Doudan, Taine, Renan et Sainte-Beuve ?
L'art de lire a sa place dans l'art de vivre.
Les sensations les plus agréables, même les plus violentes, s'usent par la répétition, mais la lecture est un plaisir si \'îirié, toujours si différent de luimême, qu'il ne peut conduire à l'ennui.
J'ai toujours pris plaisir, à travers mes lectures, à recueillir ces sentences, bien frappées, où se concentrent en une brève formule de longues observations sur les hommes et les choses de la vie, parce qu'elles sont une des provocations les plus séduisantes et les plus fécondes qui puissent être adressées à notre réflexion.
L'histoire aussi me plaît, c'est la philosophie réduite en exemple. Par elle nous profitons de toute l'expérience des siècles.
Je lis les ouvrages de science les plus récents, mais les ouvrages littéraires les meilleurs, si anciens qu'ils soient.
La littérature classique, c'est-à-dire les œuvres de ceux qui ont bien connu la vie et les hommes, est toujours actuelle et moderne, parce qu'elle est toujours utile.
Celui qui pratique l'art de lire sait rassembler dans sa bibliothèque tous les représentants de l'humanité. Les grands hommes, leur vie et leurs œuvres font partie de son héritage.
Ne méprisons pas les proverbes, même ceux que Cervantes a placés dans la bouche de Sancho Pança; ils résument l'esprit courant et la philosophie pratique d'un pays et d'un siècle, ils sont comme le bon sens vulgaire et condensé des peuples.
En lisant on peut être frappé par des idées différentes des siennes, on les examine avec curiosité, mais on ne retient que ce qu'on avait déjà pensé soimême; et c'est une joie de rencontrer ses propres idées, ses sentiments intimes formulés par un. autre, ancien ou moderne.
il ne suffit pas de lire un livre, il faut l'entendre, c'est-à-dire concevoir, à son tour, chaque idée de Fauteur et la comprendre comme lui. On fait ainsi de son esprit un estomac intellectuel qui digère la
substance des livres, s'assimile la partie utile et rejette le reste — comme Testomac.
Pour bien goûter la beauté littéraire, il faut avoir du loisir, se former le goût, se faire un esprit attentif, un esprit critique, à la fois délicat et fort, large et scrupuleux.
Vous méprisez les livres, dit Voltaire, vous dont la vie est plongée dans les vanités de l'ambition et dans la recherche des plaisirs ou dans l'oisiveté; mais songez que tout Tunivers connu n'est gouverné que par des livres, excepté les nations sauvages.
Le commerce des livres est bien plus sûr et plus à nous qu'aucun autre, dit Montaigne. Il a, pour sa part, la constance et la facilité de son service, côtoie tout mon cours et m'assiste partout. Il me console en la vieillesse et en la solitude; il me décharge du poids d'une oisiveté ennuyeuse et me défait à toute heure des compagnies qui me fâchent; il émousse les pointures de la douleur, si elle est extrême et maîtresse.
Pour me distraire d'une imagination importune, il n'est que de recourir aux livres; ils me détournent facilement à eux et me la dérobent; ils ne se mutinent point pour voir que je ne les recherche qu'au défaut des autres plaisirs; ils me reçoivent toujours du même visage.
Il a bel aller à pied, ajoute Montaigne qui mène son cheval par la bride. Le malade n'est pas à plaindre qui a la guérison en sa manche. En Tusage et expérience de cette sentence, qui est très véritable, consiste tout le fruit que je tire des livres. C'est la meilleure munition que j'ai trouvée à cet humain voyage; et plains extrêmement les hommes d'entendement qui en sont privés.
Cicéron, ce grand homme de Lettres, lui qui a toujours mêlé la vie littéraire à la vie politique, a magnifiquement parlé, lui aussi, du plaisir de lire. 11- aimait à étudier, à relire les Anciens, comme ont fait après lui Montaigne, Voltaire, ]\Iontesquieu. Dans son discours, Pro Archia pœta, il a célébré la Vie littéraire, le goût et Tamour des livres et des Lettres, avec une sincère éloquence que personne n'a jamais dépassée.
L'étude, dit-il, tempère l'amertume des maux et en détruit le sentiment.
