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DEUXIÈME CAS

Ce cas-là relève, au point de vue de l’hérédité, non plus d’une mère monomane, comme le précédent, mais d’un père très doué, qui avait été surmené par une activité intellectuelle intense et qui mourut à 40 ans, d’une inflammation cérébrale (il fut un instant question de le trépaner). Il laissait trois garçons dont l’aîné avait 9 ans. C’est ce garçon qui trois ans plus tard devint mon élève, un élève très médiocre et cependant doué d’une rare imagination, comme je pus le constater bientôt dans ses compositions, dont l’orthographe était déplorable, mais qui fourmillaient de détails pittoresques. Lorsque j’appris à le mieux connaître, j’eus la surprise de découvrir un extatique, créateur de drames hallucinatoires, en proie à une idéorrhée, à un flux de pensées dont la rapidité est invraisemblable. Et comme il est essentiellement visuel, les réponses aux questions qu’on lui pose sont visualisées en lettres brillantes de 1 à 2 décimètres qui passent si vite qu’avant la fin de la question, il a vu défiler « des pages de réponses » qu’il ne rattrape plus; de là, très souvent des réponses fausses. Dans le calcul mental ou écrit, c’est la même accélé-

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ration, il voit défiler la somme ou le produit, chiffre par chiffre, de droite à gauche, mais trop vite pour que la mémoire retienne l’ensemble ou que la main le transcrive. Il y a donc chez lui un manque d’équilibre entre l’intuition intellectuélo-visuelle qui est trop rapide et les centres moteurs de l’écriture et de la parole qui restent en arrière de la pensée. Celle-ci se trouble alors et il aperçoit en une vertigineuse succession des mots ou chiffres qui ne riment plus à rien.

Maintenant, où s’arrête l’imagination et où commence l’hallucination chez ce jeune garçon (que j’ai appelé John)? Dans sa première enfance, de 4 à 9 ans, avant de passer au verbo-visuélisme, John avait une façon bien à lui de concrétiser et de dramatiser ses pensées au moyen d’une visualisation constante à deux personnages du verbe principal qu’il mettait à la troisième personne du singulier. S’agissait-il par exemple de chauffer (il chauffait ou tu chaufferas, car c’était la même scène pour tous les temps), John voyait une femme à genoux, habillée en brun, avec un tablier blanc, en train de mettre du bois dans la cheminée, . près de laquelle se trouvait un homme en noir assis et lisant son journal. Cette sorte de visualisation symbolique était un terrain favorable aux hallucinations. A partir de 9 ans et jusqu’à 11 V2 John entendit aussi ses pensées exprimées par diverses voix inconnues.

J’ai pu fixer la date précise où l’hallucination se dégagea de ce qui jusqu’alors pouvait être attribué à

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la seule imagination de John. Il avait alors exactement 12 ans et 8 mois. Lui-même désigna cette nouvelle phase de son existence sous l’appellation de « visions et voix mj^stérieuses ; leur utilité comme avertisseurs ». Elle s’ouvre avec les vacances d’été et au cours d’un voyage scolaire, que je faisais avec un collègue et une trentaine d’élèves, John était de ceuxlà. C’était le juillet. Nous étions descendus dans un charmant hôtel à Lugano, et après souper chacun était rentré dans sa chambre. John regardait de sa fenêtre ce que le crépuscule lui permettait de distinguer, lorsqu’il entendit une voix bien timbrée et lentequi lui parlait de l’intérieur. Il se tourne dans la direction de la voix — du côté de son oreille gauche — et il est très surpris et ému de ne voir personne ; il regarde partout pour s’assurer qu’aucun étranger n’était là. Le lendemain matin, comme nous descendions du Salvatore, la même voix de nouveau se fît entendre, à gauche encore, et, autant que John s’en souvient, pour l’engager à faire attention.

