C. T. Hills, maire de Deal
Le colonel Diicrot à Madame Diicrof.
A bord du Prince, le 24 juillet.
Hier, à quatre heures du soir, nous commencions à appareiller; l'opération a été longue, parce qu'il fallait attacher des câhles aux deux navires à voiles le Hadforshire et le Fox, qui portent une partie du 5P et que nous remorquons.
A cinq heures un quart, nous nous mettions en marche; placé sur le pont, je ne quittais pas des yeux les côtes de France ; il est impossible de décrire le sentiment qu'on éprouve en voyant disparaître peu à peu cette terre sur laquelle respirent toute une famille aimée, une femme, des enfants adorés !
Au moment où le soleil se couchait, splendide et majestueux, derrière les côtes d'Angleterre, dans la direction de Londres, mes vœux ardents s'élevaient vers le ciel, et je lui demandais de me ramener bientôt vers ces êtres chéris !
La gloire, l'ambition, tous ces vains mots qui entraînent la plupart des hommes, me semblent bien peu de chose, en comparaison du bonheur que l'on goûte à son foyer.
2o juillet. — Rien de nouveau aujourd'hui; l'on ne voit toujours que le ciel et l'eau; le veiit n'a pas changé; nous avançons lentement; le pilote me disait tout à l'heure que nous étions à peu près à hauteur de Brème;
de temps à autre, l'on aperçoit quelques navires qui filent clans la direction de la France ou de l'Anyleterre. J'envie leur sort !
Hier, comme toujours, je suis resté sur le pont jusqu'au moment où le soleil a disparu à l'horizon; chaque jour mes prières et mes vœux sont plus ardents !
'IQ juillet. — Depuis hier soir, la mer, sans être absolument mauvaise, est cependant un peu houleuse ; quelques hommes ont le mal de mer; moi-même, je ne suis pas tout à fait à mon aise.
Hier soir s'est produit un petit incident qui nous a donné quelques instants de distraction : vers sept heures, nous avons aperçu derrière nous un fort bâtiment à vapeur que l'on a bientôt reconnu : c'était le Vulture (Vautour), bâtiment à vapeur anglais de la force de cinq cents chevaux. Le capitaine Scheade, commissaire royal à bord du Prince, a fait des signaux pour prier le Vulture de se rapprocher. Quand il s'est trouvé à petite portée, le capitaine est descendu dans une barque et est allé à l'autre bord pour demander au commandant du Vulture de prendre à sa remorque 1 un des bateaux qui, jusqu à présent, ont tant retardé notre marche ; après quelques pourparlers, l'on est tombé d'accord, et le Vulture s'est rapproché pour prendre le câble de remorque. Depuis cette opération, nous marchons plus rapidement; quant au Vulture, il file si vite que nous l'apercevons à peine ce matin.
Il me semble que malgré la distance nos âmes
communiquent, que ton cœur bat avec le mien, que
nos impressions sont les mêmes ! C'est le soir surtout, au coucher du soleil, que je suis tout entier avec toi; appuyé sur le bastingage du navire, je le vois descendre d'abord lentement vers la mer; puis, lorsqu'il atteint les premières vagues, sa marche devient rapide, en quelques minutes il disparaît complètement ; je voudrais le retenir pour prolonger ces instants si beaux et si bons !
'i^ juillet. — Depuis quarante-huit heures, mon journal a été interrompu ; la mer est devenue de plus en plus grosse, et, malgré tous mes efforts, le mal de mer m'a gagné à tel point que j'ai dû m'étendre sur ma couchette .
Nous sommes en vue des côtes du Danemark, à peu près à hauteur du phare de Hansted ; nous avons encore perdu beaucoup de temps, par suite d'un accident survenu dans la nuit d'avant-hier; la mer était tellement grosse que les câbles qui liaient à nous le navire que nous remorquions se sont rompus; la mer était trop mauvaise pour pouvoir les ressaisir, de sorte que, pendant la journée et la nuit d'hier, les deux bâtiments ont voyagé de conserve à la voile, en courant des bordées. Le capitaine me disait tout h l'heure que son intention était de relâcher h Copenhague même, cette ville offrant plus de ressources que Helsingor; il espère y arriver après-demain, dans la soirée. De là, sans doute, mon journal te parviendra assez vite; mais moi, je ne peux espérer trouver de tes nouvelles, puisque tu n'as pu y adresser tes lettres.
La mer est redevenue calme, nous sommes dans le Cattégat ; à droite, nous apercevons les côtes du Jutland ; à gauche, celles de Norvège.
Ce soir probablement nous serons en vue d'Hclsingor, et demain, entre neuf et dix heures du matin, nous mouillerons à Copenhague.
^0 juillet. — Ce matin, à trois heures, nous sommes entrés dans le Sund; je m'étais fait réveiller et je me trouvais sur le pont. L'entrée du détroit présente l'aspect de l'embouchure d'un grand fleuve : la largeur, d'abord de huit à dix kilomètres, se réduit bientôt h six, puis, à hauteur d'Helsingôr, elle se réduit tout au plus à quatre kilomètres ; le chenal praticable aux grands bâtiments est à peu près à trois ou quatre cents mètres de la côte du Danemark; le rivage est couvert d'habitations, de villages bien bâtis, de riches moissons et de bois magnifiques; le paysage est riant et pittoresque.
A la partie la plus resserrée, se trouvent les deux villes d'Helsingôr et Helsingborg, la première sur la côte de Danemark et la seconde sur celle de Suède. En avant d'Helsingôr, sur le bord même de la mer, est un vieux château dans le style moitié gothique, moitié mauresque; les tours des angles sont bâties dans le genre des mosquées que tu as vues à Alger, et au centre s'élève un clocheton tout à fait dans le goût de ceux que l'on voit dans les vues de Bagdad, Constantinople et autres grandes villes de l'Orient. Le château, ancienne habitation royale, sert aujourd'hui de caserne, et nous avons vu les soldats danois aux fenêtres et sur le rivafïe.
Nous nous sommes arrêtés un instant pour prendre notre pilote; pendant ce temps d'arrêt, plusieurs petits bâtiments à vapeur ont passé devant nous, et les voyageurs qui couvraient le port nous ont salués d'acclamations amicales, auxquelles nos soldats ont répondu joyeusement.
Un jeune officier dit ne connaître aucune nouvelle récente de la Turquie et même des flottes de la Baltique. Il paraît ignorer complètement le but de notre expédition.
A la même.
A bord du Prince, en vue de Gopenliague, 30 juillet 1854.
Mon précédent journal a été interrompu brusquement, en voici la raison : Nous devions nous arrêter ici, au moins douze heures, pour faire de l'eau. Je pensais donc avoir le temps nécessaire pour descendre à terre, faire une petite tournée et terminer ma lettre, en te faisant part de mes impressions. Mais nous avons trouvé ici un remorqueur anglais, le Bull-dog, qui avait tout préparé pour nous et était chargé de remorquer l'un des transports qui nous suivent et que le Vulture avait pris provisoirement.
Notre capitaine, en me donnant ces nouvelles, m'a dit : « Je descends dix minutes à terre pour voir le consul anglais; vous plaît-il de venir avec moi? » Je n'ai eu que le temps de fermer ma lettre, de ramasser
celles tics officiers et soldats du bord, et j'ai sauté dans le canot.
La vue du port est très animée et charmante; rentrée est fermée par un îlot sur lequel existe une batterie très forte, dite batterie des Trois-Couronnes et célèbre par la part glorieuse qu'elle prit au combat soutenu par les Danois contre les Anglais, commandés par ISelson ; les Anglais liuent victorieux, mais achetèrent leur victoire bien cher. Ce combat date de 1801. A gauche sont de vastes chantiers en construction, un bel arsenal; au fond, un quai de débarquement dans le genre de celui d'Alger, et toujours garni de canots; puis, entre ce quai et l'arsenal, se prolonge, à perte de vue, le port du commerce, dont les nombreuses ramifications se répandent dans les différentes parties de la ville. A droite, une promenade couverte d'arbres magnifiques s'étend jusqu'au bord de l'eau, et l'ombre des branches, dont l'extrémité plonge dans l'eau, produit un effet charmant. Devant le débarcadère se trouve un poste de soldats danois qui, aussitôt qu'ils nous ont aperçus, ont pris les armes et nous les ont présentées.
Les Français sont généralement très aimés dans ce pays-ci, et les Danois ont presque toujours fait cause commune avec nous. Leur fidélité, en 1814, leur a été funeste, car elle leur a fait perdre la Norvège. D'après ce que j'ai entendu dire, ils paraissent disposés, malgré leurs sympathies pour nous, à garder une stricte neutralité, et nous ne pouvons leur en savoir mauvais gré. Leur petite armée est parfaitement instruite et équipée,
250 CORRESPOINDAINCE DU GENERAL DUCllOT.
ce sont de bons soldats ; mais ils sont en si petit nombre qu'ils ne sauraient être trop prudents. Nous avons trouvé immédiatement un indigène obligeant qui nous a conduits à la poste, située à quelques pas du débarcadère. Il y a ici un bureau pour l'arrivée des lettres et un autre pour les départs ; nous étions à celui des départs. Quand nous avons demandé s'il y avait des lettres à notre adresse, l'on nous a dit qu'il fallait aller à l'autre, justement situé à l'autre bout de la ville. Nous étions assez embarrassés, lorsque notre indigène nous a conduits à quelques pas à une station de voitures, absolument comme celles que l'on trouve sur les boulevards de Paris.
Nous sommes donc montés en voiture, et notre interprète a indiqué au cocher le but de notre course. Arrivés au bureau de poste, nous avons appris que toutes les dépêches à l'adresse du corps expéditionnaire de la Baltique avaient été remises au chargé d'alfaires, le baron d'Havezac ou d'Hostac (je ne suis pas très sûr du nom). On nous a conduits dans un fort bel hôtel où nous avons trouvé dans la personne du chargé d'alfaires français, le baron d'Havezac, un fort aimable homme, qui s'est mis entièrement à notre disposition, mais n'a pu nous donner de lettres, parce qu'il les avait envoyées toutes par une occasion précédente.
Il zious a dit que les dernières nouvelles d'Orient étaient peu importantes, qu'Omer-Pacha avait remporté un nouveau succès sur les Russes à Giurgewo, mais que les armées alliées n'étaient pas encore entrées
en ligne; que les flottes, dans la Baltique, nous attendaient autour des iles d'Aland, etc., toutes nouvelles déjà bien vieilles à l'heure qu'il est, et qui le seront encore plus quaiul cette lettre t'urrivera.
SI juillet. — Jeu étais là de ma lettre, cjuaiid je suis monté sur le pont pour voir 1 appareillage. L'opération a été assez longue. Notre cabestan réparé à Deal ne va pas toujours parlaitement : c'est une affaire chaque fois qu'il faut lever l'ancre ; cependant nous étions en route à quatre heures et nous filions rapidement, en rasant les côtes de Danemark, apercevant toujours dans le lointain celles de Suède. A huit heures, nous rattrapions le Bull-dog et notre second transport, et après 1 avoir amarré nous avons repris notre course. La soirée était superbe ; après le coucher du soleil, je me suis promené jusqu à onze heures sur le pont en pensant à toi et à mes chères enfants !
Ce matin, nous sommes passés en vue des iles de Bornholm et de Christian, assez près pour distinguer parfaitement un fort joli village et une vieille tour en ruine, sur la pointe de Bornholm; toutes ces lies sont parfaitement cultivées; les récoltes paraissent fort belles et très avancées. Un des caractères particuliers de toutes ces terres, baignées par la mer Baltique, c'est leur peu d élévation au-dessus du niveau de l'eau ; puis, contrairement à ce que l'on voit sur toutes les côtes de l'Océan, la végétation ne s'arrête que là où commence l'eau ; partout l'on aperçoit des prairies, des champs et des bols magnifiques dont les dernières
252 COIUIESPONDAINCE DU GENERAL DUCIIOT.
branches, comme je te le disais hier, se baignent dans la mer.
Hier, je ne t'ai rien dit de Copenhague, et, parle fait, j'y ai passé si rapidement que je n'ai presque rien vu. L'aspect général de la ville est agréable, les rues sont larges, bien alignées, très propres; à côté de quelques beaux hôtels, l'on voit beaucoup de petites maisons ayant une foule de petites fenêtres.
La population m'a semblé peu vigoureuse. Les femmes marchent mal et sont affublées de toilettes véritables caricatures de celles de France. Mais je suppose que nous n'avons vu que la partie la moins élégante de la société, car c'était dimanche.
Un des caractères particuliers de la ville, ce sont les canaux qui s'avancent fort avant, dans presque toutes les directions, dans l'intérieur de la ville, et sont couverts de navires.
Nous avons vu sur une fort belle place, très bien bâtie, une statue équestre en bronze, représentant je ne sais quel roi danois qui, par sa carrure et sa mine renfrognée, ressemble pas mal à un bull-dog ; le cheval est tout aussi laid. Cette composition fait peu d'honneur au pays qui s'honore, avec raison, d'avoir vu naitre le fameux Thorwaldsen, sculpteur qui a fait des chefs-d'œuvre. Il paraît que ce qu'il a produit de plus beau est dans une des églises : ce sont les statues des douze apôtres; malheureusement, nous n'avons pu aller les voir. Nous avons passé en voiture devant un bel hôtel, à la porte duquel se trouvaient deux factionnaires
et des hommes en livrée; notre cocher nous a baragouiné quelques mots, au milieu desquels nous avons cru comprendre qu'il nous disait que cette habitation était celle du roi.
En somme, Copenhague est une grande et belle ville, renfermant une population de cent dix à cent vingt mille âmes, très commerçante ; c'est le véritable entrepôt de la Baltique. Je regrette de n'avoir pu la mieux visiter.
Dans la soirée, nous passerons probablement en vue de la pointe sud de l'Ile d'Aland, puis nous nous dirigerons à l'est de l'île de Gottland, et après-demain, vers le soir, nous serons à l'Ile de Faro, où nous rallierons le reste de notre flottille et les escadres. Nous attendons ce moment avec impatience, parce qu alors nous connaîtrons peut-être le but de notre expédition et, ce qui est bien précieux pour moi, je trouverai de tes nouvelles !
1" août. — Ce matin, à la pointe du jour, nous apercevions l'île de Gottland; ce soir, nous serons à Faro. Un vent très favorable nous pousse rapidement; plus nous avançons dans la Baltique, moins l'eau est salée; aujourd hui, elle est presque potable : néanmoins, c'est encore une détestable boisson. Notre capitaine me racontait qu'un des navires de l'escadre avait eu à son bord une véritable épidémie, parce que le capitaine avait imaginé de remplir ses tonneaux avec cette eau. Nous n'avons rien de pareil à craindre, car notre machine à vapeur distille chaque jour trois mille litres
d'eau, quantité bien suffisante pour notre consommation.
Cette mer est extrêmement poissonneuse, à tel point que, par instants, l'eau est troublée par des quantités énormes de frai.
Tout mon monde se porte à merveille depuis le départ : je n'ai que deux hommes malades; ils sont atteints de rhumatismes articulaires, résultat probable de quelque imprudence.
Les soldats sont nourris à bord comme les marins anglais : le matin, d'excellent chocolat; à une heure, la soupe au lard avec des pois ou de la viande salée ; à trois heures, le grog, et le soir, à sept heures, le thé. Mais chez les soldats l'habitude de grogner est telle qu'ils se plaignent constamment : c'est le chocolat qui n'est pas assez épais ou qui l'est trop, la soupe trop salée, le thé fadasse ; enfin il y a toujours quelque chose à dire. J'ai pris le parti de mettre à l'eau et au biscuit tous ceux qui se plaignent; c'est la seule manière de leur faire entendre raison.
Tous les soirs, notre musique joue à bord ; en pensant au plaisir que tu aurais à l'entendre, j'éprouve toujours un serrement de cœur. Cependant je me complais dans cette douleur, comme dans tout ce qui me rattache à toi.
2 août. — Hier, nous sommes arrivés d'assez bonne heure à hauteur de Faro ; là, un bateau à vapeur anglais est venu au-devant de nous et a remis au capitaine une dépêche nous enjoignant de continuer sur les
îles d'Aland, sans nous arrêter. Le rendez-vous est à Ledsund, petite île un peu en avant de l'île principale : on espère y arriver aujourd'hui.
Nous voici donc en plein dans les eaux de la Russie, ce soir peut-être nous foulerons le territoire russe ! Depuis hier, nous n'avons pas aperçu une voile, c'est la conséquence du blocus. Il paraît de plus en plus probable que le but de l'expédition est la prise de possession.des îles d'Aland; cependant, nous ne savons rien encore.
4 août. — Hier, au moment où je t'écrivais, des visiteurs sont venus m'interrompre ; ils sont restés longtemps à bord; puis j'ai été retenu sur le pont par un magnifique spectacle : celui des évolutions des chaloupes canonnières de l'escadre.
Le 2, dans la soirée, nous avons mouillé au sud de l'île d'Aland, dans une belle rade où toute la flotte est réunie ; c'est un beau spectacle que celui de cette innombrable quantité de grands et majestueux vaisseaux, autour desquels circule une foule de petites embarcations allant de 1 un à l'autre, portant des officiers affairés et des visiteurs.
L'île d'Aland est un immense rocher de granit, sur lequel poussent à grand'peine des sapins assez rabougris, une espèce d'herbe ou plutôt de mousse qui nourrit quelques moutons et quelques bœufs; une population d environ dix mille habitants est répartie sur l'île principale et sur les îlots environnants. Les Russes occupent plusieurs points fortifiés ; le principal est la
citadelle de Bomarsund, qui est réellement très forte du côté de la mer, mais ol"fre peu de difficulté du côté de la terre. La garnison totale de l'île est très faible, environ deux mille hommes ; la résistance sera donc très peu de chose, si toutefois il y a résistance, car il est très possible que le général Bodisko, gouverneur, se rende dès la première sommation; s'il faut en croire des déserteurs russes, il était sur le point de le faire dernièrement, lorsque les Anglais sont venus lui tirer quelques coups de canon.
Ce qui me charme, ce qui me rend toute ma gaieté et qui va toi-même te combler de joie, c'est que nous avons maintenant la certitude de ne point passer l'hiver ici; l'on a reconnu que ces îles ne valaient pas les embarras d'une occupation; d'ailleurs, elles offrent peu de ressources, et le froid y est si vif (40 degrés) que les Russes eux-mêmes peuvent à peine y vivre.
C'est donc une campagne de quelques semaines. Nous sommes certains de rentrer avec la flotte vers la fin de septembre.
Hier, j'ai été déjeuner à bord de la Reine Hortense avec le général Baraguay-d'Hilliers; puis j'ai été faire une visite au général d'Hugues à bord de \Hannibal. L'état sanitaire de la flotte est excellent; tout le monde va à merveille, est gai et plein d'entrain.
Un incident facilite singulièrement nos projets : le commandant en second du fort de Bomarsund a déserté cette nuit. Il est arrivé à bord du vaisseau amiral, apportant le plan très exact de la fortification et des ren-
BOMARSDND. 257
seignements précieux ; on a pensé un instant que c'était une comédie jouée, et que nous étions en face d'un espion ; mais on a fini par se convaincre de la sincérité de cet individu.
Il paraît que c'est à la suite d'une scène très vive avec le général Bodisko, qui a imaginé de faire brûler tous les villages avoisinant Bomarsund , pour nous priver de toutes ressources, que son second a déserté.
Nous attendons pour débarquer l'arrivée du Tilsiit qui porte notre matériel. Le point de débarquement est hors de portée des canons de la forteresse et parfaitement couvert. Un courrier de l'escadre va, toutes les semaines, à Dantzig, chercher les lettres; elles peuvent arriver de Paris en quatre jours.
J'étais sur le pont, il y a un moment, lorsque nous avons vu venir un canot portant un gros monsieur, coiffé d'un chapeau rond à gros galons d'or, comme un cocher de bonne maison ; le monsieur est monté à bord sans façon, et, comme j'avais aperçu sur le chapeau de l'un des marins le nom du bâtiment amiral anglais, le Wellington, j'ai regardé le gros monsieur curieusement. Il m'a semblé reconnaître le portrait donné par V Illustration de l'amiral Napier ; c'était bien lui, en effet, qui faisait une petite promenade en mer et avait eu l'idée de monter à bord du Prince. Il m'a demandé si nous étions bien confortablement installés, à quoi j'ai répondu affirmativement, en me louant beaucoup de l'hospitalité de ces messieurs; puis le père Napier est reparti sans autre cérémonie. C'est un original fieffé; il a tou- I. IT
jours des tenues excentriques. Le capitaine Schade m'a raconté qu'il l'a vu un jour dans un salon sans bas ; une autre fois, avec une botte à un pied et un soulier à l'autre.
5 août. — Le Tilsiit et les autres bâtiments en retard entrent en rade à l'instant ; le vaisseau amiral les salue de vingt et un coups de canon. Tout est en mouvement, nous allons donc partir dans quelques instants. Nous jouissons d'un temps superbe; il fait un peu chaud pendant le jour, mais les soirées et les nuits sont admirables.
Hier, j'ai été me promener un instant à terre; j'ai été tout surpris de trouver une belle végétation, en tout semblable à celle de nos contrées : des aunes splendides, des champs de pommes de terre et de gourganes. Nous sommes entrés dans une maison de paysans; il y avait une femme et un enfant de dix à douze ans, petit garçon d'une figure intéressante, qui lisait un catéchisme écrit en caractères allemands, mais probablement en langue russe ou suédoise; l'intérieur de cette habitation, tout en bois et calfeutrée avec de la mousse, est d'une propreté parfaite. La femme nous a fait un très bon accueil et nous a offert du lait excellent. En revenant, j'ai cueilli quelques petites fleurs que je t'envoie...
A la même.
Ledsund, à bord du Prince. Lundi, 7 août 1854.
C'est aujourd'hui que nous nous dirigeons sur
Bomarsund; nous mouillerons ce soir à six kilomètres
nOMARSUND, 259
environ de la place, et demain, au point du jour, le débarquement commencera. II est probable que ce débarquement ne sera pas inquiété, ou du moins très faiblement, car l'ennemi n'est pas en force pour cela (c'est à peine si 1 on compte deux mille honmics dans les différents forts).
Le seul moment périlleux sera probablement celui de l'établissement des batteries, car, une fois cette opération terminée, 1 ennemi ne saurait tenir longtemps, et il est possible qu'il n'attende pas l'assaut.
Oh! chère compajjne, au moment du danjjer comme dans tous les instants de ma vie, ma pensée sera tout à toi. La sainte Vierge me protégera, j'en ai la ferme confiance; mais, s'il plaisait à Dieu d'en décider autrement, mon dernier soupir sera pour toi, que j'aime de toutes les forces de mon âme. Que mon souvenir ne t'abandonne jamais, consacre ta vie tout entière à l'éducation de nos chères fillettes, parle -leur souvent d'un père qui les aimait tendrement et qui eût été heureux de les voir grandir sous ses yeux, d'être leur ami, leur soutien. Élève-les dans des goûts simples, mais ne crains pas de faire quelques sacrifices pour compléter une solide et brillante éducation. N'oublie pas cependant que des filles ne doivent jamais quitter leur mère; qu'elles aillent dans le monde le plus tard possible. Pour trouver la force de supporter ton malheur, pense que je veille sur vous, et qu'un jour Dieu nous réunira.
Adieu donc, mon amie; adieu, mes chères enfants; à vous ma vie, à vous ma dernière pensée!
A la même.
Nora-Finly, mardi, 9 août.
Le débarquement a eu lieu hier; commencé à deux heures du matin, il était terminé à cinq heures et demie. J'étais à terre avec mon deuxième bataillon à quatre heures et demie. Pas un coup de fusil n'a été tiré, pas un ennemi n'a été aperçu. Mille Anglais et deux mille hommes d'infanterie de marine, sous les ordres du général anglais Johnes, débarquaient au nord de la presqu'île dont Bomarsund occupe la pointe, pendant que les troupes françaises débarquaient sur deux points, sud et sud-ouest. Le terrain est tellement couvert de broussailles et de bois, au point où nous avons abordé, que nous avons eu quelque peine à nous former et à nous reconnaître; si l'ennemi nous avait inquiétés en ce moment, nous eussions éprouvé des pertes cruelles, mais lui-même courait risque d'être tourné et pris, car, comme je te l'ai dit, Bomarsund est à la pointe d'une presqu'île, et les Anglais en occupaient la gorge de très bonne heure. Le général Baraguayd'Hilliers m'a envoyé en avant avec mon deuxième bataillon pour reconnaître la route et la déblayer des abatis et des obstacles dont elle était couverte. Mes sapeurs ont eu fort à travailler; mais, comme nous n'étions pas inquiétés, cela marchait rondement, et à neuf heures du matin j'étais en vue et à trois kilomètres
de la place. Je me mettais immédiatement en relation avec le général Johnes, j'occupais fortement le village de Nora-Finly et je poussais une reconnaissance jusqu à mille deux cents mètres de la place. Je trouvai sur ce point une batterie abandonnée depuis la veille seulement. L'ennemi s'était retiré avec les pièces dans l'intérieur des fortifications ; après avoir établi une section de grenadiers dans cette batterie, je revins à Nora- Finly et j'attendis les ordres du général.
A onze heures, le général arrivait et paraissait enchanté de toutes les dispositions que j'avais prises. Il voulut pousser immédiatement jusqu'à la batterie, et, une fois là, nous allâmes même jusqu'à quatre ou cinq cents mètres de la place ; l'ennemi nous a envoyé quelques coups de fusil et de canon fort mal pointés. Le général Johnes ayant opéré comme moi de son côté, il est résulté de ces deux reconnaissances qu une des principales tours qui dominent complètement la place peut être attaquée facilement sans délai à quatre ou cinq cents mètres en deux points différents. On arrive jusquelà parfaitement à couvert, et il est facile d'y établir deux fortes batteries qui, en quelques heures, feront une brèche praticable.
Pendant notre opération, le reste des troupes était venu se masser dans le village de Nora-Finlv, où nous avons établi notre camp. La position est excellente, au point de vue militaire; déplus, elle est très pittoresque. Les maisons, toutes en bois, sont propres et commodes; de distance en distance, il v a des croix ornées de fleurs.
La population était fort effrayée, mais elle commence à se rassurer, et un certain nombre d'habitants sont déjà rentrés chez eux. C'est une population douce et hospitalière. Je suis installé dans une maison où il y a un jeune ménage et deux petits enfants, avec lesquels j'ai fait connaissance; la petite fdle surtout, de l'âge de notre Agathe, est très gracieuse. Quelques morceaux de sucre l'ont bien vite apprivoisée.
Nora-Finly, 11 août.
Hier dans la journée et ce matin de bonne heure, l'ennemi nous a envoyé quelques boulets de la tour du sud. Ils sont arrivés jusqu'au camp, mais n'ont touché personne.
Nous sommes toujours très occupés à débarquer le matériel et les vivres ; c'est là la grosse affaire, car, une fois tous nos moyens d'action réunis, nous aurons bon marché de cette bicoque.
Pendant la nuit, le général Niel, chef du génie, a poussé une reconnaissance jusqu'à cent quarante mètres de la place ; il a définitivement arrêté l'emplacement des batteries. Le travail de tranchée commencera probablement dans deux ou trois jours.
Je partirai cette nuit pour ouvrir les travaux de siège; c'est un honneur dont je suis fier, pour moimême et pour le régiment.
En me donnant cette marque de confiance, le général en chef m'a dit les choses les plus gracieuses.
Dimanche 13 août. — Tout s'est bien passé : à une heure du matin, je prenais mes positions à quatre cents mètres de la citadelle, et, grâce aux accidents de terrain, je plaçais mes tirailleurs de telle façon qu'ils pouvaient voir parfaitement les approches de la place sans être vus eux-mêmes. Mes réserves étaient aussi dans d'excellentes positions. J'avais expressément défendu de riposter au feu de l'ennemi, et, grâce à cette bonne précaution, je n'ai pas eu un blessé; cette journée a donc été un excellent début pour mes jeunes soldats, qui se sont habitués peu à peu à entendre siffler les balles et les boulets.
L'opération la plus délicate était de nous établir de nuit sur les positions choisies, afin de permettre au génie de commencer ses travaux. Nous avons parfaitement réussi ; j'ai pu pousser deux compagnies de voltigeurs jusqu'à deux cents mètres du point d'attaque, sans donner l'éveil à l'ennemi, que nous entendions causer et chanter dans la tour du sud. Je comptais passer ainsi la nuit en position, et certainement nous n'aurions pas été inquiétés ; mais on a eu la malencontreuse idée de me faire relever, à minuit, par un bataillon du 2^ léger, ce qui fut fait silencieusement et sans accident; mais les troupes qui nous avaient remplacés, n'ayant pas vu le terrain pendant le jour, étaient fort inquiètes ; aussi nous venions à peine de les quitter que le bruit d'une fusillade assez vive m'arrêta. Je me dirigeai immédiatement à gauche pour prendre un ravin que j'avais remarqué dans la journée, et par lequel j'aurais
certainement tourné l'ennemi s'il avait tenté une sortie.
Il n'en fit rien, la fusillade était le fait de nos troupes qui tiraient les unes sur les autres. Je me reliais, par ma droite, à deux compagnies de chasseurs à pied qui étaient venues me rejoindre le soir. Je l'avais bien expliqué au capitaine du 2' léger qui avait pris la place de mes voltigeurs du premier bataillon ; mais sans doute lui-même ne l'avait pas expliqué suffisamment à ses hommes, de sorte que ces malheureux avaient tiré sur les chasseurs, lesquels avaient riposté, de là grande confusion ; enfin tout s'est calmé. Dieu merci! et le mal a été moins grand qu'on ne pouvait le craindre.
Un officier et une douzaine de chasseurs ont été blessés, soit par le feu de leurs camarades, soit par le feu de l'ennemi, qui, réveillé en sursaut, a tiré plusieurs coups de canon et de fusil dans la direction où il voyait tirer. Quand tout a été calmé, je suis rentré au camp à trois heures du matin, horriblement fatigué, mais enchanté de ma journée. En deux nuits, deux batteries ont été complètement armées et terminées; ce matin, dimanche, à trois heures, elles ouvraient leur feu. L'ennemi a d'abord riposté très vigoureusement, puis son feu s'est un peu ralenti ; de gros morceaux de blocs de granit commencèrent alors à se détacher des murailles, et plusieurs bombes tombèrent sur la tour. Jusqu'à présent, nous n'avons que deux pièces légèrement endommagées et quelques hommes blessés.
Lundi 14 août. — Hier, à quatre heures et demie, la garnison de la tour hissait le pavillon blanc et deman-
ROMAUSUND. 265
dait à ])arlementer. Le {jcnéral a fait répondre qu'il n'y avait pas à parlementer, qu'ils devaient se rendre à discrétion, ou que dans une heure il ferait recommencer le feu.