Tous les autres plaisirs ne sont ni de tous les temps, ni de tous les âges, ni de tous les lieux. Mais les Lettres font l'aliment de la jeunesse, la joie de la vieillesse, l'ornement de la prospérité, elles font notre ressource et notre consolation dans l'adversité, nos délices dans le cabinet sans embarrasser ailleurs; elles veillent la nuit avec nous et nous tiennent compagnie aux champs et dans nos voyages.
12 LA ME r.riTÉHAIRE
Si dans ma jeunesse, dit encore Cicéron, mon esprit ne s'était iinpi-égné, en lisant de bons livres, de celte vérité que la gloire et la verlu doivent être le but préféré, disons mieux, le but unique de la vie, et que, pour l'atteindre, il faut mépriser les soulTrances physiques et les daugers de mort et d'exil, je n'aurais jamais exposé ma personne en maintes et maintes rencontres dans des conflits quotidiens avec les pires des hommes.
Les dévots, qui voudraient supprimer des études , chrétiennes les auteurs profanes, haïssent particulièrement Cicéron. 11 a été souvent en bntle aux saj^asmes et aux quolibets des Veuillot et des Mgr. Gaume. Un gros livre, & Ver rongeur, a été fabriqué contre lui.
Les juges sévères, dît le grave et austère ûaunou, qui penseraient que le courage de Cicéron n'a i»as loujoure égalé ses périls, le compteraient du moins au nombre des derniers amis de la liberté romaine. Ils avoueraient que celui de tous les hommes qui a. le plus vivement senti le besoin d'une renommée vaste et immortelle, a pourtant aimé sa patrie anssi passionnément que la gloire.
Jugeons-le donc, comme l'ont jugé les triumvirs, quand ils l'ont trouvé digne de ne pas survivre k la liberté publique.
Un critique de l'ancienne école, qui, ayant surtout /écu avec les Anciens, les connaît fort bien et les
NOTES ET RÉFLEXIONS d'i'N LECTEUR 13
aime, :jn ami des Lettres et des livres, homme de goût, lettré délicat, S. de Sacy, aimait, — plus que Montaigne, — à relire Cicéron. Assurément, dit-il, avec modestie, je ne suis ni un grand critique, ni un grand érudit, mais j'aime les Lettres, je les aime avec passion. Je ne pourrai jamais dire tout ce que ce goût des livres et des Lettres a répandu de charme sur ma vie ; combien de fois une heure, une seule heure de lecture, m'a ranimé et rendu à moi-même 1 On voit que la lecture avait, sur le bon Sacy, le même effet bienfaisant et calmant que sur Montesquieu.
CHAPITIiE II
Montesquieu, génie supérieur. — Bel exemple dans l'art de "vivre. — Lit en tout sens, comme il voyage. — Écrit l'histoire naturelle des lois. — Se sent compris. — Hardiesse des Lettres persanes. — Agrandit la littérature. — Esprit investigateur et classificateur. — Aime à raconter des anecdotes et des traits de mœurs significatifs. — N'a que la religion des Lettres. — Son égalité d'humeur. — Se plaît à Paris. — Apprécie le peuple. — Esprit pratique. — Transforme La Brède. — Introducteur du trèfle. — Son commerce avec les Anciens. — Restaure en France le culte des vertus publiques.
— Citoyen avant tout. — Se fait une galerie de grands hommes nationaux. — Cache sa vie. — Témoignages sur lui.
— Se recueille dans la solitude. — Se console par la lecture.
— Croit que tous les hommes sont faits pour être heureux.
— Ce qui les en empêche. — Aime Montaigne. — A les mêmes curiosités et la même antipathie pour l'intolérance et le fanatisme religieux. — Voyage plus que Montaigne. —
— Mesure la grandeur à la simplicité. — Cause, selon lui, de la grandeur des Romains. — Se modèle sur leur éclectisme.
— Analyse de V Esprit des Lois. — Devance Voltaire. —
— Ouvre la voie à Beccaria. — Conseille d'être utile aux hommes.
Penseur d'une rare intelligence, sachant voir les choses morales et montrer leurs rapports, homme de
bonne compagnie, bien né, bien élevé, aimable et charmant, fortifié par une continuelle culture, très délicate et très profonde, Montesquieu est un génie supérieur, un très grand esprit.