Dès lors, et particulièrement pendant une villégiature d’une quinzaine de jours dans les Alpes, les hallucinations auditives auxquelles ne tardèrent pas à s’allier les hallucinations visuelles se multiplièrent. Mais laissons parler John :

(( Quand pour la première fois j’entendis une voix mystérieuse, à Lugano, elle me fit tressaillir f Mais à

‘ Cf. Flournoy, Des Indes, p. 85. Une frayeur, vers l’âge de 10 ans, aurait engendré le guide hallucinatoire d’Hélène Smith, comme ici

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présent les voix sont très fréquentes ; elles me guident, m’avertissent, et, chose curieuse, je ne saurais dire dans quelle langue. Ce ne peut être ni de l’anglais, ni du français, ni aucune langue connue d’un autre que de moi; cependant je la comprends très bien et je ne manque jamais un mot ; du reste c’est une parole lente, rythmée, brève et sonore, qui semble être foudroyante et à qui on est forcé d’obéir, mais en qui il y a pourtant quelque chose de doux et d’encourageant. Je reconnais cette voix rien qu’à sa façon de parler et à la langue qu’elle emploie ; je parle en moi la même langue pour lui répondre, mais sans pouvoir l’expliquer. Autrefois, j’avais peur de cette voix, à présent j’aime l’entendre. »

Avant d’aller plus loin, je ferai observer que John dit tantôt : cette voix, au singulier, tantôt : ces voix, au pluriel. Et en effet, ce peut être l’un ou l’autre, suivant qu’on rapporte son expression au fait qu’il y a une différence entre la voix humaine et la voix hallucinatoire ou au fait qu’il existe plusieurs voix hallucinatoires appartenant à divers personnages. Ce qui frappe à première vue, c’est qu’on puisse avoir le sentiment de parler très nettement et comprendre iin langage dont on est incapable de prononcer an seul mot en dehors de la période hallucinatoire.

une certaine appréhension de se sentir seul dans une chambre d’hôtel a produit la voix mystérieuse entendue par John âgé de 12 ans V2, et comme encore une vive émotion, à 10 ans, suscita chez Emile (voir plus haut, chap. VI) le personnage à la voix grave qui lui sert de Mentor.

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« Entre des milliers de cas où j’ai entendu la voix — continue John — je vous citerai le suivant: C’était vers la fin de juillet, il faisait si chaud que, fatigué de me promener, je rentrai et me mis à lire, mais bientôt je ressortis et me rendis au bord de l’Arve, sous les moraines de Champel, sans plus penser à ma leçon de piano. Tout à coup j’entends sonner 4 heures à l’horloge de Carouge et je me vois perdu, en retard pour la quatrième fois. Vite, je grimpe par la moraine et, arrivé au milieu, j’allais mettre le pied sur une grosse pierre qui me paraissait solide, quand j’entends, venant d’en haut, la voix mystérieuse. Elle me dit quelque chose qui signifiait : « Ne va pas là 1 c’est la mort, va à gauche !» Je prends à gauche, et il me vint l’idée de lancer une pierre sur ce rocher que la voix m’avait fait abandonner, je la jette et le rocher roule au bas du précipice. Un frisson secoue mon être et je ne puis revoir ce lieu sans trembler. En même temps que j’avais entendu la voix, j’avais vu un berger qui me montrait du doigt la direction à prendre. »

D’après les souvenirs de John, la scène qu’on vient de lire serait une des premières, sinon la première où à l’hallucination auditive se serait ajoutée l’hallucination visuelle. C’était moins d’un mois après l’apparition de la première hallucination auditive. Le berger avait une apparence de Romain, portait des sandales munies de courroies qui enveloppaient la jambe jusqu’en haut, était vêtu de bleu et avait la main droite

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appuyée sur une canne. Sa voix sonore et aigre accentuait lentement la fin des mots, et ce qui a étonné et ému John dans ce qu’il lui a dit, c’est moins le « va à gauche 1 » que le « c’est la mort 1 »

Un des principaux personnages hallucinatoires qui pour John joue le rôle de guide, est un certain Indien de la tribu des Comanches, ou du moins un individu auquel il trouve une véritable ressemblance avec ce qu’il imagine et ce qu’il a lu dans les livres de Gustave Avmard. Cet Indien est d’assez belle taille ; il a le visage et la poitrine cuivrés et tatoués de soleils noirs et or; sur le ventre et les jambes tombe une peau de bison et une autre sur le dos.