En effet, le feu reprenait à cinq heures et demie : la tour ripostait très faiblement et cessait complètement à la nuit. Il était facile de voir que les soldats n'en voulaient plus, et que le commandant seul, homme énergique, tenait encore. Le matin, à la pointe du jour, les avant-postes se glissaient jusqu'au pied de la tour et entraient par une embrasure sans trouver la moindre résistance. Une trentaine de soldats russes, complètement ivres, restaient seuls dans la tour; les autres s'étaient retirés sur le corps de place pendant la nuit. Le commandant a cherché encore à faire un semblant de résistance, mais il a reçu deux coups de baïonnette qui l'ont mis hors de combat. Au moment où je t'écris, les drapeaux français et anglais flottent sur la tour, et nous y avons mis une garnison. Tu ne peux t'imaginer la figure que font les Anglais ; ils prétendaient que le canon ne pourrait mordre sur ces murailles de granit. Ils avaient pris tant de précautions pour armer leurs batteries qu'elles ne devaient être prêtes que mardi prochain, et il nous a suffi de quelques heures pour en finir, à nous seuls. Quand je dis finir, le mot n'est pas complètement exact, mais peu s'en faut. Le feu de la tour prend à revers l'ouvrage principal, de sorte qu'il est impossible que la résistance soit longue.
A la même.
Finlv, 16 août.
Chère amie, nous avons marché rondement depuis deuxjours ; hier, pour la Saint-Napoléon, nous ouvrions le feu sur le corps de place principal à quatre cents mètres. Pendant la nuit nous établissions la batterie de brèche à cent cinquante mètres et nous allions ouvrir le feu, lorsque la place a lâchement capitulé. Le succès n'était pas douteux; mais enfin, pour leur honneur, ils devaient attendre au moins que la brèche fût praticable.
C'est donc aujourd'hui, à deux heures, que nous sommes entrés dans la place; les Russes, au nombre de deux mille, ont défilé devant nous; je n'ai jamais vu des coquins aussi ignobles; ils étaient ivres, chantaient, gambadaient comme des prisonniers qui recouvrent la liberté. Si l'empereur Nicolas a beaucoup de soldats comme ceux-là, je ne lui en fais pas mon compliment.
La journée d'hier et surtout la matinée d'aujourd hui ont été chaudes. Le régiment a eu une vingtaine d'hommes tués ou blessés. On va démanteler la place, après en avoir tiré son immense matériel; puis, suivant toute probabilité, nous rentrerons en France...
Finlv, 17 aoi'il 1854.
Nous avons été visiter aujourd'hui la citadelle de
Bomarsund, qui est véritablement fort belle. Les dégâts
BOMAUSUND. 267
occasionnés par nos bombes et nos boulets se réduisent à peu de chose, et la place était encore tenable pendant longtemps, si le général Bodisko et ses soldats avaient eu quelque énergie; mais, je te le répète, cette troupe ne valait rien; sur les deux mille hommes renfermés dans la citadelle, on comptait cinq cents Juifs polonais qui servaient certainement à leur corps défendant; aussi sont-ils dans le ravissement d'être délivrés du knout.
Pour en revenir à la citadelle, c'était réellement un beau monument d'architecture militaire; les murailles en briques et en gi'anit ont, en moyenne, trois mètres d'épaisseur; il y a du logement pour trois mille hommes, au moins; cent cinquante pièces de canon, des obusiers, des mortiers, des approvisionnements énormes de toute espèce.
L'empereur de Russie avait l'intention de faire quelque chose de gigantesque et de formidable de ce point ; de tous côtés, surgissaient de nouvelles fortifications déjà assez avancées, le tout se reliant méthodiquement, de manière à abriter plus de dix mille hommes; ce devait être évidemment la première étape de l'armée russe destinée à envahir, un jour, la Suède.-
11 paraît à peu près certain que nous allons faire sauter tout cela, puisque la Suède n'a pas voulu en prendre possession, et c'est réellement dommage.
Une commission est chargée de faire l'inventaire de tout ce qui a été trouvé dans le fort; c'est un gros travail qui durera plusieurs jours. Il sera encore plus long
de le démolir, et l'on devra dépenser pour cela bien des tonneaux de poudre.
Je crois que nous ne serons pas prêts à nous rembarquer avant une quinzaine de jours.
Devant Boniarsund, 20 août.
Nos longues journées se passent maintenant sans
occupation, sans préoccupations. Nos hommes à tour de rôle sont commandés pour les travaux qu'exigent le rembarquement du matériel, l'enlèvement de tous les approvisionnements accumulés dans la citadelle de Bomarsund et mille autres détails.
Il paraît que je suis proposé pour officier de la Légion d'honneur; c'est tout ce que vaut la mince besogne que j'ai pu faire. Le général Baraguay-d'Hilliers disait au général d'Hugues qui lui demandait ce qu'il fallait faire pour moi : « Ducrot, je l'aime comme mon fils; je voudrais en faire demain un général de brigade ; mais, avec ses sept mois de grade, c'est bien difficile. »
Hier, nous avons changé remplacement de notre camp; notre village de Finly commençait à être infect, et d'ailleurs, comme nous avons tous les jours des corvées qui travaillent au fort, il était indispensable de s'en rapprocher. Nous sommes donc établis au pied de la tour sud, à l'endroit même où a été établie la première batterie de 16.
La tour fume encore. Je ne sais si je t'ai dit que l'ennemi y avait mis le feu avec des bombes, quelques
BOMARSU>D. 269
heures après notre occupation; elle a brûlé pendant la journée du 14 et la nuit du 14 au 15; puis à midi, pendant que les canons de la flotte grondaient, que le feu de nos batteries se croisait avec celui de la place, nous avons entendu, au milieu de la fusillade, une énorme explosion; à cent mètres de nous, une gerbe immense de fumée, de pierres, de poussière s'élevait majestueusement dans l'air : c'était la tour qui sautait . L'explosion s'est faite presque verticalement, de telle sorte que nous n'avons eu qu'un seul homme atteint légèrement par une pierre. Tu ne peux te faire une idée de la magnificence du spectacle; de ma vie, je n'ai l'ien vu de plus grandiose.
Les Russes étaient bien installés à Bomarsund; ils avaient des casernes magnifiques, un matériel et des approvisionnements immenses, plus de deux cents pièces de canon. On ne comprend pas qu'ils ne se soient pas mieux défendus.
Ce que j'ai vu de plus curieux, c'est la chapelle, décorée avec un luxe remarquable. On a fait deux lots de tous les objets de quelque valeur, et nous avons partagé avec nos bons amis les Anglais. Je crois que l'intention du général Baraguay-d'Hilliers est d'offrir notre part à la chapelle de l'école de Saint-Cyr, qui vient d'être restaurée. Je te rapporterai deux ou trois petits tableaux sans valeur, mais qui ont un certain cachet d'originalité.
Je ne sais ce que peuvent dire les journaux de notre parfaite entente avec les Anglais ; ce que je puis t'affir-
mer, c'est que nous sommes loin de sympathiser. L'amiral Napier est un personnage dont les habitudes et les manières n'ont rien de séduisant. Il est souvent en discussion avec le général Baraguay-d'Hilliers, et je suis bien certain que le contact dans lequel nous vivons, loin de faire oublier nos vieilles querelles, ne fait que raviver l'antipathie naturelle qui existe entre les deux nations. Il n'est pas un troupier qui n'ait plus de sympathie pour nos ennemis les Russes que pour nos amis les Anglais.
A la même.
Devant Boinarsund, 22 août.
Ce que disent les journaux de notre situation,
jusqu'à présent, est à peu près exact. Je ne puis dire avec quelle impatience nous attendons la réponse du gouvernement. Un conseil composé des amiraux et des généraux français a déclaré, à l'unanimité, que l'occupation des lies d'Aland était impossible, que la mer n'était plus tenable à partir du 1" septembre; il est donc bien évident que nous ne pouvons tarder à rentrer en France. Gomme je vais trouver nos fillettes grandies et embellies ! Mignonne sera presque un petit personnage, et Marie commencera à trotter comme une souris ; j'espère qu'elles sont bien sages, qu'elles écoutent toujours leur bonne petite mère.
Hier, nous avons été faire une reconnaissance à deux
OU trois lieues dans louest de lîle; cela pour occuper un peu nos hommes qui, comme nous, commencent à s'ennuyer. Le sol est accidenté ; il v a beaucoup de roches escarpées et de précipices, et aussi de nombreux lacs bordés de hauts sapins, ce qui forme d'assez jolis points de vue. Le pays est pauvre. Les habitants ont pourtant une certaine aisance; ils possèdent quelques vaches, quelques moutons; tous ont deux ou trois chevaux, une ou deux voitures. Les chevaux, de petite taille, sont" excellents. Attelés à de légers cabriolets, ils courent à toute vitesse, en dépit des pentes raides et du terrain rocheux.
Les habitants souffrent plus ou moins de la guerre et de notre présence ; cependant ils nous font bon visage. Les Russes ont brûlé tous les villages qui entouraient la place : pour se défendre comme ils l'ont fait, ce n'était pas la peine de causer tant de désolation!
La dernière note de M. de Nesselrode porte à croire que l'empereur Nicolas est assez embarrassé, et qu'il désire entrer en arrangement.
Les affaires vont bien mal en Espagne. Ce malheureux pays est sur une pente fatale. Espartero semble avoir adopté le rôle de Lafayette dans notre première Révolution ; triste rôle ! Il n'aura certainement pas la force d'arrêter le torrent.
Jai oublié de te dire que j'avais rencontré ici M. de Saint-Phale, le marin; c'est lui qui m'a débarqué. Je pense que c'est le frère de celui qui a été mangé par les sauvages. MM. les marins ne sont pas très enchantés de
272 CORRESPO?iDA>^CE DU GÉNÉRAL DUCROT.
leur campagne ; ils n'ont rien fait de bon, et réellement ils auraient pu agir. D'abord, il leur était extrêmement facile de prendre Bomarsund sans le concours d'un corps expéditionnaire de dix mille hommes. Les marins français rejettent la faute sur l'amiral Napier ; je ne sais ce que disent les Anglais.
Le général Baraguay-d'HiUiers a profité de ses loisirs pour aller faire une promenade sur les côtes de Finlande.
24 août. — Hier, je suis monté à cheval avec mon lieutenant-colonel, et nous avons fait une longue et intéressante tournée. Ce pays n'est pas aussi misérable que voudraient le faire croire bien des gens qui ne se soucient pas d'y rester. Le sol est granitique, et des collines rocheuses où poussent des sapins en occupent la plus grande partie ; mais il y a aussi de jolies vallées très bien cultivées, des lacs poissonneux bordés de belles et fraîches prairies, dans lesquelles paissent de nombreux troupeaux. Les petits chevaux abondent ; chaque paysan a son cabriolet, son chariot, son tombereau; ces gens-là sont mieux vêtus que nos paysans de France. L'intérieur de leurs maisons de bois est d'une rare propreté, très bien chauffé par d'excellents calorifères ; en un mot, si le numéraire est rare ici, on y possède en abondance tout ce qui est nécessaire à l'existence.
J ai vu là ce que l'on ne voit peut-être jamais dans nos contrées : des paysans se rendant à leurs champs, pour labourer, dans un excellent cabriolet. Arrivés sur les lieux, ils détellent leurs petits chevaux, les mettent à la
charrue, et, quand l'ouvrage est terminé, ils repartent comme ils sont venus.
Dans notre promenade d'hier, nous avons visité une jolie petite église luthérienne ; des stalles bien frottées et cirées, des crucifix, des statues de la Vierge de tous côtés, pourraient faire croire que Ton se trouve dans une église catholique, si le portrait de Luther n'était mêlé à ceux des saints du paradis. Dans le cimetière, nous avons vu des monuments fort beaux, en granit rouge, avec des lettres dorées, des ornements de toute espèce ; autre particularité qui prouve combien la civilisation est avancée ici, c'est que presque tous les habitants, hommes et femmes, savent bien lire et écrire.
25 août. — Nouvelle excursion à cheval aujourd'hui. Le général d Hugues m'avait donné rendez-vous; mais, comme je me suis trouvé un peu en retard, il était parti, et je ne l'ai rejoint qu'à Godbie, but de notre promenade ; ce village est à quatre lieues de Bomarsund ; la route qui y conduit est fort pittoresque et parfaitement entretenue. En voyant les belles pelouses qui la bordent, les hauts sapins mêlés de bouleaux et de sorbiers pleins d'oiseaux, les échappées de vue qui laissent entrevoir la mer ou de grands lacs, on se croirait dans un beau parc anglais; je t'assure que M. de Choulot pourrait venir ici pour faire des études. Une lieue avant d'arriver h Godbie, on traverse un bras de mer dans un bac; hommes, chevaux, voitures, tout s'y entasse. La traversée dure quelques minutes.
Depuis la veille, quatre compagnies de chasseurs I. 18
avaient été envoyées, avec un interprète et un agent de l'administration, pour acheter des bestiaux; nous avons donc trouvé une certaine quantité de bétes réunies, et l'on en promet beaucoup pour les jours suivants. C'est chose fort heureuse, car les hommes sont bien fatigués de la viande salée. Jusqu'à présent, j'ai été plus heureux que les autres ; j'ai toujours trouvé moyen de donner à mon monde une certaine quantité de viande fraîche, achetée au compte des ordinaires.
A Godbie, nous avons été reçus par un jeune médecin finlandais parfaitement installé : salon, chambres à coucher, salle à manger; son appartement est complet, très confortablement et même élégamment meublé ; des lithographies reproduisant les principaux sujets du tableau de la Smala, des Vénus plus ou moins décolletées, d'excellents fauteuils, des causeuses, tout, en un mot, rappelle un de nos intérieurs aisés. A trois heures, on nous a offert un très bon dîner, bien servi : un beau brochet, des œufs brouillés aux fines herbes, du veau froid, des langues fumées, des espèces de crêpes avec des confitures de framboise. Ajoute h cela un fort beau service de table, du linge damassé, bonne figure d'hôte, et tu comprendras que c'était une véritable jouissance pour des gens qui, depuis des semaines, sont mal installés.
Nos sympathies pour cette excellente population augmentent chaque jour; mais il est vrai de dire que notre antipathie pour nos chers alliés augmente en proportion. Pour peu que la campagne dure encore, nous
finirons par nous détester au suprême cle(]rê ; on aura beau dire et beau faire maintenant, je ne croirai jamais aune entente cordiale et sincère. Des intérêts communs peuvent nous rapprocher momentanément ; mais nos caractères ne se ressemblent pas plus que nos cuisines.
On travaille toujours avec ardeur à préparer tout ce qui est nécessaire pour faire sauter la citadelle et les autres ouvrages ; nous espérons que le général Baraguayd'Hilliers donnera l'ordre de commencer cette opération aussitôt qu'il sera de retour, c'est-à-dire dimanche ou lundi. Il n'y a pas de temps à perdre ; depuis deux jours il pleut, et le vent est très frais. Les indigènes annoncent des pluies torrentielles pour le mois de septembre.
26 août. — Les journées passent avec une lenteur désespérante. Je calcule, dix fois par jour, le temps nécessaire pour permettre au courrier porteur de la nouvelle de la prise de Bomarsund d'arriver jusqu'à l'Empereur , les délais indispensables pour prendre une décision et enfin la venue de cette décision; tout cela doit nous conduire aux premiers jours de septembre... C'est long encore, et cependant, en pensant aux camarades qui sont à Tarmée d'Orient depuis plusieurs mois et qui y resteront peut-être indéfiniment, nous n'avons pas le droit de nous plaindre.
J'avais entendu tonner le canon, je pensais qu'il
annonçait l'arrivée du général en chef... Je bâtissais des châteaux en Espagne en me rendant au quartier général. Quelle a donc été ma déception en apprenant
que le canon avait été tiré en l'honneur d'une fête anglaise ! Le jour même de la prise de Bomarsund, le général en chef a expédié son aide de camp, le capitaine Foy, pour en porter la nouvelle à l'Empereur; cet officier s'est embarqué sur la Reine Hortense, commandée par le capitaine Exelmans. La frégate devait se diriger sur Dantzig et mettre à terre M. Foy, qui pouvait être à Paris en six jours. Le bâtiment a échoué, paraît-il, sur des rochers près de Dantzig; il n'est pas complètement perdu, mais il faudra plusieurs jours pour le renflouer. Tel est le récit apporté par un navire marchand arrivé hier; pour l'honneur de notre marine en général et celui d'Exelmans en particulier, je veux en douter.
28 août. — L'ordre de notre rentrée est arrivé; nos chevaux embarquent demain ; nous ne tarderons pas à les suivre...
29 août. — Le départ du courrier a encore été ajourné pour donner au général Baraguay-d'Hilliers le temps d'achever sa correspondance. Voici ce qui a amené l'ordre de départ : hier, en revenant de sa reconnaissance, le général a trouvé une dépêche télégraphique envoyée à notre ministre à Stockholm ; elle était conçue à peu près en ces termes : « Mettez le gouvernement suédois en demeure de se prononcer au sujet de l'occupation des îles d'Aland ; s'il accepte, qu'on prenne des mesures pour faire hiverner notre corps expéditionnaire de la Baltique; s'il refuse, expédiez l'ordre au général Baraguay-d'Hilliers de rentrer immédiatement en France. » Depuis l'arrivée de cette
ROMARSUND. 277
bonne dépêche, Ton travaille à force pour détruire tout ce qui a appartenu au gouvernement russe, et je t'assure que nos troupiers ne se font pas prier. La première brigade, dit-on, doit s'embarquer la première, et probablement le 3* de ligne le premier.
31 août.
C'est après-demain que nous embarquons sur le Prince, ce même navire qui nous a amenés ici... Nous débarquerons à Dunkerque, Calais ou Boulogne. Là, nous trouverons probablement des ordres pour notre destination ultérieure.
1" septembre.
Depuis deux jours, la mer est un peu grosse, et
cela retarde l'embarquement. Le chef de bataillon du génie , envoyé en mission à Paris pour porter au ministre la délibération des amiraux et généraux relative à l'évacuation des îles d'Aland, est arrivé hier; il a apporté l'ordre de presser le départ. Toute la division se dirige sur Cherbourg. Cela retardera de quelques instants le bonheur de notre réunion ; mais nous avons ainsi la certitude de ne pas rester au camp de Boulogne.
2 septembre.
Nous voici donc à bord du Pj^'nce, et, cette fois, chère amie, c'est vers toi qu'il va me conduire. Avec quel bonheur j'ai revu ce navire! Il m'a paru plus beau, plus
grand; tout me semble charmant, les Anglais mêmes me paraissent plus aimables. Les vents se sont calmés comme par enchantement, et en moins d'une heure et demie tout mon monde était à bord. Nous passons la nuit devant Bomarsund ; demain le général d'Hugues nous rejoint. Il est arrivé hier soir un joli petit bateau à vapeur russe avec pavillon parlementaire. Que veut-il faire? C'est la question que tout le monde se pose. Les uns parlent de paix et de conciliation; les autres disent qu'il ne s'agit que de l'échange de quelques prisonniers et de recueillir les femmes de quelques malheureux officiers russes emmenés prisonniers. Cette dernière version me semble la plus probable, car la question de paix ne peut se traiter que par la diplomatie. 3 septembre. — Nous avons assisté, hier, à l'un des plus beaux et en même temps l'un des plus horribles spectacles qu'il soit possible de voir. A sept heures du soir, au moment du coucher du soleil, la grande citadelle de Bomarsund s'abîmait tout à coup au milieu d'un nuage épais de poussière et de débris de toute espèce; quoique placés à près de 2,000 mètres, nous avons été enveloppés pendant plus d'une heure d'une telle fumée que l'on ne voyait pas d'un bout du navire à l'autre; puis l'aspect a changé, et, au milieu d'une mer de feu, nous avons vu reparaître les débris de cette superbe forteresse. Ainsi, il a suffi d'une seconde pour réduire à néant ce que des milliers d'hommes ont mis des années à construire ; il y a vraiment quelque chose de triste dans cette puissance de destruction donnée à
I50MARSUND. 279
l'homme ; elle est par trop supérieure à sa puissance de production.
J'ai passé une partie de la nuit sur le pont, à contempler ce spectacle ; à la lueur de l'incendie, on distinguait les forts avancés; à chaque instant les détonations des bombes, des obus, lançaient vers le ciel de nouvelles gerbes de feu et ravivaient I incendie; aujourd'hui, tout cela brûle encore et brûlera peut-être pendant quinze jours, car il est impossible d'imaginer la quantité d'huile, de farine, de vêtements, de matériel accumulée dans cet immense bâtiment.
L'embarquement s'achève aujourdhui, et nous irons, ce soir, à Ledsund, pour nous mettre définitivement en route demain. Nous avons assez de charbon et d'eau pour plus d un mois, le vent est favorable, la mer est belle : nous pouvons être à Cherbourg dans douze ou quinze jours.
Oh! chère amie, que d'actions de grâces à la Providence qui me ramène vers toi, qui abrège cette campagne qui avait semblé devoir être longue et périlleuse ! Parmi les quelques objets que je te rapporte, se trouvent trois lampes que j'ai ramassées dans la chapelle de Bomarsund, la veille de sa destruction ; nous ferons purifier ces objets, et ils nous serviront à orner la chapelle de la Vierge, à Germigny (1). Cette idée m'est venue au moment même où tu pensais à lui faire élever un autel.
(1) Paroisse du général Ducrot dans la Nièvre.
A Monsieur Ferdinand des Champs.
Orléans, i8 avril 1859 (1).
Mon bon père,
Une dépêche télégraphique du ministre, arrivée ce matin à onze heures, m'enjoint de partir immédiatement pour Lyon ; j'y arriverai demain matin...
J'ai laissé ma pauvre femme bien triste. Je compte sur votre tendresse pour l'entourer de tous les soins dont elle a besoin.
A Madame Ducrot.
Lyon, 20 avril 1859.
Au moment OÙ j'écris, nous ne savons pas encore si
(1) Le général Ducrot, nommé général de brigade le 13 mars 1858, commandait la subdivision d'Indre-et-Loire depuis le 15 janvier 1859.
nous irons à Briançon ou si nous resterons à Lyon. Notre première destination était en effet Briançon ; mais, comme tout ce pays est couvert de neige, qu'il est impossible d'y faire camper ou même d'y réunir une division d'infanterie, le maréchal de Castellane a demandé par dépêche télégraphique à nous conserver à Lyon ; cette demande, partie hier à trois heures, n'avait pas encore de réponse hier soir à dix heures.
Voici comment se sont passés les faits qui ont motivé notre départ si précipité. Dans la nuit de dimanche à lundi, Trochu fut mandé par le ministre de la guerre, qui lui communiqua une note dans laquelle il était dit que les Autrichiens faisaient un grand mouvement de troupes; que toutes se concentraient entre l'Adda et le Tessin, etc.; bref, que les Piémontais allaient être attaqués.
Après la lecture de cette note (que Trochu crut être delà main du prince Napoléon), le ministre (1) dit à notre ami : « Vous voyez qu'il n'y a pas une minute à perdre; partez donc immédiatement. » Trochu fit observer que les choses ne lui paraissaient pas aussi pressées ; que la concentration des troupes autrichiennes entre l'Adda et le Tessin était un fait tout simple ; que, là, ils étaient sur leur terrain; que de là à un passage du Tessin, il y avait loin; que, dans tous les cas, il faudrait un certain temps pour réunir la division dans les environs de Briançon ; et il ajouta une foule d'autres
(1) Le maréchal Vaillant.
bonnes raisons. Mais le ministre, qui paraissait avoir perdu la tête, ne voulut rien entendre et lui dit : « II faut partir, et cela sans perdre un instant. — C'est bien, je pars, répliqua Trochu; mais si vous tenez à avoir vos généraux immédiatement à Briançon, prévenez aussi le gjénéral Ducrot, car, bier, je l'ai induit en erreur eu lui disant, par le télégraphe, qu'il avait au moins devant lui les quatre jours réglementaires. »
J'ai interrompu ma lettre pour aller voir le général Bo'urbaki et recueillir quelques nouvelles. J'en arrive, et je t'avoue que je ne suis guère plus avancé...
J'ai reçu, tout à l'heure, du maréchal de Castellane, une invitation à diner pour lundi 26 ; cela semble faire présumer que nous avons quelques jours devant nous. L'article qui a paru au Monùeiw d'avant-hier donne de grandes espérances d'arrangement. Beaucoup de gens ici pensent que si Ton réunit avec tant d'empressement une division à Briançon, c'est afin de pouvoir la renvoyer quand les bases du désarmement seront posées, et satisfaire ainsi l'opinion publique et les grandes jjuissances.
En résumé, ce ne sont que des hypothèses, et, tout en conservant des espérances de paix, il faut nous préparer à combattre. !}sous n'avons ni ambulances, ni moyens de transport, ni les autres accessoires pour entrer en campagne.
Le maréchal de Castellane vient de me dire que la guerre est loin d être décidée.
Nous sommes toujours dans un imbroglio auquel il est difficile de comprendre quelque chose. Lesjournaux, la Bourse, l'opinion publique sont à la paix, et cependant les mouvements de troupes continuent.
La réponse du ministre au maréchal de Castellane était ainsi conçue : « Il est urgent que la division Bourbaki se réunissse à Briançon : c'est une démonstration commandée par la politique. « Est-ce pour faire un semblant de désarmement, quand on sera d'accord sur les bases de ce désarmement? Est-ce pour prêter notre appui au gouvernement piémontais, quand il faudra désarmer, et surtout licencier ces bandes de misérables que Garibaldi traîne à sa suite? Les deux hypothèses sont admissibles.
Je partirai à cheval, après-demain, pour Grenoble; j'y passerai la journée de dimanche, fête de Pâques, et, lundi, je me mettrai en route pour me rendre par étapes jusqu'à Mont-Dauphin, lieu désigné pour l'établissement de mon quartier général. H y a une diligence entre Grenoble et Mont-Dauphin, mais elle marche lentement, et d'ailleurs, comme je ne suis pas pressé d'arriver dans ce trou de Mont-Dauphin, j'aime mieux parcourir, en me promenant, cette route qui, dit-on, est belle et pittoresque.
Les événements paraissent se précipiter; il est
difficile d'en prévoir l'issue. L'Autriche fait preuve d'une obstination qui rendra un arrangement impossible. L'Angleterre a fait des propositions fort raisonnables qui ont été acceptées avec empressement par la France, la Prusse et la Russie ; l'Autriche les a repoussées, mais a témoigné l'intention de s'entendre directement avec le Piémont. C'est une dernière chance de solution pacifique, et, dans tous les cas, la situation de notre pavs devient bonne, puisque, si la guerre éclate, ce sera incontestablement du fait de l'Autriche, et que nous sommes ainsi assurés, sinon du concours, au moins de la neutralité des grandes puissances. En présence des éventualités qui peuvent se produire, l'Empereur a dû ordonner la concentration immédiate de deux corps d'armée sur les Alpes. Le 1", sous les ordres du maréchal Ganrobert, a son quartier général à Grenoble ; il se compose des divisions Renault, Bouat et Bourbaki ; le 2% sous les ordres du maréchal Baraguayd Hilliers, se réunit dans le Midi et se compose des divisions la Motte-Rouge, Forey et Bazaine. Un 3*" corps s'organise à Toulon ; on ne sait encore qui le commandera...
Lyon, 23 avril.
Il est six heures du matin, je suis dans les préparatifs
<le départ; mais avant de m'éloigner encore, je veux te donner de mes nouvelles.
On disait, hier soir, que l'Angleterre avait fait des représentations à l'Autriche, au sujet de son refus d'accepter les conditions d'arrangement proposées par elle; que, par conséquent, cela donnerait de nouvelles chances d'arriver à une solution pacifique.
Si la guerre a lieu, il est de fait que la responsabilité en retombera sur l'Autriche, qui, dans ces derniers temps, s'est montrée d'une arrogance incroyable, tandis que l'Empereur a fait les concessions compatibles avec l'honneur de la France.
Bourg d'Oisans, 24 avril 1859.
Nous voici au milieu des Alpes, dans une auberge
d'assez triste apparence, où cependant nous avons trouvé bonne table et bon lit. Nous avons fait nos quinze lieues dans la montagne, ce qui est assez joli pour des chevaux sortant du chemin de fer; hommes et dadas se sont très bien comportés.
Après-demain, nous serons à Briançon, où je brûle d'arriver pour trouver une lettre de toi. Que se passet-il en ce moment à Paris, en Italie, à Londres? Nous voici plongés dans un pays où les nouvelles arrivent en retard de huit ou dix jours.
La Garde, 25 avril.
Nous poursuivons notre route sans encombre et
sans accidents; nous avons fait nos huit lieues aujourd'hui. Nous voici dans un malheureux vilia^je entouré (le neige de tous côtés ; l'on se demande comment une population nombreuse peut vivre dans de semblables conditions! et cependant la population parait aisée et vigoureuse ; à chaque pas sur la route, on aperçoit des cascades qui descendent d'une hauteur de plusieurs centaines de mètres, des rochers à pic couverts de neige; la route, qui d'ailleurs est très bonne et très bien entretenue, suit constamment le bord d'un beau torrent. Notre gîte se nomme La Garde; de ma fenêtre j'aperçois la montagne du Lautaret et le col que je dois franchir demain.
Il y a quelques jours encore, la neige rendait ce col infranchissable; mais on a employé une compagnie du génie et de nombreux ouvriers civils à déblayer cette neige, et aujourd hui le passage est très facile.
Les remontrances de l'Angleterre et de la Russie auront-elles fait réfléchir l'Autriche? Se sera-t-elle décidée à accepter des conditions vraiment honorables pour elle comme pour la France? Si, aveuglée par son orgueil, elle veut la guerre, malheur à elle! nous en aurons bientôt fait justice; nos petits soldats sont pleins de courage et d'entrain. J'en rencontre tout le long de
la route, et c'est plaisir de les voir. Mon fidèle Knecht (1) est le serviteur le plus précieux qu'il soit possible de trouver ; il est d'une attention, d'une exactitude, d'un dévouement à toute épreuve ; je lui ai donné la haute main sur la conduite de tout mon convoi, qui est assez nombreux par suite de l'adjonction des chevaux de Trochu et de de Salles; il s'en acquitte admirablement et mène tout son monde avec une fermeté remarquable.
Quel changement dans cette bonne ville de
Tours ! la voilà sans général, sans maréchal, sans étatmajor général et peut-être même sans garnison, car je ne crois pas qu'on lui laisse le 6" hussards, ni le 5* de ligne; ainsi va le monde : aujourd'hui le calme le plus complet, demain la tempête; puis revient le calme, ce ^ J calme tant désiré, puisqu'il doit nous réunir!
