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CHAPITRE XXXIV

Ëpitres de Sénèque à Lucilius. — Utiles pratiques empruntées aux pliilosophes par le christianisme. — Sénèque est le meilleur directeur de consciences. — Commerce d'amitié avec les Anciens. — Réhabilitation de Sénèque par Montaigne et Diderot. — Livres dévots. — Jugements étroits et sectaires de Veuillot. — Livre de prières de madame Roland. — Nobles lectures de Vauvenargues et de Macaulay. — Bûcher de Pérégrinus. — Explication des miracles par Montaigne. — Chaîne philosophique de Lucien à Darwin. — Curiosité de Montaigne pour les détails de la vie privée et les pensées intimes des hommes célèbres. — Essentiellement moraliste. — Sur César.

Avec Plutarque, Sénèque aussi est un grand maître dans Fart de vivre. Ses livres qu'on peut regarder comme le manuel de tous les hommes qui aiment la philosophie et surtout la morale pratique, renferment une infinité d'observations tendant à corriger et à ennoblir le caractère, à assurer l'empire de la raison sur les passions, à apprendre à se modérer dans la prospérité et à supporter avec patience et courage l'adversité. Il y en a peu où l'on trouve autant de tableaux des différentes situations ou l'homme peut se trouver.

Les ÉpUres de Sénèque à Lucilius sont un trésor de morale et de saine philosophie. Sénèque s'y entretient avec son ami des exercices du corps, de Futilité de la lecture, de la richesse, de la pauvreté, des persécutions, de la calomnie; des amusements du sage, de la colère, des passions, des vices, des vertus, des avantages du repos, de Tambition, des fonctions publiques, de la société, du bonheur.

Rendez vous à vous-même, écrit Sénèque à Lucilius. Nos moments nous sont enlevés et nous les laissons perdre. Une grande partie de la vie se passe à mal faire, la plus grande à ne rien faire, le tout à faire autre chose que ce qu'on devrait. On remet do vivre à plus tard et la vie s'écoule. L'économie vient trop tard, quand le vase est à la tin; car, au fond du vase, la qualité baisse en même temps que la quantité.

Le bon emploi du temps est le premier principe de l'art de vivre; il faut s'éloigner de la foule, bien choisir ses amis.

Retirez vous en vous-même, conseille Sénèque à Lucilius, songez à vous autant que vous le pourrez ; attachez-vous à ceux qui peuvent vous rendre meilleur; recevez ceux que vous pourrez rendre meilleurs à votre tour.

Dans son traité De la retraite du sage, Plutarque conseille la retraite et la solitude comme le meilleur moyen d'échapper au mal, au vice, au péché. La< foule est essentiellement corruptrice; il ne s'y trouve

NOTES BT RBFUBXIONS D'UN LECTEUR 41d

pas un homme qui ne nous communique quelque Ti€e; on ne peut améliorer son âme qu'en se séparant du commun des hommes.

Toute la morale consiste à se perfectionner. Par nos efforts vers. le but idéal auquel nous voulons atteindre, nous rendons service à la société. Comme celui qui se déprave nuit à Thiunanité, celui qui travaille à s'améliorer lui-même est utile à Thumanité tout entière.

Un bon moyen est de faire, chaque soir, son examen de conscience.

Ainsi faisait Sentius, dit Sénèque : la journée terminée, retiré dans sa chambre pour le repos de la nuit, il interrogeait son âme. De quelle maladie t'es-tu guérie aujourd'hui? quel vice as-tu combattu? En quoi es-tu devenue meilleure? Moi aussi, dit Sénèque, j'exerce cette magistrature et me cite chaque jour à mon tribunal. Quand on a enlevé la lumière et que ma femme, qui sait mon usage, s'est renfermée dans le silence, je repasse ma journée entière et reviens sur toutes mes actions et toutes mpa pensées.

Toute la vie, dit Sénèque, il faut apprendre à vivre.

Il faut aimer la pauvreté. Ce n'est pas assez de ne pas la craindre, on doit y aspirer. La richesse est une décoration; elle éblouit et elle passe. Tourne-toi vers les richesses véritables.

Dan^ son traité de VM<i beaia, Sénèque se justifie

en ce qui coneerae ses richesses : « C'est de la vertu que je parle, dit-il, et non pas de moi; et quand j'éclate contre les vices, c'est d'abord contre les miens.

» Cependant mes richesses m'appartiennent, mais je ne leur appartiens pas; le jour où elles s'écouleront, elles ne m'ôleront rien qu'elles-mêmes. »

En effet, sa manière de vivre était simple malgré ses richesses. Sénèque était frugal, remarque Diderot, dans son Essai sur les règnes de Claude et de Néron; riche, il vivait comme s'il eût été pauvre parce qu'il pouvait le devenir en un instante Sa fortune était, d'ailleurs, le fonds de sa bienfaisance; son luxe n'était que la décoration incommode de son état. Celaient ses amis qui jouissaient de son opulence; il n'en recueillait que l'embarras de la conserver et la difficulté d'en faire un bon usage.

On voit, en effet, dans les ouvrages et dans la vie privée de Sénèque, que son régime était austère et que son bonheur était parfaitement isolé de sa richesse.

« Mon matelas est à terre, écrit-il {Lettre 87), ^et moi sur mon matelas. Des deux vêtements que j'ai, l'un me sert de drap, l'autre de couverture Nous dînons avec 3es figues. Mes tablettes font ma bonne chère quand j'ai du pain, et me tiennent lieu de pain quand il me manque. Ma voiture est grossière, et mes mules sont si maigres, qu'on voit bien qu'elles fatiguent. J'en rougis; j^ ne suis donc pas

sage. Celui qui rougit d'une mauvaise voiture, sera vain d'une belle. Ah! Sénèque, lu tiens encore au jugement des passants. »

Sénèque, qui faisait tous les soirs son examen de 'conscience, faisait ainsi plusieurs retraites par an.