La première fois que John le vit, en août, pendant qu’il demeurait à la montagne, il crut que c’était quelqu’un qui s’était déguisé en Indien pour lui faire une farce ; l’appréhension lui avait pourtant donné des crispations et lui avait fermé les poings. Il s’approcha de ce mystérieux personnage qui disparut. Un instant après, comme John allait jeter une pierre dans un petit étang, l’Indien de nouveau se montra devant lui, tandis qu’en arrière, dans le fourré, se faisaient entendre les pas de quelqu’un que John chercha vainement à voir. En même temps que cessa ce bruit de pas, l’Indien aussi s’évanouit. Le lendemain, il réapparut près d’un pont, et dès lors fort souvent dans diverses circonstances. Un jour par exemple, John allait lancer une boule de neige contre des buissons, quand l’Indien se plaça

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entre eux et fit dévier la boule dans une autre direction, l’empêchant ainsi d’atteindre un vieillard qui précisément sortait des buissons. John peut mentionner quantité de méfaits que l’Indien l’a empêché de commettre ; c’est grâce à l’Indien qu’il a détruit un piège destiné à entraver un garçon, qu’il n’a pas atteint un monsieur un jour qu’il tirait avec un flobert, qu’il a renoncé à faire tomber sur un chien une cuvette en étain placée en équilibre sur une porte, etc.

Mais l’Indien, ainsi que je l’ai déjà dit, ne monopolise pas le rôle de conseiller; il a des émules sur lesquels il est inutile d’insister. Notons seulement que John se sent attiré vers ces divers personnnages, s’avance vers eux, mais ne peut pas les rejoindre, même en courant ou en sautant. Il les a d’abord tout à fait confondus avec les créatures humaines, mais à présent — à part quelques exceptions où l’illusion reste complète — il les reconnaît à une espèce de sourire railleur qui leur est commun, un sourire très spécial d’ailleurs, qui ne s’adresse point du tout à John, mais à toute la nature ambiante.

Telle est, exposée brièvement, la phase hallucinatoire actuelle de John. Mais à côté des hallucinations il y a dans sa mentalité exubérante tout un ensemble d’autres phénomènes étranges ; ainsi il a des rêves à recto émotif et à verso non émotif, c’est-à-dire qu’il rêve des choses terrifiantes, après quoi il rêve qu’il a rêvé ces choses et, toujours dans le rêve, trouve

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absurde qu’il ait pu s’émouvoir de telles bêtises.

En outre John personnifie inconsciemment quantité de gens qu’il rencontre et qu’il ne connaît pas, jusqu’à leur donner des noms, des habitudes et des qualités morales. Ecoutons-le :

<( Il y en a par exemple un que j’ai nommé Cavalido et je lui ai attribué la nationalité d’Italien; d’après sa figure je l’ai fait sévère, dur, rude et méchant. Mais je crois que je m’étais beaucoup trompé, car j’ai appris bien plus tard, et il n’y a pas longtemps, que ce monsieur était un maître au collège, M. Süss, doyen d’une division supérieure. Autre exemple : Celui que j’ai appelé Talli, c’est un monsieur petit et gros, à moustache blanche, que j’ai rencontré en tramway, habillé de gris et tenant à la main une valise, je lui ai donné un caractère grognon et désagréable. Mais je n’ai jamais découvert qui c’était. Et combien encore que je pourrais mentionner dont je n’ai jamais su les vrais noms I Du reste il en est de même pour les chats, les chiens, les chevaux. Il y a Bucéphale, cheval noir à pieds blancs rencontré trois fois aux Casemates; il y a César, cheval noir aussi, mais de plus petite taille, et à yeux très brillants, rencontré une seule fois entre la place de Champel et le boulevard Helvétique ; il y a Cicéron, Alexandre, Brutus, etc., chacun avec sa caractéristique. Dans les chiens je connais pour les avoir ainsi personnifiés Fidèle, un superbe Saint-Bernard, Médor, un joli petit roquet, Amiens, un petit fox terrier, etc., etc. »

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Les individuations de John, souvent plus complexes que les précédentes, s’étendent presque à la nature entière et jusqu’au minéral. Mais j’abandonne tout cela, rêves et individuations, pour arriver à ce que John appelle lui-même son étal d'extase. C’est évidemment aussi un état hallucinatoire, mais distinct de l’autre en ce sens qu’au lieu d’être brusque et dialogué, il survient tranquillement sous forme de rêvasserie contemplative, pendant laquelle les personnes et les objets extérieurs ont totalement disparu du champ de la conscience.

