‹ La vie [microforme]Chapitre 18 sur 37 · DEUXIEME LOI · texte numérisé non relu

DEUXIEME LOI

“Tout ce que la nature a fait acquérir ou perdre aux individus par l'influence des circonstances où leur race se trouve depuis longtemps exposée et par conséquent par l'influence de l'emploi prédominant de tel organe, ou par celle d’un défaut constant d'usage, de telle partie,

elle le conserve par la génération aux nouveaux individus qui en pro-

LA VIE viennent, pourvu que les changements acquis soient communs aux deux

sexes, ou à ceux qui ont produit ces nouveaux individus.”

Il n'y a pas de doute que Lamarck était convaincu que son hypothèse s’appliquait à la zoologie entière, l’horime inclus, et les “quelques observations relatives à l’homme”, qui terminent son ouvrage et que nous transcrirons plus loin, en font foi. S'il n’affirme pas catégoriquement que l’homme est un produit de la nature, au mème titre que les autres animaux, c’est qu’il est obligé de faire cette concession aux préjugés de son époque. Quant un homme est trop en avance sur ses contemporains, souvent, il est incompris, quelquefois attaqué, persécuté: c’est pourquoi des génies comme Descartes, Lamarck, pour ne

parler que des français, n’ont pu écrire toute leur pensée.

Durant un demi siècle, de Lamarck à Darwin (1808-1858), les conceptions géniales du grand naturaliste français, ses travaux incomparables, eurent peu d’écho en Europe : sa Philosophie zoologique, qui créait pourtant des bases solides au transformisme, nr presque inaperçue. Les esprits n’étaient pas alors assez avertis, pour recevoir

et apprécier une oeuvre de cette envergure.

Au reste, un autre français de génie, Cuvier, d’une activité dévorante, s'était posé en adversaire irréductible des idées de Lamarck, et les circonstances, les préjugés, les moeurs de l’époque aidant, il triom-

pha aisément de ce dernier. Cuvier s’oublia même jusqu’à insinuer

que son compatriote était atteint de folie : et c'est là une grande tache

dans sa grande oeuvre ; mais le temps s’est chargé de rendre justice à qui de droit.

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En 1858 parut “L'origine des espèces” de Darwin, ouvrage qui s'imposa d'emblée au monde des savants, Dans ce célèbre traité, le grand naturaliste anglais a lumineusement exposé l’un des procédés du transformismée, en développant son principe de “sélection naturelle, où

de la survivance des mieux armés pour la lutte.”

D’après la loi de Malthus, tous les êtres vivants tendent à se multiplier suivant les termes d'une progression géométrique, tandis que les moyens ‘de subsistance ne s’acccroissent que suivant les termes d'une progression arithmétique ; il s'ensuit rapidement un déséquilibre fondamental entre le nombre des vivants et la quantité de subsistance qui pourrait assurer leur existence ; il faut fatalement qu’un certain nombre d'individus dispa aissent et restituent ainsi au milieu terrestre, les matières alimentaires employées à leur construction, d’où la nécessité de la lutte pour l'existence, le struggle for life. Donc, vivre et lutter, sont synonymes : lutte contre le milieu ambiant, les éléments, les êtres,

vivants, etc.

Beaucoup succomberont dans ce combat continuel, quelques-uns subsisteront, il est évident que ces derniers seront les mieux armés, ceux qui offriront le plus de : ‘sistance aux causes destructiv-s externes. Donc, étant donnée la variabilité normale des êtres, il est certain que les individns d’une génération qui persistent, seront naturellement les plus aptes. Tout se passe donc comme si entre les produits variés d’une génération, la nature intelligente effectuait un choix, ou comme l’on dit en anglais: a selection: tel est sommairement, la doctrine du célèbre naturaliste Darwin. Flourens et d’autres ont prêté à Darwin des intentions qu’il n’a jamais eues, en affirmant que cette

sélection naturelle était fatale, préméditée en quelque sorte par la na-

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ture; mais la lecture attentive de toutes ses oeuvres, démontre clairement qu'il n'a jamais eu l’idée de donner à son tiansformisme aucune forme téléologique.

Darwin a aussi invoqué le principe de sélection sexuelle, comme l'un des facteurs secondaires du transformisme, mais il faut avouer que si le choix du mâle par la femelle et vice versa, sont pour quelque chose dans les variations de la ‘lescendance, ce principe a beaucoup

moins d'importance que ceux de la concurrence et de la sélection.