Les utiles pratiques de la piété religieuse, celles qui peuvent servir au perfectionnement de Tâme, n'ont point été inventées par le christianisme et sont toutes empruntées aux philosophes. M. Constant Martha Ta prouvé avec abondance.

Libre penseur, Sénèque guérit ses contemporains de la cruelle crainte de Tenfer et de la mort.

Persuade-toi bien, dit-il*, que celui qui n'est plus n'a pas à souffrir, que toutes ces terreurs des enfers ne sont que des fables ; qu'il n'y a pour les moi*ts ni ténèbres, ni cachots, ni rivières de feu, ni fleuve d'oubli, ni tribunaux, ni accusations, et que dans cette liberté suprême on ne retrouve pas de tyrans.

Sénèque a beaucoup écrit. Si l'on excepte la Consolation à Marcia, à Helvia et à Polybe, qu'il composa durant son exil en Corse, ce qui nous est parvenu de ses ouvrages est le fruit des heures du jour et des nuits qu'il dérobait à ses fonctions, à la cour et au sommeil.

Sans être parfaitement vertueux, Sénèque avait le goût de la vertu et il aimait à en écrire. Il était, comme La Fontaine : ami de la vertu plutôt que ve7*tveux.

ai

Quelle qu'ait été la conduite de Sénèque, sa morale est bonne.

Ce qu'il a écrit du caractère et des suites de Tambition, de Tavarice, de la dissipation, de Tinjustice, de la colère, de la perfidie, de la lâcheté, de toutes les passions et de tous les vices, de toutes les vertus, du vrai bonheur, du malheur réel des dignités, de la fortune, de la douleur, de. la vie, de la mort, est utilement conforme à Texpérience et à la raison.

La gloire de Sénèque, dit C. Martha, est d'avoir recueilli dans toutes les doctrines ces prescriptions éparses,. d'en avoir compris TuliUlé, d'en avoir fait usage pour lui-même, et, en les réunissant dans ses ouvrages comme il les pratiquait dans sa vie, d'avoir enrichi la science morale et l'art de conduire les âmes.

Dans les Soirées de Saint-Pétersbourg, Joseph de Maistre est du même avis. Il ne croit pas que, dans les livres de piété, on trouve, pour le choix d'un directeur, de meilleurs conseils que ceux qu*on peut lire dans Sénèque. « Il y a telles de ses lettres, dit Joseph de Maistre^ que Bourdaloue et Massillon auraient pu réciter en chaire, avec quelques légers changements. »

Sénèque s'entendait à la direction spirituelle, parce qu'il avait une grande expérience des hommes et de la vie. 11 n'y a presque aucune condition dans la société qui ne puisse trouver dans Sénèque d'excel-*

lents préceptes de conduite. Il avait médité dans la retraite sur les différents caractères des hommes qu'il avait vus en action dans le grand tourbillon du monde.

H faut, disait-il, régler chacune de nos journées comme si elle devait être la dernière. Pacuvius, qui avait fini par s'approprier la Syrie, célébrait tous les soirs ses propres obsèques par un repas funéraire, fort arrosé de vin; puis, de la salle du festin, ses compagnons de débauche le portaient en pompe dans ?a chambre, et Ton chantait en chœur : // est mort, il est mort/ Il s'enterrait ainsi régulièrement tous les soirs. Ce qu'il faisait .par dépravation, faisons-le par principes; prêts à nous livrer au sommeil, répétons avec allégresse : « J'ai vécu, j'ai fourni la carrière que m'assignait la fortune. » Si Dieu nous accorde le lendemain, recevons-le avec joie. On est heureux, on jouit de soi sans inquiétude quand on attend sans trouble le lendemain.

A l'exemple de Sénèque, tenons-nous toujours prêts

A mépriser la mort en savourant la vie,

comme le dit Voltaire dans son Épttre à Horace, Les Anciens seuls ne vieillissent pas. On retourne

à leurs œuvres immortelles, comme à une fontaine

jaillissante qui nous verse la sagesse et le bonheur. La société de ces morts illustres est plus agréable

que celle de beaucoup d'écrivains du jour; et qui

nous empêche de faire comme Montaigne, et de lier, comme lui, commerce d'amitié avec Xénophon et Plutarque, avec Cicéron et Sénèque, avec Virgile, avec Horace, avec lui-même Montaigne, devenu pour nous un Ancien ?

Sénèque donne à son ami Lucilien les meilleurs conseils sur l'art de lire. Il lui recommande de ne lire que des livres choisis et de choisir de préférence ceux qui se rapportent aux mœurs. On lit, lui dit-il, pour se rendre habile; si on lisait pour se rendre meilleur, bientôt on deviendrait à la fois meilleur et plus habile.

— Ne pouvant Jire autant de livres que vous en pouvez acquérir, n'en acquérez qu'autant que vous en pourrez lire.

— La méditation doit faire entrer dans le cœur ce que la lecture donne à l'esprit.

. — La morale profite plus quand elle s'insinue dans l'âme par pensées détachées.

Un homme d'esprit, dit Helvétius, s'inspirant ici de Sénèque, se plaît au commerce des grands écrivains, parce qu'il se trouve alors avec ses pairs. Il n'a qu'à perdre dans le commerce du monde. Il est mieux à sa place avec ses livres et ses pensées.

C'était aussi la manière de voir de Montaigne qui nous raconte avec tant de justesse et d'agrément ses goûts littéraires et ses préférences en fait de livres.