Pour la durée des crises extatiques, John estime qu’elles varient de quelques minutes à une heure environ. Comme fréquence, il en a, dit-il, davantage pendant les vacances, mais à toute époque et pendant des périodes de plusieurs semaines il peut lui arriver d’en avoir un grand nombre dans la même journée. La crise s’annonce par « quelque chose qui le tire dans la tête de l’intérieur vers deux points extérieurs », après quoi il voit passer des figures ou plutôt des formes colorées, bizarres et grandes, n’ayant rien de commun avec ce qui suivra; ce sont d’énormes boules ou un œil qui a 10 mètres de longueur, etc. Quoique, à ce moment déjà, John ait perdu toute connaissance de la réalité ambiante, j’ai pu constater deux fois en pleine leçon qu’en l’interpellant on le sort provisoirement de son extase. Peut-être des cas existent-ils où tout lien même auditif avec le monde extérieur est rompu, mais je n’en ai pas été témoin.

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En un certain sens les extases de John sont svstématisées et peuvent se ramener dans leur généralité aux quatre ou cinq grands problèmes d’ordre cosmique que voici : 1° ce qui se passe au fond des mers ; 2° les sensations des plantes et des arbres ; 3° les pensées des animaux ; 4° le ciel, la terre et l’enfer; 5° les anges et les mortels dans l’espace. Ces deux derniers problèmes peuvent se réduire à un seul, et c’est de celui-là surtout que John m’a parlé, car il l’hypnotise en quelque sorte par sa merveilleuse lumière. Mais on aura une idée des autres par les deux courts exemples suivants : John a coupé une feuille d’arbre dans un jardin et tandis qu’il la tient dans sa main, il reste en contemplation devant elle, il la voit changer de couleur; et rien du jardin n’existe plus. Une autre fois John aperçoit une fourmi, puis tombe en extase devant cette fourmi, lui prête des idées et ne voit plus le pré sur lequel elle court. L’extase paradisiaque et démoniaque dérive d’une imagination enfantine travaillée et frappée par une description maladroite et intempestive de l’éternité des peines et des récompenses

(( Je vois — ainsi s’exprime John en substance — un globe immense, le paradis, couvert des choses les plus magnifiques ; jamais je n’ai vu nulle part d’aussi belles et splendides couleurs, s’étendant jusqu’à l’infini. Là demeurent des anges, les représentants de ceux qui se

‘ Cf. E. Murisier, Les maladies du sentiment reliqieux. Paris 1901, p. 16 et 17.

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sont bien conduits sur la terre et sur les autres planètes. Si je coupe cet immense globe, au milieu à l’intérieur, je trouve le soleil et dans l’espace intermédiaire diverses planètes qui n’occupent pas toujours la même position. En coupant de même le soleil et chacune des planètes, la terre comprise, je trouve à l’intérieur les enfers.

« Le premier globe, le paradis, n’a qu’une mince pellicule comme dans une bulle de savon, tandis que chaque planète se compose d’une première partie, terre et eau, suivie d’un espace et d’une sphère intérieure pleine, l’enfer, entourée de flammes. L’enfer est habité par trois sortes de démons, les rose sale, les rouge feu et les noir encre. Ils sont nus et ne portent que de petits caleçons, noirs pour les roses et rouge pâle pour les noirs. Tous gesticulent, dansent, sautent et crient à pleins poumons, ils marchent aussi sur leur tête. Les roses et les rouges ont des cheveux noirs avec deux cornes de même couleur et les noirs des cheveux rouges. De la main gauche ils tiennent une fourche dont le manche est bleu et les pointes flamboyantes, tandis que la main droite tient un flambeau blanc entouré d’un serpent qui tire la langue ; du flambeau sort une flamme rouge. »

La description continue avec force détails. On verra fig. 26 le chef de tous les démons, dont la tête seule est représentée parce qu’il a le corps transparent, à l’inverse de ses subordonnés.

