SYNOPSIES DE RODOLPHE MOINE
De son père, qui était un bon peintre-amateur et qu’il perdit avant d’avoir 10 ans, R. M. paraît avoir tenu ses dispositions naturelles pour la mécanique, mais non l’insouciance et la naïveté joyeuse, qui sont
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un des traits de son caractère. Ses aïeuls paternels étaient des musiciens ambulants qui voyageaient dans une roulotte, passant ainsi d’une ville à l’autre, en Allemagne, en Angleterre, en France et en Autriche. Les trois fils de ces musiciens ambulants, soit le père de Rodolphe et ses deux oncles, ont été des hommes très distingués. L’un d’eux est encore le directeur d’un important conservatoire et l’autre oncle, récemment décédé, s’était acquis une telle réputation de chanteur et de maître incomparable dans le domaine de la musique vocale, qu’on l’a autopsié et qu’on a trouvé dans son cerveau un développement très anormal de la deuxième circonvolution frontale gauche, qui atteignait presque le double de son étendue normale, avec sillons profonds
La mort de son père fut pour Rodolphe une perte dont il n’a jamais su ni pu mesurer la gravité. Il a peine à se remémorer les traits de sa physionomie, tandis qu’il se souvient beaucoup mieux des endroits où il le conduisait, ainsi que de la disposition des pièces et des meubles dans l’appartement que la famille occupait. Rodolphe a une excellente mémoire topographique et retient bien la forme des objets.
Ses photismes sont alphabétiques, ils embrassent presque tout le vocabulaire, tous les mots compris ; pour les mots inconnus, l’attention sollicitée par la recherche du sens lui voile probablement le phéno-
‘ Auerbach. La localisation du talent musical, Archiv für Anatomie, 1908.
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mène lumineux sous-jacent. La même remarque s’appliquerait à un autre jeune homme de ma connaissance, chez qui la couleur ne se présentait pas pour des mots latins parce que, pensait-il, ces mots lui étaient moins familiers que les mots français ou allemands.
A en juger d’après ses photismes, la tonalité de R. M. serait pâle et même terne, manquant de relief et de saillies. Et il y a un peu de cela dans son tempérament. Son alphabet n’a ni rouge, ni bleu foncé, ni jaune, mais beaucoup de blanc, de gris, de blond et de rose, quelquefois du noir ou du vert foncé, une fois du vert clair (v) et une fois du bleu de ciel (/). Ce bleu de ciel de la consonne I paraît d’ailleurs jouir d’un assez grand pouvoir absorbant, au détriment des voyelles ou des diphtongues, car Paul, mal, animal, malade sont bleus. Ajoutons qu’à plusieurs années de distance les photismes ont subsisté chez R. M., avec de légères variantes et en s’uniformisant quelque peu dans le sens du gris.
Les diagrammes de R. M. que je connais sont au nombre de treize, et pourvus pour la plupart de noms écrits en lettres cursives. Son année décrit une courbe sinueuse de gauche à droite, sur une longueur de 45 centimètres en projection, de janvier à décembre. Le diagramme des saisons (hiver, printemps, été,, automne), sauf les noms, est conforme à celui de l’année. Celui de la semaine décrit une circonférence de 27 centimètres de diamètre, avec dimanche au pôle
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sud et lundi à droite en montant. Dans tous ces diagrammes les lettres paraissent en gris couleur crayon sur fond noir, sans ligne tracée. Le diagramme des nombres est une ligne (toujours fictive) dont la tendance générale est de s’élever de gauche à droite par paliers : le 0 est à gauche sur le même plan que les yeux et à une distance de 55 centimètres, le 100 est à une plus grande distance à droite ; le 200 est de 1™15 plus élevé que le 100 et à 2™10 de ce dernier chiffre, etc. Seulement, dans le calcul, les chiffres de 200 à 100 s’abaissent de telle manière que le 100 prend la place du 0 et le 200 celle du 100, car Rodolphe n’a jamais qu’une centaine à la fois devant lui. A la hauteur du plafond, qui est à 3'"25 du plancher, se trouve 1300.
Soit maintenant à diviser 50 par 2, Rodolphe passe de 50 à 0 pour revenir à 25, les chiffres intermédiaires produisent une ombre. De même pour diviser 48 par 4, il voit successivement 48, 0, 12, avec des ombres intermédiaires, chacun de ces chiffres gardant la place qui lui appartient en propre. Lorsqu’il y a un reste à une division, le diagramme ne m’a paru utilisé que pour la partie entière, mais non pour la fraction, sauf peut-être lorsqu’elle est exprimée en décimales. Soit encore à additionner 42 et 17, il voit 42, puis une ligne ombragée jusqu’à ce que s’inscrive 61. On voit l’usage qu’on peut faire d’un diagramme numérique. Est-ce une facilité ou une complication pour le calcul? Il faut répondre ce qu’on répondrait aussi pour la mnémotechnie : elle n’a d’avantage que pour son
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propre inventeur, que cet inventeur soit conscient, comme dans la mnémotechnie, ou, comme ici, inconscient de la genèse de ses diagrammes.
