JOSEPH-ALFRED
Evéque de Joliette.
“Résumé de la conférence donné le 9 décembre 1907. Par le Dr. Laurendeau (1) De Saint-Gabriel 4e Brandon.
“La pensée n’est qu’une manifestation particulière de l'énergie,
(1) Je donne ici copie de la feuille dont parle Monseigneur dans sa lettre du 16 décembre 1907.
LA VIE
de la maticre. Preuve: ne goutte de chloroforme sur le cerveau arrête la pen: D'ailleur.. tant qu'on ne m'aura pas montré une pensée existant sans cerveau, je croirai que la pensée est le résultat de l'énergie de la matière.
“Matérialisme où monisme, — A l'origine, Dieu aurait créé a matière et son énergie, déposant en elles les lois de son évolution et de sa finalité. L'action de Dieu ainsi posé à l'origine, la matière a évolué dans la suite et évolue, gräce à ces lois auxquelles elle se trouve soumise, san l'intervention immédiate de Dieu, dans chacun des phénomènes qui se produisent. Ainsi, est-ce que Dieu intervient, pour faire tomber la pierre? Non. Intervient.-il pour maintenir cette pierre à son terme, quand une fois elle est tombée ? Non.
“Et cette matière créée, comment peut-on la concevoir? A l'instar du radium, dont la substance se dépense continuellement en énergie qui perd continuellement de sa substance, à mesure qu’elle rayonne dans l’espace.
“Origine de la matière, Les matérialistes disent: la matière est éternelle. Les créationistes disent : la matière a été créée. Les premiers reprennent : cette matière qui l’a créée ?Les seconds répondent : Dieu. — Mais Dieu, qui l’a créé? — I] est incréé, éternel.
“Nous sommes donc en face de deux affirmations : Dieu est éter-
nel, — la matière est éternelle. Que dit notre raison en face de ces
deux affirmations? Elle reste impuissante.
LA VIE
“L'existence de Dieu ne peut se démontrer scientifiquement, et toutes les preuves ontologiqr'es, cosmologiques, etc., que l’on apporte,
n’ont aucune valeur scientifique. Une vérité scientifique demontrée,
est pour ainsi dire du domaine public, et les preuves fournies sont
aptes à produire la certitude et l'évidence en tout esprit. Or, telle n’est pas la vérité de l'existence de Dieu, et telles ne sont pas les preuves données pour la démontrer. Kant, le plus grand des philosophes allemands, a critiqué les preuves de l'existence de Dieu et ne leur a trouvé
aucune valeur ‘lémonstrative.
“Vint à la suite, une courte exposition de la nhilosophie de Kant, teile que renfermée dans la “Critique de la raison pure” et dans la “Critique de la raison pratique”. Dans le premier livre, Kant considère l’origine et les conditions de la connaissance humaine. Ce n’est que par suite d’un abus illégitime des catégories, qu’on est arrivé à se former l’idée de Dieu. Dans le second livre, Kant admet Dieu, com-
me postulat nécessaire de l’ordre moral.
“Pourtant, bien que la raison humaine soit impuissante à ‘émontrer l'existence de Dieu, elle est certaine de son existence, au moyen d’un autre critère : celui ‘le la tradition. Exemple: Napoléon a existé. Tout le monde l’admet. Peut-on démontrer l’existence de Napoléon d’une manière scientifique? Non. Sur quoi donc repose la certitude
de son existence ? Sur la tradition.
“En terminant, le conférencier demande la tolérance, à l'égard de
l'opinion les autres. Entre autres choses, il dit à peu près en ces termes : “Si quelqu'un par conviction, en est arrivé à ne plus croire, si par ailleurs il est honnête, quand bien mà n'aurait plus la crainte de l’enfer, et qu’il aurait perdu l'illusion d’un ciel, faut-il pour cela ie
condamner ?
“Il exprime enfin le voeu que dans nos écoles primaires et secon-
daires, dans nos universités, on adapte l’enseignement aux dernitres
conclusions de la science contemporaine.”
Saint-Gabriel de Brando:, 18 décembre 1907.
A Sa Gr Mgr Archambault, Joliette.