Briançon, 26 avril.
Nous voici arrivés à Briançon; le passage du
Lautaret s'est parfaitement effectué par un temps magnifique. La route est bonne, à part quelques centaines de mètres où elle est couverte de glace et que nous avons dû descendre en tenant nos chevaux par la figure.
J'ai trouvé le général Bourbaki, à mon arrivée, fort occupé d'organiser sa division et de lui assurer les
(1) Son ordonnance.
moyens de vivre; il a paru enchanté de me voir, je vais faire de mon mieux pour le seconder. Les nouvelles de Paris annoncent que la Prusse, comme la Russie et rAngleterre, protestent contre la conduite de 1 Autriche. Cela rend notre position excellente.
D'après les derniers renseignements venus de Turin, il parait que les Autrichiens ont recule, après avoir fait un premier mouvement en avant. C'est probablement le résultat de la note collective des trois grandes puissances.
Mon cœur est bien soulagé par ta lettre du 23
qui respire le courage et la résignation ; oui, chère amie , Dieu nous protégera et nous réunira bientôt.
La campagne que nous allons entreprendre ne saurait être de longue durée; notre présence en Italie va amener un soulèvement général qui facilitera notre besogne.
L'ordre de franchir la frontière est arrivé cette nuit! Je me mets en route demain matin, avec deux bataillons du 59' et un bataillon du 11'. Après-demain nous serons à Suse, et peut-être le soir même à Turin.
Je te quitte pour faire mes préparatifs de départ.
Dans quelques heures, nous franchissons la frontière. Je pars plein de confiance... Mais les desseins du bon Dieu sont impénétrables, et il faut d'avance s'y sou- I. 19
mettre avec résignation. Si je ne dois plus te revoir en ce monde, ma compagne bien-aimée, consacre ta vie tout entière à élever religieusement nos chères filles. Fais tous tes efforts pour leur inculquer des goûts simples ; qu'elles restent étroitement unies entre elles et groupées autour de leur excellente mère.
C'est le dernier vœu d'un père qui les a tendrement aimées et qui aurait voulu vivre pour assurer leur bonheur.
Oulx, 28 avril.
Nous avons franchi le mont Genèvre aujourd'hui.
Le temps était assez mauvais, mais la route est bonne, et tout mon monde est arrivé à OuK, sur le territoire sarde, à deux heures.
Un capitaine d'état- major, venant directement de Paris, nous a appris que le mouvement de la garde avait dû commencer hier; que l'Empereur et toute sa maison partiront samedi de Paris; que toutes les troupes sont en mouvement, et que, dans quelques jours, cent cinquante mille hommes de notre armée seront concentrés autour de Turin.
Avec l'armée piémontaise, nos forces seront portées à deux cent mille hommes. C'est bien certainement plus qu'il n'en faut pour donner une bonne leçon aux Autrichiens.
D'après les renseignements que j'ai recueillis, l'armée piémontaise occuperait une forte ligne s'étendant de
Casai à Alexandrie jusqu aux Apennins. Elle est couverte par ces deux places fortes et par une série d'inondations factices que l'on a obtenues en remplissant les rivières et en crevant les canaux. Il me semble difficile que les Autricbiens puissent et même cherchent à les forcer, dans cette position. Nous aurons donc tout le temps de prendre nos mesures.
On n'a aucune nouvelle des mouvements de l'ennemi ; on.ne sait même pas s'il a passé le Tessin !
A partir de demain, je serai sur une ligne de chemin de fer et de télégraphe électrique, c'est-à-dire en mesure de te faire passer presque instantanément toutes les nouvelles importantes.
Je suis installé dans la maison de campagne d'un haut personnage de la cour de Turin, nommé le chevalier des Ambrois ; il a mis son habitation et tout son monde à la disposition des officiers généraux français. Je suis entouré de tout le confortable possible.
Cliaumont, 29 avril.
Une dépèche télégraphique du maréchal Can-
robert, arrivée cette nuit, m'a donné l'ordre de m'arrèter avec ma colonne, à six kilomètres de Suse, dans un petit village appelé Chaumont.
Toute la division Bourbaki doit être concentrée ici ou dans les environs; j'ai eu fort à faire pour assurer le logement de tout mon monde et des colonnes qui viennent derrière moi.
Les habitants sont pleins de bonne volonté; ils font tout leur possible pour nous bien recevoir, mais il y a un tel encombrement de troupes que j'ai dû faire tout moi-même pour arriver à un résultat.
Le colonel de Senneville vient de m'apprendre que la division Bouat est concentrée à Suse, et que personne encore n'a été dirigé sur Turin.
Le maréchal, arrivé dans la nuit, est reparti le matin pour Turin.
Les Autrichiens n'ont pas bougé.
Ma propriétaire m'a apporté VOpinione, de Turin, et m'a traduit les passages les plus saillants. J'ai constaté avec étonnement que l'Autriche s'était ravisée, et que, sur les représentations énergiques des trois grandes puissances, elle avait accédé aux propositions de l'Angleterre et retiré l'ultimatum signifié au Piémont. Quel résultat va produire ce nouvel incident?
Il ne peut nous être que très favorable, car il nous permet de gagner du temps et d'achever une préparation qui laissait à désirer sous tous les rapports.
Nous aurions certainement suppléé à l'incurie de notre ministre de la guerre ; mais enfin mieux vaut avoir quelques jours pour se retourner.
Je présume que le mouvement de la garde et le départ de l'Empereur vont être ajournés. Il n'est pas impossible que le Congrès se réunisse, mais aboutirat-il à une solution pacifique? Je ne le crois pas.
L'esprit des Piémontais est exalté à un haut degré : ils ont une haine des Autrichiens que je ne soupçonnais pas.
Je ne parle pas des employés du {jouvernement ou des officiers qui pourraient obéir à un mot d'ordre, je parle des bourgeois, des paysans, des femmes, des enfants même.
Tout ce pays a été français; il faisait partie du Dauphiné; les habitants s'en souviennent avec plaisir.
Je loge chez un brave homme passablement original ; c'est un composé de principes libéraux et royalistes assez bizarres.
La collection de portraits qui orne ma chambre me paraît l'expression assez exacte de ces contradictions politiques. Ainsi, en face de moi, je vois Marie-Antoinette, Murât, La Révellière-Lépeaux, Talleyrand, Junot, Lally-ToUendal , lord Byron, Custine, général Foy, Malesherbes, Santerre !
Je suis moins bien que chez mon chevalier des Ambrois...
Chaumont, f30 avril.
Le général Bourbaki m'a apporté, ce matin, ta lettre du 25 et celle pour Knecht... Ce brave garçon a paru enchanté de ta bienveillante attention; il avait les larmes dans les yeux quand je lui ai remis ta lettre. C'est vraiment un serviteur comme on en rencontre peu dans la vie; il est plus soigneux de ma personne et de mes intérêts que des siens propres.
Le général Bourbaki ne nous a apporté aucune nouvelle inédite ; nous étions au courant de ce qui se passe
par les journaux du pays. Il paraît que les populations de la rive droite du Pô s'agitent beaucoup; les Toscans ont mis leur prince en demeure de faire alliance avec les Piémontais ou d'abdiquer, et, comme il n'a pas voulu se prononcer, ils le tiennent en chartre privée. Il est évident que notre marche en avant provoquera un soulèvement général. Hier, j'ai passé la soirée avec le curé du village, qui est un homme distingué; il a habité longtemps Vienne et la Lombardie ; il me disait que dans toute la Lombardie les Autrichiens sont détestés; que, dans ces dernières années, les impositions de tous genres ont été tellement lourdes qu'il en est résulté une irritation générale. Il m'a donné des détails intéressants sur les difficultés survenues entre la cour de Rome et le gouvernement piémontais.
« Sans approuver ce dernier, me disait-il, je crois qu'il a été contraint par les nécessités de l'époque à prendre certaines mesures qui ont cruellement blessé le Souverain Pontife. Je ne mets pas en doute, ajoutait le bon curé, que l'intervention de l'empereur Napoléon ne parvienne à amener une solution satisfaisante entre les deux cours, d
Chaumont, 1" mai.
C'est aujourd'hui le premier jour du mois de
Marie ; nous l'avons commencé en allant à la messe en grande cérémonie. La petite église de Chaumont est charmante et parfaitement décorée.
GUERllE D'ITALIE. 295
Le curé est venu nous inviter à assister à la messe, afin d'entendre le Domine salvum qu'il devait faire chanter à l'intention de notre empereur. Un piquet avait été commandé, ainsi que la musique militaire. J'y assistai, avec d'autant plus de plaisir que je m'unissais à vous d'intention, à vous, chères et hien-aimées amies, qui êtes sous la protection de la Vier^je Marie.
Il paraît que les Autrichiens ont rétrogradé après avoir fait une pointe sur le territoire piémontais. On ne sait encore à quoi attribuer ce mouvement.
Nous savons par les journaux du pays que le maréchal Baraguay-d'Hilliers est débarqué à Gènes avec une partie de son corps d'armée, mais là s'arrêtent les nouvelles. Il est probable que ce corps d'armée marchera sur Turin aussitôt qu'il sera réuni.
Le général Bouat, commandant la deuxième division de notre corps d'armée, est mort hier soir, en sortant de table, d'une attaque d'apoplexie.
Nous avons un temps affreux depuis hier; les troupes en mouvement ont dû beaucoup souffrir. Mais voilà le soleil qui se montre, et j'espère qu'il prendra le dessus.
Je suis très bien outillé ; j'ai quatre chevaux, un bon mulet, une petite voiture très commode.
Alexandrie, 3 mai.
Depuis hier nous sommes à Alexandrie, en pleine
Italie, et à quelques lieues seulement des avant-postes autrichiens. Notre ordre de mouvement nous est par-
venu clans la nuit d'avant-hier, et à huit heures du matin nous nous embarquions au chemin de fer de Suse.
Le général Bourbaki m'avait envoyé en avant avec la première colonne pour préparer l'installation, ce qui m'a donné fort à faire. Toute la division occupe la citadelle, en attendant la concentration des troupes. Le mouvement sur Alexandrie a été ordonné fort judicieusement par le maréchal Canrobert, pour arrêter la marche des Autrichiens qui semblaient décidés à pousser tout droit jusqu'à Turin.
Cette capitale, qui renferme une population de près de deux cent mille âmes, est ouverte et ne possède aucun moyen de défense ; en nous y maintenant, nous courions risque d'être forcés et nous perdions nos communications avec Alexandrie, sur laquelle se dirige le gros de l'armée arrivant par Gênes.
Au contraire, en prenant position à Alexandrie, sur le flanc de l'ennemi, il était probable qu'il n'oserait pas s'avancer, exposé qu'il serait à être tourne et à recevoir la bataille dans les conditions les plus défavorables. Les prévisions se sont réalisées, les Autrichiens se sont arrêtés net, et, ce matin, ils ont effectué le passage du Pô, au-dessous de Valence; ils semblent aujourd'hui vouloir menacer nos communications avec Gênes. Mais comme le maréchal Baraguay-d'Hilliers et le général Mac Mahon sont à Gênes en ce moment-ci, qu'ils disposent de cinquante mille hommes, que ces forces grossissent chaque jour par les renforts venus de France,
que nous comptons déjà, à Alexandrie ou aux environs, près de cent mille hommes, tant Piémontais que Français, je ne crois pas que les Autrichiens puissent rien entreprendre de sérieux. Nous serons donc en mesure de prendre 1 ottensive quand cela nous conviendra, c'est-à-dire quand nous serons complètement organisés et que tous les corps d'armée seront réunis. Nous nous trouverons alors dans des conditions de supériorité incontestable, et, si les Autrichiens soutiennent le choc sur la rive droite du Pô, nous pouvons détruire leur armée dans une seule bataille heureuse. Tout va donc bien de ce côté ; il est impossible que nous nous engagions avant quatre ou cinq jours.
Une dépêche télégraphique nous a appris, ce matin, la nomination de Trochu au grade de général de division, en remplacement du général Bouat. Tout le monde s'en est réjoui.
Alexandrie, 4 mai.
Les Autrichiens sont décidément d'une prudence extrême ; après avoir fait une légère démonstration sur Tortone, ils se sont retirés. Maintenant, il me paraît certain que nous ne les rencontrerons que quand nous irons les chercher; or, comme nous serons alors beaucoup plus forts qu'eux, moralement et numériquement, leur compte sera bientôt réglé.
Trochu nous est arrivé dans la nuit; nous l'avons
embrassé avec une véritable satisfaction. Il prend le commandement de sa division aujourd'hui même.
J'espère que tu t'occupes bien régulièrement de
l'éducation de nos chères fillettes; je ne saurais trop te recommander ce soin si important. Pousse surtout Agathe pour la lecture, la grammaire française, les dictées et l'écriture; remets-la au piano. Veille bien aussi âmes arbres fruitiers. Tu ne saurais t'imaginer la différence qui existe entre la végétation de ce côté-ci des Alpes et celle du côté de la France. Tous les arbres sont feuillus, ici, comme au mois de juin chez nous. On fauche les prairies artificielles. Je comprends que ce magnifique pays fasse envie aux Autrichiens.
Alexandrie, 5 mai.
Au point de vue des affaires militaires, la journée
d'hier a été fort calme : nos troupes continuent à arriver, et je pense que tout notre corps d'armée sera réuni ce soir ou demain matin. Il en est de même, probablement, pour les corps d'armée qui se réunissent à Gênes. La division Bazaine est à Serravalle avec ses avantpostes à Novi, c'est-à-dire à cinq lieues de nous. Enfin, le corps Niel s'organise à Suse, et deux divisions de cavalerie viennent derrière lui. Que font les Autrichiens, pendant ce temps-là? Pas grand'chose. Ils ont fait des démonstrations sur Casai, puis ont redescendu le Pô, ont fait de nouvelles démonstrations de passage au-des-
GUEIIRE D'ITALIE. 299
SOUS de Valence, près du confluent du Tanaro et du Pô, leurs avant-postes sont venus jusqu'à Sale, sur la route de Tortone, et maintenant ils sont immobiles et paraissent fort irrésolus.
Avec un peu d'audace, ils pouvaient, au début, enlever Alexandrie. Turin, couper les lignes de chemins de fer entre Gènes et Turin, nous fermer les débouchés des Alpes et des Apennins; l'armée piémontaise et tout le Piémont étaient à leur discrétion. Leur méthode et leur lenteur proverbiales nous ont sauvés, et maintenant les conditions sont toutes contraires, c'est-à-dire que nous sommes maîtres de la situation et prendrons, à notre gré. linitiative des opérations.
Chère amie, je comprends bien ton impatience d'avoir des nouvelles, et je t'assure que je fais tout mon possible pour t'écrire régulièrement et longuement; mais souvent nous sommes pressés de telle façon par les événements qu'il est difficile de disposer de quelques instants. J'ai toujours sur moi encre, plume et papier, de manière à pouvoir profiter de la première minute de liberté pour t'écrire quelques mots.
Tout notre corps d'armée se trouve aujourd'hui
concentré à Alexandrie; c est un résultat fort heureux et qui, certes, n'a pas dépendu du ministre de la guerre! Le corps Niel se concentre à Turin, à quelques
heures de nous. Comme je te le disais hier, le maréchal Baraguay-d'Hilliers est avec son corps d'armëe entre Serravalle et Novi, le général de Mac Mahon derrière lui, et une partie de la garde est déjà à Gênes. Nous voici donc plus de cent mille Français et environ soixante mille Piémontais sur la ligne qui s'étend de Turin à Gênes, couverts par des cours d'eau et de bonnes positions défensives, ayant, à notre centre, un vaste camp retranché inexpugnable (Alexandrie), des voies ferrées qui permettent de nous concentrer en quelques heures et de faire arriver tout le matériel et tous les approvisionnements nécessaires. Les Autrichiens, au contraire, n'ont pu mouvoir que quatre-vingt-dix mille ou cent mille hommes au plus. L'effectif de leur armée est de plus du double ; mais ils ont dii laisser de très forts détachements sur plusieurs points, afin d'assurer leur retraite et de maintenir dans la soumission les populations qui n'attendent que l'occasion de s'insurger. S'ils ont fait passer le Pô, au-dessus de Valence, à douze ou quinze mille hommes qui occupent, en ce moment, Castel- Nuovo et Voghera, je suis convaincu que c'est un mouvement défensif. En effet, le plan de campagne le plus rationnel de notre part serait celui-ci : descendre le Pô, en longeant avec la masse de nos forces la rive droite de ce fleuve ; surprendre un passage entre Crémone et Guastalla, de manière à tourner le Tessin et l'Adda, et forcer les Autrichiens à accepter la bataille dans les mêmes conditions qu'à Marengo. Or, pour effectuer ce plan, il faut franchir un défilé fort difficile, formé par
les contreforts des Apennins et connu sous le nom de défilé de Stradella; il barre, sur la rive droite, la route de Plaisance et a toujours joué un grand rôle dans les guerres antérieures.
En occupant Castel-Nuovo et Voghera, les Autrichiens ont évidemment pour objet d'observer la marche des troupes qui débouchent de Gènes et qui, faisant tête de colonne à droite, pourraient se porter sur le défilé de Stradella. Je suis donc convaincu que nous n'aurons rien de sérieux avant plusieurs jours.
Nous achèverons de nous organiser, de nous masser; les Autrichiens feront des marches et contremarches, échangeront quelques coups de fusil et quelques coups de canon avec les coureurs pièmontais ; mais nous n'aurons aucun engagement important. L'ennemi a laissé passer les occasions de nous devancer et de nous surprendre pendant la période de notre organisation; j'espère que nous ne la leur donnerons pas une seconde fois.
Je cause avec toi, chère amie, comme avec un vieux capitaine, parce que je suis bien sur que cela t'intéressera, et que ton esprit si juste et si droit saisit parfaitement mes explications.
Nous sommes toujours dans un calme parfait.
Hier, nous avons fait l'exercice, comme si nous étions en garnison à Tours. Les différents services administra-
302 CORRESPONDANCE DU GENERAL DUCllOT.
tifs de l'armée s'organisent; jusqu'à présent nous nous sommes complètement passés de l'intendance, elle commence à paraître et s'agite beaucoup ; elle ne manquera pas de faire valoir ses services bien haut et de prouver qu'elle avait tout prévu, tout assuré.
Les petits engagements continuent entre les patrouilles piëmontaises et autrichiennes; hier, les premières ont ramené cinq prisonniers tyroliens qui s'étaient égarés. Avant-hier, les Autrichiens ont brûlé deux ponts sur la Scrivia, petit affluent de la rive droite du Pô, en avant de Tortone. Cette opération confirme ce que je te disais au sujet de leur mouvement sur Gastel-Nuovo et Voghera : c'est évidemment un mouvement défensif qui a pour objet de couvrir la route de Plaisance.
Nous sommes donc assurés de ne commencer les hostilités que lorsque cela nous conviendra, c'est-à-dire lorsque nous serons tout à fait prêts. Les hommes sont au complet; mais il nous manque une partie de l'artillerie et toute la cavalerie. Deux divisions, dit-on, sont en route par le mont Genèvre et le mont Genis.
Alexamlrie, 8 mai.
Une dépêche télégraphique arriv ée hier nous apprend <pie le maréchal Vaillant n'est plus ministre de la guerre. Le maréchal Randon est désigné pour le remplacer. Le général de Martimprey remplira les fonctions
de major général; il est arrivé hier soir et est entré immédiatement en fonction.
Nous sonnnes toujours dans le staiu (jho, c'est-à-dire continuant à nous organiser et sans nouvelles précises des Autrichiens. Cependant, le corps du général Niel, qui nous avait rejoints, va faire un mouvement en avant ; nous ne savons encore dans quelle direction. Je suppose qu'il va aller occuper Tortone et mettre cette position importante en état de défense; elle pourra nous être fort utile dans nos mouvements ultérieurs.
Les corps qui ont séjourné h Turin et à Gênes ont été l'objet de grandes ovations ; Antonin me racontait qu'il était logé à Gênes chez de braves gens, qui l'entouraient de tous les soins imaginables. Une jeune personne charmante, Mlle M..., lui apportait chaque matin une tasse d'excellent chocolat, et elle s'était chargée de lui apprendre 1 italien; mais il a dû partir avant que les leçons eussent amené de grands résultats. Nous avons été moins heureux dans nos courses; j'ai presque toujours été logé dans d affreux taudis. Depuis que je suis ici, j'occupe dans la citadelle une chambre de caserne, et je n'en sors guère que pour mon service. La ville d'Alexandrie est peu agréable en elle-même; tous les gens comme il faut l'ont abandonnée, et il y a un tel encombrement de soldats français et piémontais que l'on a peine à circuler dans les rues.
Alexandrie, 9 mai 1859.
Je suis l'homme le plus malheureux de la terre ;
voici encore un courrier qui apporte des lettres à tout le monde et pas un seul petit mot pour moi ! . . .
Nous sommes toujours dans une immobilité absolue ; demain 10, le maréchal passera en revue notre division.
Inès de Waldner a écrit à son mari que Philippe (1) lui avait annoncé son départ avec l'Empereur pour le 14.
A cette époque, nous serons complètement organisés; tout le monde est impatient de sortir de l'inaction.
En lisant quelques journaux français, j'ai été frappé d'étonnement, en constatant que la Chambre s'amuse encore à faire de l'opposition ; certes, le moment est mal choisi ! Cela fait peu d'honneur au patriotisme français. Ce sont probablement quelques spéculateurs exaspérés par leurs pertes à la Bourse qui n'ont pu retenir un cri de rage.
Il parait que les dépôts des camps sont encombrés d'hommes rentrés de congé ; beaucoup sont déjà habillés et équipés; ils ne tarderont pas à nous rejoindre. Ce sera un précieux renfort, car la plupart de ces hommes ont fait la campagne de Crimée et sont dans toute la force de l'âge.
(1) l'iiilippe de Bourjoinj;, écuyer de l'Empereur.
Pomaro, 11 mai 1859.
. — Nous avons quitté Alexandrie hier matin et nous sommes diriges sur Valence, où nous avons fait la grande halte, après quoi nous sommes venus prendre nos cantonnements un peu en avant. Je suis installé aux environs de la ville, dans le château de Pomaro, que le propriétaire a mis à notre disposition. De mes fenêtres je découvre la magnifique vallée du Pô. Mon général de division est un peu à ma droite, dans un village nommé Monte.
La journée d'hier a été fatigante, la chaleur était insupportable. Cependant mes hommes ont bien marché, et, à part un petit nombre de traînards, nous sommes arrivés en bon ordre au bivouac.
Je crois que nous avons pris position en avant de Valence, pour permettre à l'armée piémontaise de marcher sur Turin, que les Autrichiens semblent vouloir menacer de nouveau.
L'Empereur est attendu demain ; il est fort à souhaiter qu'il arrive, pour imprimer de l'ensemble et de la suite à nos opérations.
Au moment de quitter Alexandrie, j'ai vu le commandant Meslin, aide de camp du maréchal Baraguav-d'Hilliers. Il m'a dit que son patron est toujours fort souffrant, mais qu'il peut travailler quand même, monter à cheval au besoin. Je désire bien que ses forces ne trahissent pas son courage.
Je te quitte pour m'occuper de mes distributions, de mes réquisitions, en un mot de mille détails auxquels il faut veiller soi-même pour s'assurer que tout marche convenablement.
Pomaro, 12 mai.
L'Empereur a dû arriver aujourd'hui à Gênes;
il sera probablement demain à Alexandrie ; son premier soin sera, je l'espère, de se mettre au courant de tous nos besoins et d'y pourvoir le plus vite possible. Nous connaissons maintenant les motifs qui ont déterminé notre mouvement sur Valence, et de là sur Pomaro. Les Autrichiens avaient fait un mouvement assez audacieux sur Turin, laissant un corps d'armée pour masquer la place de Casai, par laquelle nous pouvions déboucher sur leur flanc. Le roi et l'armée sarde s'en étaient fort émus, et il avait été décidé que toute l'armée sarde se concentrerait sur Casai pour menacer les Autrichiens sur leur flanc gauche. La division Renault et la division Bourbaki avaient pour mission de boucher la trouée laissée par le départ de l'armée sarde entre Casai et Valence.
L'extrémité gauche de ma brigade occupe un petit village appelé Valmarca, sur le bord du Pô, et mes avant-postes se relient avec ceux de l'armée sarde.
Notre position est excellente, parfaitement couverte par le lleuve et par des digues infranchissables; j'ai sous la main le IV de ligne commandé par Duplessis, que le
{jénéral Bourbaki a mis provisoirementà ma disposition, et le 59^ Le général Bourbaki est, de sa personne, en Face du pont de Valence, avec le bataillon de chasseurs à pied, le 1 P de ligne et une compagnie du génie. Pendant la nuit, les Autriciiiens ont fait un feu assez vif sur nos avant-postes, qui n'ont même pas daigné leur répondre.
L'armée autrichienne paraît fort inquiète et irrésolue.
Le simple mouvement de nos deux divisions a suffi non seulement à les arrêter court, mais encore à les faire rétrograder précipitamment.
L'armée a appris avec une véritable stupéfaction que le maréchal Vaillant avait quitté le ministère pour devenir major général. Il lui sera difficile de remplir cet emploi si important, qui exige la plus grande activité possible de corps et d'esprit. On ne peut s'expliquer ce fait qu'en supposant que l'intention de l'Empereur est de faire exercer 1 emploi par le général de Martimprey et de n'en laisser que le titre honorifique au maréchal Vaillant, à peu près comme le maréchal Magnan est grand veneur, à la condition de ne pas se mêler delà vénerie et de laisser tout faire par M. Ney.
Poinaro, 1.3 mai 1859.
Aucun fait nouveau à signaler aujourd'hui. Dans
la soirée d'hier, les Autrichiens qui occupaient la rive
gauche du Pô, en face du pont de Valence, se sont retirés dans la direction de Mortara, et ce matin on n'en voit pas un seul.
Une division piémontaise a passé le fleuve à Casai et a marché dans la direction de Verceil ; ce mouvement a pu déterminer l'ennemi à rappeler tous ses détachements, pour se concentrer.
J'ai employé ma journée d'hier à faire des reconnaissances, à étudier le terrain, àplacer des postes, à étudier les positions occupées par mes voisins de droite et de gauche.
On ne peut s'imaginer combien ce terrain, qui, au premier abord, présente l'aspect d'une vaste plaine parfaitement unie, est cependant difficile pour faire manœuvrer une armée et relier l'action des différentes armes. Ce ne sont que canaux, ruisseaux, barrages, digues s'enchevétrant en tous sens. L'artillerie et la cavalerie ne sauraient s'écarter des grandes routes un seul instant. Cette configuration du pays doit nécessairement nous donner une grande supériorité sur l'ennemi, car, ici, l'intelligence et le courage individuels doivent jouer un grand rôle. Sous ce rapport, nos soldats sont bien supérieurs aux Autrichiens.
Ce pays, si difficile pour la guerre, est le plus riche que j'aie vu; ce sont des champs de fèves, de blé, de lin, au milieu desquels un homme disparaît, de magnifiques mûriers, de belles vignes. Les agriculteurs, plus heureux ici que chez nous, n'ont pas à redouter les gelées tardives ou la sécheresse; grâce à un système
d'irrigation bien entendu, presque tous les champs peuvent être arrosés à volonté.
Quand, de mon beau château, je jette un regard sur cette superbe vallée du Pô, ma pensée se porte bien vite vers ce petit coin de terre où sont réunis les êtres que je chéris...
J'apprends à l'instant que la division de notre corps d'armée tout entière est arrivée à Alexandrie; le G' hussards en fait partie; ce sont des cavaliers de cet excellent régiment qui sont venus relever mon escorte aujourd'hui.
Pomaro, 14 mai.
Nous avons passé la nuit à courir la plaine par
une pluie torrentielle, et j'étais si fatigué en rentrant que je me suis endormi et que j'ai laissé passer l'heure du courrier ce matin.
Un avis du major général piémontais qui est à notre gauche nous avait donné une fausse alerte, et, quoique je fusse bien convaincu d'avance de l'inexactitude de ces renseignements, j'ai dû prendre néanmoins toutes les précautions nécessaires pour me mettre en mesure de bien recevoir l'ennemi.
Je le crois beaucoup plus en position de se défendre que d'attaquer, et d'ailleurs le Pô a été tellement grossi par les dernières pluies que toute tentative de passage serait impossible en ce moment.
Pomaro, 15 mai 1859.
Nous recevons Tordre départir à l'instant; nous
coucherons à Alexandrie, et le lendemain nous repartirons pour Tortone. Le mouvement se dessine; nous allons probablement descendre le Pô pour saisir un passage et tourner les affluents de gauche et les places qui les couvrent.
Malheureusement, il fait un temps affreux; les Autrichiens en seront encore plus embarrassés que nous.
L'Empereur a transporté, aujourd'hui, son quartier général à Alexandrie. Le 1" corps est à Tortone, avec une forte avant-garde à Bobbio ; le 2" corps occupe la plaine de Marengo; le 3" corps, c'est-à-dire le nôtre, est entre Alexandrie et Casai; le 4' corps est en seconde ligne derrière nous.
La garde est autour de Novi ; tout cela est parfaitement coordonné : une concentration peut s'effectuer en vingt-quatre heures, et notre situation est excellente. Je ne pense pas que les opérations offensives commencent immédiatement; les pluies ont grossi tous les cours d'eau, défoncé les chemins et rendu la marche de la cavalerie et de l'artillerie presque inqîossible.
Pendant la nuit d'hier, lors de notre prise d'armes, le général Bourbaki avait donné l'ordre à une batterie d'artillerie d'appuyer mon mouvement; les canons se sont embourbés de telle façon qu'il a été impossible de
les faire démarrer avant le jour; un caisson seul est arrivé jusqu'à Poniaro, et cependant nos pièces sont d'une légèreté extraordinaire; mais, dans ces terres d'alluvion, la moindre pluie forme des bourbiers infranchissables. Nous en sommes à nous demander comment on pourra utiliser l'artillerie et la cavalerie.
Nous avons eu une journée pénible et laborieuse.
Les chemins sont dans un état affreux; une voiture cassée est venue arrêter la ligne des bagages ; il a fallu travailler beaucoup pour déblayer la route.
Heureusement, la distance de Pomaro à Alexandrie n'est pas très grande, et, à cinq heures du soir, tout mon monde était arrivé.
L'Empereur est venu au-devant de nous; il a causé un instant avec moi et le chef de corps du 59^
Tortone, 18 mai.
Voici toute l'armée à peu près concentrée et
dans l'ordre suivant : 1" corps à Yoghera et environs, couvert par dix escadrons de cavalerie légère piémontaise qui escarmouchent avec l'ennemi, en avant de Stella et de Stradella . A gauche et toujours en premièrt ligne, le corps de Mac Mahon, qui a sa partie principale
à Salle. En deuxième ligne, derrière les l" et 2" corps, le 3* corps qui est à Tortone.