Poursuivons notre énumération. Le diagramme des âges de R. M. embrasse la vie jusqu’à son extrême limite, c’est une ligne sinueuse où il y a descente du 5 au 9 et montée du 9 à la dizaine qui suit, sauf pour 15 à 19 ans, où le bon sens veut qu’on grandisse. Le siècle est en rapport de symétrie avec les âges. L’ére chrétienne divise le temps en deux parties séparées par l’apparition sur la terre de Jésus-Christ dont le nom est écrit en noir; exceptionnellement ce diagramme est visualisé sous la forme d’une ligne bleue. Le diagramme des heures va de midi à minuit et de minuit à midi avec descente continue de 1 h. à 9 h. et forte montée pour les trois heures suivantes ; les noms midi et minuit sont inscrits en cursive dans ce diagramme au-dessus de leur place respective.
Je ne ferai que mentionner trois diagrammes de Rodolphe où l’application des nombres s’est faite d’une façon peu commune, à savoir le diagramme des chiffres scolaires, le diagramme monétaire et le diagramme des jours du mois. Tous trois suivent la direction habituelle de gauche à droite avec des sinuosités diverses. Mais il faut faire une place à part à deux diagrammes étranges.
Rodolphe possède depuis sa première enfance, un diagramme des prières. Il y localisait probablement jadis, sans les voir écrits, les mots ou les phrases
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retenus par l’oreille. Plus tard, quand il a su lire, les caractères du livre de prières se sont placés sur la ligne primitive qui a disparu, une fois les mots fixés. Ce qui me pousse à raisonner ainsi, c’est que R. M. est à peu près certain d’avoir eu ce diagramme avant d’avoir appris à lire ; il se rappelle en outre le mal que s’est donné une pieuse parente pour lui faire mémoriser l’Oraison dominicale, l’Avé et le Symbole, elle se tenant assise sur un canapé, pendant que lui, enfant de cinq ou six ans, restait debout ou allait et venait en répétant les paroles qu’il devait graver dans son petit cerveau.
Comme je faisais remarquer à Rodolphe que son diagramme ressemblait au contour d’un canapé et que c’était peut-être le canapé même devant lequel il avait jadis récité ses prières, il n’y a pas contredit, quoique au fond il n’en sache rien et ne saisisse pas d’emblée un rapport purement inconscient. Dans ce diagramme (trop grand pour être reproduit ici) figurent tous les mots des trois prières successives qui, prononcées, se développent sur une longueur d’un peu plus de trois mètres, tandis que dans le catéchisme, où j’en ai mesuré le texte, elles ont presque exactement deux mètres.
Un dernier diagramme de R. M., celui delà gamme, date de l’époque où on lui montra les notes sur un piano et où on lui expliqua les dièzes et les bémols. Il porte les noms des notes et les signes du dièze et du bémol (fig. 5). La ligne de la gamme est semblable
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à (leux croissants d’égale longueur, chacun ayant 15 centimètres de corde, le premier pour do, ré, mi, fa et le second pour sol, la, si. La ligne, ainsi que les dièzes et les bémols, sont couleur crayon (dans la
figure, on les a repassés à l’encre), tandis que les noms des notes sont en écriture noire. Le do grave du piano est en bas à gauche; à l’octave suivante il est dans le plan des yeux. De là, la gamme s’élève à droite.
Mais ce diagramme a toute une histoire, qu’il me faut raconter en l’abrégeant. L’écriture d’abord en a changé, c’était celle de Rodolphe et il s’y est substitué brusquement celle du curé Burnier, telle qu’on la trouve reproduite dans l’ouvrage Des Indes à la pla-
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nète Mars, de Flournoy. Pourquoi ? Parce qu’un jour, en feuilletant cet ouvrage devant Rodolphe, je lui avais montré, en même temps qu’à d’autres personnes, comment un médium avait su imiter l’écriture d’un défunt, ce qui l’avait vivement frappé.