Quant à la fig. 27, elle reproduit grossièrement le

Fig. 26.

plus sublime tableau qu’on puisse rêver. D’une main, des anges dirigent l’étoile très brillante qui tient à un

mortel par des fils mystérieux, et de l’autre ils tiennent une palme symbolique (plus grossière pour le sexe masculin que pour le féminin), qui naît avec l’enfant, grandit et se brise à la mort. Pour celui qui s’est mal conduit, l’ange laisse tomber son étoile et il est précipité dans l’enfer ; au contraire pour les autres l’ange lève l’étoile et l’âme quitte le tombeau munie d’un corps, rajeuni pour les vieillards, et toujours pourvu d’ailes. John perçoit parfaitement les deux corps, l’un, pourri déjà,

devenant la proie des vers, et l’autre, d’abord simple lueur, qui sort du corps charnel ; il voit que les ailes qui poussent à ce dernier corps sont rouges pour descendre en enfer et blanches pour monter au paradis.Toutefois dans l’enfer même les ailes blan-

Fig. 27.

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chissent peu à peu jusqu’au moment de la délivrance, sauf pour ceux qui ne s’étant pas améliorés ont fini par perdre leurs ailes. Car les diables aussi, 'quand même ils n’ont pas d’étoiles, sont capables de diriger les âmes. Ces étoiles tenues par les anges sont éclatantes et ne ressemblent pas à celles du ciel. Et John d’ajouter textuellement : « C’est le plus merveilleux tableau qu’il soit possible de contempler et je reste très souvent en extase devant lui dans un état indescriptible d’agrément ; j’aime cet état. »

On touche ici à ce que dans le mysticisme on nommerait le ravissement. La conscience du monde extérieur est suspendue, les yeux ne remarquent rien de ce qu’ils voient, la faculté du langage paraît abolie ; je l’ai constaté un jour que sans dessein prémédité j’avais appelé John à la planche noire et qu’il a dû retourner à sa place, tout confus, sans avoir ouvert la bouche : plus tard seulement, j’en ai su la raison. Enfin il peut y avoir disparition du sentiment du corps

Sur ce dernier point, John a quelque chose à nous apprendre. Assez souvent il n’a plus du tout conscience de son corps, sauf pour la partie supérieure de sa tête, de la nuque aux sourcils. Lorsqu’il en a parlé dans son entourage on lui a répondu que c’étaient des bêtises. Mais cette disparition du sentiment du corps existe en tout cas pour John en dehors de tout état extatique et il ne saurait dire s’il l’éprouve davantage, ou moins,

* Cf. E. Murisier, ouv. cité, p. 66 et 67.

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OU pas du tout, au moment où ses visions l’absorbent. D’autres fois la perte de sentiment n’affecte que les jambes ou encore que le buste avec les jambes Je ne pense pas que la partie absente soit tout à fait anesthésiée parce que John a remarqué que, même dans cet état, un brusque éternuement, ou la gêne produite à la longue par un siège dur, rappelle à la conscience les parties intéressées.

Je rapprocherai de ce manque de synergie des appareils nerveux quelques menus faits du même ordre. John a constaté que parfois sa langue s’épaissit comme pour l’empêcher de parler, ou bien qu’elle articule, malgré lui, un ou plusieurs mots qu’il ne veut pas prononcer, un terme de géographie par exemple pour un d’arithmétique. Après avoir marché, ou en marchant sur un tapis, il ressent des frissons violents dans tout le corps. Quand on lui coupe les ongles, cela le fait trembler. En composant, au moment où il trempe sa plume, il est forcé de revoir et de relire en le visualisant à distance avec une vertigineuse rapidité tout ce qu’il a déjà écrit, même quand il y en a plusieurs pages. Si la pensée devient très intense, elle rayonne en tous sens, il devient rouge et son corps entier se couvre de sueur. Quand on lui parle d’une

