PREMIER CAS
L’adolescent dont il s’agit, n’avait pas eu une belle enfance. A 4 V2 il s’était enfui, pour échapper à la sévérité maternelle, mais la rencontre fortuite d’un gendarme l’effraya tellement qu’il rebroussa chemin en ‘ Je les ai signalés en 1902, clans les Archives de Psychologie, tome I®^
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toute hâte et rentra chez lui, où il fut corrigé d’importance. Quelques semaines après, il perdit son père, un ouvrier horloger, d’une façon tragique, sans qu’on ait jamais pu établir s’il y avait eu accident, meurtre ou suicide. Sa mère qui restait veuve avec deux garçons (il était l’aîné) était incapable de les élever ; bien plus, par suite d’une indolence excessive, attribuable à une névrose constitutionnelle, elle les avait pris en grippe, au point de prétendre parfois qu’ils n’étaient pas à elle.
Elevé dès lors par une grand’mère très respectable, notre jeune garçon aurait coulé des jours heureux s’il n’avait conservé du passé un tempérament atrabilaire et une humeur versatile. A cela s’ajoutèrent maints accidents ou maladies : les deux jambes cassées à trois ans d’intervalle, les deux pieds tordus, une chute sur un coin de table qui lui laissa sur le sourcil gauche une cicatrice sensible au toucher, la rougeole, la scarlatine, une pleurésie, plusieurs bronchites, mais surtout à 6 ans un rétrécissement de la gorge qui nécessita un traitement électrique, et à 9 ans, une insolation.
Peu de temps après, entre 9 et 10 ans, commencèrent pour lui, selon sa propre expression, « des espèces de visions très courtes, mais occupant à la fois le physique et le moral », dans lesquelles il jouait le premier rôle (autoscopie) et qui étaient si fréquentes déjà que, pour les décrire toutes, il aurait fallu, disaitil, « un volume ». Ce sont des visions presque tou-
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jours tristes et dramatiques qui le poursuivent jusqu’à son bureau, où son patron lui demanda un jour, au moment où il revenait à lui : « Est-ce que vous dormez ? Qu’est-ce que vous avez ? »
A 13 ans, à 14 ans, à 15 ans, c’était un écolier « visionnaire » et hystérique, mais ni ses maîtres, ni ses camarades ne s’en seraient doutés. Pour son travail il restait dans une honnête moyenne et pendant les récréations il était l’un des premiers à organiser des « jeux de voleurs et de gendarmes ». C’était surtout lorsqu’il était occupé à lire ou à écrire que les hallucinations survenaient. En voici un ou deux exemples :
C’est un simple mot qui tout à coup lui passe par la tête, celui de grand’ maman par exemple, et alors le voilà transporté dans une chambre ; sa tante Augusta se jette à son cou et lui annonce en pleurant que sa grand’maman est à l’agonie. (Î1 éprouve la sensation de l’embrassement de sa tante en même temps qu’il voit sa propre personne projetée avec toute la scène à quelques mètres de distance.) Il entre (et se voit entrer) dans la chambre, trouve sa grand’mère étendue sur son lit, la figure calme. Elle ouvre les yeux, le regarde, articule faiblement son nom, lui fait signe de s’agenouiller. Il se voit faisant cela à deux ou trois mètres de distance, en môme temps qu’il sent ses genoux se plier. La grand’maman veut le bénir, mais n’a pas la force de lever la main et rend le dernier soupir. Il se relève (c’est-à-dire qu’il se voit se relever en même temps qu’il l’éprouve), et sent, à la suite d’une
constriction, la boule hystérique lui remonter de l’épigastre à la gorge. Pendant ce temps il est retourné en vacillant (c’est-à-dire qu’il croit et sent être retourné) jusque dans sa chambre. Son cœur se brise, il suÊfo- . que, il s’assied et.... plus rien. Il se retrouve devant ses écritures, la plume à la main et prêt à finir un mot commencé ou à tracer le suivant.
« La durée réelle de ces scènes, ajoute-t-il, doit être très courte, car il m’arrive d’être surpris en mangeant ou même en marchant, sans que cela me fasse tomber ; je dois avoir les yeux ouverts. » Suivant les époques les crises sont plus ou moins fréquentes ; dans une même journée il lui arrive d’en avoir plusieurs. Celle que je viens de raconter, et qui peut servir d’archétype à beaucoup d’autres, mérite qu’on s’y arrête un peu. Constatons d’abord que le souvenir en persiste dans la mémoire consciente jusque dans les moindres détails et d’une manière moins fugace que dans la plupart des rêves. En second lieu, l’attaque hystérique n’est préparée par aucun prodrome très apparent ; à peine s’il y a de l’aura au sens propre de ce mot, puisque l’oppression de l’épigastre, la sensation du globe hystérique et la dyspnée apparaissent à la fin et non au début de la crise. Celle-ci ne s’annonce que par de légères contorsions de la bouche (ses maxillaires lui paraissent augmenter) et par un tétanos général, mais également léger ; rien qui rappelle le clownisme ou les mouvements désordonnés de la grande hystérie.
