‹ La vie littéraire; notes et réflexions d'un lecteurChapitre 38 sur 67 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

Livres de rcUson de Montaigne. — Sa tour et sa librairie. — Cabinet assez poli, — Sa tradition libérale. — Ressemblances entre Plutarque et Sainte-Beuve. — L'art de vivre est la pensée maîtresse des Essais. — Naturalisme païen de Michelet. — Montaigne a horreur du dogmatisme. — Théologie de Charron tempérée par Texpérience. — Comme Montaigne, il suit la bonne loi de nature.

Montaipçne nous conseille de tenir, à son exemple, un registre de nos impressions et souvenirs, dans un journal intime où nous recueillerons nos observations, nos manières de voir, nos jugements et nos pensées sur les hommes, les livres et les choses.

« Quel contentement me serait d'ouïr ainsi quoiqu'un qui me récitât les mœurs, le visage, la contenance, les plus communes paroles, et les fortunes diverses de mes ancêtres ! Combien j'y serais attentif!

» Vraiment cela partirait d'une mauvaise nature, d'avoir à mépris les portraits mêmes de nos amis et prédécesseurs, la forme de leurs vêtements et de leurs armes. J'en conserve l'écriture, le seing, des heures et une épée particulière qui leur a servi ; et n'ai point

chassé de mon cabinet de longues gaules que mon père portait ordinairement en la main. »

Ai-je perdu mon temps de m'être rendu compte de moi, si continuellement, si curieusement ? Montaigne a fait connaître son étude, son ouvrage et son métier.

« Je n'ai pas plus fait mon livre que mon livre m'a fait; livre consubstanliel à son auteur, d'une occupation propre, membre de ma vie, non d'une occupation et fin tierce et étrangère, comme tous les autres livres.

» Et quand personne ne me lira, ai-je perdu mon temps, de m'être entretenu tant d'heures oisives à des pensements si utiles et si agréables? »

Montaigne aime à suivre librement sa fantaisie où elle le mène. Il ne suit point un ordre didactique arrêté d'avance. Il sait rarement ce qu'il va dire, mais il sait admirablement ce qu'il dit. Il aime l'imprévu. Son allure primesautièrô est « à sauts et gambades ». Les noms de ses chapitres n'en embrassent pas toujours la matière ; il s'amuse, comme un écolier, aux digressions, aux fuites et aux escapades. Il fait, avec joie, l'école buissonnière. C'est une continuelle aventure.

« J'entends que la matière se distingue soi-même : elle montre assez où elle se change, où elle conclut, où elle commence, où elle se reprend, sans l'entrelacer de paroles de liaison et de couture, introduites pour le service des oreilles faibles ou nonchalantes, et sans me gloser moi-même. »

Montaigne trouve l'ambition assujettissante : magna servitus est magna fortuna; il lui préfère Tindépendance et ne redoute point la solitude où il s'amuse à lire et à écrire ses Essais. Suivons-le dans sa tour et dans sa librairie, d'où, tout d'une main, dit-il, il commande à son ménage.

« Je suis sur l'entrée, et vois sous moi mon jardin, ma basse-cotir, macour, et dansla plupart des membres de ma maison. Là je feuillette à cette heure un livre, à cette heure un autre, sans ordre et sans dessein, à pièces décousues. Tantôt je rêve, tantôt j'enregistre et dicte, en me promenant, mes songes que voici.

» Ma librairie est au troisième étage d'une tour : le premier, c'est ma chapelle; le second, une chambre et sa suite, où je me couche souvent pour être seul; au-dessus, elle a une grande garde-robe; c'était, au temps passé, le lieu le plus inutile de la maison. Je passe là et la plupart des jours de ma vie, et la plupart des heures du jour; je n'y suis jamais la nuit.

» A sa suite un cabinet assez poli, capable à recevoir du feu pour l'hiver, très plaisamment percé; et si je ne craignois non plus le soin que la dépense, le soin qui me chasse de toute besogne, j'y pourrais facilement coudre à chaque côté une galerie de cent pas de long et douze de large, à plein pied, ayant trouvé tous les murs montés, pour un autre usage, à la hauteur qu'il me faut. Tout lieu retiré requiert un promenoir; mes pensées dorment, si je les assois;

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mon esprit ne va pas seul, comme si les jambes l'agitent; ceux qui étudient sans livre en sont tous là.