Je n'aime, nous dit-il, que des livres ou plaisants

et faciles qui me chatouillent, ou ceux qui me consolent et conseillent à régler ma vie et ma mort.

Je suis bien marri que nous n'ayons une douzaine de Laertius (Diogène Laerce) ou qu'il ne soit plus étendu ; car je suis pareillement curieux de connaître les fortunes et la vie de ces grands précepteurs du monde, comme de connaître la diversité de leurs dogmes et fantaisies.

Si mon inclination me porte plus à l'imitation du parler de Sénèque, je ne laisse pas d'estimer davantage celui de Plutarque.

Montaigne estime la personne de Sénèque dont il imite le style, il récuse avec raison le témoignage détracteur de Dion, il montre que Dion se contredit, puisqu'il appelle tantôt Sénèque un homme très sage, et tantôt il en fait un faux philosophe ambitieux et voluptueux tout ensemble.

La vertu de Sénèque, dit Montaigne, paraît si vive et si vigoureuse en ses écrits, et la défense y est si claire à aucune de ses imputations, comme de sa richesse et dépense excessive, que je n'en croirais aucun témoignage contraire. Il est bien plus raisonnable de croire en telles choses les historiens romains, que les grecs et les étrangers. Or, Tacite et les autres parlent très honorablement et de sa vie et de sa mort, et nous le peignent en toutes choses personnage très excellent et très vertueux.

Dans la conduite, dans les discours et dans les écrits de Sénèque, Diderot voit aussi un homme

vertueux, un philosophe qui, affermi sur le témoignage de sa conscience, marche avec une fierté dédaigneuse, au milieu des bruits calomnieux de quelques citoyens qui attaquent sa vertu et ses talents, par une basse jalousie qui souffre de la richesse qu'il possède, des honneurs dont il est décoré, et de la considération générale dont il jouit. Et en quel temps, demande Diderot, cela ne s'est-il pas fait?

Il n'y a qu'à lire Sénèque pour voir qu'il avait l'âme belle. Jamais malhonnête homme n'a conçu d'aussi belles pensées.

Quoique obligé par ses fonctions de fréquenter la cour d'un mauvais prince, il aime la solitude où il cultive son âme par l'étude et se trouve meilleur.

Toutes les fois, dit-il (Épître VII), que j'ai été dans la compagnie des hommes, j'en suis revenu moins homme que je n'étais. Il comprend alors pourquoi Épicure conseillait au sage de ne prendre point de part aux affaires publiques si quelque raison ne l'y oblige. La vie poUtique est salissante; et si le stoïcien sait qu'il se doit aux hommes,

Il faut se séparer, pour penser, de la foule,

et ne s'y confondre que pour agir. L'homme est né pour penser, pour méditer et pour agir. Il est habitant du monde, dit Sénèque, et dtoyen d'Athènes. Il sert la grande république dans la solitude, et la

petite dans les tribunaux et dans le ministère. Chrysippe et Zenon, dans leur retraite, ont mieux mérité du genre humain que s'ils avaient conduit des armées, occupé des emplois et promulgué des lois.

Et Sénêque lui-même n'aurait-il pas mieux fait d'écrire tranquillement dans son cabinet, de s'entretenir dans son jardin avec Lucilius et ses amis, de causer avec ses disciples comme Épicure, au lieu de suivre son élève à la cour et de partager, avec Burrhus, le ministère qui les a exposés tous deux à la calomnie?

Par sa grandeur d'âme, Sénèque était digne de mépriser plus qu'il n'a fait les richesses et l'ambition, n ne voulut pas s'abstenir, mais se contenir, ce qui est plus difficile. Ses livres lui font plus d'honneur que l'éducation de Néron, quoique l'éducation de Néron ait été excellente; elle n'a pu triompher des suites de la débauche et des entraînements de la toute-puissance; mais rend-on responsable Bossuet de l'incapacité, de la stupidité invincible du grand Dauphin?

Sénèque est agréable à lire et plein de détails curieux. Sans lui, remarque Diderot, combien de mots, de. traits historiques, d'anecdotes, d'usages nous aurions ignorés !

Comme tous les observateurs, comme tous les philosophes qui ont étudié les hommes sur de grandes périodes historiques, Sénèque affirmait le progrès; il

était bien éloigné de Tétroitesse d'esprit de ces ignorants conservateurs, laudatores temporis acH.

Sénèque se moque avec raison de ces gens moroses qui font toujours le procès de leurs contemporains, qui vont partout criant : « Les mœurs sont perdues I La méchanceté triomphe! Toute vertu, toute justice disparaît! Le monde dégénère! » — Voilà, dit-il, ce que Ton criait déjà du temps de nos pères, ce que Ton répète aujourd'hui et ce qui sera encore le cri de nos enfants.

Sénèque constatait les progrès accomplis : « Notre jeunesse, disait-il, vaut mieux que la jeunesse d'autrefois ».

« Combien de conquêtes sont réservées aux siècles futurs? un jour viendra où ce qui est caché aujourd'hui se révélera. L'avenir saura ce que nous ignorons et s'étonnera que nous ayons ignoré ce qu'il sait. Il est des mystères qui ne soulèvent pas en un jour tous leurs voiles. Eleusis garde des révélations pour les fidèles qui viennent l'interroger. La nature ne livre pas à la fois tous ses secrets. Nous nous croyons initiés et nous ne sommes encore qu'au seuil du temple. » Quest. naturalis, Vif.

