‹ La vie littéraire; notes et réflexions d'un lecteurChapitre 3 sur 67 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Tout est naturel dans la nature. — Impossibilité de constater le surnaturel. — Dieu échappe à toute perception. — Sagesse de Socrate, de Jésus, de Marc-Aurèle. — Point de départ de toutes les mythologies. — La religion des Lettres a seule affranchi Thumanité. — Les philosophes sont les vrais moralisateurs. — Voltaire et Cicéron comparés par Doudan. — La liberté de penser du temps de Cicéron. — Il ne rencontre pas d'ennemis dans Tinfini. — L'inintelligible s'impose, sous Voltaire, entre lui et l'inconnu. — Supériorité de leur religion à tous deux. — Ce qu'on essaie de leur substituer aujourd'hui. — Le xviii* siècle n'est pas mort, en dépit des Jésuites. — Prédiction de Doudan. — Lettre de Sainte- Beuve à M. Albert Collignon, sur la morale nouvelle, fondée sur des convictions à défaut de croyances. — Idéal du xviii* siècle. — Adoucissement des mœurs. — Sentiments naturels remis en honneur. — Lumière à profusion. — Retour à la religion des Lettres. — Culte du beau, de la raison, du vrai. — Plaisanteries de Montesquieu. — Opinion de M. Albert Sorel sur l'auteur des Lettres persanes, — Idée de toléranec.

Tout est naturel dans la nature, tout est relatif pour nous qui ne pouvons rien constater de surnaturel ni d'absolu.

En s'étudiant, Thomme peut se connaître, il peut

découvrir la raison des choses qui reutoureiit, mais il ne peut rien savoir du personnage métaphysique nommé Dieu, pas même s'il existe. Car s'il est logique de dire ; je pense, donc je suis, il ne Test pas de conclure : j'imagine Dieu, donc il est.

Par conséquent la sagesse humaine consiste à se connaître, comme a fait Socrate, à aimer les autres et surtout les pauvres, comme a fait Jésus, à élever son âme au-dessus des bassesses vulgaires, àTexèmple de Marc-Aurèle, à ne pas sortir du domaine de la science et de la nature pour se lancer inutilement dans rinconnaissable.

Puisqu'il peut s'étudier, se connaître et se perfectionner, l'homme peut vivre noblement sur la terre ; ni ange ni bête, il peut penser et agir librement', sans subir les mystères absurdes, les dogmes abêtissants des religions qui se prétendent surnaturelles et révélées.

Toutes les mylhologies sont nées de l'ignorance ; toutes inspirent le fanatisme, l'intolérance et la persécution dès qu'elles arrivent à dominer.

De même que l'alchimie du moyen âge a fait place à la chimie moderne, de même toutes ces vaines et dangereuses croyances doivent aujourd'hui faire place à la seule religion des Lettres et du progrès.

S'instruire, s'éclairer, se perfectionner soi-même, contribuer au bonheur des autres par des actes utiles, par le progrès de la science et la diffusion

des lumières, voilà la morale individuelle éi la civilisation. ^

Les superstitions de Tignorance, l'aveugle crédulité du moyen âge feront ainsi, progressivement, place à la science et à la vérité.

Socrate, Arislote, Cicéron, Horace, Montaigne, Bacon, Descartes, Bayle, Diderot, Voltaire, Vauvenargues, Mont-esquieu, ont été des hommes d'esprit et de génie sans doute, mais leurs qualités supérieures n'étaient point séparées du bon sens, du jugement, de la raison pratique et du goftt. C'est ce qui a fait leur influence durable sur l'humanité. Leur aimable philosophie, aisément pratique, a.amélioré l'homme et les diverses conditions de la vie humaine.

Quiconque voudra constater d'une manière certaine l'état de la science morale avant le christianisme, au temps voisin de Jésus-Christ, devra le chercher dans le De OlJicilSy dans les Tmculanes, dans le De Finibus honorum et malorum, dans la République, les Ijns et les autres ouvrages philosophiques de Cicéron.

Philosophe éclectique, Cicéron accueille toutes les doctrines qui lui paraissent s'accorder avec l'intérêt social et le but pratique de la vie.