» La figure de ma tour est ronde et n'a de plat que ce qu'il en faut à ma table et à mon siège ; et vient m'offrant, en se courbant, d'une vue, tous mes livres, rangés sur des pupitres à cinq degrés tout à l'environ.

» Elle a trois vues de riche et libre perspective, et seize pas de vide en diamètre. En hiver, j'y suis moins continuellement; car ma maison est juchée sur un tertre, comme dit son nom, et n'a point de pièce plus éventée que celle-ci qui me plaît d'être un peu pénible et à l'écart, tant pour le fruit de l'exercice, que pour reculer de moi la presse.

» C'est là mon siège : j'essaye à m'en rendre la domination pure, et à soustraire ce seul coin à la communauté et conjugale et filiale et civile. . Misérable à mon gré, qui n'a chez soi où être à soi ; où se faire particulièrement la cour, où se cacher ! Je trouve plus supportable d'être toujours seul que ne le pouvoir jamais être. »

Montaigne, autant qu'Érasme, mérite toute la haine chrétienne de M«' Gaume. Habitant par la pensée le monde antique où les religions eurent relativement peu d'influence, il les considère comme un besoin à la fois factice et nuisible et voit surtout le mal qu'elles font.

Je vois cela, évidemment, dit-il, que nous ne prêtons volontiers à la dévotion que les offices qui flat-

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tent nos passions ; notre zèle fait merveilles quand il va secondant notre pente vers la haine, la cruauté, Tambition, Tavarice, la rébellion. Faite pour extirper les vices, notre .religion les couvre, les nourrit, les incite.

Montaigne a la religion des Lettres. Il voit peu la nécessité des associations dans une foi. Un commerce libre avec de grands esprits sages lui paraît suffire, comme viatique moral. La philosophie pure et la dignité personnelle, Tamour du perfectionnement et de ridéal entretenus par de bonnes lectures lui paraissent, avec raison, tout ce qu'il faut.

Avec Rabelais, Érasme et son ami Charron, Montaigne retourne à Thellénisme; l'enseignement de Sénèque, de Socrate, de Cicéron et de Plutarque lui parait préférable à l'éducation scolastique, au piteux état d'âme que le moyen âge avait fait durer jusqu'à lui.

Aristote dégagé de rap[)ort mystique et métaphysique de saint Thomas lui paraît suffire; il redevient avec joie païen et nous qui avons avec lui et par lui cette heureuse fortune, nous avons à continuer hardiment sa tradition libérale et son bon ouvrage.

Le fond de la morale de Montaigne, remarque très bien M. Faguet, c'est un stoïcisme déridé et souriant. Avec le « obstine sustine » et le « conformément à la nature », on referait les Essais.

Les chrétiens croyant mieux faire ont dit ; « œn-

formémait à la volonté de Dieu » ; mais comme persomie ne connaît Dieu, ni ses volontés, nous sommes tombés avec eux dans Tarbitraire des théologiens, puis dans les insanités des casuistes, tandis que la nature humaine nous est accessible dans Thoumie; nous savons fort bien ce qui procure une vie noble, honorable, estimée, une belle et heureuse vieillesse, comme la veut Cicéron, et Fhomme raisonnable ne doit pas désirer mieux.

Les amis du progrès, les fidèles du « grand diocèse » et de la rehgion des Lettres ont à poursuivre et à faire aboutir, avec une activité prudente, les conséquences heureuses de la Renaissance, de la Réforme et de la Révolution.

Malgré les différences qut sautent aux yeux, il y a bien des ressemblances entre Toeuvre de Plutarque et celle de Sainte-Beuve.

Comme Carlyle, Taine, Emerson, Montaigne a le respect des grands hommes, il a le culte des héros. Parlant des Vies illuslres racontées par Plutarque, il faut, dit-il, avoir les reins bien fermes pour entreprendre de marcher de front avec ces gens-là.