C'est UH homme qui, dès sa jeunesse, a la noble passion de Tétude, qui veut s'instruire, s*éclairer, compréhdre la raison des choses, s'expliquer le mécanisme social, qui lit dans cette vue, non pas à l'aventure, mais sans beaucoup de suite, sachant bien qu'il se retrouvera toujours, qu'il s'avance toujours vers son but ; c'est un homme qui médite sur ce qu'il a lu, qui observe, compare et réfléchit toujours, qui rumine tout ce qu'il a lu et le transforme en se l'assimilant.
Montesquieu est un bel exemple dans l'art de vivre. Comme il a su lire, il voyage ; il regarde avec intérêt, avec attention, avec plaisir toutes les diversités humaines, il cherche les causes naturelles de cette grande variété des mœurs, des coutumes qu'il voit en Angleterre, en Italie, en France ; il les analyse, il les compare et cela le conduit à faire l'histoire naturelle des lois.
Ayant vu l'intelligence publique assez avancée pour le comprendre, il écrit ce livre hardi, les Lettres persanes, et ces livres profonds, les Causes de la grandeur et delà décadence des Romains, Y Esprit des Lais ; il ose ainsi, le premier, faire entrer l'érudition, la politique et la législation dans la littérature.
Son esprit investigateur a toutes les curiosités.
ift U VIE UTTÉRAIRE
Nourri de Tails, il les compare, il les généralise, il en thei-che plus haut le fait générateur et quand il le découvre, et qu'il nous le montre, nous sommes ravis de voir si vile un lel enchaînement nécessaire et toutes les multiples conséquences d'un seul fait. .
Passionné de lecture jusqu'à y sacrifier ses yeux, il vojage à travers sa bibliothèque ; il s'y promène en tous sens comme il a fait en pays étrangers; il y chasse, il y butine, comme Montaigne faisait dans Plutarque; il barbouille comme lui ses livres de notes. Les cfjursea k la Bayle, les battues à travers les livres animent constamment et fécondent sa pensée.
Il se comptait aux anecdotfis sit^nificatives, aux traits qui caractérisent un homme, un pays, aux historiettes même qui ne sont que divertissantes, et ne peignent que la sottise ou la bonté de l'homme de tous les temps; il les recueille, les relient, et, pour peu que l'occasion s'en présente, il ne résiste pas au plaisir de les raconter.
Montesquieu est un esprit libre, qui a poussé la hardiesse aussi loin que Vollaire dans les Lettres pei"salies et qui a contribué autant que lui k l'émancipation de la pensée. Ce noble esprit, cet homme aimable et bienfaisant a la religion des Lettres. Il n'en !, il se contente de la seule religion qui ulte des grands hommes, le patriotisme le dévouement naturel du citoyen éclairé
Qui n'aimerait cet homme qui s*éveiile le matin avec une joie secrète de voir la lumière, d'avoir devant lui beaucoup d'heures de travail, qui vit pour regarder et pour comprendre, pour connaître, sentin» et penser ; que tout intéresse et fait réfléchir, qui n'a d'ambition que ce qu'il en faut pour prendre part aux choses de la vie, qui a naturellement de lamour pour le bien et Thonneur de sa patrie, et peu pour ce qu'on appelle la gloire, qui apprécie la médiocrité des conditions, qui éprouve avec délicatesse tous les plus nobles sentiments, conçoit les plus hautes pensées et les plus fécondes, et possède en même temps la tranquillité du sage, la juste mesure et la modération?
Ce grand homme était bon, facile à vivre; il se trouvait bien partout. Quand il était dans le monde, il l'aimait comme s'il n'avait pu souffrir la retraite; quand il était à La Brède, il ne songeait plus au monde. Il était heureux dans ses terres, où il ne voyait que des arbres, il se trouvait heureux dans Paris, « au milieu de ce nombre d'hommes qui égalent les sables de la mer. to (Lettres à Maupertuis, 1746.)
Lorsqu'il goûtait un plaisir, c'était si vivement qu'il s'étonnait de l'avoir recherché avec tant d'indifférence.
Son penchant naturel l'entraînait vers les Anciens, vers Marc-Aurèle et les Antonins, qu'il appelle» « le plus grand objet de la nature. »
« Nés pour la société, ils croyaient que leur destin était de travailler pour elle. »
Ce grand esprit savait être pratique; il savait causer joyeusement et rire avec ses amis. Il était bon et ne dédaignait pas les pauvres.