A notre gauche, vers Valence, le -V corps, sous les ordres du général Niel, la garde en troisième ligne à Alexandrie. Le 5'' corps, sous les ordres du prince Napoléon, a détaché le 3^ régiment de zouaves àBobbio et paraît marcher directement de Gênes sur Plaisance. Je suppose que ce mouvement a pour but de nous assurer le défdé de Stradella et de chercher ensuite à surprendre un passage sur le Pô au-dessous de Plaisance, et même peut-être beaucoup plus bas.
Les projets de l'Empereur se dessinent assez clairement à mes yeux; c'est bien ce que je pensais. Tous nos petits dépôts qui avaient été installés à Alexandrie ont reçu l'ordre de se transporter à Gênes ; le 2" et le 6^ hussards qui nous avaient suivis à Tortone partent, par le chemin de fer, pour Gênes; ils longeront ensuite la mer pour rejoindre le corps du prince Napoléon qui suit la route de Parme; le reste de l'armée s'avancera, sans doute, par la route de Plaisance, en gardant les défilés de Stradella , et le gros de l'armée passant sur le bas Pô, près du Mincio, nous ferons tomber d'un seul coup toutes les barrières que les affluents du fleuve présentent sur sa rive gauche. Une bataille gagnée, dans cette situation, amènera des résultats décisifs. Rien ne nous manque maintenant; nous sommes riches en artillerie, en cavalerie; nous avons même des équipages de pont.
T'ai-je dit que je m'étais croisé avec une partie du 3* (jrenadicrs, en quittant Alexandrie ? J'ai serré la main de bon nombre de ces messieurs.
Armand de Maillé m'écrit ce matin que personne ne songe plus aux causes de la guerre, qu'on ne s intéresse qu'aux résultats, que tout le monde forme les vœux les plus sincères pour nos succès, que d'ailleurs la confiance est générale.
Il ajoute que le départ de l'Empereur a réellement donné lieu à une explosion d'enthousiasme d'autant plus remarquable que le lendemain, lorsque le prince Napoléon a suivi le même chemin, pas un chapeau ne s'est levé sur son passage.
Nous sommes certains de la neutralité de toute l'Europe ; l'Angleterre arme dans la Manche et la Méditerranée; mais elle ne peut être prête avant quatre mois, et, d'ici là. nous aurons le temps d avancer notre besogne. Peut-être aussi serons-nous alors en mesure de conclure une paix honorable et avantageuse pour notre pays.
Adieu.
Le général Ducrot, comme la majorité des officiers français et comme létat-major autrichien, s'attendait à voir Napoléon III, renouvelant la marche de Bonaparte en 1796, traverser la Stradella pour franchir le Pô vers Plaisance et faire ainsi tomber les lignes naturelles de défense que les affluents de la rive gauche du Pô offraient à l'ennemi.
L'Empereur jugea, non sans l'aison, que cette marche de
tlanc à travers un long défilé, possible pour une ai niée peu nombreuse comme l'était celle de 1796, présenterait de graves inconvénients en 1859 si on l'exécutait avec cent cinquante mille liommes, et se résolut à tourner au contraire la droite autrichienne ; mais ce mouvement exigeait une autre marche de flanc pour gagner Verceil, et, afin de la rendre possible, il fallait entretenir l'ennemi dans son idée préconçue que les Français comptaient franchir la Stradella. De là les démonstrations dirigées dans cette direction, démonsti^ations qui trompèrent non seulement les Autrichiens, mais aussi la plupart des généraux français sur le plan réellement adopté par l'Empereur.
Tortone, 20 mai.
J'ai été voir le maréchal Baraguay-d'Hiliiers, qui
est h Ponte-Corone, à environ sept kilomètres de nous. Le maréchal va bien ; il conduit parfaitement son affaire, .rai rencontré sur la route, en chaise de poste, l'Empereur, avec le maréchal Vaillant et le général Fleury ; Philippe de Bourgoing les précédait en courrier.
Sa Majesté venait de visiter les avant-postes ; elle en a profité pour faire 1 essai de nos fameux canons. On a tiré cinquante coups sur une maison occupée par les Autrichiens, à une distance de deux mille sept cents mètres. Ces cinquante coups ont suffi pour cribler la maison et la faire abandonner complètement. « C'est un joli résultat » , m'a dit le maréchal.
Je pense que nous sommes ici pour quelques jours €ncore ; on attend l'arrivée du reste du matériel et la
GUERRE D'ITALIE. 31ô
réunion du cinquième corps, qui, si je ne me trompe, est cliar{;é de faire un mouvement tournant sur la droite.
'il iiini.
Pour la première fois, hier, les troupes françaises
ont eu un en{]agement sérieux avec 1 ennemi. Dans la
journée du 19, un corps autrichien avait poussé quelques reconnaissances jusqu'à Casteggio, en avant du défilé de Stradella, pour frapper une contribution de guerre. Les habitants s'étaient barricadés, avaient refusé de payer et avaient même tué un officier et quelques soldats autrichiens. Craignant de voir l'ennemi revenir en force le lendemain, ils avaient demandé des secours au général Forev, dont la division était très rapprochée.
Le général, après avoir informé le maréchal Baraguayd'Hilliers de l'état des choses, a reçu l'ordre de soutenir Casteggio et de chasser les Autrichiens. Hier, à (juatre heures, un engagement a donc eu lieu entie une ou deux divisions autrichiennes et la division Forey; nos troupes ont eu l'avantage, elles ont fait des prisonniers et pris quelques canons ; parmi les prisonniers se trouve un colonel autrichien. De notre côté, nous avons six cents blessés ou tués; parmi ces derniers, le général Beurret, non pas celui de l'artillerie, mais celui de 1 infanterie, qui est moins connu.
Tout cela s'est passé hier soir, de quatre à six heures;
les détails nous manquent encore. Le maréchal Canrobert est allé voir le maréchal Baraguay-d'Hilliers ; il est plus que probable qu'il nous rapportera des nouvelles.
Tortone, 22 mai.
Nous avons des détails assez circonstanciés sur
l'affaire d'avant-hier, qui fait le plus grand honneur à nos jeunes troupes.
Un corps autrichien fort de quinze mille hommes, sous les ordres du feld-maréclial comte Stadion, s'est avancé jusqu'au delà de Montebello, faisant mine de tourner la droite du général Forey, qui formait l'extrême droite du corps Baraguay-d'Hilliers. La division, réunie en toute hâte, s'est portée à la rencontre de l'ennemi et l'a trouvé en position, un peu en avant de Montebello; le combat s'est engagé avec beaucoup de vivacité, et l'ennemi a plié dès le premier choc, malgré son avantage numérique et celui des positions (la division Forey ne compte pas plus de cinq à six mille hommes) . Nos troupes ont poursuivi les Autrichiens jusqu'au delà de Casteggio et ne se sont arrêtées qu'à la nuit. L'ennemi a laissé entre nos mains tous ses blessés et environ trois cents prisonniers, parmi lesquels un officier général et plusieurs officiers supérieurs. Le nombre de nos morts ou blessés est de cinq cents hommes environ; les pertes des Autrichiens sont évaluées au moins à mille deux cents ou mille cinq cents hommes.
Nos petits soldats ont été pleins d'ardeur et d'énergie ; parmi eux se trouvaient quelques vieux Crimécns; Tun d'eux disait hier à Bourbaki : " Oh! ces Autrichiens, ça n'a pas de cœur au ventre; dix d'entre eux ne valent pas un Russe ! » Nous avons fait quelques pertes regrettables : le général Beurret, le colonel Merié de Bellefond, blessé très grièvement, le colonel piémontais du régiment des lanciers de Motitfei-rat.
Ce, premier engagement établit incontestablement la supériorité de nos troupes.
Espérons maintenant que d'heureuses combinaisons amèneront promptement des résultats décisifs.
Nous sommes toujours à Tortone, sans avis de mouvement prochain. L'Empereur a été, hier matin, à Casteggio voir la division Forey. Il a donné quelques récompenses et a visité les blessés. Sa présence a produit bon effet. Nous allons tous bien et commençons à nous ennuyer de notre inaction.
23 mai.
... Hier, à quatre heures, nous avons quitté Tortone pour nous porter à Ponte-Corone, ou nous sommes arrivés fort tard. Je commençais h peine à me reposer lorsque j'ai reçu l'ordre de prendre les armes pour marcher sur Voghera. Nous y étions à trois heures du matin et y sommes restés jusqu'à neuf, attendant les Autrichiens qui, pensait-on, voulaient reprendre leur revanche de l'échec du 19. Ils se sont bien gardés de
;î18 correspondance du général ducrot.
venir et nous rentrons à l'instant (midi) à Ponte-Corone. Le courrier part, je n'ai que le temps de t'embrasser, ainsi que mes chères fillettes.
Les journaux de France nous donnent déjà les
bulletins français et autrichiens de l'aflaire du 20. Ils sont d'accord sur le résultat et diffèrent un peu sur les détails.
Je crois notre récit le plus exact, d'abord parce que le chiffre de quinze mille hommes a été donné par tous les prisonniers, ensuite parce que le maréchal comte de Stadion ne se serait pas aventuré avec une simple brigade ou une simple division.
Quoi qu'il en soit, ils ont été battus, bien battus, et le seront encore souvent, je l'espère.
Nous sommes toujours au repos, cela tient à plusieurs causes : la principale est, je le crois, que nous attendons encore nos équipajjes de ponts et une partie du matériel de notre ambulance; d ailleurs, les pluies entretiennent les moindres ruisseaux à l'état de torrents, ce qui rend les opérations fort difficiles. En attendant, les Autrichiens se consument sur place : ils ont, parait-il, beaucoup de malades et peu de bien-être; le triste état de leurs finances est la cause première de tout cela, et leurs embarras au[jmcnleront chaque jour.
Poiite-Goronc, 20 mai.
Chère amie, je crois que, comme je le prévoyais, nous allons prendre l'oflensive.
Nous venons de recevoir l'ordre de faire filer
notre artillerie et tous nos ba^jages sur Tortone, en ayant soin toutefois de conserver des vivres pour deux jours..
Nous partirons probablement pendant la nuil, et prendrons la route de Valence par Castelnuovo et Saale. Après avoir traversé le Tanaro sur un pont de bateaux (jeté par notre artillerie), nous passerons le Pô à Valence sur le pont du chemin de fer, dont deux arches seulement ont été brisées par les Autrichiens, et nous serons en bataille avant même que l'ennemi ait pu sortir de Pavie et de Stradella, où se trouve, en ce moment, le {jros de ses forces. Ce plan me semble bien conçu, d'une exécution facile, et je ne doute pas qu'il réussisse; restera ensuite à passer le Tessin, mais je pense que, là ciieore, nous pourrons arriver avant le gros de l'armée ennemie, et qu'il nous sera facile de saisir un passage au-dessus de Vigevano, ou même peut-être plus haut.
Une fois sur ce terrain, les Autrichiens devront accepter une grande bataille, dont l'issue ne saurait être douteuse, et qui nous donnera toute la Lombardie, jusqu'au Mincio, et tous les petits États sur la rive droite du Pô. Ce fait sera peut-être accompli quand cette lettre te parviendra.
La division Forey a fait des pertes considérables, parce qu'elle a été suprise par l'ennemi. Elle ne s'attendait pas à le rencontrer avant Casteggio et marchait dans la plus grande sécurité au moment où le combat s'est engagé. Il y a eu d'abord un certain désordre, dont les Autrichiens ont profité pour nous faire beaucoup de mal; puis nos bataillons se sont déployés; quelques bonnes dispositions ont été prises, et l'ennemi a dû reculer à son tour. Je suis convaincu que les combats
seront ordinairement beaucoup moins meurtriers
Tu prieras tandis que nous combattrons ; tes prières et celles de mes chères fillettes seront agréables à Dieu, qui me protégera, j'en ai la ferme confiance. Sois donc calme et courageuse, chère petite amie, redouble de vigilance, de soins pour nos chères enfants; tu trouveras dans l'accomplissement de ces devoirs une utile distraction.
Casai, 28 mai.
Nous voici à Casai, à l'extrême gauche de notre ligne; nous y sommes arrivés encore plus vite que je ne pensais. Par ordre de l'Empereur, des trains ont été organisés sur la ligne du chemin de fer. Chacun de ces convois emmène deux mille hommes, de telle sorte que, en vingt- quatre heures, tout notre corps d'armée sera transporté de Ponte-Corone à Casai.
Le quatrième corps et la garde sont en arrière de Valence ; le premier et le deuxième corps doivent être
en route ])our appuver notre mouvement. Cela fait, nous pourrons nous porter sur Mortara en trois ou quatre colonnes présentant un effectif total de cent cinquante mille hommes.
Il est peu probable que l'ennemi ose nous attendre ; s'il nous offrait celte bonne chance, bien peu repasseraient leTessin. Garibaldi a traversé le Tessin, à Arona, avec ses volontaires ; il est par conséquent sur le territoire lombard, menaçant l'extrême droite de l'ennemi. Il parait que ces bandes ont une certaine valeur. Leur chef est un homme intelligent, audacieux, très énergique, qui les tient avec une main de fer ; il en a déjà fait fusiller trois ou quatre ; il est parvenu ainsi à les discipliner... dit-on! Ces bandes ne tiendraient probablement pas en ligne contre des troupes régulières : mais, dans la montagne, elles pourraient harceler l'ennemi, couper ses convois, menacer ses communications...
Les gens qui approchent l'Empereur prétendent que Sa Majesté paraît parfaitement sûre que la guerre ne durera pas longtemps; il forme des projets pour le mois de septembre, comme si rien ne pouvait l'empêcher d'être, à cette époque, à Fontainebleau ou à Saint-Gloud. Dieu veuille qu il en soit ainsi !
Casai, 29 mai.
Notre mouvement tournant par la gauche continue. Ce matin, toute la garde a traversé Casai et le I. 21
Pô; elle s'est arrêtée sur la rive gauche, et, cette nuit, nous défilons dans la direction de Verceil. Toute l'armée piémontaise se concentre aux environs de cette ville ; une brigade de la division d'Autemarre reste à Tortone, l'autre vient former la garnison d'Alexandrie. J'ai vu d'Alton, ce matin, au moment où il traversait la ville, à la tête de son régiment : j'espère pouvoir le rencontrer dans la journée. Le bruit s'est répandu, au 3^ grenadiers, que le régiment avait six lieutenants promus capitaines, par suite des nouvelles formations, et douze sous-lieutenants promus lieutenants ; qu'Antonin était du nombre : ce serait une bien bonne chose pour ce brave garçon.
Casnl, 29 mai.
Je pense sans cesse à toi et j'aspire avec ardeur au moment où j'aurai le bonheur de te revoir; puisse ce moment tant désiré ne pas se faire trop attendre ! La vie passe si vite à mon âge, qu'en vérité c'est pitié de perdre des jours de vrai bonheur.
Quand je suis à la tête de mes troupes, j'ai la même ardeur, le même entrain qu'à vingt ans, parce que cela est dans mon sang; mais quand je suis seul sous ma tente, je suis pris parfois d'une amère tristesse...
Notre objectif pour demain est Robbia, sur la
rive gauche de la Sesia, un peu au-dessous de Verceil. Nous nous trouverons là sur la droite de l'ennemi qui est concentré à Mortara, couvrant les routes de Milan et de
Pavie. Il est probable que l'armée plémontaise s'avancera en se rapprochant du Tessin, de manière à menacer la ligne de retraite. Si la fortune nous favorise, nous pouvons avoir là une belle affaire. Mais il est à craindre que l'ennemi ne batte en retraite sur Pavie.
Au bivouac, devant Praolo, 31 mai.
Notre mouvement sur la Sesia s'est effectué fort
heureusement, malgré le mauvais temps qui a grossi considérablement le cours de la rivière, de telle sorte que, au lieu de trois ponts de bateaux, l'on n'a pu en établir qu'un seul.
Pour faciliter l'établissement de ce pont, l'armée piémontaise tout entière s'est rabattue de Verceil sur Vigevano, dans la direction de Mortara. Elle a eu une affaire assez brillante (1), dans laquelle elle a enlevé trois pièces de canon et fait quelques centaines de prisonniers. Ce matin, elle a continué son mouvement offensif, appuyée par le 3^ régiment de zouaves, que 1 Empereur avait mis à la disposition du Roi. Ce beau régiment s'est couvert de gloire (2) ; il a fait des choses impossibles à tous autres qu'à des soldats français. Nous avons tout vu delà rive droite de la rivière, et les batteries de notre division ont même aidé quelque peu leur mouvement. Les Autrichiens, en très grand nombre, occu-
(1) Premier combat de Palestro.
(2) Deuxième coud>at de Palestre.
paient une position dominante sur la rive gauche ; cette position, armée de douze pièces de gros calibre, était couverte par un ruisseau fangeux, bordé de rizières et ne présentant qu'un seul gué enfilé par les batteries. Après l'avoir traversé, il fallait remonter une côte excessivement raide, terminée par un épais taillis, derrière lequel étaient massés plusieurs bataillons autrichiens.
Prenant le pas de course à cinq ou six cents mètres du ruisseau, les zouaves sont venus se buter contre cet obstacle infranchissable, où ils ont été accablés par une grêle de projectiles. Sans se déconcerter, les zouaves ont fait tête de colonne à droite, longé le ruisseau sur une longueur de cent cinquante mètres environ, toujours sous le feu de lennemi, sont tombés sur le gué, s'y sont jetés ayant de l'eau jusqu'à la ceinture, ont gravi la côte, culbuté les Autricliiens qui se sont mis à battre en retraite sur une route coupée par une rivière profonde et aux berges escarpées. Un pont unique donnait passage sur cette rivière ; il était défendu par deux pièces de gros calibre et une maison crénelée. Les zouaves se sont rués sur le pont, à la suite des Autricliiens, ont tué chevaux et canonniers, et pris ou tué deux cents hommes dans la maison. Les deux grosses pièces et les six autres qui se trouvaient au delà ont été enlevées, avec je ne sais combien de caissons et de voitures. Nos zouaves ont poursuivi l'ennemi sans désemparer, jusqu'à un autre canal où beaucoup de fuyards se sont noyés.
Je suis arrivé sur le terrain au moment où la bataille se terminait; j'ai été émerveillé de cctriom[)hc presque incompréhensible.
Bourbaki était dans la même admiration, et nous avons été bien heureux quand, en revenant, nous avons rencontré l'Empereur ; Sa Majesté m'a demandé de la conduire sur le champ de bataille, où étaient encore les morts et les blessés. Elle a pu féliciter elle-même le brave colonel Chabron et ses glorieux soldats.
Les pertes ne sont pas en raison des obstacles vaincus. Un seul officier tué, une dizaine de blessés, une soixantaine de soldats tués, et je ne sais combien de blessés. J'ai vu beaucoup de groupes de prisonniers autrichiens.
Demain, nous marcherons sur Robbia, et aprèsdemain, je le présume, nous serons à Mortara. Les Autrichiens sont démoralisés; nos soldats, pleins de confiance et d'ardeur. Le succès n'est pas douteux.
Au bivouac, sous Palestro, 2 juin.
Notre mouvement continue avec un plein succès, et jusqu'à présent nous n'avons même pas été engagés.
Hier, lavant-garde du corps Niel était à Trecate,
entre Novare et le Tessin; le l"et le 2" corps, ainsi que la garde, le suivaient de près. L'Empereur était à Novare. 11 est probable que l'on a commencé à passer le Tessin aujourd'hui, à Gerano, en face d'Abbiategrasso : tout le gros de l'armée française sera bientôt à
326 CORPiESPONDANCE DU GENERAL DUCROT.
Lodi, prenant ainsi à revers l'armée autrichienne qui, en ce moment, appuie sa droite à Robbia, en avant de Mortara, et sa gauche à Pavie. Ces malheureux n'ont pas l'air de se douter de ce qui se passe et de ce qui les attend ; ce matin encore, il y a eu un petit engagement entre les avant-postes. Aussitôt que leur mouvement de retraite se prononcera, nous les pousserons vigoureusement. (Avec l'armée piémontaise, le corps Canrobert compte plus de soixante mille hommes.) Cette combinaison stratégique est vraiment fort remarquable.
4 juin.
..... Nous sommes arrivés à Novare, et toute l'armée française se trouve concentrée aujourd'hui sur le flanc droit des Autrichiens, qui se retirent partout avec une extrême précipitation.
Les T et 4* corps et la garde sont déjà sur la rive gauche du Tessin ; ils ont traversé cette rivière sans aucune difficulté; la retraite de l'ennemi a été si précipitée qu'il n'a pas fait sauter les ponts ! Le bruit court que les voltigeurs de la garde ont eu une très belle affaire en avant d'un canal qui se trouve de l'autre côté du Tessin (1); ils seraient tombés sur le flanc d'un corps d'armée qui marchait contre Garibaldi...
L'Empereur sera à Milan demain ou après-demain;
(1) l'clit comljat de Turbijjo.
GUERIIE D'ITALIE. 327
c'est un magnifique résultat qui surprendra l'Europe et jettera dans la consternation tous les partisans de l'Autriche. Ce mouvement tournant de Vojjhera sur Novarc est une des plus belles manœuvres (jui aient été faites dans les temps modernes ; elle est digne du Grand Empereur.
Aujourd'lnii, tous les doutes ont disparu; l'armée est pleine de confiance en elle-même et dans son chef. Il parait évident que les Autrichiens auront évacué la Lombardie avant un mois. Nous avons été reçus ici comme des libérateurs ; les Autrichiens occupaient Novare depuis trente jours, et, dans cet espace de temps, ils ont fait paver à la population de quinze mille âmes deux millions de contributions, soit en argent, soit en nature !
Devant Buffarola, 5 juin.
La journée d hier a été bien glorieuse pour nos
armes, mais elle nous a coûté cher! Les grenadiers et les voltigeurs de la garde ont supporté seuls, pendant plusieurs heures, les efforts de toute l'armée ennemie. Des villages et des positions autour du pont de Buffarola ont été pris et repris plusieurs fois. Le 3^ grenadiers a particulièrement souffert; il compte dix-sept officiers tués ou blessés; La Blanchetée, Benoist, Ducoin ont eu leurs chevaux tués; d'Alton a été superbe. L'armée ennemie est en pleine retraite, le champ de bataille
est couvert de ses morts ; nous avons environ trois mille prisonniers. La division Bourbaki n'a pas donné.
Bivouac de Ponte-Magenta, 6 juin.
Les résultats de la bataille d'avant-hier sont beaucoup plus beaux qu'on ne le pensait d'abord. Nous avons fait huit à dix mille prisonniers; l'armée autrichienne, qui comptait soixante-dix mille hommes, en a perdu quinze à vingt mille. Elle est en pleine retraite, et une fraction de l'armée française a dû entrer aujourd'hui à Milan, qui est en pleine insurrection et a chassé les Autrichiens. Nos pertes sont sensibles : nous avons quatre à cinq mille hommes hors de combat. C'est peu, eu égard aux difficultés des positions enlevées et à la disproportion des forces. Nous n'avons jamais eu plus de quarante mille hommes engagés.
Notre corps d'armée marche dans la direction de Pavie; nous coucherons ce soir à Abbiategrasso. Nous allons tous bien.
Au bivouac, devant iVbljiatcgrasso, 7 juin.
Nous venons de recevoir l'ordre de faire nettoyer
et astiquer nos hommes, pour les préparer à faire leur entrée dans Milan.
Les Autrichiens continuent à se retirer devant nous, et la trace de leur passage est marquée par les nom-
breux blessés qu'ils abandonnent à notre générosité. Nous en avons trouvé une centaine au petit village de Robecco, trois cents à Abbiategrasso.
D'après les renseignements que nous recueillons de tous côtés, il parait qu'après la bataille, ils étalent dans une désorganisation complète. Il est regrettable que nous n'avons pas mieux profité de notre victoire. Si on les avait fait suivre par quelques divisions fraîches (et il n'en manquait pas, puisque nous n'avons pas eu la moitié de notre monde engagé), nous aurions probablement pris la moitié de leur armée et une grande partie de l'artillerie. Ceci prouve, une fois de plus, la vérité de ce principe, qu il est plus difficile de savoir profiter de la victoire que de vaincre.
Tout le pavs nous reçoit comme des libérateurs et s'organise pour nous seconder. Il est probable que nous ne rencontrerons plus d'obstacles jusqu'au ^lincio, et peut-être même jusqu'à l'Adige.
Regnault de Saint-Jean d'Angély est maréchal ; Wimpffen, général de division ^il a bien gagné cette troisième étoile); Mac Malion, maréchal et duc de Magenta; Decaen, général de division. La nomination de d'Alton parait certaine; cependant elle n'est pas encore à V Officiel.
La nouvelle de notre entrée à Milan, après une lutte SI courte, va produire une grande sensation en Europe et sans doute calmer tout à fait l'Allemagne. A ce sujet, j'ai entendu, ce matin, un bon propos de troupier qui causait politique • au moment où 1 on a annoncé notre
prochaine entrée à Milan, il s'est écrié : « Oh! du coup, l'Europe va être asphyxiée! »
Milan, 9 juin.
Nous voici à Milan, clans cette antique capitale
de la Lombardie! A coup sûr, je ne pensais pas y arriver sans que ma brijjade eût tiré un coup de l'usil.
Toute la ville est pavoisée, les habitants paraissent dans la joie et nous font l'accueil le plus gracieux. Les Autrichiens sont détestés dans ce pays-ci; du reste, ils ont bien fait tout ce qu'il faut pour cela. Non seulement ils accablaient la population d'impôts au-dessus de toutes les proportions ordinaires, mais encore ils enlevaient par la conscription tous les jeunes gens valides. Ils n'exemptaient même pas les fds uniques de veuves. Un remplaçant coûtait, en ces derniers temps, quatre mille cinq cents francs.
Le corps Baraguay-d'Hilliers a eu hier un engagement avec un corps autrichien chargé de protéger le mouvement de retraite sur Lodi (1). Nous avons fait quelques milliers de prisonniers ; nos pertes sont peu sensibles. La plus regrettable est celle de ce pauvre Paulze d'Ivoy, colonel du 1" zouaves. Les Autrichiens ont perdu beaucoup de monde à la bataille de Magenta. Les gens du pays racontent qu'ils sont rentrés ici dans
(1) Melegnano.
une véritable débandade : artillerie, cavalerie, infanterie, pélc-mèlc, sans olflciers. Le lendemain, ils ont évacué la ville avec tant de précipitation qu'ils ont laissé le trésor, leurs magasins de vivres, et que leurs malades et blessés encombrent les hôpitaux... J'espère que nous allons battre le fer pendant qu'il est chaud. On parle déjà d'armistice, de conférences diplomatiques et d'arranfjcmcnts ; mais je pense que c'est prématuré. La leçon n'a pas été assez rude pour que l'Autriche arrive à composition. Elle ne consentira à traiter qu'après avoir été refoulée de l'autre côté de l'Adige.
Milan, 10 juin.
Notre journée d'hier s'est passée tranquillement
à Milan; j'en ai profité pour visiter cette superbe ville. La cathédrale est peut-être la plus belle du monde; elle est surtout remarquable par le fini des détails et l'immense quantité de statues et de statuettes qui ornent ses clochetons ; toutes sont bonnes, et plusieurs sont de véritables chefs-d'œuvre. Ce temple magnifique a été bâti en 1386, par Galeas Visconti, duc de Milan, pour accomplir un vœu fait à la sainte Vierge. Il est entièrement en marbre blanc qu'on retire d'une carrière près du lac Majeur et qui appartient à cette cathédrale; on y travaille toujours, et l'on ne sait quand elle sera complètement terminée.
Tu ne peux te faire une idée de la joie folle des habi-
tants ; femmes , enfants , hommes de toutes classes passent leur temps dans les rues ou aux fenêtres à applaudir, à crier : Vîva la Francia ! Viva l'Uniotie ! Viva Napoleoiie ! etc. Dans la soirée, toute la ville a été pavoisée et illuminée ; une foule immense s'est portée sur la place, avec des torches, des drapeaux, et a acclamé l'Union italienne et le roi Victor-Emmanuel. La foule s'est portée ensuite au palais royal en traversant toute la ville, et, sur son passage, les femmes agitaient leurs mouchoirs en criant : Viva il Re! Viva l'Unione!
Il est certain que tous les Lombards sont d'accord sur la nécessité de l'Union italienne; la leçon de 1848 leur a profité.
Les Autrichiens ont évacué Pavie et toute la partie du territoire qui est sur la rive droite de l'Adda.
Dans le combat d'avant-hier (1), le \" zouaves a
particulièrement souffert; la division de Ladmirault a été fortement engagée; son officier d'ordonnance, M. de la Tour du Pin, a été blessé. De Choulot n a rien, Maraudât non plus.
Je ne sais trop ce que nous attendons pour nous porter en avant et pour agir... Ce qui était facile dans le premier moment de la victoire deviendra difficile dans quelques jours. Après tout, il est possible que ce temps d'arrêt se rattache à quelque heureuse combinaison qui amènera de grands résultats.
(1) Melegiiano.
Milan, 11 juin.
Nous sommes encore à Milan, et je t avoue que je m'en étonne quelque peu. On prétend que c'est la question des vivres qui nous retient; si cela est vrai, Tintendance est bien coupable, car il n'est pas difficile d'assurer la subsistance de l'armée dans un pavs aussi riche. Quçlques-uns disent que les négociations sont entamées, et que probablement la campagne sera bientôt terminée. Je n en crois rien; la nation autrichienne, ou plutôt le gouvernement autrichien est trop tenace pour se rendre si promptement. L'ennemi concentre sans doute ses forces entre le Mincio et l'Adige, et nous aurons là de nouveaux combats et de nouveaux efforts.
Hier soir, magnifique représentation au théâtre de la Scala ; les loges étaient pleines d'officiers en uniforme et de femmes élégantes en grandes toilettes. C'est un des plus grands et des plus beaux théâtres de l'Europe; nous n avons rien de pareil. Le corps des ballerines, réputé pour un des meilleurs, est à la hauteur de sa réputation. Elles ont dansé hier soir a\ec un entrain remarquable; on les a beaucoup applaudies, et, à la fin de la représentation, oubliant la scène et leur rôle, elles se sont débandées et se sont avancées vers la rampe en criant : Viva la 'Francia ! Viva l'Unione! et ont envové des baisers au parterre. L'Empereur a été applaudi avec frénésie. Il est temps que nous partions, Milan deviendrait pour nos soldats une nouvelle Gapoue; mais
tout n'est pas terminé, et, comme Ta dit Napoléon I", « rien n'est fait tant qu'il reste quelque chose à faire » . On présume que notre corps d'armée va prendre la route de Bergame et de Brescia : nous ne rencontrerons donc aucun obstacle jusqu'à Peschiera, car 1 ennemi a évacué Lodi et n'aura sans doute pas l'idée de s'arrêter avant le Mincio.
