LA PARAMNÉSIE A IMAGES RENVERSÉES
Cette forme de paramnésie, la dernière que je connaisse, est celle de Jules, dont j’ai publié le cas dans la Rivista de Ferrari, à la suite du cas de « Déjà artiticulé » dont j’ai parlé plus haut.
Jules a 13 ans comme Jacques, et, comme lui, il
jouit d’une excellente santé, d’une vivacité de bonaloi, d’une intelligence un peu supérieure à la moyenne. Gomme lui, il appartient par son endophasie au type relativement rare du visuélo-moteur : il articule sa pensée au moment même où il la lit. Mais, à sa différence, ce qu’il lit, ce ne sont pas tous les mots, mais les mots de valeur, accompagnés de symboles aux couleurs les plus vives qui brillent davantage encore dans l’obscurité. En outre un facteur thermique modifie considérablement ses nombreuses symbolisations, dans leurs formes et dans leurs couleurs. Son alphabet par exemple est tout autre par le froid et par la chaleur.
La paramnésie de Jules consiste, selon lui et comme à l’ordinaire, en rêves qui se vérifient, mais la sensation de surprise au moment de la fausse reconnaissance lui imprime une secousse particulièrement violente. Cela lui arrive, à intervalles irréguliers, environ deux fois par mois, presque toujours vers midi et pendant les jours de vacances, le dimanche ou le jeudi. Mais ce qu’il y a de fort curieux, c’est que dans le rêve il voit les objets, les personnes (même la sienne) et tous les menus détails renversés, tandis que dans la réalisation les images se redressent. Les choses se sont toujours passées delà sorte, depuis plus de trois ans que Jules estime connaître ce genre de phénomènes. C’est ainsi qu’étant sur la plaine de Plainpalais avec des enfants qui jouaient près d’un petit char traîné par une fillette, il ressent tout à coup qu’il a
LES PARAMNÉSIES
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rêvé la même scène, mais renversée, les enfants ayant la tête en bas, le pied des arbres et l’herbe étant en l’air, etc.
Je donne ici deux grossières reproductions de cette paramnésie renversée, mais ce n’est qu’une apparence de la réalité, à cause de l’inhabileté technique de Jules et parce que ses dessins n’ont pas été faits tout de suite après l’événement. Le premier dessin (fig. 24) est une paramnésie en relation avec un voj^age à Lausanne ; on y remarque un banc, deux ou trois arbres et une inscription imaginaire tenant lieu du nom de la place qui était inscrit sur une maison et que Jules a oublié. Le nom avec tout le reste avait subi dans le rêve le renversement habituel.
Le second dessin (fig. 25) se rapporte à un rêve
Fig. 24,
qui se réalisa un dimanche, chez des amis habitant à la campagne. Jules avait grimpé sur un pommier ou
sur un poirier et il était presque au sommet de Tarbre, lorsqu’il eut sa paramnésie accompagnée d’une forte secousse qui faillit le faire tomber : il se rappela le rêve où sa personne aussi bien que l’arbre étaient renversés.
D’où provient ce renversement des images « dans le rêve » ?
Il n’a lieu que pour « les rêves qui se vérifient » et Jules n’en avait pas même été étonné lorsqu’il m’apporta ses dessins qui furent, pour moi, avant toute autre explication, la révélation de cette particularité. Faudrait -il l’attribuer à un groupe de perceptions subconscientes qui, chez Jules, arriveraient directement à l’écorce cérébrale sans avoir subi le croisement normal ? Et ce trouble aurait-il quelque parenté avec le vertige épileptique ? Je ne saurais le dire au juste, mais cette appréciation aurait un point d’appui dans le fait que, jeune encore, un oncle de Jules, le frère de son père, a dû entrer dans un asile
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à cause de la fréquence de ses crises d’épilepsie. Ce serait une hérédité collatérale en harmonie avec la mentalité très originale du neveu, par intoxication alcoolique du grand-père paternel, lequel, paraît-il, huvait tous les jours son absinthe pour se mettre en appétit.
Les dernières formes de paramnésies que je viens de passer en revue et que j’ai été le premier à faire connaître indiqueraient, comme je le disais au début de ce chapitre, que ce phénomène n’est pas un. Comme d’autre part on a réuni de nombreuses observations de paramnésies, mais que dans aucune il n’a été fait allusion, que je sache, à des paramnésies à dates fixes, à images renversées ou négatives, je suis amené à croire qu’ici encore, comme pour les synopsies et pour le langage intérieur, l’adolescence offre un très riche champ d’observation, plus difficile à connaître sans doute, mais moins uniforme que celui de l’âge adulte, où la formation psycho-physiologique a atteint sa stabilité et où s’est établie la prédominance définitive de certains centres sur d’autres.
La paramnésie va-t-elle avec certains types intellectuels plutôt qu’avec d’autres? On est en droit de le supposer, mais non de l’affirmer. Un psychologue de Groningue, Heymans, avait cru reconnaître une incompatibilité entre la paramnésie et de fortes dispositions aux mathématiques. Cela ne cadrerait pas avec mes observations ; je trouve parmi ceux qui ont eu des paramnésies autant de forts que de faibles en mathé-
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matiques. Peut-être conviendrait-il plutôt de chercher une relation entre la formule endophasique et la paramnésie, qui ressortirait dans sa généralité aux types sensoriels et très particulièrement aux visuels et aux visuélo-moteurs.