« Je ne me prends guère aux livres nouveaux, dit Montaigne, parce que les anciens me semblent plus pleins et plus roides. »

La préférence de Montaigne s'explique et se justifie par la sélection naturelle qui résulte du temps. Il y a

un combat pour la vie et une survivance des plus dignes parmi les livres, aussi bien que parmi les animaux et les plantes. Mais Tabbé Gaume et les évêques du Yer rongeur n'admettent point cette évolution. Tout ce qui est scientifique leur répugne, comme tout ce qui est vraiment littéraire, et c'est pourquoi ils condamnent et excommunient tous les \ grands philosophes, tous les grands écrivains anciens

que, d'ailleurs, ils ne connaissent pas, n'ayant guère d'autres moniteurs littéraires que la Semaine religieuse^ V Univers religietix, suivant les indications pieuses de Veuillot à qui Montaigne « n'agréait point de sa personne », et ne lisant guère que les auteurs sacrés, les saintes Écritures, les écrivains à miracle, les hagiographies et leur bréviaire.

Quoique préférant les Anciens, Montaigne se plaisait à lire le Décaméran de Boccace, Rabelais et les Baisers de Jean Second; il adorait Amyot; il avait en estime nos premiers chroniqueurs : Froissart, Villehardouin, Philippe de Commines, dont il trouve le langage doux et agréable, d'une naïve simplicité. Il fait de lui un éloge senti et mérité, vantant sa narration pure, a en laquelle la bonne foi de l'auteur reluit évidemment, exempte de vanité, parlant de soi et, d'envie, parlant d'autrui. Ses discours et exhortements, accompagnés plus de bon zèle et de vérité que d'aucune exquise suffisance et tout partout de l'autorité et gravité, représentant son homme de bon lieu et élevé aux grandes aifaires ».

Montaigne aime les historiens ou fort simples ou excellents. Les simples qui n*ont pas de quoi y mêler quelque chose du leur, et qui n'y apportent que le soin et la diligence de ramasser tout ce qui vient à leur connaissance, et d'enregistrer « à la bonne foi » toutes choses, sans choix et sans triage, nous laissant le jugement entier pour la critique et la découverte de la vérité. Tel est, entre autres, pour exemple, le bon Froissart.

C'est la matière de Thistoire nue e informe; chacun en peut faire son profit autant qu'il a d'entendement.

Les bien excellents ont la suffisance de choisir ce qui est digne d'être su ; ils peuvent trier, de deux rapports, celui qui est le plus vraisemblable ; de la condition des princes et de leurs humeurs, ils en concluent les conseils et leur attribuent les paroles convenables; ils ont raison de prendre l'autorité de régler notre créance à la leur. « Mais, ajoute Montaigne, ce bon jugement critique est rare et n'appartient à guère de gens. »

Montaigne qui aime à dire ses goûts de toute sorte, dans une confession littéraire, sincère et précieuse confidence, nous fait connaître les lectures qui lui plaisent, celles qu'il évite; il avoue franchement sa manière de lire par fragments, souvent décousue, il indique aussi ses auteurs, ses livres préférés.

Nous voyons ainsi sa manière particulière de cultiver la paisible et charmante religion des Lettres.

NOTES ET REFLEXIONS D'uN LECTEUR 43l

Dans ses voyages continuels à travei's les livres, c'est rhomme qu'il veut connaître, l'homme de tous les temps; pour lui, l'histoire et la morale qui en sort résument toutes les sciences.

C'est dans les historiens que l'homme parait « plus vif et plus entier qu'en nul autre lieu » .

Montaigne y cherche la variété et vérité « de ses conditions internes, en gros et en délail, la diversité des moyens de son assemblage et des accidents qui le menacent.

» Or, ceux qui écrivent les vies, d'autant qu'ils s'amusent plus aux conseils qu'aux événements, plus à ce qui part du dedans qu'à ce qui arrive au dehors, ceux-là me sont plus propres : voilà pourquoi, en toutes sortes, c'est mon homme que Plutarque. »

Dans une « Confession littéraire » étroite et sectaire, écrite dans un cloître, Louis Veuillot nous apprend que Gil Bios est un « mauvais livre, plein de misanthropie, avec du venin contre la religion »• D nous apprend qu'il trouve Déranger « canaille », et s'étonne de trouver tant d'élégance et tant d'esprit dans Rabelais qu'il appelle « un pourceau ».

« Amyot, continue-tril, me divertit beaucoup, sans me rendre fou des grands hommes de Plutarque, passion que je laisse à Rousseau de Genève et à M"® Roland de Paris. »

On trouvera l'injure légère, la définition incom* plète, mais comme il a dit ailleurs ce qu'il fallait penser de l'hérétique Genève et de l'infâme ville de

la Révolution, dans la phrase anodine du pamphlétaire chrétien, dans la pieuse imagination de ses dévots lecteurs, les voilà, tous deux, suffisamment désignés, dénoncés, flétris.

j|me Roland « de Paris » aime, en effet, Plutarque autant que Rousseau « de Genève ». « Je n^oublierai jamais, dit-elle, le carême de 1763, pendant lequel j'emportai, tous les jours, Plutarque à Téglise, en guise de livre de prières; c'est de ce moment que datent les impressions et les idées qui me rendirent républicaine, sans que je songeasse à le devenir. »

