CHAPITRE VI
LA DISSOCIATION MENTALE
Dans les chapitres précédents nous avons commencé à nous familiariser avec des états psychiques qui, pour communs qu’ils soient, indiquent cependant une légère dissociation de la conscience. Faisons un pas de plus, nous atteindrons des dissociations plus accentuées qui nous conduiront par degrés jusqu’à l’hallucination proprement dite et jusqu’à un dédoublement de la personnalité. Ces dissociations, malgré leur importance, échappent presque toujours à la sagacité des maîtres et des parents eux-mêmes qui vivent journellement avec leurs enfants. On remarque bien quelquefois, dans son fils ou dans son élève, un éréthisme nerveux, une nonchalance ou une distraction continue, des allures capricieuses, mais il ne viendrait pas à l’idée que cet état pût provenir d’autre chose que d’une simple crise de croissance. Les dissociations de l’adolescence ont heureusement une tendance à se résoudre d’elles-mêmes ; toutefois les germes qu’elles ont pu déposer, surtout si elles se sont
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prolongées, risquent de reprendre vie au bout de quelques années et de porter un grave préjudice à l’intégrité psycho-physique de l’adolescent ou de l’adulte ; si elles avaient été mieux connues, on les aurait réprimées ou dirigées avec sagesse et discrétion et l’on aurait ainsi évité des accidents graves, même des suicides.
Ces dissociations présentent en général chez un même individu des caractères complexes et, quoiqu’elles aient des causes semblables, il faut, pour les étudier, les répartir en catégories. Mais j’ai l’impression que parfois les psychologues se sont trop exclusivement attachés aux cas qui étaient les plus simples ou qu’ils croyaient tels parce qu’ils les simplifiaient euxmêmes en les isolant d’autres phénomènes, qu’ils négligeaient à dessein ou qu’ils n’avaient pas pris la peine de rechercher. Quoi qu’il en soit, indiquons ici les quelques dissociations relativement peu complexes que nous avons rencontrées, avant d’aborder celles dont l’analyse demande une monographie plus détaillée.
extases
Le type suivant nous servira d’exemple pour illustrer un état de rêverie hallucinatoire qui devient de l’extase.
G. M., 15 ans, consciencieux, mais peu doué, s’absorbe devant un objet quelconque ou devant un animal, un végétal, une personne, soit à domicile, soit
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dans des courses de montagne, qu’il aime mieux faire seul qu’en compagnie. Toute l’ambiance disparaît alors, pour le laisser avec l’unique motif de sa contemplation et de sa rumination. Songeant par exemple à un arbre, qu’il regarde sans plus rien voir d’autre, il se plonge dans la rêverie et se demande pourquoi cet arbre est là, si c’est Dieu qui l’a fait. Ou bien il marche automatiquement en poursuivant sa vision et, revenant à lui, il ne comprend pas qu’il ne se soit pas heurté aux rochers et aux buissons.
Cet état d’extase en pleine campagne ne le fatigue pas. Il en est autrement des extases en local clos, surtout lorsqu’il est assis, en classe par exemple, où tous ses camarades, sauf un, ont disparu de son horizon, pendant qu’il rêve de l’orgueil, de la jalousie, du retour à la vie simple, etc. Il attribue la grande lassitude que lui laisse cette extase-là au fait que <( son cerveau a dû relier entre eux des sujets disparates, tandis que dans la nature les choses s’enchaînent entre elles sans efforts. » En termes plus clairs cela doit signifier que dans une promenade solitaire, lorsque personne ne vous gêne, on s’abandonne avec moins de résistance.
AUTOSCOPIES
C. M., 15 ans, a eu dès l’âge de 9 ou 10 ans des rêves somnambuliques. Dans l’espace de sept semai-
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nés et en pleines vacances d’été, il a eu trois autoscopies. Ce phénomène qui consiste à se voir et à se sentir double indique évidemment un degré de dissociation plus avancé que l’extase. La première autoscopie de C. M. eut lieu un soir, comme il rentrait de chez un ami : il vit sur le chemin et à une distance de un ou deux mètres à sa gauche sa propre personne, identique à lui-même, et il fut si effrayé de cette apparition qu’il rentra à la course dans son domicile qui n’était pas très éloigné. La seconde apparition eut lieu un mois après, dans le même chemin, mais avec cette différence qu’il était à bicyclette et son double aussi. Enfin la troisième et dernière fois, ce fut la veille de ses examens, en rentrant d’une leçon : il avait sa serviette sous le bras et son double la portait de la même façon.