' « J'aime, disait-il, les paysans; ils ne sont pas assez savants pour raisonner de travers. »
« Le peuple, remarquait-il, est honnête dans ses goûts, sans l'être dans ses mœurs. »
Voilà pourquoi le bas naturalisme du Théâtre moderne et les pièces réalistes ne peuvent réussir, même devant un public très libre de conduite, mais honnête dans ses goûts.
Les grands seigneurs ont des plaisirs, disait-il, le peuple a de la joie.
Dans un esprit sage, tel que celui de Montesquieu, la Vie littéraire n'empêche nullement la vie pratique.
Au retour de son grand voyage, il s'était mis à transformer sa propriété, qui touche aux Landes ; il en avait fait un vaste jardin anglais. Il y fit des plantations, creusa des rivières à travers les pelouses, irrigua les prairies, introduisit le trèfle, qu'il fit acheter en Hollande, et réalisa d'innombrables améliorations qui embellissaient sa propriété et augmentaient son revenu.
a J'ai vu, disait-il, dans les livres de Plutarque, ce qu'étaient les Anciens. »
Les dépassant par la science, par l'expérience acquise au cours des siècles, il leur ressemble par la simplicité.
11 a rapporté de ce commerce avec les Anciens
rinstinct des grandes choses, la force de Tâme, le culte des vertus publiques, dont la tradition se perdait autour de lui, et qu'il ne contribua pas peu à restaurer en France. Il est, avant tout et par-dessus tout, citoyen.
« J'ai eu, dit-il, naturellen^ent de Tamour pour le bien et l'honneur de ma patrie.
» J'ai toujours senti une joie secrète lorsqu'on a fait quelque règlement qui allait au bien commun.
» N'est-ce pas un beau dessein que de travailler à laisser après nous les hommes plus heureux que nous ne l'avons été ? »
Montesquieu a la haine du dénigrement et le goût de l'admiration ; il se compose, en France, une galerie de grands hommes nationaux, de ces hommes rares qu'il égale aux Anciens, de ceux dont on peut dire, comme de Turenne, que leur vie « a été un hymne à la louange de l'humanité. »
Ce galant homme cachait sa vie avec autant de soin que la plupart emploient à étaler la leur. Il ne voulait être connu que par ses ouvrages auxquels il ne mit jamais son nom.
Ces ouvrages sont le résumé philosophique et la reprise idéale de ses lectures.
Tous les témoignages s'accordent sur lui : Maupertuis. Voltaire parlent comme le marquis d'Argenson.
« M. de Montesquieu, dit celui-ci, ne se tourmente pour personne; il n'a point pour lui-même d'ambition; il lit, il voyage, il amasse des connaissances ; il
écrit eiiQn, et le tout uniquement pour son plaisir. »
Le meilleur des amis, le plus aimable et le plus aimé, il savait s'accommoder de la solitude; il rechercha la retraite quand la vocation dj penseur lui en fit sentir la nécessité.
11 avait le tempérament de l'homme content : la santé régulière, la clarté d'esprit rapide et continue, la force d'attention, la faculté de s'absorber indéfiniment dans l'étude. 11 n'était jamais triste, « n'ayant jamais eu de chagrin qu'une heure de lecture n'ait dissipé. »
On voit que le goût des livres et des Lettres, quand il est sincère, répand du charme sur toutes les vies; qu'une heure de lecture console et ranime, comme Sacy l'avait constaté après Montesquieu.
Montesquieu fut un homme heureux; il pensait que la plupart des hommes pourraient l'être.
Si on ne voulait qu'être heureux, disait-il, cela serait bientôt fait; mais on veut être plus heureux que les autres; et cela est presque toujours difficile, parce que nous croyons les autres plus heureuy qu'ils ne sont.
Avec les Anciens, Montesquieu aime Montaigne ; il le range parmi les grands poètes, il le lit, le relit, s'en délecte, s'en nourrit; par moments, il le ressuscite. 11 a, comme lui, cette curiosité insatiable et cet appétit de connaître qui sont comme une jeunesse inaltérable de la pensée.