« Il me plaît de considérer leur visage, leur port et leurs vêtements. Je remâche ces grands noms entre les dents, et les fais retentir à mes oreilles (comme Chateaubriand criant aux Thermopyles : Léonidas 1 LéonidasI). Ego illos veneroi*, et tantis rumiinibus semper assurgo. Des choses qui sont en quelque partie grandes et admirables, j'en admire les parties

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inôrae communes : je les vois voIontierB deviser, promener et souper. »

Il admire Alexandre, César, Pompée, Ëpaminondas et Caton. Il admire plus encore Socrale. Ces hommes sont pour lurles représentants supérieurs de l'humanilé. Ils sont maîtres d'eux-mêmes; ils maîtrisent leurs passions; ils se dominent. Or, Montaigne prise la volonté et si Trai cherchait la pensée maitiesse des Essais, on vei'rail que tout l'art de vivre (jui s'y développe en mille détails ingénieux, dépend, quant à. la racine, de la formation du caractère, de l'éducation, de la volonté.

Aimant la force d'âme, Montaigne nous fait voir que notre vie dépend de nous, qu'une vie humaine est œuvre humaine, qu'une belle vie est une œuvre d'art, que l'homme fait lui-même sa destinée.

Par sa méthode ou, si l'on préfère, par ses habitudes d'esprit, Montaigne devance Bacon et Descartes; il a peu de goût pourla métaphysique platonicienne. A son exemple, les modernes éclairés depuis Montai' gne, Bacon, Galilée et Descartes, n'bésitent plus entre la méthode d'obsei'vation d'Aris(ol« et l'oidre d'idées de Platon. La méthode d'observation a ruiné la métaphysique.

Montaigne est né en 1S33, en pleine aurore de

la Renaissance. Érasme, Itabelais exhument l'An-

itaigne ee l'assimile, la savoure et

Christophe Colomb vient de découvrir

r Amérique; en 1507, Copernic a trouvé le système du monde. La pensée moderne commence à se répandre grâce à Timprimerie.

L'odieux catholicisme du moyen âge survit encore, n'enfantant rien de bon, empêchant les autres d'agir, gênant les efforts généreux des libres penseurs, tels que Montaigne et Rabelais qui voulaient rétablir la joie et le bonheur en ce monde.

« Suis la nature », ce mot des Stoïciens fut Tadieu de l'Antiquité.

« Reviens à la nature », c'est, dit Michelet, le salut que nous adresse la Renaissance, son premier mot.

Et c'est le dernier mot de la Raison.

« Fondez la foi profonde », dit Rabelais.

— Colomb, Copernic et Luther y travaillent.

La Renaissance, mère de la vie moderne, se chercha longtemps à tâtons. Elle marche à la nature ; elle s'y assimile lentement.

« La nymphe en Daphné devient arbre, dit Michelet. Et ici, de l'arbre gothique, la nymphe sort, au contraire, plante et femme, animale, humaine, tout ensemble ; elle est l'efflorescence confuse, pénible de la vie. C'est l'enfant de Léda qui brise sa coquille, et dont l'incertain mouvement, l'œil oblique, peu humain encore, accuse la bizarre origine. Léda en tient aussi ; son cygne s'humanise ; elle, par le regard et l'étrange sourire, elle est cygne et s'animalise. Telle est la profonde peinture de Vinci qui vit, le premier,

la Jurande pensée moderne : l'universelle parenté de la nature. »

Michelel parle ici de la Léda qui était à La Haye. La Léda, dit-il, est le sujet propre de la Renaissance. Vinci, Michel- Ange et Corrège y ont lutté, élevant ce sujet à la sublime idée de l'absorption de la nature. Vinci a vu le fond même de la question scientifique. C'est le prédécesseur direct de Lamarck, Geoffroy Saint-Hilaire, etc.

« Un monde d'humanité commence, de sympathie universelle. L'homme est enfin le frère du monde. »

Ce qu'on a dit d'un précurseur de l'art : « Il y mit la bonté », on le dira du temps nouveau : il mit en nous plus de bonté. — Ce mot admirable est de Vasari, Vie des peintres, parlant de Giotto : « Il renouvela l'art, parce qu'il mit plus de bonté dans les têtes. » — C'est là le vrai sens de la Renaissance : tendresse, bonté pour la nature. Le parti des libres penseurs, c'est le parti humain et sympathique.

C'est le parti de Montaigne, d'Érasme et de Rabelais.

Montaigne veut adoucir les mœurs. Il croit que l'homme peut agir sur lui-même, réformer son caractère, régler sa vie, faire sa destinée. 11 croit que sur l'individu le moraliste peut avoir une influence salutaire, et c'est l'office qu'il a choisi.