Il laisse de côté les recherches ardues qui ne son' pas d'une utilité immédiate dans les relations humaines.

Les questions difficiles et. obscures de la métaphy-

sique lui paraissaient, avec raison, inutiles pour vivre en^honnête homme et en bon citoyen.

Il s'attache de préférence aux systèmes, stoïcien ou épicurien, qui donnent le plus de place à la morale et qui poursuivent le plus directement le but pratique de la vie.

Un libre penseur du grand monde, comme le nomme Cuvillier-Fleury, « esprit délicat, né sublime » au jugement de Sainte-Beuve, M. Ximenès Doudan, intelligence supérieure et caractère indépendant, qui ne craignait pas d'être et de se montrer voltairien au milieu même de la famille de Broglie, Doudan, qui a toujours pratiqué, sans plus, la pure religion des Lettres, a comparé dans une page admirable ces deux grands hommes de Lettres : Voltaire et Cicéron.

L'auteur du Traité des Devoirs, de r Amitié, de la Vieillesse, est à ses yeux le plus beau résultat de toute la longue civilisation qui Tavait précédé.

« Je ne sais rien, dit-il, de plus honorable pour la nature humaine que Tétat d'âme et d'esprit de Cicéron.

» C'est une aimable et noble créature. Sage, modéré, ami des règles sévères par imagination stoïque, et prêt à se les appliquer à lui-même, après un peu de réflexion; sans dogme, il est vrai, sans traditions supérieures et miraculeuses, ne reconnaissant d'autres Pères de l'Église que la suite des sages que le monde avait admirés jusqu'à lui.

» On n'a pas fait un compte exact des ravages qu'a produits dans les esprits l'habitude d'admirer l'inintelligible au lieu de rester simplement dans l'inconnu.

» Au temps de Cicéron, aucune croyance surnaturelle ne dominait sur les esprits cultivés. Quand il rêvait sur la terrasse de Fdrmies, en vue de la mer, il suivait avec pleine liberté tous les beaux instincts de la raison humaine.

» Quand il cherchait le secret du monde, ou qu'il se demandait ce que murmuraient les vagues à ses pieds, ce que disaient les astres du ciel d'Italie sur sa tête, il n'avait entre lui et la nature aucun de ces fantômes imposants, mais informes, qui ravissaient saint Antoine dans le désert et saint Ignace de Loyola dans le monde. »

Oui, dans Voltaire, il y a quelque chose de Cicéron, mais avec toute .la différence en faveur du temps de Cicéron, que celui-ci pense à tous les grands problèmes en parfaite liberté de spéculation, sans ennemis qui lui disent : « Monsieur, pas tant de raisons, ou je le dirai au Roi, au Parlement, au Pape, au monde chrétien. » Voltaire rencontre ainsi des ennemis dans ces espaces infinis où la pensée de Cicéron ne rencontrait nul obstacle.

Au risque de paraître exalté et emporté outre mesure, comme Voltaire lui-même le paraissait à l'esprit déUcat, mais timide, de Doudan, il faut avoir la franchise de le dire : la religion de Voltaire et celle de

Cicéron sont des religions supérieures à celle de rimmaculée-Conception, du Syllabus et de rinfaillibilité du pape, à cette fausse et funeste religion des Jésuites qui, dans leurs écoles toujours existantes, malgré les décrets, tuent dans leur germe toute hardiesse d'esprit, toute indépendance de pensée, toute habitude de libre examen et, par le charlatanisme le plus éhonlé, entraînent à Lourdes, à La Salotte, des milliers d'âmes crédules à ces apparitions miraculeusement ridicules d'une Vierge-mère et à des paroles qu'ils savent bien être des mensonges.

Les gens du Sacré-Cœur voudraient substituer à la lecture de Voltaire et de Cicéron l'imitation de Loyola, de Marie Alacoque et de saint Labre.

Ces dévots voudraient aujourd'hui faire croire que le xvin® siècle est mort, que l'influence de Voltaire est épuisée.