La phase la plus importante de l’attaque est ici bal-
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lucinatoire, et l’hallucination me paraît amenée par un travail sous-jacent de quelques heures ou quelques jours. Pour la crise ci-dessus, elle était motivée par une maladie grave de sa grand’mère qui l’avait beaucoup préoccupé.
Une autre fois, réprimandé pour la violence de son caractère, qu’il ne voulait ou ne savait pas dominer, il avait été placé parla même grand’mère dans l’alternative d’obéir ou de quitter la maison, et il avait répliqué avec vivacité : « Eh bien, j’aimerais mieux partir et me faire pêcheur 1 » Deux jours après, tandis qu’il mettait au net une vieille composition sur des impressions ressenties en chemin de fer, la crise le surprit entre le il et le y de l’expression il y en a. Il se vit sur un bateau en train de pêcher avec un autre pêcheur, qu’il appelait le père Michel, et qui n’était autre qu’un ancien pêcheur qu’il avait connu autrefois pendant un séjour à la mer et dont il avait modifié le nom à son insu. Il regardait le père Michel avec tristesse et lui communiquait ses regrets d’avoir quitté sa grand’mère, tout cela en vision, mais en éprouvant les douloureuses sensations qu’eût produites la scène véritablement vécue. Cela se termina par le phénomène habituel du globe hystérique, puis il continua sa copie. Voici le fragment de sa composition auquel se rapporte la scène en question : elle se déroula à l’endroit marqué par des points de suspension. Ce fragment donnera du reste une idée de sa tournure d’esprit, assez poétique; c’est en wagon :
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« Les roues dans leur prodigieuse vitesse battent la mesure à quatre temps; ce n’est qu’un bruit, mais à la longue le bruit devient un son. Il émerge d’un brouillard de notes confusément mêlées dans l’incertitude du tympan ; il s’impose à l’oreille, la remplit tout entière et envahit le cerveau. Alors lentement le son se dédouble, les sept notes de la gamme se distinguent, un chant remplace le tapage, puis une mélodie, un
orchestre. Il y en a de merveilleux parmi ces
chants, etc, etc. »
Dans un travail de copie l’attention peu intense permet de penser à tout autre chose. Aussi rien d’étonnant à ce que, au moment où sa plume venait de tracer le mot //, l’idée de pêcheur lui ait passé par la tête. Ce qui l’est davantage, c’est que cette idée devenue idée-force, d’autant mieux il est vrai qu’elle avait été très émotive deux jours auparavant, se transforme en une crise hystéro-autoscopique.
L’autoscopie ne se présente pas toujours, comme dans les deux exemples précédents, sous la forme d’une reproduction fidèle du tj^pe actuel. Volontiers elle embrasse le type à venir. Un dimanche matin, en plein sermon, il eut son attaque, dans laquelle il se voyait âgé, avec une moustache et des cheveux blancs. De retour à Genève, après une brillante carrière à l’étranger mêlée de beaucoup de déboires, il regardait sa propre personne et la sentait entrer au temple où elle avait coutume de se rendre autrefois; mais, stupéfait, il ne retrouvait aucun de
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ceux qu’il s’attendait à y rencontrer. Il va s’asseoir (c’est-à-dire qu’il voit et sent qu’il va s’asseoir) mélancoliquement sur un banc qui était à deux ou trois mètres de la place qu’il occupait alors en réalité. Retenons ce dernier trait, cette distance de deux à trois mètres que nous avons déjà constatée dans notre premier exemple et qui semble être la norme pour la plupart de ses hallucinations autoscopiques.
Toutes ces crises, pour avoir leur charme indéfinissable, n’en compromettaient pas moins et d’une façon très visible (amaigrissement, constriction et tremblements nerveux) la santé du malheureux jeune homme. Aussi me hasardai-je par des suggestions indirectes à en provoquer la disparition, ce qui réussit assez bien, car elles s’espacèrent de plus en plus jusqu’au 8 août 1901, — il avait alors 18 ans, — date de la dernière autoscopie. Celles qui suivirent furent tout autres et j’y reviendrai, mais je mentionnerai auparavant cette dernière autoscopie, qui marque la fin d’un long processus de plusieurs années.
Donc ce 8 août, — c’était pendant un séjour dans une maison hospitalière sise au haut d’un village, — il était en train de contempler la beauté du paysage illuminé par un superbe clair de lune et se tenait appuyé contre la fenêtre, quand l’autoscopie le surprit.