Monseigneur,
Les questions que j'ai traitées à Joliette sont du domaine de la science et ne relèvent que de l'observation et de l'expérimentation. Permettez-moi Monseigneur, de citer à ce sujet, l'opinion du cardinal Capecelatro, archevèque de Capoue, qui professait publiquement, avant hier soir, dans un discours prononcé en présence des élèves de son Séminaire, que l’Encyclique “Pescendi” ne s'oppose pas à la juste et
saine liberté intellectuelle des catholiques. Elle est selon lui, une règle
DE
TR PULLS
LA VIE
générale, pour empècher de tomber dar, l'erreur, mais non une défense
d'avancer dans la science et de la cuitiver. Il est mème allé jusqu'à recoinmander aux Séminaires ‘Italie, de suivre le programme ‘les Lycées du gouvernement, Je ne demande rien de plus pour notre province.
Je C''meure respectueusement, Vocre tout dévoué,
ALBERT LAURENDEAU.
Joliette, 19 décembre 1907.
Monsieur le docteur Albert Laurendeau, M. D.
Saint-Gabriel de Brandon.
Monsieur,
Je regrette très vivement que vous persevériez à professer les doctrines dont il a été question dans ma lettre le lundi lernier. Ces doctrines sont formellement condamnées par l'Eglise: dans son Encyclique ‘‘Pascendi”, dont je vous envoie le texte français, Notre Très Saint-Père le Pape les a de nouveau réprouvées avec une vigueur toute
apostolique. De plus, Sa Sainteté, par un “Motu proprio”, en date du
18 novembre dernier, frappe d’excemmunication latae sentenciae, et
LA VIE
réservée au Pontifte Romain, quiconque défend l'une ou l'autre des
opinie ms et des
loctrines condamnées, soit par le lécret ‘Lamenta-
bi”, soit par l'encyclique * Pascendi”,
J'ose encore espérer que vous vous rendrez à ma prière, et que
vous ne vous mettrez pas en contradiction ouverte avec les enscigne-
ments dogmatiques de notre mère la Saint-Eglise, que vou: ne voudrez
Pas ehcourir ses censures et ses excommunications,
4 citation que vous faites, de quelques paroles du cardinal Cape-
celatro, archevèque de Capoue, sont trop claires par elles-mêmes, pour
que je me permette de les expliquer. Son Eminence dit expressément
que l'encyclique *Pascendi”
ne s'oppose pas à la Juste et saine liberté
intellectuelle des catholiques, ce qui écarte le prétendu &.oit les catho-
liques, de contredire, au nom de la Science. les dogmes et les vérités
proclamés par l'Eglise. Aussi, le cardina! ajoute-t-il, que l'encyclique
est "une règle générale pour empêcher de tomber dans l'avenir”.
Encore une fois, cher docteur, dites-moi que vous vous soumet-
tez aux enseignements de l'Église en matière de dogme et de morale
que vous réprouvez ce qu'elle réprouve, que vous admettez comme
vrai, ce qu'elle proclame tel, en vertu le son magistère infaillible,
Si, ce que Dieu détourne de vous, vous refusiez de vous soumet-
tre au “Motu proprio” de Notre Très Saint-Père le Pa »xe Pie X, sachez prof il
que par le fait mème, vous êtes en révolte ouverte contre l'Eglise ca-
tholique et que vous encourez la peine de l’excommunication: et de
plus grandes peines encore, si vous professez et enseignez des propositions hérétiques.
Je prie Dieu de vous éclairer et de vous aider à accomplir courageusement votre devoir de chrétien et de fils de l'Eglise. f JOSEPH-ALFRED.
Evèque de Joliette.
Saint-Gabriel de Brandon, 20 décembre 1907.
À Sa Grandeur Mgr Archambauît, Joliette.
Monseigneur,
Permettez-moi, Monseigneur, de vous résumer sommairement les conférences que j'ai données à Joliette, afin qu’il n’y ait aucune équi-
voque: car je vois que l’on n'a pas saisi exactement les opinions que
j'y ai professées.