« Pour mort, leur répond Doudan, le xvni® siècle n'est pas mort du tout. 11 fera le tour du monde avant de mourir. Tous les esprits sages vous le diront, comme moi, qu'ils s'en affligent ou qu'ils s'en n?jouissent. Ce que vous noiiDnez le xvin^ siècle, c'est la liberté de V esprit. ^

« Qu'on en gémisse ou non, la foi s'en est allée ; la science, quoi qu'on dise, la ruine, m'écrivait Sainte- Beuve, le 14 juillet 1867 (1) ; il n'y a plus pour les es-

(1) Cotrespondance. Lettre de Sainte-Beuve à M. Albert CollignoQ.

prits vigoureux et sensés, nourris de rhistoire, armés de la critique, studieux des sciences naturelles, il n*y a plus moyen de croire aux vieilles histoires et aux vieilles Bibles.

* Dans cette crise, il n*y a qu'une chose à faire pour ne point languir et croupir en décadence : passer vile et marcher ferme vers un ordre d'idées raisonnables, probables, enchaînées, qui donne des convictions à défaut de croyances, et qui, tout en laissant aux restes de croyances environnantes toute liberté et sécurité, prépare chez tous les esprits neufs et robustes un point d'appui pour l'avenir.

» Il se crée lentement une morale et une justice à base nouvelle, non moins solide que par le passé, plus solide même, parce qu'il n'y entrera rien des craintes puériles de Tenfance. Cessons donc le plus tôt possible, hommes et femmes, d'être des enfants : ce sera difficile à bien des femmes, direz- vous? — A bien des hommes aussi. Mais, dans l'état de société où nous sommes, le salut et la virilité d'une nation sont là et pas ailleurs. On aura à opter entre le byzantinisme et le vrai progrès.

)> A vous de cœur,

» Sainte-Beuve. »

Hardi dans ses recherches, disciple de Descartes et, comme lui, peu respectueux du passé, le xviii® siècle a été sincèrement animé d'une généreuse inquiétude sur le sort des hommes ; il a voulu justice pour tous ; il a demandé rabolition de la torture et de la question ; il a remis en honneur les sentiments naturels; il a ramené les hommes à écouter plus souvent la voix de leur conscience étouffée par Tétiquette

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et par les conventions sociales. C'est dans sa haine ardente du fanatisme, dans sa généreuse guerre au surnaturel et à Tintolérance qui en découle nécessairement, dans son retour à la nature et à la raison, -qu'il faut chercher son idéal.

Au milieu du xvui® siècle, tout s'éclaire, tout marche rapidement vers la religion des Lettres, des arts et du progrès. Les artistes intronisent le culte du beau, les Encyclopédistes celui de la raison et de la science, les savants celui du vrai, les légistes celui du droit, les moralistes celui de la tolérance et de Thumanité. Voltaire écrase sous le ridicule Tinfâme persécution, la crédulité fanatique et les pieux mensonges des bons Pères ; d'Holbach et Diderot célèbrent la nature, qu'ils substituent au Dieu personnel de la Bible, à ce petit Dieu cruel et jaloux des Juifs, qui satisfaisait Bossuet et suffisait à son éloquence; Rousseau reste déiste ; il fait sa belle profession de foi du Vicaire savoyard, il écrit Y Emile et les Lettres à l'évêque Beaumont; Montesquieu, plus hardi, ose se moquer du pape et des momeries chrétiennes dont s'amusent beaucoup ses Persans. •

ft Le roi de France, disent-ils, n'a point de mines d'or comme le roi d'Espagne; mais il a plus de richesses que lui, parce qu'il les tire de la vanité de ses sujets, plus inépuisable que les mines. On lui a vu entreprendre et soutenir de grandes guerres, n'ayant guère d'autres fonds que des titres d'honneur à vendre. Ce roi est un grand magicien.

» Il y a un aulre magicien plus fort que lui. Ce magicien s'appelle le pape. Tantôt il fait croire que trois ne sont qu'un ; que le pain qu'on mange n'est pas du pain, ou que le vin qu'on boit n'est pas du vin; et mille autres choses de cette espèce.

» Le pape est le chef des chrétiens. C'est une vieille idole qu'on encense par habitude. Il était autrefois redoutable aux princes mêmes : car il les déposait aussi facilement que nos magnifiques sultans déposent les rois d'Irimette et de Géorgie. Mais on ne le craint plus. 11 se dit successeur d'un des premiers chrétiens qu'on appelle saint Pierre ; et c'est certainement une riche succession ; car il a des trésors immenses, et un grand pays sous sa domination. »

C'est ainsi que Mo'ntesquieu plaisante et sait faire dire aux petites phrases de grandes choses.

