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CHAPITRE PREMIER

Avant d’entrer dans le cœur de notre sujet, jetons un rapide coup d’œil sur quelques-uns des moyens propres à découvrir le fond de la pensée d’un adolescent. Nous laisserons de côté les manifestations purement extérieures de cette pensée, parce qu’elles ne varient guère, et parce que, sous des formes différentes — humeur voyageuse, soif d’aventures, bicyclettes et « moto » — , elles ne font que reproduire ce que les anciens poètes ont chanté dans leurs descriptions de cet âge, qui prenait déjà plaisir aux sports d’alors : les luttes, les jeux, le dressage des chevaux, la vitesse à la course, etc. Cet examen, rétrospectif ou actuel, n’offrirait qu’un médiocre intérêt.

Ce que nous voulons seulement retenir, c’est que jamais le cœur n’est étranger à l’esprit, c’est que l’affectif et le mental sont intimément liés. En effet, pour employer une définition du psychologue Binet, la pensée est un « sentiment intellectuel ». Puisque donc

LA VIE MENTALE DE l’aDOLESCENT

la pensée relève à la fois du sentiment et de l’intelligence, nous croyons qu’un bon moyen de la discerner consiste à donner à l’adolescent, en guise de sujet de rédaction, un texte touchant à la fois à la sensibilité et au jugement, et sur lequel il aura à émettre une opinion motivée.

En multipliant ce genre d’exercices, on obtiendra de bonnes résultantes pour établir, avec une approximation suffisante, la moyenne mentale de l’adolescent, à un âge et dans un milieu donnés. Par exemple, on ne jugera pas à 14 ans, du juste et de l’injuste, d’après des déductions simplement logiques, mais on enjambera les raisonnements les plus élémentaires, on se contredira même avec une désinvolture qui surprendra, sitôt qu’un facteur affectif personnel entrera enjeu.

En veut-on la preuve? Je la trouve dans la petite enquête que voici, sur les Punitions collectives, enquête que j’ai appuyée sur deux textes dictés à une même classe, à quelques semaines d’intervalle, dont l’un reposait sur une fiction et l’autre sur une réalité concrète et sensible. Voici le premier de ces textes :

« Une classe de 30 élèves est alignée le long du mur de Saint-Antoine. Vient à passer une dame: elle reçoit une pomme pourrie sur son chapeau et porte plainte. Tous les élèves connaissent le coupable, mais le secret est bien gardé. Le maître inffige alors une punition collective. Auriez-vous agi de même ? En outre, que pensez-vous du coupable, d’abord, puis de ses camarades ? »

LA PENSÉE DE l’aDOLESCENT

A runanimité, le coupable a été traité de lâche (2nie réponse); 13 l’auraient dénoncé et 17 non (3"^® réponse); enfin pour la punition collective on/ ajapuyé et 2 ont contredit (1*® réponse). Retenons ce dernier point et nous verrons que la note change considérablement lorsqu’on aura été touché dans sa personne.

Un maître particulier ayant infligé aux élèves dont je viens de parler un pensum collectif, j’attendis trois jours, afin que s’atténuât la mauvaise humeur du premier moment, puis je dictai ;

« Du désordre s’étant produit en classe avant l’arrivée du maître, celui-ci demande aux élèves de se dénoncer. Cinq seulement le font, en ajoutant qu’il y avait d’autres coupables. Sur quoi, le maître inflige une punition collective, simple pour ceux qui se sont dénoncés et double pour les autres. Que pensez-voiis : 1° Des élèves qui se sont dénoncés ; 2° De ceux qui ne l’ont pas fait ; 3° De la punition collective ? »

Comme on devait s’y attendre, ceux qui se sont dénoncés ont été approuvés à l’unanimdté et les autres déclarés des lâches. Mais arrivons à l’appréciation de la punition collective. Eh bien, ces mêmes élèves, qui, peu de temps auparavant, s’étaient prononcés par 28 voix contre 2 en faveur de ce genre de répression, déclarent, cette fois-ci, par 2^ voix contre 6 que c’est souverainement injuste. Cela montre combien serait illusoire une enquête sur les pensums collectifs dans laquelle on n’aurait pas tenu compte des intérêts personnels engagés.

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Au reste, n’est-il pas naturel que Tutilitarisme égocentrique soit à son maximum pendant l’adolescence, à cet âge où l’on est appelé à décider de son avenir? Lorsqu’il cadrerait avec le plaisir {utile diilci), cet utilitarisme serait le plus puissant moteur d’une saine activité. Mais ce n’est pas toujours possible, à cause de la division du travail et de l’encombrement de certaines branches.

A cet égard, voici quelques chiffres éloquents sur l’idéal rêvé par des garçons de 14 et de 15 ans pour le choix de leur carrière. Sur 127 élèves, appartenant à quatre classes, il y en a eu 48 (soit environ 38®/o) qui désiraient devenir architectes ou ingénieurs, 18 (14 %) professeurs, 16 (13 %) négociants, 7 militaires, 7 médecins, 7 fermiers ou colons, 6 missionnaires, 4 géographes ou explorateurs, 2 vétérinaires, 2 pharmaciens, 2 avocats, 1 historien, 1 entomologue, 1 huissier, 1 douanier, 1 charcutier, 1 pompier et 2 indécis. Ce qui frappe dans cette statistique, c’est l’attrait que l’adolescent éprouve pour les sciences techniques j dont il ignore encore les difQcultés et dont il juge d’après ce qu’il a vu, machines, moteurs, piles, etc.

D’autre part, j’ai été curieux de rechercher le nombre de ceux qui ne demanderaient qu’à continuer la carrière de leur père, par rapport à ceux qui en aimeraient une autre, et je n’en ai trouvé que 21 des premiers contre 79 % des seconds. Ce qui donne à penser que le jeune homme entend parler chez lui des difficultés et des misères inhérentes à la profession

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paternelle : à sa manière, il saisit et garde dans son cœur le côté tragique du labeur du chef de famille.

Cette remarque nous servira de transition naturelle, pour passer à une seconde : c’est que, nonobstant l’égocentrisme de l’adolescent, son cerveau ne reste pas étranger à l’idéal \ seulement il applique cet idéal à autrui beaucoup plus qu’il ne le place devant ses propres yeux, et il accentue la valeur du dicton que la critique est aisée, mais l’art difficile.

La rédaction suivante, demandée à 143 élèves de 13 à 14 ans V2» dans cinq classes différentes, nous donnera un étalon assez exact de l’idéal de l’adolescent : Les qualités et les défauts de mes camarades.

Voici par échelle décroissante la liste des qualités et des défauts qui ont été signalés ; je groupe sous un seul chef les S3monymes moraux dont la signification est sensiblement la même :

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