Les Vies des hommes illustres produisent sur tous les cœurs Jeunes et généreux la môme impression libérale. Nous voyons le même enthousiasme républicain, chaudement exprimé dans les Mémoires d'Alfieri : « A la lecture de Plutarque, je commençai à m'enflammer de l'amour de la gloire et de la vertu. Ce fut le livres des livres qui me fit passer bien des heures de bonheur et de ravissement. Il en est, celles, par exemple, de Timoléon, de César, de Brutus, de Pélopidas, de Caton et d'autres encore, que je relus jusqu'à quatre et cinq fois. Souvent, à la lecture de quelques beaux traits de ces grands hommes, je me levais tout hors de moi et des pleurs de rage et de douleur jaillissaient de mes yeux à la seule idée que j'étais né en Piémont, dans un temps et sous un gouvernement où rien de grand ne pouvait se faire ni se dire et où, tout au plus, on pouvait sentir et penser, stérilement, de grandes choses» Ainsi, à

vingt an», j'avais lu et chaudement senti Plutarque. » La Vie des grands hommes de Plutarque, qui ravissait Montaigne, enflamme le cœur d'Alfieri ; elle lui fait éprouver le même enthousiasme qu'elle inspirait à M"*® Roland, à Jean-Jacques, à Vauvenargues. A vingt-cinq ans, le 22 mars 1740, Vauvenargues écrit à son cousin, YAmi des hommes, le père de Mirabeau : « Plutarque est une lecture touchante; j'en étais fou à votre âge ; le génie et la vertu ne sont nulle part mieux peints; l'on y peut prendre une teinture de Thisloire de la Grèce et môme de celle de Rome. L'on ne mesure bien, d'ailleurs, la force et l'étendue de l'esprit et du cœur humains que dans ces siècles fortunés, la liberté découvre jusque dans l'excès du crime la vraie grandeur de notre âme. Pour moi, je pleurais de joie, lorsque je lisais ces Vies; je ne passais point de nuit sans parler à Alcibiade, Agésilas et autres; j'allais dans la place de Rome pour haranguer les Gracques, et pour défendre Caton, quand on lui jetait des pierres.

» Vous souvenez-vous César voulant faire passer une loi trop à l'avantage du peuple, le même Caton voulut l'empêcher de la proposer, et lui mit la main sur la bouche, pour l'empêcher de parler? Cette manière d'agir, si contraire à nos mœurs, faisait grande impression sur moi. Il me tomba, en môme temps, un Sénèque dans les mains, je ne sais par quel hasard ; puis les lettres dé Brutus à Cicéron, dans le temps qu'il était en Grèce, après la mort de

César. Ces lettres sont si remplies de hauteur, d'élévation, de passion et de courage, qu'il m'était bien impossible de les lire de sang-froid ; je mêlais ces trois lectures, et j'en étais si ému, que je ne contenais plus ce qu'elles mettaient en moi ; j'étoufiais, je quittais mes livres, et je sortais comme un homme en fureur, pour faire plusijeurs fois le tour d'aune assez longue terrasse (la terrasse du château de Vauvenargues, que l'on voit encore aux environs d'Aix), en courant de toute ma force jusqu'à ce que la lassitude mît fin à la convulsion. »

Voilà les nobles lectures qui, réfléchies dans une âme généreuse, font Théroïque sagesse, la philosophie humaine, la morale et la vertu désintéressée des grands hommes. Voilà ce que le Ver rongeur de Tévêque Gaume, -et les pasquinades de ce pitre dévot qui a insulté toutes nos gloires cherchent à atteindre et à flétrir.

Voilà ce que les théologiens catholiques voudraient remplacer par leurs pieuses divagations, par la scolastique de saint Thomas d'Aquin ou par les visions apocalyptiques de Jocrisse à Pathmos I

Le grand historien Macaulay, cet habile administrateur, cet homme politique si sagace, si pratique et si délié, ce modèle de l'Anglais moderne, ne par» tageait point la doctrine du pape et des évêques sur le mauvais effet de la lecture des Anciens. Il aurait méprisé Veuillot et son Ver rongeur^ Comme Montesquieu) il aimait et vénérait l'Antiquité profane et

cet homme si pratique, cet Anglais, gouverneur des Indes, ne cessait pas le commerce de sa jeunesse avec tous les écrivains anciens.

« Pendant les treize derniers mois, écrit-il, j'ai lu Eschyle deux fois, Sophocle deux fois, Euripide une fois, Pindare deux fois, Callimaque, Apollonius de Rhodes, Quintus Calaber, Théocrite deux fois ; Hérodote, Thucydide; presque toutes les œuvres de Xénophon, presque tout Platon, la Politique et une grande partie de VOrgamm, /l'Aristote, sans compter des excursions dans plusieurs autres de ses ouvrages; environ la moitié de Lucien, deux ou trois livres d'Athénée, Plante deux fois, Térence deux fois, Lucrèce deux fois, Catulle, Tibulle, Properce, Lucain, Stace, Silius Italicus, Tite-Live, Velleius Paterculus, Salluste, César et enfin Cicéron. Il me reste encore, à voir un peu de Cicéron, mais j'aurai fini dans quelques jours. En ce moment je suis plongé dans Aristophane et Lucien. »

Aristophane aussi amusant que Rabelais, Lucien le philosophe sceptique, railleur, aussi profond, aussi spirituel que Voltaire. En voilà un auquel M»*" Gaume, M*' Dupanloup, Veuillot ne pardonneraient pas. L'évoque d'Orléans et le rédacteur de r Univers se réconcilieraient plutôt dans cette haine commune. Rappelez-vous le récit si amusant et si exact aussi de la mort volontaire de Pérégrinus qui eut lieu en l'an 165, et qui faillit fondw une religion nouvelle. Comme il raille la folie de ce vieil imbécile !

Il s'était fait instruire dans Tadmirable religion des chrétiens I en s'affiliant en Palestine avec quelques-uns de leurs prêtres et de leurs scribes.

Bientôt après, prophète, chef d'assemblée, pontife, législateur, il fut regaixié par nombre de gens comme un dieu égal à celui qui est honoré en Palestine, où il fut mis en croix pour avoir introduit un nouveau culte parmi les hommes.

Ayant été aussi lui-même arrêté pour ce motif, il fut jeté en prison. Mais cette persécution lui procura pour le reste de sa vie une grande autorité, et lui valut le bruit d'opérer des miracles, ce qui flattait sa vanité.