Treviglio, 13 juin.
Nous sommes à la poursuite d'un corps d'armée qui se retire dans la direction de Brescia. Hier, nous avons couché h Gorgonzala ; aujourd'hui, à Treviglio. D'après les renseignements que nous donnaient les habitants, il paraît que ce corps d'armée est dans une déroute presque complète, et, si nous pouvions le joindre, nous en aurions bon marché; mais je crois qu il a trop d'avance sur nous. Les habitants continuent à nous recevoir avec un vérital)le bonheur. Les femmes surtout nous témoignent une sympathie très démonstrative ; ce sont des applaudissements, des bouquets dans le moindre bourg où nous passons. Hier, nous sommes arrivés par un affreux orage ; malgré la pluie et le vent, tout le monde est venu au-devant de nous et nous a acclamés; les habitants ont pris nos soldats et en ont le plus grand soin.
Au villnge de Sala, IV juin.
Nous continuons à avancer dans la haute Lombardie;
nous avons couché cette nuit à Sala, à environ seize kilomètres de Treviglio.
Aujourcriiui, nous irons jus([u'à Fontanclla, sur la route (le Sencino, petite ville qui se trouve a cheval sur les routes de Brescia et de Crémone. L'armée piémontaise est à notre gauche, le corps Baraguav-d'Hilliers à droite, le corps Mac Mahon à une petite journée en arrière. Le corps Niel et la garde suivent prohahlement, mais nous n'en avons pas de nouvelles.
La division d'Aulemarre est à Plaisance et doit rejoindre l'armée par la route de Lodi. Le prince Napoléon est h Parme et marche aussi dans notre direction.
Nous continuons à recevoir le meilleur accueil de la population.
Sala, 15 juin.
Nous devions partir ce matin pour Sencino, sur la route de Monte-Chiari ; contre-ordre nous est parvenu dans la nuit, et il est probable que la journée se passera sans mouvement. Le roi de Piémont est à Brescia avec une partie de son armée; on se plaint h l'état-major général de son imprudence, on trouve qu'il va trop vite. A ceux qui me disent cela, je réponds : « En revanche, nous allons trop lentement, ce qui fait compensation. »
Le fait est que la lenteur nous a empêchés de tirer partie de nos succès. Si le corps Niel n'avait pas perdu quarante-huit heures à Novare, si nous n'en avions pas perdu vingt-quatre après la bataille de Magenta, une
partie de l'armée autrichienne serait complètement détruite aujourd'hui, et nous ne rencontrerions plus de résistance, tandis que, en laissant toujours à l'ennemi le temps de se réorganiser, de se refaire matériellement et moralement, il est évident que nous n'aurons que des succès stériles.
Les journaux nous ont apporté nos rapports officiels et ceux de l'ennemi. Le général Giulay s'avoue vaincu. Il cherche à s'excuser en alléguant l'infériorité de ses forces et la vaillance de nos soldats. Cette dernière raison est la seule véritable, car il est bien certain que les forces engagées de notre côté étaient bien inférieures à celles des Autrichiens; et si le combat avait recommencé le lendemain, nous aurions fait entrer en ligne une masse énorme de troupes qui n'avaient pas été engagées la veille.
On dit que le Tyrol italien est en pleine insurrection. Il y a également beaucoup d'agitation en Yénétie; le podestat a dû se retirer. Une bataille heureuse encore, et la question sera probablement résolue.
Au bivouac, devant Sencino, 16 juin.
Nous avons fait séjour à Fontanella, et aujourd'hui nous avons marché dans la direction d'Orsinavi, sur la route de Brescia ; nous sommes campés sur la rive gauche de lOglio. On pensait que l'ennemi tiendrait à Monte-Ghiari, de l'autre côté de la Chiese; c'est une
belle position qui couvre à la fois Peschiera et Mantoue; mais, d'après les nouvelles parvenues ce matin au quartier général, Monte-Chiari est évacué, et nous ne trouverons l'ennemi que de l'autre côté du Mincio.
L'avènement du ministère Palmerston est un incident heureux pour la politique de la France et qui peut contribuer à nous donner prompteraent la paix.
Je suis convaincu que l'Autriche a déjà fait, dans son. for intérieur, le sacrifice de la Lombardie: seule une question d'amour-propre la déterminerait h continuer la lutte.
En ce moment, je suis campé sur les bords d un joli petit ruisseau dont l'eau claire et limpide fait plaisir à voir; je n'ai pu résister à la tentation et j'ai pris un bon bain. Tu ne peux t'imaginer combien les eaux sont jjelles et abondantes dans ce pays; on ne suit pas une route sans côtover quelque beau canal, aux eaux vives et rapides, ou quelque ruisselet bien ombragé qui, au moyen d'une multitude de petits canaux, peut déverser sur tous les terrains environnants ses eaux bienfaisantes.
Nous continuons à recevoir partout un excellent accueil, nous passons sous des arcs de triomphe et recevons des bouquets de la main des belles; ce matin, à Sencino, j'ai été couvert de feuilles de roses.
/ juin.
Notre division est bivouaquée autour du village de Pontecasale, à deux heures de Brescia. Il parait que I. 22
Garibaldi a osé attaquer un corps de quinze mille Autrichiens. Il a perdu du monde, mais a fini par avoir TavantaîTe.
Pontecasale, 19 juin.
Je me suis parfaitement installé pour ma journée de repos; j'ai dormi profondément cette nuit, dans un très bon lit et du linge blanc.
De ma fenêtre, je domine toute la vallée de la Chiese. A ma gauche j'aperçois Brescia et toutes les montagnes qui bordent la rive occidentale du lac de Garde, dont les derniers contreforts, contournant ce lac, présentent au sud les positions de Lonato, Castiglione et autres lieux rendus célèbres par la campagne de 1796-97.
L'Empereur est h Brescia avec toute la garde et le 2^ corps. Gomme nous, ils font séjour aujourd'hui. Toute cette concentration avait été faite en prévision d'une rencontre avec les Autrichiens vers Monte-Chiari ; mais ils ont abandonné cette position, après avoir escarmouche avec Garibaldi, qui les a poussés jusqu'à Castiglione et Lonato.
Le bruit court que notre flotte s'est emparée de l'un des forts qui commandent l'entrée de Venise : c'est possible et même probable; mais cependant la nouvelle mérite confirmation.
D'Alton, Douay et de Chabron (du 3" zouaves) sont généraux. Picard remplace Decacn aux voltigeurs de la garde.
Mes relations avec le (jénéral Bourbaki sont toujours excellentes; c'est un véritable ami et un chef dans lequel j ai la plus grande confiance. Je suis sur qu'il compte sur moi comme je compte sur lui.
D'Alton viendra peut-être prendre le commandement de la brigade Picard ; j'en serais enchanté.
20 juin.
Nous faisons encore séjour à Pontecasale aujourd'hui ; il est même question de nous y laisser trois ou quatre jours, afin de donner aux vivres le temps d'arriver, de créer des magasins et tout ce qui constitue la base d'opération d une armée. Jusqu'à présent, nous avons vécu au jour le jour, recevant le soir, quelquefois fort tard, les vivres du lendemain ; c'est une des causes qui nous ont empêchés de marcher, le lendemain de la bataille de Magenta. Éloignés comme nous le sommes de nos frontières, et à la veille peut-être de rencontrer l'ennemi, on estime qu'il serait très imprudent de continuer ce svstème. On attend aussi des batteries flottantes, qui se composent de pièces faciles à réunir et présentant toutes les conditions d un bon service; elles nous seront très utiles sur le lac de Garde et rendront facile le siège de Peschiera. C'est l'amiral Dupouy, une de tes anciennes connaissances, qui commandera cette flottille; il est déjà arrivé à Brescia, et ses engins le suivent de près.
Tout le monde autour de l'Empereur semble convaincu que la campagne actuelle ne durera pas plus de six semaines ou deux mois ; le général de Montebello le disait hier à son neveu, qui est officier d'ordonnance de Bourbaki.
Mezzano, 23 juin.
Aujourd'hui, nous n'avons pas bougé, et j'en suis peu satisfait, car nous avons un fort triste bivouac, au milieu d'un champ de blé qui était couvert de magnifiques épis au moment de notre arrivée, et qui maintenant ne présente plus que de tristes sillons.
La plus grande partie de l'armée est en avant de
nous; elle s'étend de Lonato à Volta, et un corps piémontais est à Sala, sur les bords du lac de Garde. Ce temps d'arrêt est motivé parla nécessité d'assurer notre base d'opération et de faire arriver les approvisionnements. Dans quelques jours, nous serons dans l'abondance, tandis que jusqu'à présent nous vivions au jour le jour, remplaçant quelquefois le pain par la farine de maïs, nourriture habituelle des gens du pays. Ils font avec cette farine une espèce de bouillie appelée polenta. Nos soldats apprécient fort peu ce genre de mets ; ils grognent quand on leur en donne, et ils n'épargnent pas les quolibets sur le compte de l'intendant du corps d'armée qui prétend que cette nourriture est aussi saine qu'agréable. Dernièrement, ce malheureux intendant passait dans les rangs peu de temps après une distribu-
tion de ce genre. Un loustic, l'apercevant, s'écria : «£/i.' voilà le duc de la Polenta !... » Le mot a couru immédiatement dans les ranjjs, et voilà M. Malarmé baptisé à tout jamais du nom et du titre de duc de Polenta !
En fait de mots de troupiers assez drôles, en voici encore un. Pour le bien comprendre, il faut savoir que les mesures de capacité sont ici plus petites que les nôtres, les mesures de longueur, au contraire, plus longues. Ainsi le mille lombard est de 1,850 mètres. Au moment où l'on faisait une balte après une marcbe fort longue, un soldat, qui était assis près d'une borne indiquant la direction et la distance, s'écria : « Décidément c'est un sale pays ! les litres sont plus petits qu'en Finance, les kilomètres plus longs ! »
Hier soir, je suis allé avec Bourbaki faire une visite au maréchal Canrobert; nous y avons rencontré Trochu. La conversation a roulé nécessairement sur les opérations de la campagne, sur ce qui a été fait et sur ce qui reste à faire... Tous nous regrettons que l'ennemi n'ait pas été poursuivi dès le lendemain de la bataille de Magenta. Le maréchal reconnaissait tout le premier que 1 on aurait obtenu des résultats décisifs... trente mille prisonniers peut-être et toute l'artillerie ennemie. Le maréchal cherchait à justifier cette immobilité en disant que nous n'avions pas de vivres. Le fait est exact, mais ce n'était pas un motif suffisant pour nous arrêter, car, vainqueurs, nous eussions trouvé des vivres à Milan, à Pavie, à Lodi... Il est difficile de prévoir ce que nous allons faire ; deux plans de campagne me pa-
raissent praticables. Le premier consisterait à faire une fausse démonstration sur le Mincio, versMozambano, ou plus bas, vers Pozzola, et h replier brusquement notre droite sur notre gauche pour nous emparer de Peschiera et du lac de Garde . Nous pourrions alors déboucher sur le haut Adige vers Roveredo ou vers Trente. Nous tournerions ainsi toutes les places fortes occupées par les Autrichiens, et nous les forcerions à accepter la bataille sur leurs derrières. Cette opération demanderait de Taudace, de Tactivité; elle amènerait des résultats décisifs; mais, en cas d'insuccès, l'on risquerait gros jeu. L'autre plan, plus simple, plus facile d'exécution, consisterait à surprendre ou à forcer le passage du Mincio, vers Mozambano ou Pozzola, et à se porter rapidement sur Villafranca, point central du quadrilatère d'où l'on menacerait également Peschiera, Mantoue, Vérone et Legnago. En dehors de ces deux systèmes, mon imagination ne voit rien de possible. Il se peut que l'esprit de l'Empereur soit plus inventif, qu'il trouve queUpie chose de plus neuf, de plus facile.
Le chemin de fer fonctionne jusqu'à Brescia et rend tous les transports aisés; c'est une artère importante qui nous permet de tirer d'abondantes ressources de Turin et d'Alexandrie; ce n'est cependant pour nous qu'une ligne de communication secondaire ; la principale est le chemin de fer de Gênes à Stradella et le Pô jusqu'à Crémone. L'on crée en ce moment d'immenses magasins dans cette dernière place, qui n'est qu'à douze lieues de nous. Si, avec de pareils moyens, les intendants nous
laissent manquer de quelque chose, nous aurons le droit de les pendre!
Je t'envoie un pauvre petit blucL (jui a ôthappé à tous les piétinements de ma brigade et tjui, depuis quarante-huit heures, est resté abrité sous ma tente ; je le charge de mes plus tendres baisers.
Au bivouac, prôs RoLico, 25 juin.
Nous venons d avoir une grande bataille : on s'est battu pendant dix-sept heures, sur une étendue de plus de quatre lieues. L'avantage complet nous est resté, sur toute la ligne; mais, sur quelques points, il a été vivement disputé. De notre corps d'armée, la division Trochu a été seule vivement engagée; cependant elle a perdu peu de monde, et personne de ta connaissance.
Quant à nous, nous n'avons eu affaire qu'à quelques escadrons de uhlans qui ne valaient pas la poudre que l'on a employée pour en décrocher quelques-uns. Le corps Baraguay-d'Hilliers est à l'extrême gauche de notre ligne; je crois qu il a été peu engngé; cependant personne encore n a pu me donner de renseignements positifs à ce sujet. Le 4" corps est celui qui a le plus souffert.
Solferino, 26 juin.
Le corps Baraguay-d Hilliers a été vigoureusement engagé; il a subi de grandes pertes, mais les ré-
sultats obtenus sont magnifiques. Les pertes de l'ennemi sont énormes. L'empereur François-Joseph commandait en personne, et notre Empereur a mis de la coquetterie à venir occuper son appartement à Cavriana, le soir même de la bataille. Toute l'armée autrichienne a repassé le Mincio; elle est dans un tel état de démoralisation et de désorganisation que je la crois peu susceptible de nous offrir encore une grande résistance. Nous sommes arrivés hier soir, fort tard, à Solferino, et nous y séjournerons. Le général de Ladmirault a été blessé, le général Auger l'est très gravement. Nous avons perdu grand nombre de colonels. Parmi eux, le plus regretté est ce brave Malleville, qui a succombé après une lutte héroïque ; trois fois son drapeau a été pris, et trois fois il l'a arraché des mains de l'ennemi. A la troisième fois, il a eu la cuisse brisée par un coup de fusil tiré à bout portant. Alors une lutte s'est engagée sur son corps j et ses soldats ont fini par l'enlever et l'emporter. Il est mort pendant l'amputation. Charles Tiersonnier est resté trois quarts d heure entre les mains de l'ennemi; les chances du combat l'ont délivré. Une perte bien regrettable est celle du pauvre Jourgeau, colonel du génie. Laure, le colonel des tirailleurs indigènes, a également succombé.
Nous sommes encore à Solferino, mais nous en partirons probablement dans l'après-midi pour nous porter un peu en avant. Toute l'armée autrichienne a repassé le Mincio en brûlant tous les ponts; deux divisions du
corps Baraguay-cniilliers occupent Mozembano et Ponto, sur la rive droite du Mincio.
Hier, j'ai envoyé Antonin au quartier général du premier corps et au quartier impérial pour avoir des nouvelles exactes du général de Ladmirault. Voici le résumé des renseignements recueillis. Le général, après avoir admirablement engagé et dirigé ses troupes pendant la plus grande partie de l'action, a reçu une première blessure légère à l'épaule; au moment où il se retirait, il en a reçu une plus grave au haut de la cuisse. De Choulot va bien. De Malleville n'est pas mort, comme on l'avait dit dans le premier moment; on espère le sauver.
Tout le premier corps a été enchanté du maréchal Baraguay-d'Hilliers, comme direction et comme action ; il a vigoureusement payé de sa personne dans un moment décisif; il a reçu une balle dans sa tunique, a eu deux chevaux blessés sous lui, dont un deux fois, et cependant, au quartier impérial, l'on ne parle que du maréchal ^iel.
L'Empereur a été très bien aussi ; il a bien dirigé et bien payé de sa personne, dans des limites raisonnables. Le docteur Conneau a eu son cheval tué près de Sa Majesté; plusieurs cent-gardes ont été blessés derrière Elle.
Peu s'en est fallu que l'empereur François-Joseph ne soit enlevé à Cavriana. Quand il s'est retiré sur Volta, la route était tellement encombrée par les fuyards autrichiens que son escorte a dû mettre le pistolet au poing
€t même faire feu sur les fuyards pour s'ouvrir uu passage.
Au quartier impérial, Ton est furieux contre le maréchal Canrobert, et il semble que ce n'est pas sans quelque raison. Ses hésitations nous ont, dit-on, empêchés d'arriver à temps sur le champ de bataille, et au moment de notre arrivée, à cinq heures du soir, si nous nous étions lancés résolument à la poursuite de 1 ennemi, qui était canonné d'écharpe et de flanc par l'artillerie de la garde et du deuxième corps, nous avions chance de les joindre et d'enlever une masse de prisonniers.
Quoi qu'il en soit, je le défends de mon mieux, parce que le maréchal Niel l'abîme
Singulières chances de guerre! La division Bourbaki, qui semblait destinée à frapper les premiers coups, celle que l'opinion publique désignait aux premiers engagements, n'a pas encore perdu un homme par le feu de l'ennemi, et toutes les autres ont été engagées une ou plusieurs fois.
28 juin.
Nous voici à Goïta, sur la rive droite du Mincio;
l'ennemi y avait fait d'énormes travaux de défense, mais il a tout abandonné après la bataille de Solferino. Les habitants assurent que toutes les troupes autrichiennes se sont retirées dans les. places de Peschiera, Vérone et Mantoue. S'il en est ainsi, la campagne est
bien avancée, et il est possible que la diplomatie commence son rôle.
Ce que l'on nous dit du désordre qui a accompagné la retraite des Autricliiens est vraiment incroyable! L'encombrement était tel sur le pont de Goita, que nombre d'hommes et de chevaux ont été jetés et noyés dans le Mincio.
Quel malheur que nous nous soyons arrêtés à Rebecca ! En nous portant en avant, droit devant nous, nous aurions pris la majeure partie des fuyards, l'artillerie et les bagages.
On ne peut en faire un crime au maréchal Canrobert. Il avait l'ordre formel de l'Empereur de se porter sur Medale et de l'occuper solidement; or nous avions déjà dépassé ce village d'une heure quand nous nous sommes arrêtés, et Ton ne pouvait savoir si, en nous portant plus loin, nous ne dérangerions pas les combinaisons stratégiques de l'Empereur. Un homme très audacieux n'aurait pas hésité; mais tel n'est pas le fond du caractère de notre maréchal, et, je le répète, au strict point de vue militaire, il serait injuste de le blâmer. Mais, comme il est toujours facile de juger et de critiquer après les événements, on ne se fait pas faute de tomber dessus.
29 juin.
Chère amie, nous sommes toujours à Goita, attendant S. A. I. le prince Napoléon qui vient de Crémone. Mon-
seigneur devait passer l'Oglio à Marcaria, hier :28 ; mais il a trouvé sans doute qu'il faisait trop chaud, et il n'a pas paru.
Le quatrième corps a passé le Mincio à Valeggio hier ; nous le passerons aussi à Goïta quand nous le voudrons, car nous n'avons personne devant nous. L'armée autrichienne s'est retirée derrière l'Adige, dans la direction de Vérone et Legnago, laissant des garnisons dans Peschiera et Mantoue.
Nous nous bornerons probablement à bloquer cette dernière place, et l'armée piémontaise sera chargée d'assiéger la première, qui ne nécessitera pas un siège bien long.
Il est assez difficile de prévoir ce que l'Autriche fera. L'arrivée du cinquième corps et la présence dans l'Adriatique d'une flotte avec un corps de débarquement de trente à quarante mille hommes, mettent l'armée française dans une position de supériorité qui laisse bien peu d'espérances de succès à l'armée autrichienne. Le résultat de la guerre paraît aujourd'hui certain; ce n'est plus qu'une affaire de temps, suivant la ténacité plus ou moins longue de l'empereur François-Joseph. Ce monarque, d'un naturel rageur, dit-on, doit être en ce moment dans un état d'exaspération facile à décrire.
Tous les officiers autrichiens se figuraient faire
une marche triomphale de Milan h Paris, en passant par Turin ; ils avaient dans leur force une confiance superbe ! On m'a raconté que tous les officiers supérieurs avaient
d'excellentes cartes des environs de Paris, qu ils étudiaient avec beaucoup plus de soin que celles de l'Italie. Ils calculaient le nombre d'étapes de Turin h Lyon, de Lyon à Paris, fixaient l'époque de leur arrivée...
Notre Empereur a véritablement un bonheur providentiel, et, s il ne se laisse pas éblouir par cette incroyable fortune, il prendra certainement une grande position en Europe.
Voilà les Indes qui donnent de nouveaux embarras à l'Angleterre, ce qui nous assure sa neutralité. Quant à lAllemagne, elle fera bien de rester tranquille, si elle ne veut être bouleversée de fond en comble; je crois qu'elle le comprend et qu'elle se résignera à l'inaction, malgré ses sympathies pour l'Autriche ou plutôt sa haine contre nous.
Je croyais t'avoir dit que le général Vergé avait remplacé Trochu dans le commandement de sa brigade ; il espérait ne pas v rester longtemps et passer général de division, mais les événements de guerre ont créé de nouveaux droits, et le pauvre général risque fort d'attendre encore longtemps la troisième étoile.
Goïta, 30 juin.
Nous continuons à nous reposer paisiblement à Goïta, en attendant le cinquième corps qui nous rejoindra demain. Le canon s'est fait entendre pendant toute la nuit sur notre gauche; il parait que c'est le commencement
de l'investissement et du siège de Pescliiera, qui, dit-on, est confié à l'armée piémontaise. Ce ne sera pas une grosse affaire, si, comme on l'affirme, il nous arrive une nombreuse artillerie de siège et des chaloupes canonnières.
Chaque nuit, nous recevons un certain nombre de déserteurs ennemis, ce qui est l'indice certain du découragement de l'armée autrichienne. D'après les renseignements fournis par ces déserteurs, on ne peut évaluer à moins de trente ou quarante mille hommes le chiffre des pertes éprouvées par l'ennemi ; c'est donc un total d'environ soixante mille hommes depuis le commencement de la campagne.
Il est bien clair qu'il reste encore à l'Autriche les éléments nécessaires pour mettre sur pied une nombreuse armée; mais ce qu'elle ne peut retrouver, c'est l'ascendant nîoral qui donne la victoire ou plutôt plusieurs victoires successives. Je la crois absolument incapable, pendant longtemps, de tenir contre nous, en rase campagne ; il est donc probable qu'elle se retirera derrière la ligne de l'Adige, dedans ou autour de ses places fortes. Dans ces conditions, il est fort possible que la diplomatie intervienne et que nous ne soyons pas très éloignés de la paix.
A la bataille de Solferino, le colonel de Montaigu, l'ancien lieutenant-colonel des guides, a échappé par miracle ; il a essuyé le feu de tout un bataillon presque à bout portant; tout est tombé autour de lui, et il n'a pas reçu une égratignure. L'on est très mécontent du général
Morris, qui aurnit j)u employer fort utilement la cavalerie de la {]arde et ne Ta pas fiiit donner.
Les nouvelles de Ladmirault sont beaucoup meilleures.
30 juin.
Je t'écrivais ce matin ([ue nous pensions rester
plusieurs jours à Goïta, mais dans la soirée nous avons reçu l'ordre de partir cette nuit cà trois heures. Nous sommes venus nous installer sur les hauteurs de la rive {jauche du Minci o, à gauche de Yalleggio. Toute l'armée se trouve réunie autour de ce point, à l'exception des ¥ et 2* corps, qui sont à Villafranca et ses environs, et du 5^ corps, qui nous a remplacés à Goïta. Il est probable que nous ne ferons pas grands mouvements jusqu'à la prise de Peschiera, dont le siège marche aussi bien (juc possible. Les nouvelles du général de Ladmirault continuent à être très favorables ; toutes les chances sont maintenant en sa faveur. Toute l'armée s'intéresse à lui, car on a su 1 apprécier à Melegnano comme à Solferino. Le pauvre général Auger a succombé avanthier; on n'avait jamais eu l'espoir de le sauver.
Nous ne savons rien des opérations de la flotte de l'Adriatique ; vous êtes peut-être plus beureux, car, bien souvent, les nouvelles ne nous arrivent que par les journaux. Si Venise était en notre pouvoir, nous pourrions nous créer une base d'opération du côté do l'Adriatique et menacer le flanc des Autrichiens sur la
rive gauche del'Adige, ce qui changerait bien la question.
Je désire ardemment tout ce qui peut amener promptement et heureusement h\ fin de la guerre ; avec quel bonheur je me retrouverai auprès de toi dans notre petit Sesseigne. Comme il sera doux de reprendre cette bonne vie de famille que nous savons si bien apprécier! Je t'embrasse de toutes les forces de mon âme, chère et tendre amie ; j'embrasse nos chères fillettes et je te charge de toutes mes respectueuses tendresses pour tes bons parents.
Ton fidèle ami.
illet.
Nous voici définitivement installés autour de Goïta pour un certain temps. Toute notre armée est échelonnée sur les deux rives duMincio. Les Piémontais font le siège de Peschiera; le quartier impérial est à Valleggio. La 3" division du ÎV corps et la division de chasseurs d'Afrique sont à Goïta, rive droite; les deux autres divisions du 3' corps sont à Valleggio. Nous allons construire un vaste camp retranché destiné à assurer notre droite et à couvrir nos bases d'opération.
D'après tous les renseignements que nous avons pu recueilhr, la garnison de Mantoue ne compte pas plus de huit mille hommes, c'est-à-dire le nombre strictement nécessaire pour garder cette place qui présente un très
grand développement ; il n'est donc pas probable que nous soyons inquiétés de ce côté.
J habite un château entouré d'un grand parc qui
devait être fort beau, mais qui a été saccagé par les Autrichiens dans lintérét de leur défense. ]Sous achevons de le détruire, et je plains le pauvre propriétaire qui assiste à ce triste spectacle. G est un vieillard de quatre-vingt-dix ans, ancien préfet et baron de 1 Empire. Malgré toutes ses svmpathies pour la France, je suis bien convaincu qu'il ne peut s empêcher de nous maudire tout autant que les Autrichiens.
Fornelli, 6 juillet.
Nous sommes au repos et nous en jouissons autant que peut le permettre la chaleur accablante qui règne depuis quelques jours. Je suis assez bien installé dans ma ferme avec tout mon monde, mais je plains de tout mon cœur les malheureux qui n'ont que leur tente pour s'abriter pendant tout le jour contre 1 ardeur du soleil. Les gens du pays m'assurent que le mois de juillet est toujours le plus pénible à passer dans ces parages ; que généralement les pluies d'orage rafraîchissent la température dans le courant du mois d'août. Je veux bien les croire, et j espère que nous souffrirons moins dans trois semaines. Quand je dis nous, je veux parler de nos pauvres soldats, car, personnellement, je suis bien abrité par de bons murs et une toiture convenable. Mes
chevaux sont eux-mêmes sous des hangars et ne manquent de rien, car ils ont fini par s'habituer au maïs.
Nous n'entendons pas parler des Autrichiens ; on ne les voit ni de près ni de loin. Cependant le fils du maréchal Urban est venu avant-hier en parlementaire. Le but avoué d€ sa mission était de traiter de l'échange de quelques prisonniers. Mais on a prétendu qu'il avait une mission plus importante, et ce qui a donné un air de vraisemblance à ces cancans, c'est qu'il a eu une assez longue conversation avec l'Empereur; mais rien n'a transpiré, bien entendu.
Notre général de division a dîné chez l'Empereur avant-hier ; il m'a dit que Sa Majesté avait l'air passablement ennuyé de l'inaction momentanée à laquelle elle se trouve condamnée.
Fornelli, 8 juillet.
Un armistice est conclu entre les deux armées ; il ne peut avoir été accepté, si, de part et d'autre, l'on ne pense sérieusement à faire la paix. Si je ne t aimais si tendrement, si je ne pensais sans cesse à nos enfants, je ne pourrais me consoler de l'inaction à laquelle nous avons été condamnés pendant cette guerre si glorieuse et si brillante pour tous mes camarades. Mais je me fais une idée du bonheur que tu as dû éprouver en apprenant cette grande nouvelle, du repos dont tu jouis après de si grandes inquiétudes ; je pense au bonheur que
j'aurai à te revoir, et je renonce volontiers à mes idées de gloire et d'ambition.
La nouvelle de cet armistice nous est parvenue nu moment où on s'y attendait le moins. Avant-hier soir, fort tard, un ordre de l'Empereur nous prévenait que Ion devait s'attendre à une (jrande bataille pour le lendemain : tous les ordres étaient donnés en conséquence, et hier matin, à deux heures, ma brigade quittait ses bivouacs pour se porter à quehjues kilomètres en avant, dans la direction de Villafranca. A quatre heures, toute l'armée était en position, et l'Empereur sortait à Yalleggio pour se porter à notre gauche, au sommet d'une colline d'où l'on découvre tout le fameux quadrilatère. Après cinq heures d'attente, pendant lesquelles nous n avons pas aperçu l'ombre d'un Autrichien , nous recevions l'ordre de rentrer à nos bivouacs, ^ous y étions depuis une heure à peine, lorsque j'ai reçu la visite de M. Guizot(l), qui m'apportait de tes nouvelles et m'annonçait qu'il venait d'apprendre au quartier impérial la conclusion d'un armistice. Je ne voulais pas v croire d abord, mais il m'a donné des détails si précis sur le voyage du général Fleury à Vérone, son retour, etc. , qu il fallut bien se rendre à l'évidence, et en effet, peu d'instants après, nous en recevions 1 avis officiel.
La visite de M. Guizot m'a fait grand plaisir ; je l'ai gardé à diner, et, le soir, je l'ai conduit au général Bourbaki, qu'il désirait beaucoup connaître.
(1) Fils de lancien ministre.