‘ Pendant certaines périodes d’une durée de huit à quinze jours, il éprouve l’après-midi la sensation de ne posséder que sa calotte crânienne devenue lourde, et comme suspendue au-dessus du reste du corps, qui a pris la consistance de la gélatine. Cette sensation, désagréable, lui laisse pour la soirée une grande fatigue, le rendant incapable de tout travail. — Cf. pour cette perturbation de la notion de la personnalité, Luys, le Cerveau, p. 193.

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chose, il est porté presque invinciblement à penser à une autre, et celle-ci, pour peu que cela se prolonge, devient obsession, puis fréquemment extase.

Ce dernier trait suffirait à lui seul à expliquer la médiocrité de cet élève à laquelle je faisais allusion en commençant. Débordé qu’il est par une production anormale et incoercible d’idées, sa plume ni sa langue ne sont assez rapides pour les rendre. C’est une sorte d’affaiblissement de l’attention volontaire, attribuable à l’exagération des réflexes psychiques qui tendent à se dépenser en éveillant constamment d’autres états de conscience

S’il existe une loi d’opposition ou de contraste dans l’association des idées, John en fournit un exemple frappant. Non seulement il est porté à penser à autre chose que ce qu’on lui dit — et cela aussi bien en jouant à barre ou à foot-ball qu’à une leçon de grammaire — mais encore, s’il est pris d’extase dans une lecture évangélique ou dans une prière, ce ne sera pas une extase religieuse. Si celle-ci se produit, c’est alors que John s’occupait d’un sujet profane, qu’il pensait à des futilités ou à des leçons à apprendre.

John n’est pas somnambule en ce sens qu’il ne se promène pas la nuit en rêvant, mais ses états à’hémisomiiambiilisme, en dehors des extases et hallucinations dont je viens de parler, se révèlent de diverses manières.

Ainsi, quand il est fatigué, des lettres allemandes

‘ Cf. Th. Ribot. Les maladies de la volonté, p. 98.

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se glissent à son insu dans des devoirs de français ou de latin. Quand il sort, il marche quelquefois, et sans y penser, les yeux fermés (ou plutôt, je suppose, les yeux ouverts sans voir). Un jour, étant allé faire une commission, il traversa presque toute la Corraterie, sans avoir rencontré ni entendu personne jusqu’à ce qu’il se soit trouvé devant le magasin où il se rendait. — Ayant soif un soir, il avait demandé à sa tante de lui monter du sirop quand il serait au lit. La tante lui avait dit: « Voici ton sirop 1 » mais comme il était déjà endormi, elle avait laissé le verre et était repartie. Le lendemain le verre était vide et John ne se rappelait pas l’avoir hu, ni qu’on le lui eût monté : il fallut une explication pour le convaincre qu’il avait hu le sirop dans la nuit. — En face d’un miroir, il lui arrive souvent de ne plus se voir, mais, en revanche, de se trouver devant toutes sortes de scènes et de personnages inconnus, jusqu’à ce que ou bien il revoie tout à coup son image ou bien remarque avec étonnement qu’il s’est déplacé.

Ce dernier trait, se reiïarder dans un miroir en ne s’y voyant pas, constitue Yhalhicination autoscopiqiie négative. Cette hallucination, chez John, n’est pas sans rapport peut-être avec les côtés contradictoires de sa nature constatés plus haut et dont il vaut la peine de rappeler quelques-uns : visualisation en blanc (négatif) des caractères noirs de l’écriture, rêve non émotionnel (négatif) suivant immédiatement le même rêve émotionnel, enfin extase d’un genre opposé

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(négatif) à l’état du moment, religieuse dans le profane et vice-versa.