Le vertueux Périgrinus, sous le prétexte de sa prison, voyait arriver de bonnes sommes et se fit un gros revenu.

Plusieurs villes d'Asie lui envoyèrent des députés au nom des chrétiens. Ces malheureux se figurent qu'ils sont immortels et qu'ils vivront éternellement. Renonçant aux dieux des Grecs, ils adorent le sophiste crucifié dont ils suivent les lois. Méprisant tous les biens terrestres, ils les mettent en commun, en sorte que s'U vient à se présente?* parmi eux un imposteur^ un fourbe adroit ^ il n'a pas de peine à s'enrichir fort vite, en inant sous cape de leur simplicité.

Cependant Pérègrinus est bientôt délivré de ses fers par le gouverneur de Syrie, amateur de philosophie, et qui savait notre cynique assez fou pour se livrer à la mort dans le dessein de s'illustrer.

Pérégrinus reprend sa vie errante, accompagné dans ses courses vagabondes par une troupe de chrétiens. Sa renommée s'accroît, car il trouvait partout des niais pour admirer son extravagance. Enfin il imagine la fameuse affaire du bûcher. C'est à Oly mpie, devant une assemblée générale, qu'il veut se faire cuire, comme sur une scène. Et comme il le dit, il l'a fait. Il est clair qu'il voulait des autels et qu'il s'est fait périr par vanité. Il veut qu'on le regarde après sa mort comme un dieu.

Parmi cette foule d'imbéciles qui viennent se dire guéris par lui, beaucoup proposent déjà d'élever sur son bûcher un temple où il rendra de^ oracles ; je jurerais que, sous peu, l'on instituera les prêtres qui célébreront son culte. Comme il l'avait promis, Pérégrinus arrive à Olympie suivi d'un immense concours de peuple. Avide de mourir, il déclare qu'il veut rendre, en mourant, service aux hommes et leur apprendre à mépriser la mort.

Arrivés au bûcher, chacun v met le feu de son côté, et il s'élève aussitôt une grande flamme. Pérégrinus demande de l'encens pour le jeter sur le feu.

Après quoi, il s'élance courageusement dans le brasier, et disparaît enveloppé par une grande flamme qui s'élève.

Les disciples, rangés autour du bûcher, ne pleuraient pas, mais, les yeux fixés sur la flamme, ils gardaient un silence qui peignait leur douleur.

Pour moi, mon cher ami, en m'en allant, je réflé-

chis à tout ce qu'a de violent Tamour de la gloire. En revenant je rencontrai encore une foule de gens qui arrivaient trop tard pour voir ce spectacle. Ils se flattaient de trouver Pérégrinus en vie, le bruit s*étant répandu qu'il ne monterait sur le bûcher qu'après avoir salué le soleil levant, comme on dit que font les Brahmanes. La plupart s'en retournèrent, quand je leur eus dit que la chose était finie. Mais il me fallut répondre en détail à toutes leurs questions et raconter le fiiit dans ses moindres circonstances. Quand je rencontrais un habile homme, je lui racontais, comme à toi, la simple vérité. Mais pour les imbéciles, sottement avides du merveilleux, j'ajoutais, de mon cru, quelque détail tragitjue : par exemple, qu'au moment où le bûcher flambait et que Pérégrinus ^'y précipitait, il y avait eu un tremblement de terre, accompagné d'un mugissement aff*reux, et qu'on avait vu, du milieu de la flamme, s'élancer un vautour, volant vers le ciel et criant d'une voix humaine : « J'abandonne la terre et je monte vers l'Olympe. » Mes gens, stupéfaits et frissonnant, se jetaient à genoux et me demandaient si le vautour s'était envolé du côté de l'orient ou de l'occident. Je leur répondais ce qui me passiiit par la tête.

Arrivé à l'assemblée, je m'arrêtai devant un homme en cheveux blancs, auquel sa barbe épaisse donnait un air grave et digne. Il parlait de Pérégrinus, et disait qu'un instant après s'être brûlé, ce héros lui était apparu revêtu d'une robe blanche

et qu'il Tavait laissé se promenant gaiement sous le portique des sept échos, couronné d'olivier sauvage.

Il ajouta Tbistoire du vautour, qu*U juix^t avoir vu lui-même s'envoler du milieu du bûcher, tandis que c'était moi qui lui avais donné l'essor, pour mo moquer des stapides et des fous.

Vois par là toutes les merveilles auxquelles cet événement va donner lieu; que d'abeilles vont se réunir, que de cigales vont se rassembler, que de corneilles vont s'abattre, comme autrefois sur le tombeau d'Hésiode ! Les Éléens ne vont pas manquer de lui élever des statues, et je sais de bonne source qu'il en sera de même chez les autres Grecs, auxquels on prétend qu'il a écrit. C'est un bruit, en effet, que dans toutes les cités considérables il a envoyé des lettres avec son testament, ses conseils et ses recommandations. Il a chai^ de cette mission quelques-uns de ses amis qu'il appelle ses apôtres.

Telle fut la fin du pauvre Protée, qui, pour le dire en deux mots, ne considéra jamais la vérité, ne prit pour règle de ses discours et de ses actions que la vanité et le désir immodéré des louanges de la foule, au point de se jeter dans le feu pour les obtenir.

J'ai vu, dit Montaigne, la naissance de plusieurs miracles de mon temps ; encore qu'ils s'étouffent en

naissant, nous ne laissons pas de prévoir le train qu'ils eussent pris, s'ils eussent vécu leur âge, car il n'est que de trouver le bout du fil, on en dévide tant qu'on veut; et il y a plus loin de rien à la plus petite chose du monde, qu'il n y a de celle-là à la plus grande. Or, les premiers qui sont abreuvés de ce commencement d'étrangeté, venant à semer leur histoire, sentent, par les oppositions qu'on leur fait, où loge la difficulté de la persuasion, et vont calfeutrant cet endroit de quelque pièce fausse.