Chacun explique rarmistice à sa façon ; la version qui me parait la plus vraisemblable est celle qui l'attribue à une très grande agitation en Hongrie. On en ignore encore les conditions et la durée ; on parle d'un mois, mais ce n'est pas une nouvelle officielle. Ce qui paraît positif, c'est que l'Empereur part ce soir ou demain matin pour Paris. On dit que la garde ira à Brescia, que l'armée prendra ses cantonnements ou ses positions autour du lac de Garde et sur les bords du Mincio. C'est à souhaiter, car, en ce moment, nous sommes réellement dans de mauvais bivouacs, fort éloignés de l'eau, dans un pays n'offrant aucune ressource, et surtout beaucoup trop agglomérés sur un petit espace. Cette situation pourrait offrir de graves inconvénients, au point de vue sanitaire, avec les chaleurs excessives que nous avons depuis quelques jours. Si l'Empereur parait devoir rester quelque temps à Paris, et si les négociations s'entament sérieusement, l'on peut considérer la paix comme chose certaine.
Je viens de voir, à l'instant, dans le rapport du maréchal Niel, que ce pauvre Charles Tiersonnier était cité au nombre des tués. J en suis consterné; on avait affirmé à Antonin qu il était sorti sain et sauf de la bagarre .
9 juillet.
L'armistice est conclu pour cinq semaines; il expire le 15 août. Je suis intimement convaincu qu'il nous
GUERRE DITALIE. 35T
conduira à une paix solide et (jlorieuse pour la France. Si ce n'était pas la pensée de TEmpereur, ce serait une insigne folie, car nous perdrions 1 ascendant moral que nous ont donné nos succès constants, depuis notre entrée en Italie, et Ton aurait versé bien inutilement un #ang généreux.
Voici quelques détails sur la manière dont cet armistice a été conclu. Dans la journée du 0, notre Empereur a reçu trois dépêches chiffrées des grandes puissances : Angleterre, Russie et Prusse. Elles étaient d'accord pour offrir leur intervention et demander l'ouverture des négociations avant qu'il se produisit un nouveau choc entre les deux armées. Napoléon III savait que l'empereur d'Autriche était à Vérone (sa fuite à Vienne est une pure invention), que toute son armée y était concentrée et qu'il se préparait à tenter encore le sort des armes. On croyait même h une attaque pour le lendemain. Préparés et concentrés comme nous l'étions dans d'excellentes positions, l'issue de cette rencontre n'était pas douteuse. Cependant notre Empereur, voulant éviter une nouvelle effusion de sang et probablement bien assuré, par les ouvertures de l'Angleterre et de la Russie, que les bases des négociations seraient en rapport avec son programme et ses vues politiques, l'Empereur, dis-je, a fait partir le général Fleurv, à sept heures du soir, pour proposer une armitice à l'empereur d'Autriche. Le général Fleury était accompagné de Verdière.
Le général, arrivé h dix heures du soir, au moment
OÙ rempereur d'Autriche allait se coucher, a été reçu avec empressement par Sa Majesté, qui lui a fait un accueil très gracieux. On est tombé d'accord promptement sur les bases de l'armistice. L'empereur François- Joseph a paru réellement touché de la modération et de la générosité de notre Empereur, et a exprimé ses sentiments en termes fort chaleureux... il aurait même employé le mot reconnaissance dans une lettre autographe que le général Fleury a rapportée à Napoléon III.
Les affaires terminées, l'empereur d'Autriche a présenté le général Fleury au maréchal de Hesse et aux personnes intimes de sa suite... Une partie de la nuit s'est passée en conversations, et Verdière a eu l'honneur de causer plusieurs minutes avec Sa Majesté. Dans cette conversation, l'Empereur lui a dit : « Je ne veux pas chercher à dissimuler ma profonde admiration pour vos vaillants soldats ; jusqu'à présent j'avais cru qu'un pareil courage se rencontrait dans quelques individus isolés, mais je ne me figurais pas qu'on pût le trouver dans les masses; mes idées se sont complètement modifiées depuis Solferino... «
Ces messieurs avouent avoir perdu quarante-deux mille hommes pendant cette terrible journée! Notre artillerie surtout a produit des effets désastreux dans leurs rangs ; elle venait faire des trouées jusque dans leurs dernières réserves. Le départ de notre Empereur j)0ur Saint-Gloud est chose bien décidée; mais, ce ma tin encore, on ignorait le jour; du reste. Sa Majesté arrivera incognito et ne fera son entrée officielle dans
GUEllPvE D'ITALIE. 359
Paris, à la tète d'une partie de l'armée, que quand la paix sera conclue.
Voici ce qui circule sur les bases probables des arrangements : la Lombardie tout entière, avec la ligne du Mincio et les places de Peschiera et Mantoue, sera annexée au Piémont. La Yénétie, y compris Venise, formera un État indépendant gouverné par un duc ou un archiduc héréditaire et indépendant de l'Autriche, mais choisi parmi les membres de la famille régnante, peut-être le grand-duc Maximilien qui est assez populaire dans ce pays-là. Les duchés de Toscane, Parme et Modène seront rendus à leurs souverains, avec les réformes politiques que comporte l'époque actuelle. Ce programme parait fort sage et de nature à satisfaire tout le monde, y compris même les vaincus, qui doivent nécessairement faire quelques sacrifices.
La France n'aura rien gagné comme agrandissement territorial; mais elle aura acquis sur l'Europe entière une influence morale qui la replace incontestablement au premier rang. En Italie, elle aura substitué à l'influence autrichienne l'influence française, c'est-à-dire atteint le but politique poursuivi par tous les gouvernements qui se sont succédé depuis Charles VUE Devant de pareils faits, il faut s'incliner et reconnaître que, si l'Empereur n'est pas un grand génie, il est du moins un être prédestiné.
L'armée va prendre ses cantonnements, le 1" et le 5^ corps sur les bords du lac de Garde, le V corps à Vallegio, le :2' à Mozambano, le S*" à Pozzola, Goïta et
Volta, notre division à Pozzola. C'est un joli bourg sur les bords du Mincio, rive gauche; je crois que nous y serons bien.
Mozambano, 10 juillet.
J'ai été, ce matin, à Vallegio, pour voir Philippe de Bourgoing et de Verdière qui étaient venus chez moi, avant-hier, pour me faire leurs adieux. J'étais monté à cheval, et ils ne m'avaient pas trouvé. Aujourd'hui, je n'ai pas été plus heureux; tous ces messieurs étaient partis pour Villafranca, à la suite de lEmpereur. Les deux souverains se sont donc rencontrés aujourd'hui ; on m'a même assuré, au quartier impérial, qu'ils devaient déjeuner ensemble. Je n'affirmerais pas le fait, mais je suis convaincu que, dès aujourd hui, seront posées les bases d'un traité de paix... Les deux Majestés ne seront probablement pas fâchées de s'entendre et de traiter, en dehors des grandes puissances, qui seront quelque peu vexées et certainement très attrapées si les choses se passent ainsi. Et les diplomates! vois-tu leur grimace, si l'on parvient à s'entendre sans eux et sans un interminable congrès dans lequel chacun s'apprêtait à déployer son habileté et son éloquence !
Notre Empereur et sa suite partent demain pour Desenzano, où ils monteront en chemin de fer et fileront directement sur Paris.
J'ai été avant-hier à Castelnuovo pour voir d'Alton et faire ma visite au maréchal Baraguay-d'Hilliers, qui
nous a retenus tous les deux à dîner; il était d'une humeur charmante, nous a beaucoup parlé de nos femmes. Il profite du repos pour se soigner et a dû partir hier matin pour Acqui, près Alexandrie; il v a là des eaux réputées excellentes pour les douleurs. Ce vovafje m'a procuré encore une {grande satisfaction, j'ai retrouvé mon pauvre Kara (1) qui était perdu depuis un mois; on l'avait recueilli à l'état-major du général Manèque et on en avait grand soin, en attendant l'occasion de me le rendre.
La lettre du maréchal Canrobert au maréchal ^siel est la nouvelle du moment. Tu as remarqué que ce dernier dans son rapport semble accuser Canrobert de n'être pas venu à son aide en temps opportun et d'avoir ainsi fait manquer ses hautes combinaisons. La lettre du maréchal Canrobert est très violente, mais au fond il a parfaitement raison; tout ce qu'il dit est l'exacte vérité. On ne peut comprendre comment le maréchal }siel a immobilisé, pendant cette journée, la division Renault complètement mise à sa disposition dès le matin. Ce n'est qu'à l'arrivée de la division Bourbaki, c'est-à-dire à six heures du soir, que le maréchal Canrobert a dit au maréchal ^Xiel, devant de nombreux témoins : « Mes trois divisions sont en ligne maintenant, j'en reprends le commandement. •) A cette heure le village de Giudizzola était évacué par l'ennemi; un escadron du S*" chasseurs d'Afrique v avait
(i) Chien de chasse.
trouvé plusieurs de nos prisonniers qu'il avait ramenés, la panique avait été telle, sur ce point, que les Autrichiens y avaient abandonné plus de mille blessés des leurs, dont treize officiers et le prince de Windin-Graëtz, qui est mort dans la nuit.
La route était encombrée de voitures et de caissons versés dans l'empressement de la fuite. Rien donc n'empêchait le maréchal Niel d'aller coucher à Giudizzola, point qui lui avait été assigné par l'Empereur. En résumé , c'est le seul qui, pendant cette bataille, n'ait point atteint son objectif!
12 juillet.
Le départ de l'Empereur est ajourné; cette détermination a été prise à la suite de l'entrevue des deux souverains à Yillafranca. Elle est interprétée d'une manière toute différente par les uns et les autres. Les plus belliqueux prétendent que Leurs Majestés n'ont pu s'entendre, et que la reprise des hostilités est imminente. Les gens raisonnables, qui réfléchissent, disent que, l'armistice étant conclu jusqu'au 15 août, il est impossible que les hostilités reprennent avant cette époque...
J'en étais là de ma lettre lorsque j'ai reçu la visite de Noguès arrivant de Vallegio, c'est-à-dire du quartier impérial. La paix est faite ou à j)eu près. Hier, après l'entrevue, les deux empereurs sont montés à cheval ensemble. Ils ont passé la revue de l'escadron de lanciers autrichiens, des guides français et des cent-gardes
GUERRE D'ITAIJE. 363
qui formaient 1 escorte des deux souverains; ils avaient Tair très satisfaits et dans les meilleurs termes. Le prince Napoléon a été ensuite à Vérone, pour régler (juelques questions de détail restées en suspens; il est revenu ce matin avec une solution satisfaisante.
Mozainbano, iV juillet.
« Soldats, les bases de la paix sont arrêtées avec l'empereur d'Autriche... Vous allez bientôt retourner en France... n Tels sont les passage d'une proclamation de l'Empereur que l'on vient de nous distribuer et que les journaux vont vous porter...
Notre mouvement de retraite commencera décidément le 19. La première division va à Parme; la deuxième à Casal-Maggiore, sur le Pô; la troisième sur l'Oglio. INIa brigade sera pro])ablement à Piedana. L'artillerie de réserve du 3* corps va à Pavie. Nous resterons ainsi les plus éloignés, et, après être entrés les premiers en Italie, nous en sortirons les derniers...
Il ressort clairement de la proclamation de l'Empereur que nous nous sommes arrêtés parce que nous ne pouvions continuer sans avoir l'Europe contre nous. Mais que de déceptions et de mécontentements en Italie! Tous les souverains des petits États chassés par leurs sujets vont rentrer avec des rancunes et des sentiments de vengeance. Je ne compte guère sur l'amnistie générale pour faire disparaître les traces des discordes
364 CORRESPONDANCE DU GÉNÉRAL DUCROT. civiles. Les Piémontais eux-mêmes sont loin d'être satisfaits : la Lombardie est sans doute un beau fleuron ajouté à la couronne de la maison de Savoie ; mais elle espérait mieux. Le bruit courait hier que MM. de Cavour et de la Marmora avaient donné leur démission. Cela ne m'étonnerait pas, et le roi Victor-Emmanuel se trouverait dans un grand embarras. Il est fort possible que, tôt ou tard, l'Autriche lui fasse payer cher ces succès d'aujourd'hui. Autre embarras : que va-t-on faire des bandes de Garibaldi et de cette armée toscane composée d'un tas de chenapans ? Tant qu'il restera en Italie un soldat de l'armée française, personne n'osera bouger; mais, quand nous serons partis, les désordres et les révolutions pourront bien recommencer. .. Nous n'avons aucune nouvelle du quartier impérial, nous ne savons pas encore si l'Empereur est parti; depuis trois jours nous sommes sans courriers.
Nous avons deux jours de marche d'ici à Bazzola et Piedana, nous y serons donc le 20. Il est bien possible que je regrette la maison de mon bon curé et les bords du Mincio. La mauvaise chance n'aura pas abandonné notre division un seul instant pendant toute cette campagne. Je n'y penserai plus les jours où j'aurai le bonheur de t'avoir avec les enfants autour de moi; mais, en ce moment, je ne peux m'empécher de pester quelque peu.
16 juillet.
J'ai recueilli chez Trochu des renseignements
qui donnent un air de vraisemblance et même de probabilité h une nouvelle (jui circulait depuis quelques jours déjà. On dit qu un corps d'armée d'occupation doit rester en Italie pour prévenir tout désordre, faciliter la rentrée des souverains dans les duchés, et permettre d organiser sur des bases solides la nouvelle confédération italienne.
Le troisième et le cinquième corps, sous les ordres du maréchal Ganrobert, composeraient ce corps d'occupation. Il serait nécessairement dispersé dans les grands centres, et les états -majors placés dans de grandes villes telles que Milan, Parme, Plaisance, Florence, etc., c est-à-dire dans de charmantes résidences. Un hiver passé en Italie dans ces conditions serait une véritable partie de plaisir. Tu comprends bien que, dans de pareilles conditions, je n'hésiterais pas un seul instant à te faire venir avec nos enfants chéries. Cette idée me sourit fort.
17 juillet.
Les nouvelles et les cancans contradictoires se
succèdent; c est la conséquence naturelle de l'oisiveté dans laquelle nous vivons. Chacun forge son conte ou
admet celui du voisin, suivant la tendance de son esprit.
Il paraît positif que la première division de notre
corps d'armée, qui devait aller à Parme, ne passera pas le Pô et restera à Casal-Maggiore avec la deuxième.
C'est un événement fort simple, une modification peu importante dans l'emplacement des troupes, et qui pourrait s'expliquer de plusieurs manières; mais les fortes têtes en ont tiré la conclusion suivante : la guerre avec la Prusse est imminente, nos frontières sont menacées, et l'Empereur, assuré aujourd hui de la neutralité et même du concours de l'Autriche, va se hâter de rappeler son armée en France pour entrer immédiatement en Allemagne. Ce thème est absurde et ne supporte même pas Texamen, mais il plait à certains esprits conquérants qui 1 ont adopté avec empressement et exposent déjà leur plan de campagne à qui veut les entendre.
L'Empereur a décidément quitté Milan le 14; il est par conséquent à Saint-Cloud depuis hier; c'est donc à Paris que vont se traiter les grandes affaires politiques et autres, et ce sera à ton tour de me donner des nouvelles.
Nous avons toujours une chaleur accablante, beaucoup de personnes en éprouvent du malaise; notre général de division est assez souffrant depuis deux ou trois jours, ce qui ne l'empêche pas d'aller, de monter à cheval, de courir; il se soigne fort mal ; aussi paraît-il très fatigué.
Ma petite colonie continue à se bien porter. Antonin
engraisse et est frais comme une rose; il se livre à la navigation, à la pêche, à la natation et à des études culinaires intéressantes.
Aujourd'hui dimanche, nous avons commencé la journée en allant à la messe; notre bon curé avait magnifiquement orné sa petite église, allumé tous ses cierges, étalé toutes ses draperies, tous ses vases; en revanche, je lui avais donné trois beaux sapeurs, une section de grenadiers , la musique et les tambours du 'i6\
Mozambano, 18 juillet.
Chaque jour apporte sa nouvelle (jui contredit celle de la veille.
On raconte aujourd hui que la première division
de chaque corps d'armée va rentrer en France par les voies rapides, ainsi que toute la garde. Toute 1 armée se trouvera donc représentée pour faire une entrée triomphale à Paris, 1 Empereur en tête, bien entendu.
J'envie le sort de d Alton, il appartient à la première division du premier corps. Ce brave garçon aura fait une campagne aussi heureuse et aussi brillante que possible. Magenta et Solferino sont deux souvenirs qui marqueront dans sa carrière militaire. Je n'ai pu savoir si la proposition pour le grade de commandeur, dont il a été 1 objet après Solferino, a été suivie d effet; je lespère bien; mais il v a des choses si extraordinaires, dans ce genre, qu'il faut voir pour être sur.
Ainsi nous nous attendions tous à voir Trochu nommé grand officier; il n'en est rien, et notre ami supporte cette injustice avec la philosophie que tu lui connais.
Piedana, 21 juillet.
Un ordre du jour nous apprend que l'Empereur est définitivement rentré en France, et que le maréchal Vaillant prend le commandement de l'armée.
Un instant l'on a eu quelques inquiétudes ici, parce que les pessimistes faisaient courir le bruit que les Autrichiens conservaient les places de Peschiera et de Mantoue, c'est-à-dire une partie de la Lombardie; mais il parait positif que l'évacuation de ces deux places est commencée.
Tous les Lombards paraissent très satisfaits du sort qui leur est fait, à part les libéraux ou plutôt les démagogues très avancés. Les journaux italiens parlent d'un discours que l'Empereur aurait prononcé à son arrivée à Saint-Cloud, et qui expliquerait d'une manière très satisfaisante les motifs qui l'ont déterminé à conclure la paix, en accordant à l'Autriche des conditions plus avantageuses que ne ne le comportaient notre situation militaire et les engagements pris vis-à-vis de l'Italie.
L'Empereur, disent ces mêmes journaux, acceptera le protectorat de la confédération italienne, ce qui est un gage de sécurité [)our l'avenir.
Picdana. 24 juillet.
Le maréchal Canrobert parle de son départ pour Paris comme d une chose certaine et très prochaine. Une dépêche télégraphique très laconique lui a transmis, ce matin, Tordre de faire partir immédiatement les deux premières divisions et de les diriger sur StradelFa, où elles doivent prendre le chemin de fer jusqu'à Gènes et, là, s'embarquer pour la France.
La dépèche ne parlait pas de la troisième division, mais ajoutait qu un officier d'ordonnance du maréchal Vaillant arriverait, dans la soirée, porteur d'instructions détaillées. Or, cette nuit, j'ai reçu Tordre de faire verser à l'artillerie les cartouches des hommes de ma brigade, ce qui a été fait ce matin à quatre heures. Je pense que, si nous devions rester, on ne nous laisserait pas sans cartouches.
Tout le monde est fort étonné de la précipitation avec laquelle on fait rentrer Tarmée en France. On se demande ce que va devenir Titalie, à laquelle nous avions apporté tant d'espérances, et qui, abandonnée à elle-même, va se trouver dans un désordre affreux. Peut-être l'Empereur n'est-il pas fâché de lui laisser toute liberté pour manifester ses vœux et ses désirs, mais il est à craindre que le parti démagogique, toujours plus remuant, plus audacieux que les autres, ne l'emporte sur le parti vraiment italien, c'est-à-dire celui qui demande purement et simplement Texpulsion I. 24
des Autrichiens, avec un gouvernement sagement organisé. Tout cela est fort compliqué.
San-Giovani, 29 juillet.
Chère amie, nous sommes clans un grand coup de feu; dans quelques instants, nous attendons le général et Mme Bourbaki, le général Vergé, le colonel Duplessis et je ne sais qui encore. Tout ce monde vient nous demandera déjeuner et visiter notre château. Antonin, en qualité de grand popotier, est dans tous ses états. Voici un menu approuvé par moi : œufs à la coque, tanches frites, côtelettes jardinière, haricots verts, poulets rôtis, fromage glacé, fruits divers et petits fours, vin ordinaire à discrétion, asti fumant frappé, thé et café.
L'intendant du seigneur Vidoni a mis à notre disposition la vaisselle et le linge nécessaires, des fleurs sur la table, etc. Tout ira donc pour le mieux, je Fespère. Je fais tous mes efforts pour me donner de l'entrain, chère et tendre amie, pour faire bonne figure à ces hôtes aimables. Que n'es-tu là pour m'aider! Comme tout me paraîtrait charmant!
Nous venons de recevoir l'ordre de passer ici notre inspection générale, mais les instructions ministérielles recommandent de hâter autant que possible les opérations et l'envoi du travail; c'est de bon augure.
TNImes Trocliu et d'Alton seront déjà en possession de leurs maris que nous serons peut-être encore en Italie !
Partir les premiers, n'avoir rien fait pendant la campagne, rentrer les derniers, c'est par trop de mauvaises chances!
San-Giovani, 30 juillet.
Le courrier ne ma encore rien apporté; il
semble que nous soyons relégués au bout du monde ; nous ne savons rien, nous n'entendons parler de rien. Nous ignorons absolument où en sont les mouvements de troupes, et, pour tuer le temps et tromper notre impatience, nous n'avons même pas la ressource de faire des excursions dans les environs, car un ordre de mouvement peut airi\ er d'un moment à lautre.
Malgré tout le luxe et le confortable de mon palais, je trouve la vie insupportable et les journaux d'une longueur désespérante.
Hier, j'ai bien causé de toi avec Mme Bourbaki ; c est une aimable femme ; nous avions fait de notre mieux pour la bien recevoir, et elle a paru enchantée de notre accueil.
A chaque instant, elle me disait : i- Quel dommage que Mme Ducrot ne soit pas là pour jouir de tout ceci ! Gomme vos petites filles s'amuseraient sous ces beaux ombrages ! "
Je ne puis faire un pas dans le beau palais que j'habite et dans ce joli parc sans penser au bonheur que nous pourrions goûter si nous étions réunis. Tout est calculé pour rendre l'existence facile et agréable sous ce climat
brûlant : les pièces sont vastes, bien éclairées, les murs sont épais, le sol est une vaste mosaïque toujours propre et toujours fraîche. En fermant les fenêtres pendant la journée et les ouvrant la nuit, on entretient une fraîcheur qui permet de respirer à Taise.
Martignano, 4 août.
La pauvre Mme d'Abrantès est arrivée à Brescia, tout juste pour recevoir le dernier soupir de son mari qui avait été blessé à Solferino ; cette malheureuse jeune femme était seule, dans ce cruel moment... Bien d'autres femmes sont venues pour recevoir les derniers adieux de leurs maris, plusieurs sont arrivées trop tard. Quand je pense à cela, j'accepte sans murmurer la situation qui nous est faite, et je remercie Dieu et je le prie d'abréger le temps de la séparation.
Nous attendons, d'un instant à 1 autre, notre
ordre de départ; car le ten-ain esta peu près déblayé devant nous. Une grande partie de l'armée sera déjà rendue à Paris quand cette lettre te parviendra; si j'envie le sort de ceux qui nous ont précédés, ce n'est certes pas parce qu il m'eût été agréable de faire mon entrée en triomphateur au milieu de la population parisienne, dont je ne suis pas foui Au contraire, c'eût été une affreuse corvée; mais j'aurais certainement trouvé le moyen de m'échapper un instant pour aller vous embrasser.
Martignano, 6 août.
Grand noiiiljre d'officiers ont été se promener à
Parme et, de là, en chemin de fer, ont poussé jusqu à Bologne. Ils nous ont rapporté les détails les plus tristes sur la situation de ce malheureux pays. Depuis le départ des Autrichiens, le désordre règne dans les Légations. Les troupes papales n'ont pas osé se montrer, et, contrairement à ce qui a eu lieu dans toutes les autres parties de ritalie, la garde nationale n'a pu s'organiser. Il en résulte que les honnêtes gens sont à la merci des bandits : on assassine, en plein jour, pour un oui et pour un non. Il est évident que le gouvernement papal est dans l'impuissance de rétablir l'ordre dans le pays, sans l'intervention étrangère. Cependant, comment sortir de là? Les Autrichiens ne veulent pas nous voir entrer dans les Légations, et nous ne voulons pas les y voir rentrer? C'est bien certainement ce qu'il y a de plus compliqué dans la question italienne. Partout ailleurs, à Florence, ù Parme, tout le monde est d'accord pour repousser l'influence autrichienne; un gouvernement provisoire est bien installé, vigoureusement appuyé par une bonne garde nationale, et les élections permettront au pavs d'exprimer hautement et franchement ses vœux. Tout fait présumer qu'il y aura presque unanimité pour demander l'annexion au Piémont.
Je crois qu en cela l'instinct populaire est d'accord
374 CORRESPO^'DA]NCE DU GENERAL DUGROT.
avec la raison, car c'est le vrai moyen de soustraire le pays à toute domination et même à toute influence étrangère.
En Lombardie, tout le monde est satisfait, la classe aristocratique en particulier. Il n'est pas une famille qui n'ait plusieurs de ses membres dans l'armée piémontaise. Ainsi j'habite, en ce moment, un château appartenant au comte Faligati, homme fort bien élevé et jeune encore. II est simple soldat dans le régiment d'Aoste et a fait toute la campagne comme tel. Il a trois frères : l'un est soldat dans les guides garibaldiens, le second dans les hersaglieri, le troisième dans je ne sais quel corps. Les exemples du même genre abondent. Les paysans ne détestent pas moins les Tudesques, qui, dans ces derniers temps surtout, les ont grugés et maltraités outre mesure.
Presque tous les soirs il y a bal sur la place du village ; nos soldats font danser les paysannes et retournent, bras dessus, bras dessous, dans leurs fermes. Je n'ai pas eu à signaler une rixe ou une discussion entre les habitants et les hommes de ma brigade depuis que je suis en Italie. Nous payons tout très exactement; cela jette beaucoup d'argent dans la contrée qui en avait grand besoin, et c'est à qui logera nos soldats. Ils donnent un coup de main dans les fermes pour rentrer la moisson, battent le grain, fanent, etc. Il est impossible de voir une entente plus parfaite, et, chaque fois que nous quittons un cantonnement, il y a des pleurs et des grincements de dents.
8 août.
Le commandant de Laiirencelle, notre sous-
clief d état-major, est revenu hier de Milan. Il nous a rapporté la confirmation de notre procliain départ...
Laurencelle nous a raconté qu'à ^Nlilan on appelait la 3^ division du ^r corps « la providence des mères de famille » . Le mot est piquant; cela \ aut « la cinquième roue du carrosse i' .
Antonin a été hier à Parme avec notre propriétaire, le comte Faligati; il est revenu h rniiuiit, enchanté de son vovage. Il a visité, en grands détails, le palais de la pauvre duchesse de Parme, et, entre mille richesses, a remarqué la fameuse toilette offerte par les léjjitimistes de France. Il a trouvé la ville dans le plus «jrand calme, la garde nationale faisant parfaitement son service, mais les habitants de toutes les classes très décidés à repousser par la force toute tentative qui aurait pour objet de leur rendre leur souveraine. L union italienne, c'est-à-dire Tannexion au Piémont, voilà ce qu ils révent tous.
Si nous restons encore quelques jours ici, je me déciderai à faire ce voyage qui est bien court (cinq lieues); mais, en ce moment, nous sommes en pleine inspection générale, et je suis assez occupé, soit par le travail de cabinet, soit sur le terrain.
Marti{;nano, 9 août.
Il paraît que ce qui retarde Tévacuation de Tar-
mée, c'est la difficulté de faire filer l'immense matériel d'artillerie qui avait été accumulé à Alexandrie et à Turin. Ainsi, l'on calcule qu'il faut huit mille chevaux pour traîner ce matériel entre Suze et Saint-Jean de Maurienne, et l'on ne dispose que de quatre mille chevaux, c'est-à-dire tout juste la moitié. Il faut donc faire plusieurs convois, et c'est un retard considérable.
Le 5*^ corps, qui était à Milan, a été envahi par
les maladies, de telle sorte que l'on a dû lui faire évacuer la ville et l'envoyer prendre des cantonnements sur les bords du lac de Côme...
Le prince Napoléon est parti sans même dire adieu à ses généraux de division. Il ne laisse pas dans le y corps de meilleurs sou^ enirs que parmi les troupes qu'il avait commandées en Crimée. 11 n'a du général qu'un uniforme qu'il porte assez mal.
Les discussions du maréchal Canrobcrt et du maréchal Kiel sont toujours pendantes; cependant le premier est ])ien décidé à obtenir une satisfaction quelconque. Il s'est exprimé très haut, à son passage à Milan, et a déclaré, devant plusieurs personnes, que, immédiatement après les fêtes du 15 août, il exigera impérieusement du maréchal Niel une rétractation, c'est-à-dire un exposé exact des faits, ou une réparation l'épée à la main.
On se fait en France de très fausses idées sur ce qui s'est passé pendant cette guerre; à Nevers encore plus que partout ailleurs. Ainsi, M. de Champs, dans une de ses dernières lettres à Antonin, déplore les rivalités qui ont éclaté entre les commandants de corps d'armée, la mauvaise entente qui a empêché d'obtenir des succès complets. Rien n'est moins vrai. Nos succès sont dus, au contraire, au mutuel concours que se sont prêté les div.ers corps dans les circonstances les plus critiques. Exemple : à Magenta, la garde est engagée contre des forces supérieures, elle lutte avec énergie, mais elle est sur le point d'être écrasée, lorsque Canrobert accourt avec la V brigade de son corps d'armée et, à force de dévouement et d'béroïsme personnel, parvient à la dégager. En même temps, Mac Mahon lui vient en aide d'un autre coté et assure la victoire. A Solferino, le corps Baraguav-d Milliers, après une lutte terrible, se voit pres(jue forcé de renoncer à l'espoir d enlever les positions de gauche, lorsqu une brigade des voltigeurs de la garde accourt h son aide et assure le succès. Immédiatement, le corps Baraguay-d'Hilliers se divise : la division Bazaine va dégager la droite des Piémontais très compromise, et les deux autres divisions se rabattent sur les hauteurs de Cavriana pour coopérer au mouvement de Mac Mahon. En même temps, le maréchal Canrobert envoie au secours du 4^ corps tout ce qu'il a sous la main : la division Renault d'abord, puis la 1" brigade de la division Trochu. Il est là, de sa personne, avec ces troupes, qui sont à lui; il est exposé à la mitraille,
378 CORBESPONDANCE DU GEN^ÉRAL DUCROT.
au feu de la mousqueterie, et cependant, il laisse entièrement aii maréchal Niel la disposition des troupes du 'y corps. Ce n'est qu'après avoir été rejoint par notre division qu'il déclare au maréchal Niel reprendre le commandement de son corps d'armée, mais être, d'ailleurs, prêt à coopérer à tout mouvement qu il jugera utile.
Un maréchal du premier empire n'aurait pas laissé échapper une aussi belle occasion de faire écraser un camarade, pour venir ensuite rétablir le combat et accaparer la gloire de la journée...
Je t'envoie deux petites fleurs que je couvre de baisers; l'une est pour toi, l'autre pour ma petite Marie. J'espère qu'elles arriveront pour votre fête et seront les interprètes de toutes mes tendresses.
10 août.