« Je passe ma vie à examiner, écrit-il, tout m'în-
téresse, tout m'étonne; je suis comme un enfant dont les organes, encore tendres, sont vivement frappés par les moindres objets.
» Notre âme est faite pour penser, c'est-à-dire pour apercevoir. Un tel être doit avoir de la curiosité; car, comme toutes les choses sont dans une chaîne où chaque idée en précède une et en suit une autre, on ne peut aimer à voir une chose sans désirer d'en voir une autre. »
Nous aimons toujours qui nous ressemble. Montesquieu ressemble à Montaigne par son goût de lectures diverses et en tous sens. 11 est curieux, comme lui, de mœurs singulières, de coutumes étrangères rapportées dans le récit de voyages. Il lit Chardin, les Lettres édifiantes et cuiieuses des Mimons étrangères ; la Description des Indes occidentales de Thomas Gage ; le Recueil des voyages qui ont sam à V établissevient de la Cmipagnie des Indes.
Comme il avait lu davantage , Montesquieu voyagea aussi plus que Montaigne. Il visita l'Angleterre, rAllemagne, la Hongrie, l'Autriche, Venise, l'Italie, la Suisse, la Hollande, « curieux, attentif, lisant, regardant, écoutant, conversant avec les hommes les plus éclairés et les plus célèbi-es de l'Europe » (1).
Une autre ressemblance frappante îivec Montaigne
(1) Emile Faguet. A'Vi/"iiéc/c. Études littéraires, p. 149.
est que Montesquieu déteste, comme lui, la supersti* tion, le fanatisme et riiitolérance des prêtres. La dévotion, disait-il, est une croyance inepte qi^'on vaut mieux qu'un autre. Dans quelque religion qu'on vive, Tamour des hommes, la piété envers les parents, l'observation des lois, la pratique des actes utiles^ seules, importent.
Il aime les grands hommes simples dans leurs manières, la vertu naturelle et sans prétention.
J'ai vu, dit-il dans les Lettres persanes, des gens chez qui la vertu était si naturelle qu'elle ne se faisait même pas sentir ; ils s'attachaient à leur devoir sans s'y plier, et s'y portaient comme par instinct ; bien loin de relever, par leurs discours, leurs rares qualités, il semblait qu'elles n'avaient pas percé jusqu'à eux.
Voilà les gens que j'aime ; non pas ces hommes vertueux qui semblent étonnés de l'être et qui regardent une bonne action comme un prodige dont le récit doit surprendre.
C'est déjà la manière de voir, la morale généreuse de Vauvenargues qui trouve, tout naturellement, du plaisir au bien qu'il fait.
Montesquieu aimait à se perfectionner sans cesse par cet éclectisme intelligent qui s'assimile ce qui lui ressemble et sait choisir le bien partout.
Cette habile pratique fait les hommes supérieurs ; c'est elle aussi qui fait les grands peuples.
Dans ses Considérations sur les causses de la gran-
deur et de la décadence des Romains, « ce qui a le plus contribué, remarque Montesquieu, à les rendre les maîtres du monde, c'est qu'ayant combattu successivement tous les peuples, ils ont toujours renoncé à leurs usages, sitôt qu'ils en ont trouvé de meilleurs. »
L'Esprit des Lois, qu'il publia en 1749, est l'examen historique du rapport dans lequel les lois se trouvent avec les lieux, les temps, la forme du gouvernement, les buts divers de la société, le climat, la religion et les mœurs.
Ce grand ouvrage, auquel Montesquieu consacra vingt années de sa vie, parut six ans avant sa mort.
L'Esprit des Lois n'est pas de l'esprit sur les lois, comme l'a dit, dans un mauvais jeu de mots, madame du Deffand ; c'est l'explication naturelle de ce qui est.
« Chaque nation, écrit Montesquieu, trouvera ici les raisons de ses maximes. »
Montesquieu a montré les causes des différences entre les hommes, les causes des variétés du caractère, des mœurs et du génie des peuples. VEsprit des Lois n'est pas autre chose que la genèse naturelle des lois.
Pour montrer ce qu'elles doivent être, Montes-» quieu fait voir les motifs qui ont déterminé le législateur.