L’autoscopie peut se présenter comme un phénomène isolé, attribuable à une fatigue cérébrale passagère. Tel est le cas d’un collégien, disons Boru, qui eut, à 18 ans, et en préparant un examen, dans une soirée de janvier, une autoscopie d’une admirable netteté, au moment où il élaborait un parallèle entre les caractères de deux tragédies de Corneille : Polyeucte et le Cid. Voici comment il m’en fit le récit :
« J’étais très affairé, assis en négligé à ma table de travail, quand, au milieu de l’analyse d’une scène du Cid, j’eus besoin d’un renseignement. Je me levai et m’en allai dans une autre pièce chercher le volume où je devais trouver le dit renseignement. Comment cela
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se fit-il?... mais, toujours préoccupé de ce menu détail, je me trouvai sur le seuil de la porte de ma chambre et vers la tête de mon lit, le livre dans une main, pendant que l’autre main tenait la poignée de la porte. J’étais dans cette position, quand tout à coup je vis moi en négligé, et écrivant à ma table la phrase que je
traitais ou fabriquais mentalement. Je ne sais com-
bien de temps cela dura, mais il ne manquait dans cette vision aucun détail, ni la lampe avec son abatjour vert, ni la petite bibliothèque au-dessus de ma tête, ni les cahiers, l’encrier, etc. Chose curieuse, j’avais parfaitement conscience d’être debout devant la porte et sentais le froid métallique de la poignée que je tenais, mais en même temps j’avais la sensation d’être assis sur une chaise et d’exercer avec mes doigts sur ma plume la pression nécessaire pour écrire. Je vo3^ais Boni assis; mieux que cela, je voyais et lisais la phrase qu’il écrivait, et pourtant il était distant de la porte de deux ou trois mètres. Puis je suis allé à ma table et rien n^ subsistait de cette doublure. Boru 1 et 2 s’étaient peut-être repliés en un seul. »
Cette autoscopie a certainement été émotionnelle pour Boru ; elle l’a surpris et il en a conservé le plus vif souvenir. Unique en son genre, cela ne signifie pas qu’il n’en ait jamais eu d’autre auparavant, mais ce serait à un degré beaucoup plus faible et la chose n’est guère probable, car la plupart des phénomènes autoscopiques connus jusqu’ici ne se sont produits qu’une
seule fois d’une façon franche et bien caractérisée. Ils étaient du reste trop frappants pour être facilement oubliés.
RÊVES AUTOSCOPIQUES
On peut voir et sentir son double, non pas seulement dans la pleine activité de l’état de veille, mais dans un rêve, dont le souvenir ne persiste pas en général. Plus que d’autres rêves, ceux où il y a autoscopie semblent causés par une violente ou troublante émotion ressentie à l’état de veille. Le double peut alors y subir, comme il le fait aussi dans quelques autoscopies de l’état de veille, certaines transformations, reproduire, par exemple, non le moi actuel, mais celui du passé (plus jeune) ou celui de l’avenir (plus âgé ou mort).
M. D., 14 ans, jouant à cache-cache, en juillet, dans une maison de campagne s’était enfermé dans un <( coffre à blé », meuble lourd à serrure automatique, dont il lui fut ensuite impossible de soulever le couvercle. Pour comble de malheur il avait fermé à clé la porte du grenier. Longtemps on resta sourd à ses cris et à ses appels. Enfin son frère l’entendit, fit sauter la porte, puis au moyen d’un levier réussit à forcer et à ouvrir le coffre. Peu de jours après, M. D. se vit et se sentit lui-même à l’état de squelette, dans le coin d’une caisse : c’était dans un atroce cauchemar où il ressen-
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tait toute l’horreur de la désagrégation de son moi, en même temps qu’il y assistait comme spectateur. Aussi n’est-il pas étonnant que ce rêve « le tracasse sans cesse » et qu’il y repense constamment.
Mais voici un second exemple, beaucoup plus frappant et beaucoup plus instructif, d’un rêve autoscopique ^ :
Il s’agit d’un jeune garçon de 13 ans. En me promenant avec lui et quelques-uns de ses camarades le mardi 26 décembre 1905, je m’aperçus qu’il avait au-dessus de l’arcade sourcilière droite une cicatrice encore fraîche et lui en demandai la cause. Il se l’était faite le samedi, me répondit-il, soit le 23 décembre, à 5 heures, en rentrant chez lui et en voulant escalader d’un saut une planche qu’on avait dressée verticalement au bas de l’escalier. Tombé sur le front, on l’avait relevé tout étourdi, on l’avait étendu sur un sofa et on lui avait mis des compresses. A ce moment, il se rappela subitement un rêve qu’il avait eu la nuit précédente; il se rappela aussi que ce rêve était la répétition d’un autre rêve datant de deux ou trois jours avant et qui lui était également sorti de la tête, ou plutôt qui n’était pas parvenu à sa connaissance. Mais ce qui lui parut étrange, c’est que le samedi matin il ne savait pas le premier mot de ces deux rêves et que sans son accident il lien aurait rien su. Ce qu’il savait, et de cela il était sûr, c’est qu’en s’éveillant le samedi il s’était frotté le ventre qui le démangeait et qui lui semblait
‘ J’en ai parlé dans les Archives de Psychologie en 1907, t. VI.