Nous voici replongés dans une incertitude désespérante. Un ordre du maréchal Vaillant annonce une nouvelle organisation des troupes encore présentes en Italie. Les deux divisions du corps Napoléon et les troisièmes divisions des autres corps formeront une seule armée composée de cinq divisions et de deux brigades de cavalerie. La division Bourbaki devient 5*^ division de l'armée d'Italie. Les pessimistes voient dans cette nouvelle organisation un indice certain de notre occupation indéfinie. Notre général de division pense que
cela ne prouve rien. Il est évident que le départ des états-majors généraux de chaque corps rendait une Insion indispensable pour assurer la transmission des ordres. Jusqu au dernier jour, et tant qu il restera un soldat français en Italie, il faut évidemment qu'il y ait une organisation régulière.
12 août.
J'ai écrit confidentiellement au général Jarras, chet d'état-major général, pour lui demander si notre retour en France est indéfiniment ajourné, auquel cas tu ne devrais pas hésiter à venir me rejoindre le plus tôt possible...
13 août.
.l'attends avec impatience la réponse du générai
Jarras, et cependant je ne me dissimule pas qu'il y a beaucoup de chance pour qu'elle ne m apporte rien i\c positif. Il est très probable que notre sort est subordonné aux résultats de la conférence de Zurich...
^os travaux d inspection générale ayant été suspendus hier, j'en ai profité pour aller visiter Parme : la ville en elle-même est assez laide, mais elle renferme de véritables trésors artistiques : deux magnifiques églises remplies de peintures du Corrège, de Mazzola et autres illustres artistes; des bas-reliefs d'un fini et d'une
perfection rares; une galerie de tableaux renfermant de véritables chefs-d'œuvre , entre autres le Saitit Jérôme du Corrège, que le général Bonaparte avait envové à Paris, en 1796, malgré les supplications des Parmesans qui avaient offert un million pour le racheter; un Titien, un Murillo, plusieurs Mazzola, des marbres de Canova incomparables...
18 août 1859.
J'ai bien fait de ne pas me laisser aller aux espérances de retour immédiat.
Certains ordres arrivés hier soir sont venus confirmer la note insérée au Moniteur du 14, et je crois bien que nous sommes ici au moins pour quelques semaines. Ne changeons donc rien à notre programme, et viens me rejoindre...
j4 Madame de Champs.
Crémone, 16 novembre 1859.
Ma bonne mère, nous sommes toujours bien préoccupés de vos souffrances, et chaque matin nous attendons avec impatience le courrier qui nous apporte de vos nouvelles. Le bon Dieu vous soumet à une cruelle épreuve; que ne sommes-nous près de vous pour vous
GUEURE D'ITALIE. 381
donner nos soins et les distractions dont une convalescente a toujours grand besoin?
Nous paraissons condamnés à passer tout Thiver en Italie, bien heureux, peut-être, si cet exil ne se prolonge pas au delà.
Il est impossible de prévoir comment l'Italie sortira de tous les embarras dans lesquels elle est plongée. Si la diplomatie parvient à résoudre le problème de la (juestion italienne à la satisfaction générale, elle aura fait un véritable chef-d'œuvre et bien mérité de toute l'Europe.
En attendant, il est fort à craindre que 1 inq)atience des volontaires de Garibaldi n'amène des incidents qui pourraient bien compliquer encore cette affaire. Ici on regrette beaucoup que le gouvernement français n'ait pas autorisé le prince de Carignan à accepter la régence ; c'était vraiment le seul moyen d'organiser un gouvernement assez fort pour empêcher tout désordre ; mais il est probable que les engagements pris avec l'enqjereur d'Autriche n'ont pas permis d'agir autrement.
}sous continuons à vivre en très bonne intelligence avec nos Crémonais. Le temps est assez beau, mais le froid est très vif, et tous les canaux sont gelés ; j attendais mieux du beau ciel de l'Italie.
Tout mon petit monde va bien, à part quelques légers rhumes. Nous causons souvent de la bonne grand mère toujours si affectueuse, si bienveillante; on se demande quand arrivera le moment tant désiré de la réunion à Chazelles.
382 CORRESPONDANCE DU GÉNÉftAL DUCROT.
A Monsieur de Cliamps.
20 janvier 1860.
Mon cher père, j'attends patiemment que les événements se déroulent et nous ramènent en France. Il est impossible de prévoir quand arrivera ce moment. Le changement du ministère piémontais et le retour de Gavour à la présidence du conseil indiquent clairement que Ion est parfaitement décidé à assurer l'indépendance de l'Italie centrale et l'annexion au Piémont de tout ou partie des duchés. C'est réellement un fait accompli depuis plusieurs mois déjà, et il est probable qu'une partie des États européens ne tarderont pas h reconnaître ce nouvel ordre de choses. Les autres protesteront; mais leur action, pour le moment, se bornera à une simple protestation. L'Autriche, la plus intéressée dans la question, n'est pas en mesure de recommencer la (juerre de sitôt. La Prusse protestante et la Russie schismatique n'entreprendront pas la guerre pour assurer la puissance temporelle du chef de l'Église catholique. Je ne partage donc pas l'opinion des gens qui prétendent que l'on ne peut arriver à une solution que par la guerre, et qui croient à une reprise très prochaine des hostilités.
Notre genre de Aie à Crémone est toujours fort agréable, nos relations de société charmantes, et je
jouis des succès de Marie. Soirées, bals masqués, spectacles se succèdent, et nous sommes trop heureux quand nous pouvons, une fois par hasard, passer une soirée au coin de notre feu.
A Monsieur de Champs.
Crémone, 1860.
Mon bon père, toutes les données parvenues à notre connaissance jusqu à ce moment font supposer que limmense majorité des votes, en Toscane et dans les Romagnes comme dans les autres duchés, demandera r annexion.
En présence des déclarations du gouvernement français et du gouvernement piémontais, il ne nous restera plus qu à nous retirer, et les ordres que nous recevons nous font supposer que notre mouvement de retraite commencera avant la fin du mois.
Nous laisserons les Italiens en présence de deux grands dangers : l'Autriche et la démocratie rouge; mais il ne saurait convenir à la France de se mettre à la remorque de M. de Cavour, dont la politique agressive est trop bien constatée. Comme il le disait hautement ici, il ne pourra s'arrêter dans la voie oii il est engagé (lue quand il sera au fond de la botte.
En dépit des criailleries de l'Angleterre, il est probable que nous aurons la Savoie et même le comté de
Nice. Ce sera un dédommagement des sacrifices que nous a coûté la dernière guerre, car la possession des Alpes savoisiennes équivaut pour la France à une armée de cent mille hommes nécessaire pour garder la trouée qui existe entre Grenoble et la Suisse. Adieu.
A Monsieur de Champs,
Crémone, 16 mais 1860.
Mon bon père, vous vous préoccupez trop vivement de la situation générale des affaires ; sans me dissimuler les causes d'agitation que renferme l'Europe et la France en particulier, je considère vos inquiétudes comme très exagérées.
D'abord, je ne crois pas à une guerre prochaine; les triomphes de Magenta et de Solferino ont été trop chèrement achetés.
L'Empereur a du faire de très sérieuses réflexions. Gomment n'aurait-il pas discerné les imperfections de notre état militaire et compris que, en présence d'un ennemi mieux préparé et mieux commandé, nous aurions pi'obablement essuyé des revers? Il doit donc être peu disposé à recommencer ce jeu dangereux.
La prépondérance de l'Autriche en Italie est détruite; elle a perdu la plus belle partie de ses possessions dans ce pays, et elle est obligée de renoncer pour longtemps,
sinon pour toujours, à ses idées d'agrandissement de ce côté.
C'est donc le triomphe de la politique séculaire de la France, et, à ce point de vue, il me semble que tout bon Français doit être heureux et fier du résultat de la dernière campagne.
Ne cherchons donc pas à percer les mystères de l'avenir, et comptons un peu sur la sagesse et l'habileté de la diplomatie, et beaucoup sur la Providence, pour écarter les nuages, très noirs assurément, qui assombrissent l'horizon.
Adieu...
■ 'DSI'.i'li KAi; \M
IIISTOlItE DE JOSEPH KARAM
En 1860, le gi'iii^ral Ducrot fît partie de rexpédition envoyée en Syrie à la défense des populations chrétiennes du Liban.
Pour comprendre les événements dont on va lire le récit, il est nécessaire de jeter d'abord un coup d'œil rapide sur l'histoire du Liban et sur l'état de cette malheureuse contrée si cruellement déchirée par les factions.
C'est sur les coteaux escarpés du Liban que, lors de la conquête ai'abe, les débris de l'ancien monde romain, déjà christianisé, allèrent chercher un refuge contre Tinvasion. Vers le milieu du septième siècle, ces chrétiens fagitifs, qui, en souvenir d'un certain moine Jean Maron célèbre parmi eux, portaient le nom de Maronites, vinrent se retrancher sur les contreforts du pays de Kesrouan, dans la ré[;ion du nord, en face de Tripoli. Et à travers la suite des siècles leur ti'ibu s'est conservée là, pratiquant et maintenant sa religion, véritable îlot du catholicisme, inébranlable malgré la marée de l'Islam (jui grondait alentour.
Peu à peu, en effet, arrivaient des clans d'infidèles qui prenaient leur part des territoires voisins et enserraient les Maronites. Au douzième siècle, on cite les Màn, Araljes venus de Mésopotamie. Ils s'installèrent dans leChouf, c'est-à-dire dans la partie méridionale du Liban, en face des Maronites qu'ils
avaient l'air de menacer du haut de leurs pics. Un peu plus tard, ce fut le tour des Chéhab, originaires de l'Hedjaz; ceux-là s'établirent un peu plus loin vers le sud-est, dans le Haouran.
Malgré la diversité des origines et des croyances, il ne semble pas que, pendant le moyen âge et jusqu'à l'époque moderne, le pays ait été le théâtre de luttes intestines très âpres et très violentes. Sans doute chaque tribu trouvait sa subsistance sur son propre sol, et les habitants, relativement peu nombreux et à l'aise sur des domaines d'une étendue suffisante, n'épi'ouvaient pas le besoin de se répandre au dehors.
En 1517, l'invasion des Osmanlis trouva toutes les populations du Liljan réunies pour la défense commune. Mais elles étaient trop faibles pour résister efficacement et durent se résigner à payer un impôt annuel au Sultan.
Soixante ans plus tard, à la suite d'une incursion d'Ibrahim, pacha d'Egypte, une constitution nouvelle fut imposée au Liban ; toutes ses tribus furent soumises à l'autorité d'un gouverneur unique, choisi dans le clan des Mân et portant le titre d'émir.
Cette concentration, assurant une certaine puissance à des groupements jusque-là épars, rendit les Libanais redoutables à leurs voisins, notamment aux pachas de Damas. Gonstantinople intervint entre les partis, s'empara de l'émir Fakreddin qu'elle mit à mort, et peu après, la dynastie des chefs Mân s'étant éteinte, l'émirat passa aux mains de la famille Chéhab, où il demeura près d'un siècle et demi (1G98-1840).
Ce fut une ci'uelle période de troubles, de dissensions, d'anarchie, remplie par de perpétuelles intrigues pour la possession du pouvoir. Il y avait lutte ouverte entre les cheiks, chefs des districts, et l'émir suprême auquel ils devaient obéissance. Comme, dans ce système féodal, les forces respectives s'é(juilibraient à peu près des deux parts sans que le suzerain pût réduire ses vassaux ni (juc les vassaux pussent annihiler le suzerain, les compétitions renaissaient sans cesse avec l'appui perfide des pachas de Damas et de Saïda, qui faisaient pencher
la balance tantôt d'un eût»', tantôt de l'autre, suivant leur intérêt du moment.
L'émir Bécliir-Chélial), investi du pouvoir en 1791, se maintint lon{;temps ù travers mille oscillations, dépossédé, rétabli, cliassé encore, mais toujours passionnément tenace et toujours surnageant pendant quarante années. Lors de la {juerre entre la Tunjuie et ri:^.;;vpte, il eut le flair de se mettre du parti de Méliémct-Ali, tandis que la plupart de ses clieiks suivaient le Sultan : le triomphe des Égyptiens affermit son pouvoir (1832).
Ce rapide exposé nous a montré les populations libanaises tantôt paisibles et florissantes, tantôt en lutte contre les ennemis du dehors, tantôt déchirées intérieurement par des querelles politiques. Mais pendant dix siècles on ne les a pas vues une seule fois aux prises entre elles pour des motifs religieux. Il semble que chrétiens et musulmans aient vécu les uns à côté des autres dans un large esprit de tolérance. Les ^laronites se développaient laborieusement dans le Kesrouan par la culture du sol, par l'exploitation des mûriers et par l'industrie de la soie. Prolifiques, ils s'infiltraient peu à peu hors de leur territoire primitif, dans les pays limitrophes, et voyaient leur influence grandir avec leur prospérité, tandis que les musulmans moins travailleurs, plus irréguliers et plus bellii|ueux allaient plutôt en diminuant. Ces derniers, groupés sous la dénomination générale de Druses, sont restés cantonnés sur les plateaux du Chouf.
Dans les longues guerres civiles du commencement de ce siècle, l'émir Béchir-Chéhab avait eu principalement pour auxiliaires les Maronites, tandis que les cheiks druses avaient fait cause commune avec ses ennemis.
Comme il arrive toujours en pareil cas, après la victoire de 1832, Béchir récompensa ses amis au détriment des vaincus : il introduisit de plus en plus les Maronites dans le Chouf et leur distribua les propriétés des Druses morts ou bannis. Ce fut un germe de nouvelles discordes dans ce pays d('jà si trou-
blé. Un peu plus tard, les rivalités des nations européennes, qui se hai'cèlent sourdement sur tous les points du globe, amenèrent l'explosion des haines et des rancunes. Voici comment. On sait que, depuis le moyen âge, une tradition séculaire rattache la France aux chrétiens du Levant, Les ^Maronites ont reçu à diverses reprises des témoignages liienveillants de nos rois, de saint Louis, de François I", de Louis XIV, de Louis XV. Eux-mêmes s'appellent volontiers les Français du Liban. Il y a là un ensemble de souvenix's qui créent entre eux et nous un lien assez lâche, il est vi'ai, mais réel. C'est une raison suffisante pour que la Grande-Bretagne leur soit hostile. Et en effet, pendant la guerre turco-égyptienne, tandis que l'Egypte, avec Béchir-Chéhab et ses ^laronites, s'appuyait sur la France, on voyait clairement l'Angleterre servir la Porte et les cheiks druses.
Cette hostilité des deux grandes puissances persista sourdement après la paix. En 1838, des émissaires anglais, sous prétexte de propager le protestantisme, parcouraient le Liban et excitaient les populations à la révolte contre Béchir. Il leur était facile de réveiller des passions mal éteintes. Les cheiks toujours impatients se soulevèrent bientôt, et le vieux Béchir- Chéhab, après cinquante ans d'une domination interinittente et tumultueuse, fut contraint de se réfugier entre les bras de ceux-là mêmes qui aidaient à le déposséder : les Anglais l'internèrent à Malte. Pour les Druses, ce départ fut le signal de la vengeance ; ils se hâtèrent de réapparaître, de ressaisir biens et dignités, et de chasser les [Maronites.
Ceux-ci résistèrent, et dès lors il y eut là-bas une anarchie si grande, des conflits si incessants, des massacres tellement odieux et répétés, que l'écho en arriva juscju'à l'Europe et que les puissances interviiu-ent au nom de la «-ivilisation. Comme toujours, elles se trouvèrent en opposition. La France, espérant rendre au pays son homogénéité, voulait rétablir le gouvernement unitaire de l'émirat et choisir le chef suprême parmi les membres de la puissante famille des Cliéhab qui avait gou-
verné pendant si louj^tcmps. Ce ne fut j)as la combinaison qui prévalut.
La Porte, soutenue par les Anglais, obtint de faire placer tout le Liban sous la direction d'un liomnie à elle, le pacha «le Saïda. et de diviser le pays en doux rc{;ions administrées chacune par un lieutenant ou cdïinacan spécial : il y eut ainsi le caïmacanat maronite dans le Kesrouan et le caïmacanat druse dans le Chouf. Ainsi, tandis (pi'une saye politique eût été de faire la fusion de toute la contrée, on en accentuait au contraire la scission en la rendant <léfinitive et officielle. De plus, on abandonnait sans défense aux vexations des musulmans les nombreux chrétiens disséminés dans le Chouf. Lasse de disputer, la France accepta enfin une solution sur l'efficacité de laquelle elle ne se faisait pas illusion.
En effet, trois ans ne s'étaient pas écoulés que la situation devint intolérable : les chrétiens du Chouf, accablés par les impôts qu'ils étaient seuls à payer, molestés de toutes manières, ne trouvant pas d'asile auprès d'une justice partiale, furent forcés de se soulever : on les massacra avec l'aide de soldats turcs. Une nouvelle intervention de l'Europe n'amena que de vaines garanties.
Aussi les choses allèrent-elles toujours en empirant jusqu'à la terrible explosion de 1860, quoique les menées de plus en plus actives des Druses ne soient pas parvenues à attirer l'attention du comte de Bentivoglio, consul de France à Beyrouth. On signalait pourtant iXes actes de brigandage, des assassinats individuels de Maronites, des pillages de couvents : les deux autorités de Beyrouth, le comte de Bentivoglio et Kourchoud-Pacha, fermaient les yeux. Enhardis par l'impunité, les Druses perdirent toute retenue, et, sans provocation aucune, ils assaillirent traîtreusement, dans le Chouf, les villages chrétiens de Haded et de Bekfaya, massacx'èrent les habitants, incendièrent les maisons, dévastèrent sauvagement jardins et cultures (juin 1860).
En présence de l'inertie des soldats turcs de Kourchoud-
Pacha qui ne faisaient rien pour protéger les victimes, et qui même concouraient volontiers aux assassinats, les Druses eui'ent l'audace de faire une démonstration contre la ville chrétienne de Zahlé. Les chrétiens comprirent qu'ils ne pouvaient compter que sur eux-mêmes.
Or il y avait à cette époque, dans le Kesrouan, un jeune homme nommé Joseph Karam, qui était cheik du district d'Ehden (1), à l'est de Tripoli. Sa famille avait, depuis plus d'un siècle, joué un rôle important dans les luttes qui ensanglantaient le pays et s'était signalée par son attachement au christianisme et à la cause française. On parlait encore de son père, Boutros-Karam, célèbre au loin par son esprit de justice, par sa bravoure, par l'hospitalité qu'il offrait à tous généreusement, même à ses ennemis.
Joseph Karam suivait ces nobles exemples. A peine devenu cheik, il avait victorieusement lepoussé une attaque des Métualis, et un peu plus tard il avait battu et mis en fuite les gens du district de Bécharé, soulevés, armés et conduits contre Ehden par le colonel anglais Churchill en personne.
Blond, d'une taille élégante, la mine fière, la physionomie fine et énergique, Joseph Karam jouissait d'une grande réputation dans toute la contrée et exerçait un ascendant considérable sur ses concitoyens. On aimait' cet honnête homme, hardi et entreprenant, qui portait avec grâce la courte veste syrienne et dont le grand sabre recourbé battait le pantalon bouffant. Ses compagnons avaient confiance en lui lorsqu'ils voyaient ses yeux francs et son noble front largement découvert sous le fez. On le respectait aussi parce qu'il était instruit et qu'il parlait avec aisance le français, la chère langue du peuple ami dont on rêve là-bas.
Aussitôt que Joseph Karam apprit les massacres, il rassembla, au nombre de trois cents, les guerriers de son district et se dirigea avec eux vers la partie menacée, c'est-à-dire vei's le
(1) Plusieurs savants croient retrouver là l'Eden bil)lique.
Meten, rég;ion intermédiaire entre le Kesrouan et le Cliouf. Il avait compris que le moyen le plus efficace de rt-sister à l'ennemi était de prendre l'offensive en allant au-devant de lui. Bekfaïa, le poste où il vint hardiment se ca)n|)er, était heureusement choisi, car il couvrait l'entrée du Kesrouan et de plus il permettait de pénétrer dans la lîekaa et d'y protéger cette ville de Zahh', <[ue les Druses menaçaient.
Mais, par un inexplicable aveuglement, le comte de Bentivoglio, consul de France, d'accord avec le consul d'Autriche, prétendit que la pi"ésence de Karam et de sa petite troupe avait Tair d'une provocation et ne ferait qu'envenimer les choses. Aussi lui persuada-t-il de s'éloigner, et, comme le jeune cheik protestait, comprenant la gravité d'une retraite, le consul lui donna par écrit des instructions formelles. Depuis, l'existence de ces ordres a été niée ; mais le général Ducrot en a tenu les originaux entre ses mains, et même un jour, dans une scène fort vive, il a reproché à M. Bentivoglio ses dénégations sur ce point.
Karam s'écarta à regret; à peine était-il hors de portée qu'on vit les effets de ce funeste départ. Les Druses usèrent d'une ruse indigne à l'égard des Zahliotes. Ils répandirent le bruit que les Maronites arrivaient, et eux-mêmes, dans la demi-obscurité du crépuscule, ils se présentèrent aux portes de la ville. De grandes croix, qu'ils portaient au bout de bâtons et qui sanctifiaient leurs étendards, dominaient leur troupe et les firent prendre pour des amis à cette heure indécise : les portes s'ouvrirent. Ce fut le signal du massacre; la ville fut livrée aux flammes. Bientôt Deïr-el-Kamar , Hasbeya, Bescheya, eurent le même sort : il ne périt pas moins de huit mille personnes en quel(|ucs jours. Toutes les récoltes furent détruites, céréales, fruits, mûriers; les bestiaux volés ou dispersés, les usines saccagées, et les familles qui avaient pu s'échapper promenèrent lamentablement leur deuil sur les routes de Saïda et de Beyrouth. Cette croisade sanglante s'étendit, et le 9 juillet dix mille chrétiens fuirent soudain assassinés
à Damas; tous auraient péri peut-être sans la généreuse intervention (le notre ancien ennemi Abd-el-Kader.
A ces nouvelles, Joseph Karam reparut avec ses partisans, se fit reconnaître comme chef par tous les chrétiens du Liban et menaça de s'emparer de Tripoli au cas où les Tui'cs feraient le moindre mouvement offensif vers les moiilagnes. Une si ferme contenance et les protestations de l'I'lurope indignée arrêtèrent enfin l'effusion du sang. Mais ce n'était pas assez ; il fallait une répression des crimes accomplis et une garantie de sécurité pour l'avenir.
Napoléon III provoqua une entente entre les grandes puissances de l'Europe, l'Angleterre, l'Autriche, la France, la Prusse, la Russie, la Turquie, et, d'accord avec elles, il envoya en Syrie une petite aimée française sous les ordres du général de Beaufort d'Hautpoul. La désignation de cet officier semblait heureuse. Beaufort d'Hautpoul connaissait bien la Syrie. Il y avait fait la guerre avec succès, vingt-cinq ans plus tôt, à côté d'un Français devenu musulman, Soliman-Pacha, qui dirigeait alors les troupes égyptiennes ; il possédait donc l'expérience du pays et des hommes. Cette fois, sa mission était « d'aider les troupes du Sultan à venger Cliumanité indicjneinent outragée, » . L'humanité, grand souci pour les troupes turques, en vérité! Si l'on se rappelle que leur conduite avait été d'encourager les meurtres plutôt que de les prévenir, on sentira tout ce qu'il y avait d'ironie cachée sous cette formule officielle.
En même temps que l'action militaire, une action diplomatique devait être exercée. Une conférence formée par les représentants des grandes puissances européennes et présidée par Fua<l-Pacha, commissaire extraordinaire de la Porte ottomane, allait se réunir à Beyrouth, à l'effet :
1° D'établir les responsabilités et de punir les coupables;
2" De régler les indemnités ;
3" De statuer sur l'organisation politique qu'il convenait de donner au Liban.
Des deux (jiandcs puissances particulièrement intéressées dans la question, la France et l'Anjjletcrre, la première allait être représentée par M. Béclard, consul général à Alexandrie. Le commissaii'c de la seconde fut lord Dufferin.
Nos troupes débarquèrent à IJoyroutli le 10 août. Elles furent frappées dès l'abord par la vue de toutes les misères qui s'étaient réfugiées là. Une foule de malheureux sans abri campaient au milieu des rues. Les hommes, écrasés par de cruelles épreuves, reprirent un peu d'espoir en voyant nos soldats. Mais les femmes, infiniment plus nombreuses, la plupart veuves ou orphelines, ne savaient que pleurer en faisant le signe de la croix.
A quoi allait aboutir l'occupation française dont la durée était fixée à six mois"? Il fut visible tout de suite que la Tur- (juie, clandestinement soutenuepar l'Angleterre, aurait recours à ses atermoiements ordinaires pour user les volontés et retarder toute conclusion. Fuad- Pacha, moitié pour obéir à la pression de l'Europe, moitié pour ne pas se trouver en contact avec nos représentants, était parti pour Damas. Quelques individus, manifestement instigateurs et auteurs des massacres, avaient été exécutés par ses ordres; d'autres avaient été condamnés à la déportation. ^lais le commissaire ottoman ne se pressait pas de revenir conférer avec le général de Beaufort, qui lui dépèclia le colonel Chanzy avec mission d'accélérer son retour. Peu après, M. Scheffer, interprète de l'Empereur, partait également pour Damas, afin de porter à Abd-el-Kader les insignes de grand-croix de la Légion d'honneur, juste récompense de la protection efficace que l'émir avait accordée noblement aux chrétiens. Notons en passant que M. Edouard Lockroy accompagnait, en qualité de dessinateur, la petite escorte de M. Scheffer.
C'est à cette époque, vers le milieu de septembre, que débarqua à Beyrouth le généi'al Ducrot, envoyé pour seconder le général de Beaufort récemment nommé divisionnaire. Le général de Beaufort était alors, comme on verra plus loin, en
inspection dans la montagne et ne revint qu'au bout de quelques jours.
Voici les lettres où le général Ducrot raconte ses impressions à son départ de France et pendant la première partie de son séjour en Syrie :
A Madame Ducrot.
Marseille, 5 septembre 1860.
J'ai été ce matin à bord du bâtiment qui doit m'emporter. C'est un magnifique paquebot, parfaitement aménagé; il se nomme le Jourdain : c'est de bon augure au début de mon pèlerinage. On croit généralement ici que nous resterons peu de temps en Syrie. La grande affaire du corps expéditionnaire, en ce moment, est la confection d'une route carrossable de Beyrouth à Damas. Ce n'est pas glorieux, mais c'est utile.
J'aurai sous mes ordres le seizième bataillon de chasseurs, quatre compagnies de zouaves, le 5^ et le 13* de ligne. C'est un commandement de général de division.
Depuis que j'ai vu l'aménagement des paquebots de la Méditerranée, je suis à peu près décidé à te faire venir par cette voie, si notre séjour se prolonge un peu. Tu trouveras là un véritable confort inconnu sur les bâtiments de la marine impériale.
Nous allons directement à Beyrouth, en relâchant seulement six heures à Malte, pour prendre du charbon et
de l'eau. Nous arriverons à destination dimanche soir ou lundi matin.
Je n'ai pas d'aide de camp, le ministre avant refusé de m'accordcr Saint-Haouen, parce qu'il n'a pas terminé son stage de cavalerie; mais je retrouverai en arrivant l'ami du Bousquet, et je choisirai un capitaine d'état-major à mon gré dans l'état-major de la division. J'airiie mieux cela que d'accepter un inconiui de la main du ministre.
Demain matin, avant de m'cmbarquer, je t'écrirai quelques mots, puis, chaque jour, je tiendrai mon journal au courant, pour te faire vivre de ma vie : le soir, au coucher du soleil, je m'unirai à toi pour adresser à Dieu la prière que nous faisions ensemble.
Marseille, 7 septembre.
Bien douce et chère amie, au moment de monter sur ce navire qui doit m'emporter si loin de toi, de mes chers enfants, de tout ce que j'aime au monde, mon âme tout entière s'envole vers vous.
Le temps est superbe, la mer d'un calme parfait; tout fait présager une bonne traversée. Mes chevaux sont parfaitement installés; ils peuvent être fatigués, mais les accidents sont presque impossibles.
Même jour.
A dix heures, nous avons levé l'ancre. Nous sommes devant Toulon, et mon cœur se serre en revoyant ces rivages que nous abordions ensemble il y a quelques mois. J'ai besoin de prendre sur moi pour paraître calme et souriant au milieu de tous ces indifférents qui me complimentent sur ma mission, et semblent envier mon sort... La mer est un vrai lac, le ciel magnifique, et nous filons rapidement. Les passagers sont peu nombreux, et les dames y sont en majorité.
Personne n'a encore été malade, et, à déjeuner, la table était au complet. Il règne à bord un confort, je dirai même un luxe remarquable : maître d'hôtel, valets de chambre attachés à notre service sont d'un empressement parfait; il y a une femme de chambre pour les dames. Tout cela me rassure pour ton futur voyage; mais combien je serais plus heureux, si je pouvais voler vers toi et mes chères fillettes ! . . .
On croit généralement très peu à la durée de notre occupation. D'après les dernières nouvelles, tous les chefs druses, un seul excepté, ont fait leur soumission et se sont rendus à l'appel de Fuad-Pacha. Que peut-il donc rester à faire ?
8 septembre.
Nous sortons des bouches de Bonifacio et longeons
la côte de Sardaigne. Deux passages se présentent pour traverser les bouches de Bonifacio : l'un fort large et facile, que prennent toujours les navires de guerre; l'autre très étroit, semé d'ilôts et de récifs, mais qui raccourcit de quelques heures. Les paquebots des messageries impériales, habitués à naviguer dans ces parages, le prennent toujours quand la mer est calme; c'est celui que nous avons suivi ; on l'appelle « passage de l'Ours » , parce que, sur la côte de Sardaigne, on aperçoit un énorme rocher qui a la forme d'un ours. La ressemblance est si frappante qu'à peine peut-on croire que ce soit un jeu de la nature.
Je ne me rappelle pas avoir jamais fait une si belle traversée; personne n'est indisposé, notre table est toujours au grand complet, et un petit garçon de deux ans ne cesse de jouer sur le pont. Une traversée dans de pareilles conditions est une véritable promenade, et, si tu dois venir me rejoindre, je souhaite vivement que tu sois aussi favorisée.
10 scptciahre, neuf heures tlu matin.
Nous sommes dans le port de Malte depuis quelques minutes. Depuis hier matin, nous avons été assez secoués pour que je n'aie pu écrire. Le vent soufflait assez fort et très favorablement, de sorte que nous avons presque toujours filé onze à douze nœuds. Ce matin, en me réveillant, j'ai été fort agréablement surpris, lorsque j'ai aperçu, à quelques mètres de ma cabine, les
majestueuses fortifications que les Anglais entretiennent avec tant de soin.