Quand il arrive à l'Inquisition, son ironie devient sanglante :

« En Espagne et en Portugal, il y a de certaine dervis qui n'entendent point raillerie, et qui font brûler un homme comme de la paille. Quand on tombe entre les mains de ces gens-là, heureux celui qui a toujours prié Dieu avec de petits grains de bois à la main, qui a porté sur lui deux morceaux de drap attachés à deux rubans, qui a été quelquefois dans une province qu'on appelle la Galice ! Sans cela, un pauvre diable est bien embarrassé. Quand il jurerait comme un païen qu'il est orthodoxe, on pourrait bien ne pas demeurer d'accord des qualités, et

le brûler comme hérétique : il aurait beau donner sa distinction, point de distinction ; il serait en cendres avant que Ton eût seulement pensé à l'écouter.

» Les autres juges présument qu*un accusé est innocent; ceux-ci le présument toujours coupable. Dans le doute, ils tiennent pour règle de se déterminer du côté de la rigueur; mais, d'un autre côté, ils en ont si bonne opinion, qu'ils ne les jugent jamais capables de mentir : car ils reçoivent le témoignage des ennemis capitaux, des femmes de mauvaise vie, de ceux qui exercent une profession infâme. Ils font dans leur sentence un petit compliment à ceux qui sont revêtus d'une chemise de soufre, et leur disent qu'ils sont fâchés de les voir si mal habillés, qu'ils sont doux, qu'ils abhorrent le sang, et sont au désespoir de les avoir condamnés; mais, pour se consoler, ils confisquent tous les biens de ces malheureux à leur profit. »

Montesquieu écourte les développements et fuit l'éloquence ; il ne fait point de gestes et de longues périodes, comme Bossuet, sa voix n'a jamais d'éclats; il dit avec sourire, avec discrétion, avec finesse les choses les plus fortes, mais intelligenti pauca ,

Le directeur d'une communauté de femmes est comme le premier eunuque du sérail. Il n'y fait rien, mais il se dit : « quoique je les garde pour un autre, le plaisir de me faire obéir me donne une joie secrète ; quand je les prive de tout, il me semblé que c'est pour moi, et il m'en revient toujoure une satis-

faction indirecte; je me trouve dans le sérail comme dans un petit empire, et mon ambition, la seule passion qui me reste, se satisfait un peu. »

Comparant les chrétiens aux mahométans, Usbeck écrit à son cousin, dervis du brillant monastère de Tau :

« Que penses-tu des chrétiens, sublime dervis? Crois-tu qu*au jour du jugement ils seront comme les infidèles Turcs? qu'ils serviront d'ânes aux Juifs, et les mèneront au grand trot en enfer? Je sais bien qu'ils n'iront point dans le séjour des prophètes, et que le grand Hali n'est point venu pour eux. Mais, parce qu'ils n'ont pas été assez heureux pour trouver des mosquées dans leur pays, crois-tu qu'ils soient condamnés à des châtiments éternels, et que Dieu les punisse pour n'avoir pas pratiqué une religion qu'il ne leur a pas fait connaître? #

» Ils ne ressemblent point à ces infidèles que nos saints prophètes faisaient passer au fil de l'épée, parce qu'ils refusaient de croire aux miracles du ciel; ils sont plutôt comme ces malheureux qui vivaient dans les ténèbres de l'idolâtrie, avant que la divine lumière vînt éclairer le visage de notre grand prophète.