D'autres naturalistes ont invoqué des variations brusques, des mutations spontanées, étendues, se produisant dans les germes générateurs, ou au cours du développement embryonnaire, et pouvant ensuite se transmettre par hérédité, mais cet accident est certainement un procédé d'exception de la part de la nature qui, comme je l'ai dit, ne procède toujours que par gradation insensible

En tout cas, l’on peut considérer Lamarck et Darwin comme les

véritables fondateurs de la doctrine nouvelle: doctrine féconde, sans laquelle bon nombre de faits géologiques, paléontologiques et biologiques, demeurent des documents disparates et sans signification, Tous deux sont grands, mais pas au même titre selon moi; mon admiration

va aux ‘deux, mais mon enthousiasme va à Lamarck seulement.

Quand l’honnête homme, le philosophe de génie, le naturaliste: érudit que fut Lamarck, publia sa Philosophie zoologique, le monde civilisé n’était pas prêt à recevoir une oeuvre de cette envergure. En 1809, la Frañice traversait une période de réaction, A la suite des formidables commotions causées par la révolution, l'épopée napoléonnienne et la chute du géant corse, tout le peuple français aspirait au

pos et naturellement, on espéra trouver la quiétude en faisant un

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recul dans le passé : l’on songea à la vieille religion, à la vieille monarchie, c'est pourquoi l'on s''empressa de retourner à l'ancien Dieu, à l'ancien roi, aux anciennes doctrines, aux anciennes traditions, Cet état d'esprit fut sans doute défavorable à Lamarck cri, ans le domaine scientifique se posait en véritable révolutionnaire, — et l'on était fatigué des révolutions. Si à cette époque troublée, les peuples divers de l'Europe eussent pratiqué le cosmopolitisme à l'égard de la sciena le génie de Lama:ck eut peut-être percé; mais alors, toutes les nations étaient trop occupés à guérir leurs plaies, à réorganiser leurs forces, à reconstituer leur autonomie, pour prêter attention à une oeuvre de savant modeste et retiré: c’est pourquoi la Philosophie zoologique demeura ignorée du public et resta en marge ‘de la science officielle

durant un demi siècle,

D'autres causes encore se liguèrent contre 5on génie, Nous savons tous, quels progrès rapides a fait la science depuis un siècle ; sup-

posons que cette marche progressive se continue sans ralentissement durant le XXe siècle, puis imaginons qu'un savant d'aujourd'hui traite un sujet scientifique d’une grande portée générale et qu’à cet effet, il se serve du langage, des idées qui auront cours dans cent ans, — il est bien probable que dans ces conditions, ce savant seraîft incompris, méconnu, peut-être même méprisé, honni, persé:uté, C'est absolument là, le fait de Lamarck : il était trop en avance sur son époque pour être apprécié. L'évolution des idées procède suivant les lois de la nature: lentement, graduellement, natura non facit saltus; c'est pourquoi l'oeuvre de ce génial naturaliste n’a pas fait grande impression : elle a

été repoussée pour éviter des mutations trop brusques.

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Au temps de Lamarck, un autre Français de génie, dont nous avons déjà parlé, avait édifié une théorie de la création, de la formation des espèces zoologiques, fausse, mais plus en rapport avec là croyances, les pi :juges de l’époque ; et la position sociale, l'érudition, le talent de Cuvier triomphèrent facilement des doctrines de Lamarck, Cuvier, forcé d'admettre que les couches superficielles de notre globe contiennent les squelettes, les débris des animaux supérieurs et que

les couches profondes livrent ce x des animaux inférieurs, prufessa

que Dieu a procédé par créations successives, des êtres les plus simples

aux plus composés, et qu'à diverses époques, il a tout détruit à la surface de la terre, pour à la suite de ces cataclysmes universels, reconstuer son oeuvre zoologique, dans un état de perfection plus élevé. Et cette hypothèss illogique, déraisonnable, illusoire, sans fondement réel positif, fut acceptée d'emblée par tous les esprits dirigeants d'alors. Cuvier et ses partisans eurent mème le triomphe méchant, car ils raillèrent et discréditèrent les belles conceptions de Lamarck, comme

je l'ai dit tantôt.