Ce n’est pas tout. En regardant la fig. 5, on se sera déjà demandé ce que signifiaient les noms de Rocard et de M™® N. Le fragment suivant d’une lettre que m’écrivit R. M. répond à cette question :
« Les faits se passent lorsque j’étudie mon
piano, à la gamme de si majeur et à celle de do majeur. Lorsque je commence ma gamme de si, je vois dans mon esprit une tache de couleur beige crème ; en frappant la seconde note, c’est-à-dire do dièze, la tache prend la forme d’une tête de grande et forte dimension et d’un corsage beige crème. La tête est nue, les cheveux sont blonds et frisés. Puis à la troisième note, ré dièze, la robe est achevée. Au bas, il y a trois volants de même couleur formant festons, le corsage est ce qu’on appelle bouillonné. Au fa dièze, elle disparaît. Mesures prises au jardin, cette dame vue à une distance de 5"'50, a 1"^25 jusqu’aux pieds qui sont invisibles, à la hauteur de mes yeux. Le fond est noir et les nuages sur lesquels elle repose sont d’un gris noir. Cette dame porte un nom clair comme N. » (Ici un nom que la discrétion m’empêche d’imprimer.)— (( A la gamme de do majeur, lorsque je frappe le mi, je vois une tête maigre, cheveux, sourcils et moustaches noirs. La tête est nue et aussi le
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bas des jambes, les pieds sont invisibles. Au fa, la veste se dessine et le soldat est terminé. Il a des pantalons rouges, une veste bleue, des épaulettes noires et des cordons blancs sur la veste. Il disparaît après le sol. Il est un peu plus petit que la dame. Il a un air ennuj^é, renfrogné. Il porte un nom foncé comme sa moustache et qui se termine en ard. Il est placé comme la dame à 5"^50, mais paraît à droite et non à gauche. »
Cette lettre est instructive à divers égards. On y voit comment les diagrammes peuvent se compliquer ou se compléter par adjonctions successives, à la faveur des circonstances, chez des sujets dont l’extrême sensibilité ne se manifeste pas nécessairement à l’extérieur.
Nous avons vu une première soudure faite dans ce diagramme de la gamme, celle de l’écriture Burnier. La seconde soudure qui ne s’applique qu’à la gamme de si, date de deux mois plus tard. Rodolphe était alors en séjour dans une famille à laquelle ren-
dit un jour visite, et cette dame lui apparut pour la première fois peu de jours après, alors qu’il étudiait fiévreusement sa gamme de si. Cela lui causa une impression très désagréable ; il s’y est un peu habitué, mais évite tant qu’il le peut de jouer cette gamme de si, afin d’échapper à une apparition qui lui déplaît. Du moins, il ne joue que la gamme descendante, où Mme ]s^ paraît jamais. Elle pousse même la discrétion jusqu’à ne paraître qu’une seule fois, à la pre-
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mière octave montante, mais il est impossible de la tromper et de lui faire quitter la place qu’elle s’est choisie du premier si au premier mi montant.
Resterait à élucider l’autre synesthésie, celle du soldat dont le nom finit en ard et qui paraît à droite dans la gamme de do. Peu après avoir écrit sa lettre, R. M. a retrouvé le nom entier de ce soldat, qu’il devait sentir obscurément : il s’appelle Rocard et ce nom lui viendrait de ce qu’il est noir. Ce Rocard lui est apparu une douzaine de jours après N., pour la gamme de do et à partir du mi ; ainsi que sa comparse, il ne se produit qu’à la première octave montante. Moins favorisé dans mes recherches sur Rocard (Rodolphe ne le connaît pas autrement) que dans celles sur N., je n’ai pas pu établir la relation qui a lié son sort au mi, fa, sol, de la gamme de do.
Des visions de cette sorte débordent les photismes et les diagrammes ordinaires, où l’inducteur éveille si naturellement l’image secondaire que le sujet n’y pense pas et que c’est à peine s’il s’en rend compte. Elles ont toutes les apparences d’individus concrets et déterminés, reproduisent même des t}^pes vivants et doivent être rangées dans un de ces territoires mal délimités qui sont aux confins de la personnification et de l’hallucination.
Les synopsies de R. M. forment un ensemble imposant, tant pour le nombre des photismes que pour la superbe série des diagrammes. Elles ont subsisté tant que j’ai pu le suivre, jusqu’à 18 ans, sauf le fameux
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diagramme de la gamme qui ii’a plus trouvé d’emploi parce que R. M. a abandonné son piano. Aux diagrammes primitifs il s’en est ajouté quelques autres, mais d’un emploi moins usuel et dont je ne saurais dire s’ils sont tout à fait spontanés ou s’ils ne sont pas issus en partie des réflexions qui portent à schématiser ce qu’on veut apprendre et retenir. D’après mes derniers renseignements, R. M., qui est un des plus authentiques représentants du type visuel pur, poursuit à l’étranger et avec succès ses études d’ingénieur.