Mon métiej' et vion art, c'est vivre. Fais donc ton fait et te connais ; qui aurait à faire son fait, verrait

que sa première leçon est connaître ce qu'il est, ce qui lui est propre et qui se connaît ne prend plus le fait étranger pour le sien, s'aime et se cultive avant toute chose, refuse les occupations superflues et les pensées et propositions inutiles.

Montaigne peint les esprits crédules, démissionnaires d'eux-mêmes, ceux qui n'ont pas su se faire une véritable personnalité.

Montaigne est un homme d'expérience. Il n'a pas toujours vécu dans sa tour et dans sa librairie, en compagnie de César, d'Aristote, de Plutarque et de Sénèque. Il a fréquenté la cour et la ville. Il connaît Bordeaux et Paris. Il a voyagé, beaucoup observé, beaucoup vu. Et c'est pourquoi il a su montrer les folies et les ridicules de son temps. Il y a dans Montaigne, dit E. Faguet, un La Bruyère du xvi® siècle.

Moraliste beaucoup plus qu'apôtre, il veut suivre le bon parti jusques au feu, mais eocclusivement s'il le peut.

Il ne prétend point à d'autre gloire en sa vie studieuse que de l'avoir vécue tranquille.

Il a horreur du dogmatisme qui conduit à l'intolérance. Il voit de toutes parts, sous ses yeux, éclater les résultats du fanatisme ; il connaît le danger de la superstition et il le déplore. C'est mettre, écrit-il, ses conjectures à bien haut prix, que d'en faire cuire un homme tout vif. Il ne fait pas de belles phrases, ni de belles périodes. Bien que l'éloquence ne lui manque jamais au besoin, il est plus causeur qu'orateur.

On ne peut guère séparer Montaigne de son ami La Boétie, dont il a publié les œuvres, et de son disciple Charron, qui a donné dans sa Sagesse comme une édition didactique des Essais.

La Boétie fut l'ami de cœur, Tami de jeunesse de Montaigne et, par conséquent, il mérite Tintérèt non seulement des érudits, mais de tous ceux qu> aiment la religion des Lettres et la pratiquent au point de vue de la morale et du profit pratique qu'on en peut tirer. Ce qui frappait Sainte-Beuve dans tous les endroits où Montaigne parle de La Boétie, outre Taffection si vive, sî passionnée qu'il a pour lui, c'est le respect et Fadtniration, sentiments que Montaigbe ne prodiguait pas.

Quant au théologal Charron, il est théologal sans doute, mais il est encore plus le disciple et l'ami de Montaigne. La théologie, dont il est le gardien, ne lui inspire qu'une bien médiocre estime.

Sceptique de méthode, rompu à l'habitude du doute, il méprise les dogmatistes, et, plus encore, ceux qui les écoutent, « gens nés à la servitude ».

Il se garde bien de confondre la croyance et la vérité ; il sait distinguer la piété de la vertu, la dévotion de la conscience, « la religion de la prud'homie».

11 sépare l'homme Vrai de son rôle et de sort métier ; car le personnage public joue un rôle qui l'oblige à tenir toujours le langage qui convient à sa profession, tandis que l'homme, dans le secret de son

NOTES ET RÉFLEXIONS A'UN LECTEUR iS&

cœur, garde sa pensée propre, sa manière de voir personnelle.

C'est au lendemain des guerres civiles et des fanatismes sanglants qu'il écrivait. Charron avait vu, de ses yeux, les horreurs commises par le grand zèle religieux des dévots.

il avait vu traiter comme criminels et malhonnêtes gens tous ceux qui n'étaient point orthodoxes en matière de foi.

Voilà, ce qui lui avait appris à distinguer la croyance de la vérité et la religion fanatique de la sagesse et de la vertu. Tandis que le doute du sage lui apprend la tolérance, les dogmatisles, oi^ueilleux et opiniâtres, veulent contraindre tous les hommes à croire leurs superstitions et « où le moyen ordinaire fait détaut. ils y ajoutent le commandement, la force, le fer et le feu »,

Pour lui. Charron, il prati({ue le doute méthodiquement; et la sagesse, qu'il a puisée dans le cornmeree affectueux de Montaigne, lui enseigne à suivre la lx)nne loi de nature, a l'équité et raison universelle qui luit pour tous et éclaire un chacun de nous ■».

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