Nous n’avons pas épuisé les manifestations extraordinaires de la pensée de John. A 14 ans, la surexcitation était à son comble. Il était en relations très suivies avec des personnages imaginaires qui, entre autres services qu’ils pouvaient lui rendre, l’assistaient dans son travail et qui, sous ce rapport, avaient de grandes analogies avec les moi de Jules Pradel (voir plus haut, ch. III). Il ressentait à leur contact « une sorte de palpitation spéciale et agréable » et ce contact s’établissait, même en dehors de son travail et jusque dans ses récréations les plus mouvementées, lorsque par exemple, au jeu de foot-ball, où il est très habile, « son corps seul jouait » pendant que ses pensées étaient de compagnie avec ses hallucinations.

Ce qui devenait peut-être plus dangereux encore, c’est que de jour et surtout vers le soir, John composait, mais sans les écrire, bien entendu, en anglais ou en français (car il a toujours parlé ces deux langues), des comédies et des tragédies en plusieurs actes, en général une et quelquefois deux par soir. Dans ces pièces il se sentait, s’entendait, se voyait lui-même à double ou à triple, étant à la fois spectateur à l’un des premiers bancs d’une salle de théâtre, acteur sur la scène et directeur debout derrière les coulisses. C’était une double ou triple projection autoscopique, dans laquelle John éprouvait des sensations tactiles, orales et visuelles : le spectateur (qui était lui-même vu et

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senti) regardait l’acteur (encore lui-même, vu et entendu) et comprenait le directeur (toujours luimême, senti) donnant ses ordres d’entrée. La scène avec les acteurs était parfaitement éclairée. En même temps qu’il se voyait, s’entendait et se sentait luimême, dans les rôles imaginés par lui de Cromwell, de Luther, de l’Homme Fouettant, etc., il mimait (c’està-dire se voyait et se sentait mimer) tous les mouvements nécessaires des bras et des jambes.

A côté de ces autoscopies complexes, John en a éprouvé de simples, à 14 et à 15 ans. Passant par la place de Champel, il a vu et senti venir son sosie qui s’est rapproché de lui et l’a croisé ; il a même perçu le déplacement de l’air que produit toute personne que l’on rencontre. Une autre fois, comme il était au bas du chemin de l’Escalade, au moment où les becs de gaz étaient déjà allumés, il a vu et senti au haut du chemin son sosie qui descendait; ils se sont croisés « en grommelant ». Un soir, étant au lit, il s’est senti et vu dans le lit de son frère, à côté du sien. En plein jour, étendu à plat ventre dans l’herbe, il s’est vu et senti dans la même posture à une certaine distance. Chez lui, il s’est vu et senti sur une chaise, tantôt réelle, tantôt imaginaire.

On comprend — et encore n’ai-je dit que l’essentiel — qu’avec un pareil déploiement d’énergie, un cerveau de 14 à 15 ans devait être intoxiqué. Aussi l’état de veille se prolongeait-il chez John jusqu’à une heure avancée de la nuit, et le plus souvent, minuit

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sonnait qu’il ne dormait pas encore. Je me décidai alors à intervenir discrètement, afin de délivrer si possible John d’une partie de ses productions parasites. Ma petite cure persuasive fut des plus simples ; je fis deux choses : d’abord je l’engageai à écrire quelques-uns de ses drames, comme dérivatif, puisqu’il ne pouvait se passer d’en composer ; en second lieu, je lui expliquai la nature irréelle de ses personnages hallucinatoires. Suivant mes recommandations, John m’a remis quelques fragments écrits de ses drames, en vers ou en prose, et il en a déchiré un grand nombre d’autres.

Après ses premières tentatives pour expulser ses hallucinations par un effort de volonté, John était un peu découragé, car le matin, à son réveil, il se sentait mal à l’aise, ennuyé, il avait « comme une gorgée de salive salée qui lui remontait obstinément à la gorge. » Pourtant, peu à peu, et sans rien sacrifier de son imagination créatrice, John s’est affranchi d’un gros morceau de sa nature hallucinatoire. Etant parti pour l’étranger, il ne m’avait donné qu’indirectement de ses nouvelles jusqu’à cette année où, passant par Genève, il a tenu à venir m’exprimer ses sentiments de gratitude et à me prouver qu’il était devenu à présent un robuste jeune homme de 20 ans, sain de corps et d’esprit.

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