J'ai enseigné que Dieu a créé toute la matière existante, avec la faculté d'évoluer; que toutes les sciences naturelles nous prouvent cette évolution de la matière, dans tous ses modes d'activité, depuis l'atome primitif, jusqu’à l’homme inclusivement. — Puis j'ai exposé
les preuves du transformisme.
LA VIE
rer me
Je viens de lire attentivement les soixante-cinq proprositions con-
damnées par le Pape, lesquelles constituent le “Modernisme"
constaté que certaines étaient soulignées, sans doute par vous, pour y
attirer mon attention. Je reprendrai donc celles-ci une à une :
Prop. V.-—"Comnme les vérités révélées seules sont contenues lans
le dépôt le la foi, il n'appartient, sous aucun rapport à l'Eglise, de
porter. un jugement sur les assertions des sciences humaines.”
Je n'ai jamais prétendu “qu'il n'appartient pas à l'Eglise de por-
ter un jugement sur les assertions des sciences humaines"; mais j'ai
dit que les vérités positives acquises par la science, ne pouvaient pas
être en contradiction avec les Ecritures ; que l'apparence d'opposition
que l’on a cru y voir quelquefois, résidait dans une mauvaise interpré-
tation ou de la science, où des Ecritures.
Ainsi il en fut, lorsque Galilée proclama la gravitation planétaire :
EE
"CM. à Le
Po PE
de même, lorsque Marc Antoine Dominis donna la véritable interpré-
tation scientifique de l'arc-en-ciel, dans son “De radiis visus et lucis, in
vitris perspectivis et iride” ; ou lorsque Vésale affirma au nom de l’ana-
tomie, que l'os incorruptible de la résurrection n'existait pas dans le
corps humain, etc., etc.
Prop. VII.—"L'Eglise, quand elle proscrit les erreurs, ne peut
exiger des fidèles, l'assentiment intérieur, aux jugements portés par
elle.” 15
LA VIE
Je n'ai rien dit, de près ou de loin, qui puisse infirmer cette pro
position.
Prop. LVII.—"L'Egtise se montre l'ennemi des progrès des scien-
ces naturelles et théologiques.”
Je n'ai jamais parlé de l'Eglise à ce sujet. J'ai dit: “Certains théologiens aux vues étroites ont condamné l’évolutionnisme, au nom
de la religion”, etc.
Prop. LXIV.—"Le progrès des sciences exige la réforme des concepts de la doctrine chrétienne, au sujet de Dieu, de la création, de la
révélation, de la personne du Verbe, et ie la Rédemption."”
Si le ‘concept de la doctrine chrétienne, au sujet de Dieu et de
la création”, rejette l’évolutionnisme, je vous avouerai franchement que je suis dans l'erreur. Mais rien dans les soixante-cinq propositions que vous m'avez fait tenir, n'indique une telle interdiction. Prop. LXV.—‘"Le catholicisme actuel ne peut se concilier avec la vraie science, à moins de se transformer en un christianisme non dog-
matique, c'est-à-dire en un protestantisme large et libéral.”
En fait, j'ai prouvé en juin dernier, que le catholicisme peut admi-
rablement se concilier avec la vraie science. Il découle donc, Monseigneur, que c’est par une interprétation exagérée, abusive, des doctrines scientifiques, que j'ai exposées à
loliette, que l’on peut faire entrer ces doctrines dans le cadre du ‘“‘’mo-
LA VIE
dernisme", tel que défini dans
“Lamentabili”,
les soixante-cinq Propositions du décret
Et ces réserves faites, il ne m'en coûte pas du tout, Monseigneur
“de me soumettre aux enseignements de l'Eg
lise, en matière de dogme
et de morale”
et de proclamer que ‘“j'admets comme vrai, ce qu’Elle proclame tel, en vertu de son magistère infaillible.”
Veuillez me croi re,
Votre respectueux serviteur,
ALBERT LAURENDEAU.
P. S.—Pour en finir : La question roule uniquement quant à moi,
sur l’orthodoxie du trans formisme scientifique, que je crois une vérité démontrée ; et je serais trè
s heureux de connaître
quelque décret de
Rome, condamnant formellement cette doctrine. Quant au
reste, je n’ai fait aucun sacrifice, en écrivant |’ foi ci-dessus que vous m'avez dicté,