Darwin fut tout l'opposé de son célèbre prédécesseur : au lieu de planer dans la philosophie des faits, il parcourt les continents, s'incline vers la terre, scrute les océans, examine, fouille, observe tout ce qui a vie et amasse ainsi une somme énorme de documents positifs pris sur la nature, d’une incomparable variété, Sa grande habileté fut de prouver le transformisme, presque sans l'affirmer : tout le long de son

célèbre ouvrage, après avoir amoncelé ‘des montagnes d'arguments et de preuves, il conclut presque toujours par ces mots: “il me semble que......... je suis porté à croire que.......... il est probable

* et cette hésitation, cette bonhomie, nous font l'effet de

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la franchise, de l’honnèteté ; en tout cas, elles ont beaucoup servi à désarmer ses adversaires.

Mais, si Darw'; fut d'une grande prudence et d’une rare droiture, au sujet des choses scientifiques, nous n'en pouvons dire autant de son esprit de justice envers les hommes, envers son grand précurseur surtout. J'ai lu plus d’une fois “L'origine des espices” et je n'y ni vu nulle part le nom cle Lamarck, cependant il cite ua nombre prodigieux de ses contemporains ou de ses devanciers, pour (l'aider à prouver les détails de sa thèse (1). Il est incroyable que Charles Darwin ait ignoré “La philosophie zoologique” et cela d'autant plus que son grand'père Erasme Darwin s'était passionné, enthousiasmé à la lecture des oeuvres de Lamarck. Ce dernier ne craint pas lui de s'amoindrir en citant ses prédécesseurs, en reconnaissant leur mérite, Après avoir payé un tribut d'admi:ation à Bonnet, il ajoute, dans la droiture de sa conscience : “Bonnet ne pouvait prouver le transformisme, car à l’époque où il vivait, il n'en avait pas les moyens.” Il serait prêt à se dépouiller de sa gloire en faveur des promoteurs de sa doctrine, Quelle grandeur de caractère!

Ce qui a fait la fortune de Darwin, c’est qu'il arriva au bon mo-

ment et au bon endroit. Dans les pays protestants, il répugne peut-

(1) Je vois cependant au début d'une édition (6ième) de ‘‘l'Origine des espèces’’, publiée par Schleicher frères, une notice historique, où Darwin rend enfin justice à Lamarck, en donnant un résumé sommaire de la ‘‘Phijosophie zoologi que’ L È

Mais suivant les procédés ordinaires de Darwin, c'est-à-dire, sans en avoir l'air, il amoindrit Lamarck, dans une note où je relèv< ce qui suit :‘‘Il est curieux de voir combien le Docteur Erasme Darwin, mon graïd-père, dans sa ‘‘Zoonomia'’, publiée en 1774, a devancé Lamarck dans ses idées et js erreurs’.

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être plus qu'ailleurs de s'avouer athé, mais d'autre part, l'on accorde

beaucoup plus de latitude à la liberté d'opinion, l'expression, que chez

les catholiques ; puis lors de la publicatior “L'origine des espèces”, les échanges d'idées, le commerce les oeuvres scientifiques eñtre les nations d'Europe avaient pris un essor considérable : la France sous l'influence de la philosophie comtiste était bien disposée à accepter la nouvelle doctrine, laquelle semblait assise sur des données positives ; l'Italie se pré .arait à conquérir son unité, sa liberté : le reste de l'Europe comptait pour peu: tels furent les causes le la fortune de Darwin. Lamarck fut le génie qui conçoit la vérité, Darwin la patience qui l’impose ; le premier procéda beaucoup par induction, le dernier toujours par déduction; le célèbre anglais fut plus habile, le grar !

français plus honnète.

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Objections.

