‹ La vie mentale de l'adolescent et ses anomaliesChapitre 14 sur 33 · SYNOPSIES DE PIERRE LEFORT · texte numérisé non relu

SYNOPSIES DE PIERRE LEFORT

Il jouit d’une bonne santé physique, morale et intellectuelle. Comme Rodolphe il aime les machines et s’intéresse à l’électricité, mais il se préoccupe plus que lui de la recherche du vrai et, plus que lui, il voudrait scruter les secrets des forces de la nature captées par le génie de l’homme. On sait que beaucoup de garçons, d’un esprit alerte, aiment à fabriquer des appareils, des (( trucs » comme ils disent dans leur jargon : c’est à qui sera le plus ingénieux, j’allais dire le plus ingénieur. Tel était Rodolphe Moine, tel est aussi Pierre Lefort et tel sera bientôt Jules Pradel ; ce qui confirme une remarque du psychologue anglais Galton que les mécaniciens et les architectes possèdent en général une remarquable

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faculté de visualisation et qu’ils voient déjà fonctionner leurs machines pendant qu’ils les inventent.

P. L. possède des photismes, de beaux diagrammes colorés et quelques synopsies symboliques. Deux de ces synopsies sont suscitées par les adverbes de lieu où et dessous.

Le premier de ces adverbes forme devant ses yeux un paysage (fig. 6), dont une partie est un coin de jardin existant réellement et l’autre partie une tache ne répondant à rien. Dans le fond, on aperçoit une construction en bois, qui sert de grange et qui est séparée de la propriété de la famille Lefort par un chemin vicinal. Une palissade bien visible dans la figure et qui a 1^25 de hauteur sert de clôture à la dite propriété. Le tronc d’arbre qu’on y remarque est tout près de la palissade. La grosse tache qui semble collée à ce tronc en est distante d’environ trois quarts de mètre; elle flotte suspendue au-dessus de l’allée, à 30 ou 40 centimètres du sol. C’est une tache presque opaque, aussi mince qu’une feuille de papier, mesurant 2 m. de hauteur sur autant de largeur et que P. L. n’a pu rendre par aucun mélange de couleurs. Elle est un peu, très peu lumineuse et pour la nuance se rapprocherait du brun.

Comment a débuté cette synopsie et quand ? Pierre ne le sait pas, mais il lui attribue une origine plutôt récente. Ce qui me permet de supposer, sans trop d’invraisemblance si l’on considère la tache avec un peu d’indulgence, qu’elle représente un pays, celui

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précisément que P. L. avait étudié en classe, un an auparavant, et devant une carte murale : la France. Comme une interrogation devant la carte donne lieu à des questions du genre de celles-ci : « On s’embarquc-

Fig. 6.

t-on pour l’Angleterre? » — « Où est la ligne de séparation entre le bassin de la Loire et celui du Rhône?» — voilà ce petit adverbe où devenu redoutable pour un jour de thème d’épreuve, alors que la carte sera roulée. Et à la faveur de la légère émotion qu’il engendre, ce où s’est amalgamé avec une tache qui rappelle en gros la forme de la France.

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Pour dessous (fig. 7), c’est une flèche rose, d’autres fois plutôt rouge, qui peut avoir 12 centimètres de long et qui se détache dans une ombre, sous un bloc d’un blanc d’ivoire, autrefois appuyé sur deux autres blocs et maintenant en l’air. Cette flèche doit être assimilée,

me semble-t-il, à celle d’un jeu de fléchettes.

La différence que Pierre prétend établir entre la forme de la flèche qu’il visualise et celle d’une fléchette de son jeu n’est pas pour m’embarrasser. Les objets sont appelés à subir bien d’autres changements dans les visions, et Galton cite précisément une flèche qui, par association, se transforme, chez un Révérend, en tulipe, en pistil, en vilebrequin, etc. Je m’imagine donc que Pierre a dû chercher une fléchette perdue et qu’il l’a retrouvée sous un rocher; elle était dessous, et l’image s’est associée à cet adverbe.

P. L. possède du reste à un degré remarquable la faculté de donner aux termes abstraits une forme concrète, ce qu’il fait entre autres pour les trois adverbes de temps jamais, souvent, rarement.

Quant aux photismes il en est relativement peu pourvu et ils sont tantôt alphabétiques, tantôt significatifs ; le bleu y a un sens favorable et le jaune un sens défavorable : jeudi est bleu, vendredi est jaune ; Y ordre

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est du bleu quadrillé de noir; 2 et 6* sont bleus, 3 est jaune; le vert, sa couleur préférée, est induit par 7, U, 15.

Pour les diagrammes, P. L. en a en revanche une belle série, et ce qui les rend particulièrement attrayants, c’est qu’on a pu assister à la naissance et au progrès de quelques-uns d’entre eux. En effet, au rebours de Rodolphe Moine, Pierre ne fait remonter aucun de ses diagrammes, sauf un seul, à sa première enfance; ils datent de deux à trois ans, alors qu’il était âgé d’environ 11 ans. Je ne rappellerai ici que quatre des diagrammes les plus saillants de Pierre {YOraison dominicale, les heures, la semaine et Vannée) et si l’on était curieux de connaître les autres (les siècles, les nombres, la gamme, les épreuves scolaires, etc.), on les trouvera, avec figures appropriées dans mon ouvrage, cité plus haut, sur Y Audition colorée et les Phénomènes connexes.

Commençons par YOraison dominicale, le seul des diagrammes de P. L. qui remonte à sa première enfance (fig. 8). C’est une oblique tortueuse de 9 centimètres à peu près qui se dirige en haut à droite, avec en bas la lettre cursive N ei à. l’autre extrémité le mot Amen. Tout enfant, Pierre répétait une très courte prière qu’il visualisait comme une demi-circonférence, pendant que les aînés récitaient l’Oraison dominicale, laquelle lui apparut, avant qu’il la sût, comme une droite orientée du S. -O. au N.-E. Cette droite s’est modelée plus tard, suivant le sens des paroles qui ont

été jointes au diagramme dans la figure, mais qui, ainsi que je le disais, ne sont pas visualisées, à part le N initial et le Amen final. Il semble à Pierre que

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