Montesquieu a été le plus ingénieux des hommes de génie» Il aimait à écrire* C'est en cherchant, dit-il,
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à instruire les hommes que Ton peut pratiquer cette vertu géBérale qui comprend Famour de tous.
Le style de Montesquieu est ravissant, il est plein de grandes pensées, c'est-à-dire de faits si bien présentés qu'un seul en fait comprendre un grand nombre d'autres; et, avec cela, il est plein d'impre'»vu et fuit l'accablante uniformité.
Il avait rassemblé, peu à peu, une foule de notes sur les lois et sur les usages de tous les peuples ; pour écrire son ouvrage, il n'a eu qu'à ranger ces notes sous différents titres.
La loi, dit-il, est là raison humaine en tant qu'elle gouverne les hommes. Les lois, politiques et civiles, doivent être tellement appropriées au peuple pour lequel elles ont été faites, que c'est un très grand hasard si celles d'une nation peuvent convenir à une autre.
On retrouve partout, dans V Esprit des Lois, cette puissance qu'avait Montesquieu de traduire ses idées en préceptes et en aphorismes législatifs, cet art concis et puissant qui le place au premier rang des publicistes.
Avant lui personne ne s'était avisé de réunir tous les faits principaux de l'ordre politique, de les expliquer l'un par l'autre, en montrant leur subordination réciproque, et tous par les mœurs et la situation du peuple auquel ils s'appliquent.
Voltaire n'avait rien dit encore de ces graves sujets. V Esprit des Lois est de 1748, et l'Essai sur fes mœurs
NOTES ET RÉFLEXIONS D'UN LECTEUR 2o
ne parut que dans la seconde moitié du xvni* siècle.
Beccaria n'écrivit aussi qu'après Montesquieu et sous son influence. Avant lui, Montesquieu avait dit que la peine peut et doit s'adoucir à mesure que la société devient plus paisible et plus éclairée.
Les connaissances rendent les hommes doux, la raison porte à Thumanité.
Publié en i 748, V Esprit des Lois avait occupé Montesquieu pendant plus de vingt ans. En dix-huit mois, on en fit vingt-deux éditions.
La gloire ne modifia en rien les simples habitudes de sa vie. « J'ai eu, dit Maupertuis, le bonheur de vivre dans les mêmes sociétés que lui; j'ai vu, j'ai partagé l'impatience avec laquelle il était toujours attendu, la joie avec laquelle on le voyait arriver.
» Son maintien modeste et libre ressemblait à sa conversation. » Négligé dans ses habits, il n'était vêtu que des étofl'es les plus simples, méprisant tout ce qui était au delà de la propreté.
La douceur de son caractère se soutint jusqu'au dernier moment. Il mourut le 10 février 17SS, à l'âge de soixante-six ans. 11 était né au château de La Brède, à trois lieues de Bordeaux, le 22 janvier 1689.
Ce que Montesquieu a été, c'est surtout un homme souverainement intelligent. On sent qu'il n'y a pas eu de vie intellectuelle plus forte, plus intense et, avec cela, plus libre et plus sereine. Personne n'a plus délicieusement que lui, à l'abri des passions, joui des idées.
26 LA VIE LITTBRAIRE
Moraliste politique, « il a vu infiniment de choses et il a compris tout ce qu'il a vu. 11 était capable, a dit M. Faguet, de se détacher de sou temps et d'y revenir, de comprendre Tessence et le principe des États antiques et d'escjuisser pour son pays une Constitution toute moderne et toute historique...
» Son livre est un étonnant amas d'idées toutes intéressantes, et dont la plupart sont profondes. Il n'y en a pas qui fasse plus réfléchir. »
Dans son petit cabinet de garçon de la rue Saint- Dominique, Montesquieu dit un jour à de jeunes amis, Raynal, Helvétius, Suard : a Je vous invita à être utiles aux hommes, comme au plus grand bonheur de la vie. Je suis fini, moi; j'ai brûlé toutes mes cartouches, toutes mes bougies sont éteintes. Vous commencez, vous; marquez-vous bien le but; je ne lai pas touché, mais je crois l'avoir vu.
» Pour assurer à tous le pain, le bon sens et les vertus qui leur sont nécessaires, il n'y a qu'un moyen : il faut éclairer les peuples et les gouvernements; c'est là l'œuvre des philosophes, c'est la vôtre! »