Vis-à-vis de Lamarck et de Darwin, nous sommes ici, dans notre province, au point où en était le monde chrétien au XIVe et au XVe siècles, vis-à-vis de Copernic et de Galilée, Le transformisme répugne à l’enseignement officiel, comme doctrine fausse, entachée d'hérésie, basée sur de mauvais principes, Au lieu l'en infuser les premières notions ,dans leur grande simplicité, dans leur haute valeur instructive, à nos jeunes enfants, au lieu d'ériger des chaires dans nos facu‘tés pour mettre la nouvelle science à la base et au sommet de toute inst: : “tion médicale, — tout professeur, tout médecin soupçonnés de partager les opinions des deux naturalistes français et anglais qui ont ‘ait l'honneur du siècle ‘'ernier, sont certains d'être exclus irrémédiablement de l'école, de la faculté, quelque soient leur mérite, leur talent, leur science,

leur compétence, leur honnèteté

Pourtant, cette doctrine repose aujonrd’hui sur des faits plus pro-

bants même, que ceux sur lesquels est fondée la théorie de la gravita-

tion: mais il est dans l'ordre qu'elle subisse toutes les péripéties, les contradictions, les condamnations, dévolues à la plupart des grandes

acquisitions de la science.

Le transformieme se prouve:

1° Par l'instabilité, la variabilité des formes organiques ;

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2° Par la gradation sériée et insensible de tous les êtres vivants

qui se sont succédés depuis le début de la vie organique jusqu'aujourd’hui;

3° Par les organes désuets qui existent surtout chez les ‘derniers

produits du transformisme ;

4° Par la paléontologie qui ressuscite les formes disparues et relie ainsi le passé au présent et l’explique ;

5° Par l’embryologie qui récapitule la phylogénie, c’est-à-dire le passé ancestral.

Rien n’est variable, rien n’est instable comme les formes de la vie, et si durant de longs siècles, l’on a cru à la fixité des espèces, c’est simplement que l’on s'était attaché à des idées préconçues, des doctrines a priori et que l’on avait négligé l’observation attentive de la nature. Où trouve-t-on un produit absolument semblable en toutes ses parties, à ses générateurs? Dans ce que nous sommes convenus d’appeler une race, si nous prenons par exemple un européen et un négrillos, un gorille et une guenon, un St-Bernard et un toutou de poche, un porcheron et un zèbre, un boa et une vipère, un requin et une sardine, n'est-il pas évident que cette variété de forme, de volume, chez des

animaux de même espèce, est un puissant argument contre le fixisme.

Et ces variations que les éleveurs savent si bien mettre à profit, pour

amé iorer les races domestiques, supposons qu’elles se poursuivent durant des centaines, des milliers de siècles, n’est-il pas logique, n'est-il pas évident qu’elles finiront par établir des écarts si considérables, qu’il sera imp»ssible de faire entrer ces produits sous la même rubrique. Au reste, cette influence séculaire du milieu ambiant, avec toutes

ses contingences, nous est révélée par la géologie et la paléontologie.

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Mais sous nos yeux, nous voyons les organismes vivants se modifier, s'adapter sous mille formes, aux conditions qui les environnent, Pour se prémunir contre les éléments, contre des enmemfs, ou même contre leurs propres imperfections. Ainsi, les animaux, les chiens entr'autres, transportés près des pôles, se couvrent en moins d’une dizaine de générations, d’une forte et chaude fourrure, tandis que le même animal devient glabre à l'équateur. Tous les faits de mimétisme que nous connaissons, témoignent en faveur de l'adaptation, c'est pourquoi le lièvre gris roux en été, devient blanc en hiver quani la neige blanche recouvre la terre rousse des bois. Chez les anciens Juifs, l’un des peuples les plus conservateurs, les plus traditionalistes, les plus enclins au fatalisme, au fanatisme aveugle, l’on connaissait et l’on utilisait ces influences du milieu, par les sens, sur l'être vivant : “Jacob fit mettre des baguettes de diverses couleurs devant ses brebis, afin

qu'au moment de la conception, elles eussent des agneaux tachetés.”

C'est la gloire de Darwin, d’avoir merveilleusement démontré la plasticité organique, la variabilité morphologique des

animaux en se basant surtout sur la concurrence vitale, et si quelqu'un

parmi ceux qui me lisent s'intéresse à cette question, je lui recommande

le lecture de “L'origine des espèces”. ;

L'on à fait une singulière objection à l'argument que je viens d’invoquer, l’on a dit : mais puisque tout évolue sans cesse, comment se fait-il qu'il existe des êtres qui sont tel que leurs ancètres du tertiaire ? Pourquoi n’ont-ils pas changé eux, depuis des millions d’années ? S'ils n'ont pas changé, c'est que les conditions du milieu où ils ont vécu n’ont pas sensiblement été modifiées, que par conséquent

is n'avaient aucun avantage à se transformer. Cela prouve

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