L'erreur particulière fait premièrement l'erreur publique, et, à son tour après, l'erreur publique fait l'erreur particulière.

Ainsi va tout ce bâtiment, s'étoffant et formant de main en main ; de manière que le plus éloigné témoin en est mieux instruit que le plus voisin ; et le dernier informé mieux persuadé que le premier.

C'est un progrès naturel : car quiconque croit quelque chose, estime que c'est ouvrage de charité de le persuader à un autre; et, pour le faire, ne craint point d'ajouter, de son invention, autant qu'il voit être nécessaire en son conte pour suppléer à la résistance et au défaut qu'il pense être en la conception d'autrui.

Les hommes sont toujours les mêmes ; l'ignorance crédule a toujours aimé le merveilleux ; et pour les ignorants tout est mystère. La foule qui ne comprend rien, parce qu'elle ne sait rien, ne voit rien d'impossible.

Elle croit volontiers tout ce qu'on lui dit.

Le miracle lui plaît et elle est enchantée qu'il y ait, dans la religion, des vérités réputées incompréhensibles à tous ; cela diminue la distance qui la sépare des savants ; et c'est pourquoi saint Paul trouvait la populace des villes où il annonçait le miracle de sa conversion, si disposée à accueillir le mystère de la foi.

Toutes les religions du monde se sont ainsi établies sur des miracles et des mystcTes, par des récils merveilleux fabriqués par des enthousiastes, par des hallucinés ou par des farceurs, comme celui du vautour et de la résurrection de Pérégrinus.

Tandis que les anciens philosophes, cherchant à connaître les rapports des choses, admettaient tous l'éternité de la matière et ne trouvaient ensuite rien que de naturel dans la nature, les imposteurs faisaient leurs prodiges pour convaincre l'aveugle crédulité des foules. Tous les charlatans religieux ont établi, pour faire la création de la nature, des dieux et des superstitions sans lesquels ils n'avaient aucune raison d'être ; et l'invention de ces dieux, de ces dogmes divins qu'ils ont prétendu connaître par des révélations surnaturelles, les a dispensés du travail, du courage guerrier, des charges de famille et leur a beaucoup rapporté. Les frelons vivent toujours au milieu des abeilles et Lucien devrait revenir.

Montaigne le continue ; il fait pour nous la chaîne entre Sénèque, Lucrèce et Spinoza. Il nous conduit à

44â LA VIE LITTÉRAIRE

Bayle, à Fonlenelle et à Voltaire, qui nous mènent à Herbert Spencer, à Macaulay et à Darwin.

Il n'est rien, écrit-il, à quoi communément les hommes soient plus tendus qu'à donner voie à leurs opinions : où le moyen ordinaire manque, ils y ajoutent le commandement^ la force, le fer et le feu. Il y a du malheur d'eu être là, que la meilleure touche de la vérité ce soit la multitude des croyants, en une presse où les fous et les stupides surpassent de tant les sages en nombre.

Il m'a toujours semblé, dit Montaigne, qu'en la poésie, Virgile, Lucrèce, Catulle et Horace tiennent de bien loin le premier rang. Quant au bon Térence, je le trouve admirable à représenter au vif les mouvements de l'âme et la condition de nos mœurs ; à toute heure nos actions me rejettent à lui ; et je ne le puis lire si souvent que je n'y trouve quelque beauté et grâce nouvelle. J'aime aussi Lucain et le pratique volontiers, non tant pour son style que pour sa valeur propre, pour la vérité de ses opinions et jugements.

Montaigne préfère les Géorgiques à V Enéide et c'est, dans rEnéide, le cinquième chant qui lui semble le plus parfait. Virgile y raconte le retour d'Enée en Sicile, il y décrit les jeux troyens qui rappelaient aux contemporains d'Auguste les jeux institués au Champ de Mars et au Cirque en souvenir du triomphe d'Actium. Virgile s'y est inspiré des jeux donnés, dans

Homère, par Achille pour célébrer les funérailles de son ami Patrocle. Les détails sont intéressants, mais le quatrième chant est plus tendre et le sixième plus philosophique. La préférence de Montaigne pour les Géorgiques s'explique mieux. Virgile a l'amour de la campagne et le talent spécial de décrire, comme feront Jean- Jacques et George Sand, les choses de la nature. Il a de plus le patriotisme romain, tempéré par un esprit déjà moderne d'humanité. Horace intéresse Montaigne par ses détails anecdotiques. Il aime à voir passer dans Rome toutes ces figures qui lui sont mieux connues que les gens qu'il voyait passer dans les rues de Paris pendant ses séjours, ou dans les rues de Bordeaux durant les deux années qu'il y fut maire. Tacite l'attache et l'intéresse. Ce n'est pas un livre à lire, c'est un livre à étudier ; on y apprend la politique. Subtil de pensée et de style comme Sénèque, Tacite lui semble « plus charnu, Sénèque plus aigu. Son service est plus propre à un état trouble et malade, comme est le nôtre présent ; vous diriez souvent qu'il nous peint et^ qu'il nous pince ».

Dans les œuvres de Cicéron, il préfère la Correspondance, les Épîtres ad Atticum, non seulement parce qu'elles contiennent une très ample instruction de l'histoire et des affaires de son temps ; mais beaucoup plus pour y découvrir ses humeurs privées. « Car j'ai, dit-il, une singulière curiosité de connaître l'âme et les naïfs jugements de mes auteurs. »

Toute correspondance, fût-elle de gens inconnus.

pique la curiosité. Certaines lettres sont plus agréables à lire que bien des livres. C'est la vie elle-même, au lieu de l'imitation de la vie. J'ai mille fois regretté, dit Montaigne, que nous ayons perdu le livre que Brutus avait écrit de la Vertu; car il fait beau apprendre la théorie de ceux qui savent si bien la pratique.