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comme rétréci. Seulement l’idée ne lui était pas venue alors que ces démangeaisons eussent un rapport quelconque avec le double rêve qu’il avait totalement oublié et dont voici le contenu :
« J’étais en classe — me dit-il — à ma place habituelle et en même temps je me voyais au pupitre, nu jusqu’à la ceinture et la cage thoracique largement ouverte, pour une description des organes intérieurs ; tous les élèves, y compris moi, regardaient et suivaient avec attention votre description, sauf mon voisin de gauche qui ne pouvait s’empêcher de rire. Je voyais vos lèvres qui remuaient, mais n’entendais ni ne comprenais vos paroles. Lorsque vous me touchiez le cœur avec une règle armée d’une punaise à l’extrémité (I), je sentais le froid de la règle et cela m’était désagréable; je sentais aussi le pincement de vos doigts lorsque je vous voyais me serrer l’estomac qui était d’un gris mat un peu transparent et à travers lequel on pouvait suivre le passage des aliments. »
Ce rêve, comme il a été dit, était la répétition d’un rêve identique, antérieur de deux ou trois jours.
Il convient d’ajouter à ce récit primesautier, auquel je ne modifie rien, les renseignements que voici : Le garçon en question, intelligent et consciencieux, n’avait jamais été absent du collège jusqu’au mardi 19 décembre, où la noce d’un parent lui valut un congé.
Cette circonstance exceptionnelle ne pouvait manquer de produire en lui une préoccupation, qui s’expliquera mieux encore quand j’aurai ajouté qu’il est
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du type émotionnel, qu’il a de l’audition colorée, des diagrammes, quelques personnifications de chiffres et surtout des paramnésies dont je citerai les deux suivantes. La première concerne la mort de sa grand’mère annoncée par télégramme ; lorsque ses parents lui communiquèrent la triste nouvelle, il s’imagina qu’on la lui avait déjà communiquée dans les mêmes termes, à la même heure et au même endroit, plus de huit jours auparavant. — Second exemple : Comme il se rendait au Collège, à 8 heures, il aperçoit une motosacoche appuyée contre une maison et, en cherchant à l’éviter, il va se heurter contre un poteau de téléphone, ce qui le fait tomber dans la rigole au bord du trottoir. Aussitôt il a l’impression très nette d’avoir revécu cette scène dans tous ses détails.
Reprenons le rêve. Si nous l’analysons, nous y pouvons reconnaître deux phases distinctes et probablement successives : 1° un estomac encombré par un repas de noce ; 2° une leçon en classe sur la circulation du sang et sur la digestion, avec appel au pupitre d’un élève, qui n’était autre que le rêveur. La liaison entre ces deux phases n’a rien d’illogique : avoir manqué le collège une journée entière était un fait regrettable qui greffait sur un plaisir gastronomique un sentiment pénible. Ce plaisir avec ses conséquences naturelles de digestion laborieuse a ravivé des connaissances élémentaires d’anatomie, qui avaient été acquises précédemment aux leçons de sciences naturelles. Ce qu’il y a d’insolite, c’est de se projeter
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soi-même au pupitre, dans une sorte d’autoscopie à la fois externe (pour la tête et les membres) et interne (pour les viscères), en ressentant vivement de sa place, à plusieurs mètres de distance, sur le cœur et l’estomac, les attouchements d’une règle ou de la main de son maître, qui est en train de faire sur vos organes une démonstration dont on se serait assurément passé, d’autant plus qu’on n’entendait pas même les paroles qu’il prononçait.
De ce qui précède il ressort que l’auto-représentation dans ce rêve s’est opérée simultanément selon trois modes différents : a) pour les sensations visuelles, elle était positive et totale (la personne entière) ; h) pour les sensations tactiles, elle était positive et partielle (cœur et estomac); c) pour les sensations auditives, elle était négative et totale (surdité).