» D'ailleurs, si on examine de près leur reUgion, on y trouvera comme une semence de nos dogmes» » Leur baptême est l'image de nos ablutions légales ; et les chrétiens n'errent que dans Tefllcacité qu'ils donnent à cette première ablution, qu'ils croient devoir suffire pour toutes les autres. Leurs prêtres

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et leurs moines prient comme nous sept fois le jour. Ils espèrent de jouir d'un paradis, où ils goûteront mille délices par le moyen de la résurrection des corps. Ils ont, comme nous, des jeûnes marqués, des mortifications avec lesquelles ils espèrent fléchir la miséricorde divine. Ils rendent un culte aux bons anges, et se méfient des mauvais. Ils ont une sainte crédulité pour les miracles que Dieu opère par le ministère de ses serviteurs. Ils reconnaissent, comme nous, Tinsuffisance de leurs mérites et le besoin qu'ils ont d'un intercesseur auprès de Dieu. Je vois partout le mahjométisme, quoique je n'y trouve point Mahomet, »

Il Y a de certaines vérités qu'il ne suffît pas de persuader, mais qu*il faut encore faire sentir ; telles sont les vérités de morale, dit Usbeck à Mirza, et il lui raconte Thistoire du petit peuple Troglodyte.

« Ils avaient^e l'humanité; ils connaissaient la justice. Us aimaient leurs femmes et ils en étaient tendrement chéris. Toute leur attention était d'élever leurs enfants à la vertu. Ils leur faisaient sentir que l'intérêt des pai-ticuliei-s se trouve toujours dans l'intérêt commun ; tjue vouloir s'en séparer, c'est vouloir se perdre; que la vertu n'est point une chose qui doive nous coûter; qu'il ne faut point la regarder •comme un exercice pénible; et que la justice pour autrui est une charité pour nous. »

Il y a dans les Lettres persanes , en même temps que beaucoup d'esprit, une grande hardiesse et une exubérance de raison passionnée.

La religion ne rend pas meilleurs citoyens ceux qui en disputent le plus. En aimant les hommes, disent les Persans de Montesquieu, en exerçant envers eux tous les devoirs de la charité et de Thumanité, on est bien plus sûr de plaire à Dieu qu'en observant telle ou telle cérémonie ; car les cérémonies n'ont point un degré de bonté par elles-mêmes.

C'est ainsi que Montesquieu prend part à ce mouvement d'esprit propre au xvni* siècle, qui a pour but d'aflTranchir la morale du dogme et de ramener la religion elle-même à la morale, au pur sentiment religieux.

En fait de connaissance purement curieuse et ironique de la nature humaine, Tauteur des Lettres persanes laisse peu à désirer aux plus malins; sur bien des choses essentielles. Voltaire ne dira pas mieut*

Nous n*avons pas eu, dit M. Albert Sorel, d'observateur plus judicieux des sociétés humaines, de conseiller plus sage des grandes affaires publiques, d'homme qui ait uni un tact si subtil des passions individuelles à une pénétration si large des institutions d*État, mis enfin un aussi rare talent d'écrivain au service d'un aussi parfait bon sens.

liCs Lettres persanes contiennent en germe r Esprit des Lois. Elles parurent à Cologne, sans nom d'auteur, en 1721.

Montesquieu ose y faire la critique d'une religion à laquelle les gens éclairés ne croyaient plus, mais

qu'il était encore bien dangereux de discuter publiquement.

ft Dans l'état présent où est TEurope, écrit Montesquieu (dans ces Lettres persanes, à cette date de 1721), il n'est pas possible que la religion catholique y subsiste cinq cents ans. »

A travers mille dangers, — du vivant d'Omer de Fleury, — nos philosophes osent parler de tolérance. La tolérance ! idée toute moderne que nous devons à ces grands hommes et en particulier à Voltaire, à Diderot et à Montesquieu. Avant eux, au xvii* siècle, — Téducation étant faite par l'Église et par les Jésuites dominants, — il ne venait à Tesprit de personne que la révocation de l'Édit de Nantes, l'Inquisition, les Dragonnades, fussent des mesures odieuses.

Poursuivre « Terreur » et « l'incrédulité » par le fer et le feu paraissait le droit divin de TËglise, gardienne de toute Vérité. Faire le salut, sauver coûte que coûte les âmes, était le but suprême et la suprême loi ; c'était faire œuvre de charité à l'égard des hérétiques que de les persécuter pour assurer leur salut éternel; c'était accomplir une « charité » à l'égard des protestants que de leur envoyer des dragons qui violaient leurs femmes et leurs filles pour les faire ainsi échapper aux flammes éternelles de l'enfer.

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