Cependant il aime autant voir Brutus « chez Plutarque que chez lui-môme ».

« Je choisirais plutôt de savoir au vrai les devis qu'il tenait en sa tente à quelqu'un de ses privés amis, la veille d'une bataille, que les propos qu'il tint le lendemain à son armée, et ce qu'il faisait en son cabinet et en sa chambre, que ce qu'il faisait dans la place et au Sénat.

» Quant à Cicéron, les ouvrage? qui me peuvent servir chez lui à mon dessein, ce sont ceux qui traitent de la philosophie, spécialement morale. Mais, à confesser hardiment la vérité (car, puisqu'on a franchi les barrières de Timpudence, il n'y a plus de bride), sa façon d'écrire me semble ennuyeuse ; cai* ses préfaces, définitions, partitions, étymologies, consument la plupart de son ouvrage ; ce qu'il y a de vif et de moelle est étouffé par ses longueries d'apprêts. Quant à son éloquence, elle est du tout hors de comparaison ; je crois que jamais homme ne l'égalera. »

Montaigne aime mieux Sénèque que Cicéron ; comme il avait tourné toutes ses études du côté de la morale, il préférait, naturellement, l'écrivaii^ qui

lui fournissait, dans ce genre, les richesses les plus abondantes. Cicéron fournit moins de maximes que Sénèque et cela n'est pas étonnant, puisque Sénèque n'écrivait guère qu'en maximes et qu'il n'a traité que des sujets de morale. Tandis qu'il cisèle des camées et peint des portraits à la loupe, Cicéron, à grands traits, peint à fresque; il lui faut de l'espace pour se développer, et ses discours écrits, dans leur abondante éloquence, rappellent toujours la foule du forum et l'orateur.

Montaigne, dit Vauvenargues, a repris Cicéron de ce qu'après avoir exécuté de grandes choses pour la République, il voulait encore tirer gloire de son éloquence ; mais Montaigne ne pensait pas que les grandes choses qu'il loue, Cicéron ne les avait faites que par k parole.

Les traités des DevoirSy de Y Amitié^ de la Vieillesse, n'ont point de longueurs ; ils sont, à tout âge, délicieux à lire, pleins de détails intéressants. Toute la vie agricole des Romains se trouve dans le De Senectute et Doudan, ce juge délicat, y trouvait « une odeur de terre nouvellement labourée qui poite à la tète ».

Montaigne apprécie le style nombroux de Cicéron, mais il lui préfère la concision de César. Il veut des discours qui donnent la première charge dans le plus fort du doute ; « ceux de Cicéron languissent autour du pot ».

César semble à Montaigne mériter qu'on l'étudié, non pour la science de l'histoire seulement, mais

pour lui-même. S'il est intéressant de savoir ce qu'a fait Alexandre, il est plus intéressant encore de savoir ce qu'Aristote en a pensé. En César se trouvent réunis le penseur et l'homme d'action. Il n'y a, dit Montaigne, aucnn écrit qui puisse être comparé aux Commentaires,

César attire et garde l'attention, tant il a de perfection et d'excellence par-dessus tous les autres.

« Les plaisirs ne lui firent jamais dérober une minute, ni détourner un pas des occasions qui se présentaient pour son agrandissement; cette passion maîtresse régenta en lui si souverainement toutes les autres et posséda son âme d'une autorité si pleine, qu'elle l'emporta où elle voulut.

» Fut-il jamais âme si vigilante, si active et si patiente que la sienne? Les exemples de sa douceur et de sa clémence envers ceux qui l'avaient offensé sont infinis. Jamais homme n'apporta ni plus de modération en sa victoire, ni plus de résolution en la fortune contraire.

» Mais toutes ces belles inclinations furent altérées et étouffées par cette furieuse passion ambitieuse à laquelle il se laissa si fort emporter, qu'on peut aisément maintenir qu'elle tenait le timon et le gouvernail de toutes ses actions. D'un homme libéral, elle en fit un voleur public, pour fournir à ses profusions et largesses.

» Ce seul vice, dit Montaigne, perdit en lui le plus beau et le plus riche naturel qui fût jamais ; et a rendu

sa mémoire abominable à tous les gens de bien, pour avoir voulu chercher sa gloire de la ruine de son pays. »

Montaigne, qui parlait la langue des Anciens comme la sienne, et dont les citations sans nombre montrent combien la lecture Jui en était familière, s'entendait en style comme en morale et en bonne logique. Parmi le grand nombre de jugements divers qu'il prononce en ce chapitre des livres, il n'y en a pas un où l'on ne reconnaisse un tact sûr et délicat.

Diderot aime Montaigne et l'en loue ; il voit en lui un grand penseur et un grand écrivain, « un auteur original qui a passé pour le bréviaire des honnêtes gens, qui n'est pas encore tombé de leurs mains, et qui pourrait bien y rester à jamais ».

Montaigne continue Diderot, est riche en expressions ; il est énergique, il est philosophe, il est grand peintre et grand coloriste. Il déploie en cent endroits tout ce que l'éloquence a de force; il est tout ce qu'il lui plaît d'être. Il a tout le goût que Ton pouvait avoir de son temps, et qui convenait à son sujet.

Etudions donc de plus près, non seulement dans ses goûts littéraires et dans ses lectures préférées, mais dans sa vie et môme dans sa famille, cet honnête homme si aimable et si grand esprit.

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