Le samedi matin, au réveil, quand la sensibilité normale se fut rétablie, il lui resta une étonnante démangeaison et une constriction du ventre qui lui demeura tout à fait inexplicable dans sa provenance. Il fallut l’ébranlement cérébral produit par un saut maladroit pour lui en remettre tout à coup la cause en mémoire. Nous avons donc affaire à un rêve qui avait été assez profond pour ne laisser aucune trace dans la conscience. Naturellement il faut faire abstraction des sensations viscérales, lesquelles n’avaient pas été attribuées à un rêve.
Tout en reconnaissant qu’il est impossible de fixer les bornes de l’imagination onirique, il me semble que
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je puis, sans trop d’exagération, ‘tirer de cette aventure deux conclusions :
1° Le traumatisme, en dissociant brusquement les centres psychiques supérieurs des centres automatiques, est capable d’ouvrir une porte sur des rêves dont il nest pas resté le moindre souvenir et de les marquer en haut relief de façon à leur faire rejoindre la conscience.
2° L’ autoscopie externe et interne ne se présente pas uniquement dans les états de veille ou d’hypnose; elle se manifeste aussi en plein rêve, ce qui fournirait une preuve de plus à la théorie de Grasset, qu’il existe un automatisme fort élevé en hiérarchie et fonctionnant à la façon du psychisme supérieur. Cet automatisme, aussi bien que le psychisme supérieur, se dédoublerait dans certaines circonstances et en se réintégrant donnerait naissance à l’autoscopie.
L’autoscopie en effet se produirait au moment où les centres psychiques rentreraient en contact, après avoir été dissociés par la distraction, par la fatigue ou par toute autre cause. C’est l’explication à laquelle se rattache Paul Sollier dans son petit volume sur les Phénomènes d’ Autoscopie, publié il y a quelques années.
D’autre part la cause première de l’autoscopie réside probablement dans l’instabilité d’un cerveau qui vibre d’autant mieux qu’il est plus fragile. Rappelons-nous les fréquentations d’Alfred de Musset avec son double qui lui ressemblait comme un frère; rappelons-nous
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Guy de Maupassant, dont les autoscopies sont bien connues et qui, au dire de sa mère écrivant à Flaubert, « était presque trop mûri pour ses quinze ans et souffrait d’un affaiblissement nerveux qui demandait un régime très tonique. » Et combien d’autres 1 Sans doute on n’a pas constaté chez eux d’autoscopies clans les premières années de leur adolescence; mais pourquoi n’en auraient-ils pas eu déjà alors, puisque j’en ai rencontré plusieurs fois chez des garçons entre 13 et 15 ans?
GUIDES hallucinatoires
Quelques adolescents entendent la voix positive, en général grave, d’un conseiller qui s’adresse à eux dans des moments critiques. Ils ne se souviennent guère de ces avertissements sous leur forme nette et précise, mais ils savent que c’est grâce à eux qu’ils ont évité de commettre telle ou telle mauvaise action. Ainsi L. G., 15 ans, entend une voix grave qui lui parle à peu près en ces termes: « Vojmns, Louis, tu ne fais que parler et tu dis des choses fausses ! — Ah ! Louis, tu as bien manqué me désobéir de nouveau, tu as manqué fumer 1 tâche que je ne t’y reprenne plus 1 — Allons, encoLirage-loi, travaille fort et certainement tu réussiras 1*» — Outre cette voix, il lui arrive d’en entendre une seconde, qui est en contradiction avec la première et qu’il localise dans une
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autre partie de son corps, c’est la voix qui l’incite au mal. Ces deux voix contradictoires correspondent aux hallucinations antagonistes qu’on rencontre chez les aliénés.
La voix qui vous guide, ou les deux voix contradictoires peuvent se localiser, non seulement à l’intérieur, mais aussi à l’extérieur, ainsi que je l’ai montré chez un garçon de 15 ans, que j’ai appelé Emile A la suite d’iiiie vive émotion ressentie à l’âge dç 10 ans, il entendit, avec force et persistance, une voix qui était douce en même temps que sévère. Cette voix se trouvait dans son côté gauche, région du cœur, et se répercutait jusqu’à la nuque ; elle répondait et commandait à une seconde voix, criarde et fausse celle-là, qui était dans son côté droit, région épigastrique.