Voici comme il me raconta cette scène : « Je me vis transporté au pied de la montagne et j’éprouvai la sensation que j’avais voulu me détruire et que je m’étais précipité du haut d’un rocher. Mes membres
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étaient meurtris, brisés; je voyais et sentais mon sang couler et je m’aft’aiblissais. Je tenais à mourir et pourtant je le regrettais à cause de ma jeunesse. Mais d’où vient cette continuelle tristesse? j’aimerais mieux mourir une fois pour toutes que de me sentir comme cela mourir si souvent. Je repensais à tous mes amis, à tous les lieux que j’avais vus dans mon enfance, à mon magasin, à tout enfin; puis je sentis un étouffement et je me retrouvai à la fenêtre, accoudé ; j’étais triste, fatigué au possible, et la tête me tournait. »
A partir de ce moment, mon jeune homme a pu jouir d’un calme relatif pendant dix à douze semaines; il avait encore de temps à autre ses crises hystériques simples, mais sans hallucinations et sans influence appréciable sur la vie ordinaire ; les forces et la virilité reprenaient le dessus, quand, par malheur, survint, au commencement de novembre 1901, une rechute, motivée par des reproches justes mais un peu trop amers que lui avait adressés un parent. Ce furent alors, non plus des autoscopies qui accompagnèrent la crise, mais des cauchemars atroces et cent fois pires, au point que le jeune homme se précipita chez moi à diverses reprises pour implorer mon assistance ; il se laissait aussi aller à des retours très fréquents vers une sorte d’introspection maladive. En date du 7 novembre 1901, il m’écrivait :
« Vers minuit je me suis éveillé sous une impression pénible et pourtant je n’avais pas rêvé, je ne crois pas ; pendant une heure je ressentis des crispations et crus
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que ma tète sautait, tant elle me semblait grosse, elle était entourée d’un cercle de feu et je ne pouvais pleurer; j’ai dû me lever, allumer ma lampe et lire jusqu’à 3 heures du matin, puis n’en pouvant plus je me suis rendormi et il paraît que j’ai crié et parlé jusqu’au matin. Je sens que je finirai comme cela ma vie, c’est une agonie lente et profonde et je n’ai plus la force de lutter; je sais que je vous ennuie comme je l’ai fait toujours, mais je vous remercie de l’intérêt que vous m’avez porté et il ne faut plus vous faire de souci de mon état, car je n’en vaux pas la peine et tout sera bientôt fini. »
Deux jours après, je reçus la visite du jeune homme et j’en profitai pour lui adresser à propos de sa lâcheté une vive remontrance que je fis suivre d’une suggestion directe de n’avoir plus à s’abandonner à de pareils sentiments. Ce dont j’eus lieu de me féliciter, car le 21 novembre suivant m’arrivait un billet ainsi conçu : « Cher Monsieur, quel bonheur, tout disparaît! Je change à vue d’œil au point de vue moral ; je vous expliquerai tout cela la prochaine fois que je vous verrai, mais j’ai peur que cela revienne; en attendant.... », etc.
Après cinq ou six mois d’accalmie relative, « cela devait revenir » en effet : ses hallucinations autoscopiques et autres reparurent, mais moins nombreuses que jadis, peut-être parce qu’il s’était mis à étudier son violon avec ardeur pendant tous ses moments de loisir. Alors il se sentait parfois « ravi en extase »,
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puis éprouvait une grande tristesse à « se retrouver dans la boue et à rencontrer de vulgaires humains. » Avec son ami H., qui jouait aussi fort bien du violon, il partageait une « joie paradisiaque » et il regrettait (( de ne pas être une jeune fille pour pouvoir l’épouser ». Il ajoutait : « C’eût été bien heureux parce que H. a le don de me calmer, au moment où je vais m’emporter, quand je dirige notre chœur; il lui suffit de me regarder et je ne sais ce que j’éprouve, mais je rentre dans l’ordre. » Ensemble ils mettaient un tableau devant le piano ou devant l’harmonium, l’un se recueillait, s’inspirait et écrivait trois ou quatre mesures, que l’autre exécutait ensuite sur le violon en y ajoutant des modulations.
L’idylle était délicieuse. Quoi de plus doux que cette pure harmonie qui régna pendant deux ans entre les deux amis I Mais, à l’âge de 20 ans, ils s’engagèrent très à fond dans l’étude du spiritisme, se procurèrent les livres qui en parlaient, et cette initiation fut malheureuse pour notre pauvre hystérique, car avec son tempérament d’exalté il négligea un peu son travail, et même son violon, pour entreprendre des cures magnétiques « qui réussissaient admirablement. » Comme il en ressentait pourtant une grande fatigue, il alla consulter une somnambule qui lui répondit : « H. (son ami) aura la palme de la musique et toi, tu auras la palme du magnétisme. Si tu te sens fatigué, c’est que tu serais prêt à changer d’enveloppe. Travaille tout de même et magnétise ! »
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Quinze jours ou trois semaines après cette étrange consultation, le malheureux mourait dans des circonstances dramatiques que nous redirons plus loin.