La localisation des deux voix, qui continue depuis plusieurs années en Emile, et dont il n’a pas l’idée de s’étonner, n’est pas uniquement interne ; elle est tout autant externe ; car la voix de gauche, d’une part, était et est encore depuis plus de quatre ans celle d’un homme de taille moyenne, se tenant assis devant Emile, à environ deux mètres, et ne remuant que sa figure (à longs favoris, très expressive) et ses mains, le reste du corps restant à peu près immobile ; la voix de droite, d’autre part, correspondait et correspond toujours à un homme bien mis, plus grand que le premier et gesticulant beau-
* Pour le récit détaillé, voir dans les Archives de Psychologie (tome VIII, 1909) ma Contribution à la Psychologie de V Adolescent.
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coup, il a le rire sarcastique et se remue devant Emile, bien à droite de son côté droit. Emile, sans qu’il songe à y opposer la moindre résistance, se voit et se sent obligé d’obéir à la voix de gauche.
Pendant trois ans, la double localisation interne et externe des deux voix est demeurée pour Emile un phénomène tout naturel et irraisonné. Puis, à l’âge de 13 ans environ, il s’est rendu compte à sa façon, et en supposant que d’autres que lui entendaient de semblables injonctions, de l’importance pour sa vie morale de la voix de gauche. C’est à cette voix-là, laquelle est constamment victorieuse, qu’il attribue d’avoir réussi à dominer ses emportements et la violence de son caractère. Mieux que cela, quand, pour employer son expression, il a été sollicité à « des choses sales », cette voix l’en a immédiatement dissuadé; il ne se laisse par conséquent jamais induire en tentation et il « sait » qu’il ne défaillira pas dans l’avenir. Lorsqu’en classe — ce sont des faits courants — la voix de droite lui dit du mal de son maître ou lorsqu’à la maison elle le pousse à répondre à une observation de son père, aussitôt la voix de gauche intervient et lui parle dans des termes du genre de ceux-ci : « Il ne faut pas croire cela I C’est vilain 1 Cela ferait de la peine à tes parents I Tu es bien heureux d’avoir des maîtres pour te donner de l’instruction I »
Cette dualité des états de conscience d’Emile revêt une netteté, une naïveté, une fraîcheur telles qu’on ne
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pourrait rien souhaiter de mieux pour mettre en évidence le phénomène hallucinatoire proprement dit, dans sa nudité et pur de tout alliage. Emile est un de ces garçons sur lesquels un professeur aurait émis le jugement suivant : « Il n’a rien de compliqué, il ne se fatigue pas le cerveau et suit tant bien que mal son petit chemin. » Et d’après les apparences, le professeur aurait eu raison. Mais étudié de plus près, Emile se serait révélé tout autre. On se serait aperçu que pour son langage intérieur c’était un verbo-visuel qui voyait défiler les mots de ses pensées devant ses yeux <( comme électriquement )) et que ces mots étaient colorés en clair, passant du bleu au rose et au gris avec des nuances délicates et indescriptibles ; on aurait ensuite remarqué ses nombreux photismes et ses curieuses personnifications de lettres et de chiffres. C’est ainsi que dans toute phrase lue ou écrite, les lettres pour lui sont unies entre elles selon un ordre hiérarchique. Les / jouent le rôle de général auquel sont subordonnés les officiers h et f, et plus nombreuses sont ces trois lettres dans une ligne, «plus, dit-il, je ressens de satisfaction, et quand il y en a peu, je suis mécontent. »
La question de savoir si la dissociation mentale constitue un danger pour l’adolescent ne doit pas être tranchée d’une façon absolue. Nous estimons qu’il est utile de la connaître pour venir en aide au jeune homme avec tact et avec sagesse, mais pour affirmer la nocuité de cette dissociation il faudrait être au cou-
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rant de toutes les actions et réactions du cerveau, ce à quoi nul n’oserait prétendre. On aurait donc tort, à nos yeux, de diagnostiquer dans un sens nécessairement défavorable la brusque séparation d’états auparavant unis dans le champ de la conscience. Ce serait oublier que les antécédents fâcheux qui ont préparé et .opéré à une heure critique une dislocation fragmentaire, auraient pu entraîner des conséquences autrement plus graves, si cette dislocation ne s’était pas effectuée et n’avait pas préservé le sujet d’un vice dangereux pour son existence peut-être ou d’une maladie mentale embryonnaire, — oublier que la nature tend à se réparer elle-même aussi longtemps qu’elle en a la force et qu’elle dispose de ressources et de moyens insoupçonnés, de prévoyances ignorées, pour écarter des calamités menaçantes.
Cette réserve faite, nous conviendrons que trop souvent les dissociés sont en proie à des besoins d’affection impérieux et outrés, à de naïves vanités d’impuissants et à des sentiments de jalousie à l’endroit de leurs frères et sœurs, toutes choses qui paraissent indiquer une situation anormale.