Les parents des marins encombrent le port. J'envie leur bonheur! Ainsi que je le craignais, la ligne télégraphique est interrompue. Le canot du capitaine m'attend pour me conduire à terre.
13 septembre, une heure.
Nous avons quitté Malte le 10, à une heure. Un fort vent de nord-ouest nous a poussés rapidement au large. La mer était grosse, et nous étions secoués de façon à ébranler les cœurs les plus vaillants. Ce gros temps a duré quarante-huit heures, et j'avoue que j'ai beaucoup souffert. Mais hier soir, en arrivant à hauteur de l'île de Candie, le vent est tombé, et nous avons trouvé une mer parfaitement calme. Notre traversée se continue dans les conditions les plus favorables : le ciel est d'une limpidité parfaite, de ce bleu d'azur inconnu dans nos climats. Une douce brise rafraîchit l'air et maintient une température délicieuse. C'est, dit-on, l'état habituel de l'atmosphère en cette saison sur toute la côte de Syrie.
J'ai profité des quelques heures passées à Malte pour visiter ces lieux si riches en souvenirs. L'aspect général de la ville est d'une netteté, d'une dureté toutes britanniques. Toutes les maisons sont blanches avec de petits volets verts surplombant les rues. Ces rues sont droites
et alignées comme un bataillon anglais; une triple enceinte hérissée de canons défend les ai)ords de cette citadelle, au centre de laquelle se presse une ])opuIation active et industrieuse.
La cathédrale des chevaliers de Saint-Jean est le monument le plus remarquable. C'est une grande et noble église. Les mosaïques du pavé représentent les cheva- Uers en grand costume. La voûte, peinte par le Calabrese, raconte la vie de saint Jean, patron de TOrdre. Derrière l'autel, un groupe gigantesque représente saint Jean administrant le baptême àNotre-Seigneur. L'autel, isolé au milieu du chœur, est très gracieux; il est revêtu de marbres magnifiques et de lapis-lazuli. Des deux côtés de la nef, on voit huit chapelles consacrées aux huit langues qui composaient l'Ordre : Provence, Auvergne, France, Italie, Aragon, Allemagne, Bavière, Castille. Les tombeaux des grands maîtres sont dans ces chapelles. Au milieu de ces richesses, l'objet qui ma le plus frappé est un tableau du Caravage, représentant la décollation de saint Jean et la vengeance d'Hérodiade, dont je lisais l'histoire il y a peu de jours encore avec notre chère petite Agathe...
13 septembre.
J'attends avec impatience le moment du débarquement pour voir le général de Beaufort et connaître ses intentions.
14 septembre.
Le vent a fraîchi, il est du reste favorable ; nous marchons bien, mais nous sommes secoués d'une manière désagréable.
Le capitaine me montrait à l'horizon, il y a quelques instants, une sorte de petit nuage blanchâtre qui, pour l'œil exercé d'un marin, est une terre. C'est l'île de Chypre .
16 septembre.
Depuis hier je suis à Beyrouth; j'ai expédié un courrier au général, qui est à une dizaine de lieues dans la montagne, pour lui annoncer mon arrivée et prendre ses ordres.
Personne ici ne m'attendait, et je n'ai pu parvenir à voir le lieutenant-colonel du 5% commandant la place, qu'à quatre heures du soir. Après avoir longtemps cherché un logement, j'ai fini par m'installer dans une assez belle maison, où je jouis de tout le confortable nécessaire.
J'ai fait des visites à tous les commissaires des grandes puissances qui ont été appelés ici pour régler la question de Syrie.
J'ai rencontré notre commissaire, M. Béclard, les commissaires russe et prussien. Avec les deux premiers, j'ai causé un peu; mais ces messieurs sont boutonnés
jusqu'au menton : il est difficile de connaître le fond de leur pensée.
Il paraît que l'on s'entend assez bien; le spectacle des atrocités commises a mis ces messieurs d'accord en ce sens que Ton reconnaît le mal et la nécessité d'en conjurer le retour; mais je ne crois pas qu'un plan ait été encore adopté.
Le problème est presque insoluble.
Fuad-Paclia temporise le plus qu'il peut; il espère probablement arriver au terme des six mois fixé par les .j;randes puissances et nous voir partir en lui abandonnant le terrain. Je ne crois pas que cette tactique réussisse ; au contraire, elle aura pour résultat de prolonger notre occupation.
Le commissaire russe est fort bien : c'est un liomme jeune encore, qui s'exprime facilement en français; il m'a dit qu'il se félicite de l'entente cordiale qui, depuis l'ouverture des négociations, n'a cessé de régner entre le commissaire français et lui ; qu'il fera tous ses efforts pour maintenir jusqu'au bout ce parfait accord.
Quant au commissaire prussien, il m'a parlé de la difficulté de se procurer du bon vin à Beyrouth, de 1 excellence du vin du Rhin, etc. Les commissaires autrichien et anglais étaient absents.
Il est clair que je n'ai pas la prétention de tirer une conclusion quelconque de ces conversations à bâtons rompus, et dans lesquelles les personnages disent peutêtre précisément le contraire de ce qu'ils pensent. Aussi suis-je bien désireux de voir le général de Beaufort,
qui, je l'espère, s'expliquera franchement avec moi.
On travaille en ce moment-ci à réparer l'ancien château de l'émir Béchir, Beith-Ecldin, à dix lieues de Beyrouth, dans le Liban. On pourra y loger environ douze cents hommes et six cents chevaux. C'est un point bien choisi pour protéger tout le district ravagé dernièrement par les Druses. Cette occupation permettrait aux fugitifs de rentrer dans leurs villages et de rebâtir leurs demeures. Mais le voudront-ils? Ne craindront-ils pas le renouvellement des scènes atroces qui viennent de se passer? Comme je le disais à notre consul, les mêmes causes existant peuvent ramener les mêmes effets.
Or, notre occupation passagère ne saurait faire disparaître les inimitiés de religion et de race qui désolent ce malheureux pays.
J'ai eu aujourd'hui la visite d'un personnage qui, de puis plusieurs années, a joué un grand rôle dans toutes les affaires du Liban : c'est Mgr Tobie, ëvcque du diocèse de Beyrouth.
17 septembre.
M. Béclard et le commissaire russe sont venus me voir. J'ai causé longuement avec eux. Ils paraissent bien d'accord et désireux d'arriver ensemble à une solution favorable de la question syrienne; mais, comme me le disait naïvement M. Novikoff, « jusqu'à présent nous n'avons rien fait, et je ne sais pas encore quand nous ferons quelque chose » .
M. Beclard paraît pencher vers l'idée de créer dans le Liban quelque chose d'analogue à ce qui a été fait pour les principautés danubiennes, c'est-à-dire de soustraire complètement les populations au joug du gouvernement turc, en lui laissant cependant une souveraineté fictive. Mais pour établir un pareil état de choses, il faut trouver un prince ou un chef quelconque à mettre à la tète de ces nouvelles principautés.
M. Béclard avoue que ce chef n'est pas encore trouvé.
Le nom d'Abd-el-Kader a été prononcé. On objecte qu'il est musulman ; or, ceux de sa religion sont en faible minorité dans le Liban. Et puis l'ancien émir consentirait-il à être, même nominalement, le vassal du Grand Seigneur? En résumé, il paraît évident que nous sommes appelés à passer ici 1 hiver. Quand je dit « ici )) , ce n'est pas à Beyrouth, ce sera peut-être à Beith-Eddin, voire même à Damas. Sur cette question, du moins, j'espère bien tirer quelque chose du général. Je frémis en pensant aux fatigues du long voyage que tu devras faire pour arriver jusqu'à moi, au chagrin que tu éprouveras en te séparant de nos chères fillettes, aux inquiétudes qui nous assiégeront quand nous en serons éloignés tous deux... et cependant monégoïsme me fait entrevoir comme un délicieux bonheur le moment où tu pourras me rejoindre...
18 septembre, neuf heures du soir.
J'ai reçu aujourd'hui un courrier de la colonne qui
m'a apporté quelques paquets de service, signés du chef d'état-major, mais pas un mot du général... Je ne comprends rien à ce silence. Le courrier que je lui ai envoyé n'est pas encore revenu. Le service ne me paraît vraiment pas parfaitement organisé.
On se plaint beaucoup du général, qui, dit-on, est absorbé par sa tâche politique et se préoccupe peu des troupes. Ceci bien entre nous. J'ai trouvé le campement très défectueux, la tenue très négligée, les hôpitaux mal installés. Le général abandonne complètement la direction de ces détails à son chef d'état-major, qui, ne connaissant pas assez la troupe, traite un peu légèrement des questions essentielles. Aussi fait-on courir ici un bruit qui m'est fort désagréable, parce qu'il peut parvenir jusqu'aux oreilles du général, et, en lui portant ombrage, mettre du froid entre nous. Les troupiers prétendent que je suis venu remplacer le général de Beaufort, rappelé en France. Ces bruits ont pris consistance dans la population, et m'ont valu les visites de tous les intrigants du pays, à tel point que j'ai dû fermer ma porte.
Un des malheurs de ce pays, c'est l'intolérance et l'exaltation du clergé des différentes sectes. S'ils apportent beaucoup d'exactitude et de pompe dans toutes les pratiques extérieures de la religion, ils en oublient trop souvent les principes fondamentaux. Ainsi je te disais que j'avais eu la visite de Mgr Tobie ; c'est un homme intelligent, sans aucun doute, plein de foi, j'en suis convaincu, mais d'une intolérance incroyable et d'un
zèle compromettant. Je l'ai fait bondir sur son siège, en lui disant que la plus belle vertu chrétienne était la charité, que cette charité nous faisait une loi de pardonner à tous nos ennemis, d'oublier les injures les plus sanglantes; que non seulement nous trouvions ces préceptes dans l'Évangile, mais encore dans les exemples que nous a laissés le divin Maître qui, avant d'expirer, pardonnait à ses bourreaiix. Impossible de faire entendre raison sur ce point au vénérable prélat, qui, volontiers, souhaiterait que les Druses n eussent qu'une tête pour en finir plus promptement avec eux. Il n'est pas jusqu'à ces bonnes Soeurs de Saint-Vincent de Paul qui, au moment où elles apprenaient que nos colonnes allaient entrer dans la montagne, disaient naïvement : « Quel bonheur! on va donc tuer tous ces vilains Druses! »
Ces querelles de Druses et de Maronites, qui, depuis longtemps, ensanglantent le Liban, sont le résultat des haines de races et nullement des haines de religion. Un fait qui prouve jusqu à l'évidence ce que j'avance, c'est que, à côté des villages incendiés et pilléspar les Druses, on voit des filatures appartenant à des Européens, qui ont été respectées ; les chefs druses avaient même eu soin de faire dire aux propriétaires qu'ils pouvaient rester chez eux en toute sécurité, et que personne n'y mettrait les pieds. Cela se conçoit du reste. Ces Druses, populations laborieuses et bons cultivateurs, trouvent dans ces filatures un précieux débouché pour leurs produits ; ils savent bien que , si elles venaient à être détruites, leurs cocons, qui forment le fond de leur
richesse, resteraient sans emploi. Si les massacres ont pris des proportions exceptionnelles, c'est le fait de la soldatesque turque, qui, tolérée, excitée même par ses chefs, s'est livrée à des excès dont rien ne peut donner l'idée. Mais, diras-tu, quel était le mobile des Turcs? Prouver à l'Europe que l'organisation actuelle ne valait rien; que, pour maintenir la paix entre les populations du Liban, il faut les abandonner entièrement à la police turque, mettre, par conséquent, de côté les privilèges des populations chrétiennes, qui, depuis des siècles, sont sous le protectorat des puissances européennes, et particulièrement de la France, jusqu'en 1840 du moins, car, à partir de cette époque, notre influence en Syrie a singulièrement diminué au bénéfice de celle des Anglais.
Je cause avec toi, chère amie, comme si tu étais près de mol; c'est le bon moment de la journée, ma seule distraction ; et je suis certain de t'intéresser.
D'après une lettre que le lieutenant-colonel du 5" vient de recevoir de son colonel, les opérations de la colonne sont terminées ; Druses et Maronites rentrent chez eux, et probablement nos troupes en feront bientôt autant.
19 septembre, neuf heures du soir.
Le général de Beaufort m'a enfin donné signe de vie. J'ai reçu aujourd'hui un petit billet très aimable, dans lequel il me témoigne sa satisfaction de m'avoir sous
ses ordres. Il m'annonce que son chef d'état-major rentre demain à Beyrouth avec une partie des troupes qui étaient dehors, et que lui-mcmc le suit de près. Le colonel Osmont est mon camarade de Saint-Gvr ; c'est un très brave garçon, et j'espère qu'il me mettra un peu au courant de la politique et des projets du général.
Dans la journée, j'ai été faire une visite à l'amiral turc qui commande ici en l'absence de Fuad-Pacha. C'est un de ces types de Turc comme on en rencontre, parfois, à Paris : petit homme, maigre, jaune, air hébété, la tête surmontée d'une vilaine petite calotte rouge. J'ai eu bien de la peine à en tirer quelques mots, au milieu de gros rires qui laissaient voir ses affreuses dents jaunes. Quel pauvre peuple que ces Turcs !
J'étais à peine rentré, quand on m'a annoncé la visite de l'évêque de Damas.
20 septeinijre, neuf heures du soir.
Depuis quelques heures, je respire plus librement, ma tête est plus légère, il me semble que je suis dégagé d'un poids qui m'étouffait.
C'est que j'ai longuement causé avec notre chef d'état-major. Il m'a exposé la situation du pays, les vues et les idées du général. Il résulte pour moi de cette conversation que notre occupation ne saurait se prolonger au delà de quelques mois.
Osmont m'a dit une chose qui m'avait frappé dès les premiers joui's. C'est que la situation sera dans six mois, dans un an, dans dix ans, ce qu'elle est aujourd'hui, si l'on veut respecter l'intégrité du gouvernement turc. Il faut, par conséquent, se condamner à une occupation perpétuelle, ou profiter de la convention des grandes puissances pour faire une retraite honorable quand nous aurons atteint le terme des six mois, arrêté en principe. Or, comme notre gouvernement n'est pas assez fou pour imposer à la France une charge aussi lourde, il est évident que nous nous retirerons aussitôt que nous aurons fait rentrer les émigrés dans leurs villages et rétabli une apparence d'ordre dans ce pauvre pays.
Aujourd'hui, j'ai acheté pour la somme de 500 francs une jument de six ans, qui n'est pas de race pure, mais qui est gracieuse et excellente béte; elle te ferait une charmante monture, et je vais la soigner en conséquence.
Il a plu hier soir et ce matin ; la température s'en ressent d'une façon fort agréable. Je n'ai pas du tout souffert de la chaleur, et il est évident que de grandes chaleurs ne sont plus désormais à redouter.
J'attends Saint-Haouen par le premier bateau; le ministre me l'avait refusé au premier moment; mais il parait qu'il s'est ravisé, car l'état-major de nôtre division a reçu avis de sa nomination. J'en suis bien aise ; c'est un garçon dévoué et bien intelligent. Le brave D... faisait mon affaire, mais, comme adjudant-major, il est
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nécessaire à son bataillon, qui précisément va être détaché à Kab-Elias sur le versant oriental du Liban. Je trouve à l'état-major de la division beaucoup de (jens de connaissance : le colonel Osmont, son souschef; le commandant Boyer, ancien aide de camp du maréchal de Saint-Arnaud ; le lieutenant-colonel Chanzy , que tu as vu, je crois, autrefois quand il était attaché au général Charon ; c'est un homme intelligent, de caractère fort aimable, que j'aurai (^rand plaisir à revoir. Il est encore absent, avec le général de Beaufort, mais reviendra probablement demain.
Les intrigues se croisent et s'enchevêtrent ici. Tout semblait calmé, Druses et Maronites rentraient dans leurs villages, voilà que l'émigration chrétienne de Damas recommence ; la route est couverte de femmes et d'enfants qui viennent encombrer Beyrouth. Vainement on les interroge pour connaître la cause de ce mouvement, chacun donne une raison différente ; — mais, en allant au fond des choses, j'ai reconnu que presque tous ces émigrants étaient des chrétiens de la religion grecque schismatique, dont le consul russe est ici le représentant. — Ils obéissent donc à un mot d'ordre parti de Saint-Pétersbourg. Pourquoi ? — Il est facile de le deviner. Les Russes seraient bien aises de prouver que le gouvernement turc est absolument impuissant à protéger les chrétiens, qu'il faut en finir avec lui, partager l'Empire ottoman...
22 septembre.
Le premier fragment de mon journal est parti ce matin et vogue en ce moment sur cette vilaine mer qui nous sépare !
Le général est toujours absent ; une lettre confidentielle reçue avant-hier m'avait appris qu'il faisait un mouvement en avant dans l'espoir d'amener Abd-el- Kader à une entrevue dans les environs de Damas ; ses espérances ont été déçues. C'est la troisième tentative de ce genre qui échoue, grâce au mauvais vouloir de Fuad-Pacha, qui fait tout au monde pour nous empêcher d'entrer en communication directe avec l'ex-émir.
Je crois que notre chef a fait fausse route. Au lieu de dominer la situation et de se poser vis-à-vis de Fuad- Pacha et de ses Turcs en suprême arbitre, il s'est misa leur remorque et nous fait jouer ici le rôle le plus sot. Aussi notre intervention menace-t-elle de devenir funeste à notre influence et à la cause que nous sommes venus défendre. Les chrétiens se montrent chaque jour plus alarmés et les Turcs plus insolents.
Un fait qui s'est passé aujourd'hui peut te donner une idée de la situation : une sentinelle française était en faction devant la prison occupée par nos détenus ; elle avait pour consigne de ne pas laisser approcher d'un soupirail par lequel les prisonniers reçoivent l'air et la lumière. Un soldat turc s'approche du soupirail, la sentinelle lui fait comprendre par ses gestes et par ses
cris qu'il doit s'éloigner, le soldat turc ne tient aucun compte des avertissements, la sentinelle s'avance et le repousse; le soldat turc, avec beaucoup de sang-froid, tire sa baïonnette du fourreau, la met au bout du fusil et la croise sur notre sentinelle.
L'officier de garde, qui avait tout vu de son poste, situé à une quarantaine de pas, fait sortir quelques hommes du poste et empoigne le coupable. Celui-ci veut résister; il est promptement désarmé par nos hommes, qui, dans la lutte, le bousculent un peu, mais sans lui faire de mal, et le font entrer en prison.
L'officier de garde me rend compte immédiatement de ce qui s'est passé, et, au moment oii je donnais l'ordre à mon interprète de se rendre auprès du Pacha pour l'informer de ce fait et le prévenir que je donnais des ordres pour que le coupable lui fût livré, je vois arriver un officier turc, espèce de drogman ou d'aide de camp du Pacha, qui me raconte, avec beaucoup de volubilité et force gestes, que cinq ou six soldats turcs viennent d'être maltraités par des soldats français et sont détenus illégalement à la prison ; que le Pacha ne peut tolérer de pareils actes, et qu'il ne répond plus de ses soldats.
Dans le premier moment, j'ai cru à une double affaire, et, pour en avoir le cœur net, j'ai envoyé 1 officier turc avec mon interprète prendre de nouvelles informations ; or les deux affaires n'en formaient qu'une, et les cinq ou six soldats se réduisaient à un seul. Ceci bien constaté, j'ai donné l'ordre de remettre
le susdit Ottoman entre les mains des agents du Pacha, le priant d'en Caire justice.
Au bout d'une heure, j'ai reçu une lettre de Fuad- Pacha que je supposais devoir renfermer des excuses et des remerciements. Pas du tout. Cette lettre, fort peu convenable dans la forme et quant au fond, demandait que nos soldats fussent punis sévèrement pour avoir fait une chose tout à fait contraire aux règles, en osant porter la main sur un soldat ottoman.
Quoique très indigné, j'ai été assez maître de moi pour conserver toutes les formes voulues ; mais j'ai répondu très catégoriquement au Pacha que je le croyais bien mal informé de ce qui s'était passé ; que son soldat, en voulant violer la consigne d'une sentinelle, les armes h la main, s'était mis dans un cas grave ; que je persistais à demander pour lui une punition sévère, et que je le prévenais que nous agirions toujours de même, chaque fois que des faits delà même nature se produiraient.
En se faisant traduire ma lettre, le Pacha s'est emporté, a juré que l'affaire n'en resterait pas là, etc. Je l'abandonne à sa colère dont je me ris; je gémis pourtant d'une situation qui peut donner naissance à de pareils faits.
Fuad-Pacha exploite habilement notre présence pour étendre l'autorité turque sur des parties de la montagne ([ui, jusqu'à présent, étaient restées inaccessibles au gouvernement turc. Il terrifie les chrétiens en leur disant que nous sommes les alliés et les serviteurs du
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Sultan, que nous sommes à ses ordres, etc. C'est pitoyable, plus pitoyable qu'on ne peut le dire et qu'on ne peut le croire ! ...
Trois jours après cette dernière lettre, le général de lîeaut'ort se mit tardivement en route afin de poursuivre et de châtier les Druses, (jui jusque-là échappaient à toute répression. Il combinait son action avec un mouvement de Fuad-Pacha, ({ui partait en même temps de Saïda à la tête d'une troupe tun{ue'et se diripeait, lui aussi, vers la montagne.
Un etfroyable tableau surprit nos soldats à leur entrée dans Deïr-el-Kamar, une des villes les plus éprouvées lors des massacres. L'incendie avait tout ravagé. Ce n'était plus qu'un monceau de décoml)res. et. parmi les débris des murs calcinés, achevaient de pourrir, depuis trois mois, les restes de dix-huit cents cadavres dévorés par les chiens et les vautours. Par endroits, des amas de poings coupés témoignaient des mutilations qu'avaient subies les victimes avant d'être égorgées.
Après avoir traversé Beith-Eddin et admiré là le beau palais mauresque de lémir Béchir-Chéhab, la colonne s'enfonça davantage dans le Liban, toujours à la poursuite des Druses. Mais ceux-ci, avertis et protégés par les Turc>, (jui, tout en ayant mission de les cerner, les aidaient au contraire à fuir, se laissaient deviner de loin derrière les pierres et les arbres, sur le haut des pics, comme des fantômes, puis disparaissaient et demeuraient insaisissables. A peine en rencontra-t-on quelques-uns à Baissons. Presque tous avaient trouvé un refuge dans le Haouran. Il fallut revenir à Beyrouth vers la fin d'octobre après une expédition inutile, (pii fut, comme celle de Fuad-Pacha, une simple promenade militaire.
Le général de Beaufort s'occupa alors très pacifi<iuement, d'accord avec Tabbé Lavigerie. directeur de l'œuvre des Ecoles d'Orient, de répartir entre les malheureux Maronites les secours envoyés de France. De plus, les meml^res de la conférence
diplomatique, récemment réunis, commençaient à délibérer sur la meilleure constitution à donner au Liban.
Pour compléter le tableau des évëneinents qui se déroulaient alors en Syrie, rappelons l'arrivée à Beyrouth d'une mission scientifique alors peu remarquée, mais qui devait avoir un jour, de façon indirecte, des conséquences si retentissantes : il s'agit de l'exploration scientifique d'Ernest Renan ; elle arriva le 30 octobre.
Les lettres suivantes du général Ducrot fournissent d'intéressants détails sur la situation du pays à cette époque et sur les intrigues compliquées qui se nouaient autour de la question principale.
A Madame Ducrot.
24 octobre.
Pour la première fois depuis mon arrivée, je suis sorti hier soir après mon dîner. J'ai été à Fétat-major de la division causer un peu avec ces messieurs en fumant quelques pipes. Le colonel Osmont s'est un peu déboutonné avec moi, et a confirmé ce que j'avais déjà entrevu. Notre pauvre général patauge au milieu du gâchis général : pas de direction, pas de plans arrêtés. Jusqu'à présent, il n'a rien fait qui vaille. Je crains bien que mon influence soit à peu près nulle, car on me voit arriver avec défiance; il est probable que mon rôle sera insifîuifiant.
Onze heures du matin.
J'étais en train d'écrire les lignes qui précèdent quand on est venu me dire que le général de Beaufort était arrivé. Je me suis immédiatement rendu chez lui, et j'avoue que cette première entrevue a complètement justifié mes appréhensions. Le général m'a reçu avec froideur, d'un air embarrassé, m'a dit que l'on avait eu bien tort de presser autant mon départ, que j'aurais pu prendre mon temps, que ma [présence, utile sans doute, n'était nullement indispensable, et autres choses aussi gracieuses. Je suis persuadé que les bruits dont je t ai déjà parlé sont parvenus jusqu'à lui et ont éveillé sa susceptibilité. Je crois, d'après ce que je puis voir, que je l'avais trop bien jugé : c'est un esprit médiocre, enivré par 1 importance de son commandement. Il se sent écrasé par les difficultés qui l'entourent, et cependant il recule devant l'idée de trouver en moi un auxiliaire. Ma tâche n'en sera d'ailleurs que plus simple et plus facile; je me tiendrai absolument en dehors des affaires; je me bornerai à exécuter strictement les ordres qu'il me donnera. Je m'occuperai des détails de ma troupe, je me promènerai un peu dans le pays pour me distraire, et j'attendrai des jours meilleurs. Tu comprends que je n'ai pu sonder le général sur les probabi- Htés d'une occupation plus ou moins prolongée : c'eut été m'exposer à me faire rembarrer d'une façon désagréable. Il est possible que sa manière d'être se mo- I. 27
difie, car au fond je le crois bon homme ; mais, comme tous les caractères faibles, il craint de se laisser dominer par les gens qui l'approchent, et préfère se confier à des agents subalternes plutôt qu'à ses conseillers naturels. D'après ce que j'ai vu et entendu dire, il paraîtque le colonel Chanzy et son interprète lui font faire à peu près ce qu'ils veulent. Le premier est un brave garçon et un homme loyal qui ne peut lui donner que de bons conseils ; mais le second est un petit sauteur que j'ai connu autrefois en Afrique dans une position infime et qui doit être gêné par ma présence. Comme compensation à ces ennuis, j'ai vu arriver ce matin le brave Saint-Haouen, enchanté de venir en Syrie, et plus enchanté encore d'être attaché à ma personne. 'L'Amérique, qui l'a porté sur ces rivages, n'avait pas de lettres ; elles ont été confiées au paquebot ordinaire, qui est attendu demain; c'est une déception, car j'espérais avoir de vos nouvelles. Saint-Haouen m'a dit cependant qu'on lui avait remis à Marseille une caisse enfermant une épêe que tu m'envoies. H a fait une traversée délicieuse. Mon Dieu ! combien je serais heureux si tu pouvais faire le voyage dans de semblables conditions !
Gomme je crois te l'avoir dit, on ne sort ici qu'à cheval. Quand je dîne dehors, xVndré vient me chercher avec un de mes spahis.
Hier, j'ai diné chez M. Béclard, commissaire représentant la France. Mme Béclard est une Yalaque fort gracieuse, pariant français comme une Française et ayant
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complètement 1105 mœurs et nos habitudes. Il v avait cinq ou six convives, tous Français et {jens d'esprit: entre autres M. Scheffer, premier dro{jman de 1 Empereur, qui a été chargé de porter le fjrand cordon de la Légion d'honneur à Abd-el-Kader, et M, Souquet, médecin de la quarantaine, fixé dans ce pays depuis treize ans.
La conversation a particulièrement roulé sur les derniers'événements et m'a fort intéressé. ^1. Béclard,avec lequel j'ai causé intimement, m'a dit qu'il ne croyait pas que nous pussions abandonner la Syrie précisément au bout des six mois fixés par la convention, mais que cela ne se prolonjjerait certainement pas au delà de sept ou huit mois. Dans ces conditions, tu verras, ma chère amie, ce qu il convient de faire. Je n'ai pas besoin de te dire ce que mon cœur désire... lu le comprends, car tu sens de même.
Dans tous les cas, si tu te décides à partir, que ce soit le plus tôt possible, car le mois de décembre une fois commencé, les traversées deviennent détestables, et je frémis en pensant combien tu souffrirais si tu étais condamnée à passer huit ou dix longues journées sur mer par le mauvais temps. Tu jugeras s il est possible de confier nos chères fillettes aux soins de ta bonne mère et de tes sœurs.
Hier, dans la journée, j'ai recule général et j'en ai été beaucoup plus satisfait. C'est un homme quinteux, mais, au fond, un bon homme. Je crois qu'il a compris que je m'étais retiré très froissé de notre entrevue du matin,
et il a cherché à me la faire oublier. Il m'a témoigné beaucoup de confiance, m'a dit qu'il était heureux de m'avoir pour l'aider à supporter le poids d'une charge fort lourde ; que nous aurons besoin de causer beaucoup ensemble ; qu'il me laissait le soin de prendre toutes les mesures nécessaires pour améliorer la situation des troupes et leur assurer un bon hivernage, etc.
A son frère.
Reyrouth, 26 octobre 1860.
Oui, mon cher Henri, c'est une cruelle chose que d'être séparé de sa femme et de ses enfants, loin de sa famille et de ses amis ! Mais Dieu sait que mes démarches n'ont pas été dictées par une idée d'ambition personnelle, et mon courage est soutenu par la pensée que je travaille utilement pour l'avenir de tous ces êtres chéris.
Dès aujourd'hui, il est évident que notre occupation se prolongera au delà des six mois fixés par les conventions. Combien de temps? c'est ce qu'il parait impossible de préciser. M. Béclard, cependant, me fixait hier une limite de sept à huit mois.
Je crains que nous ne soyons entrés dans une mauvaise voie. Jusqu'à présent, nous avons fait preuve, vis-àvis des Turcs, d'une mansuétude, d'une condescendance qui, pour ce peuple habitué à ne reconnaître la puis-
sance etTautorite que là où elles se traduisent par Taction de la force matérielle, doivent passer pour de la faiblesse et de l'impuissance. D après ce que j'ai vu et entendu, on paraît d'accord sur la nécessité de soustraire complètement les populations du Liban à l'action du gouvernement turc. Cependant, tout ce qui a été fait jusqu'à présent conduit au résultat diamétralement opposé. Ainsi, nos colonnes ne se sont montrées que là où il a plu à Fuad-Pacha de les conduire. Pendant qu'elles tournaient sur elles mêmes dans un petit cercle sans importance, lui-même parcourait le pays ou le faisait parcourir par ses agents, disant et répétant de tous côtés que les Français étaient les alliés et les serviteurs du Sultan ; qu'ils étaient à ses ordres, prêts à écraser tout ce qui tenterait de lui faire résistance, et il étendait son autorité sur certaines parties de la montagne restées jusque-là à peu près indépendantes. Rien, jusqu'à ce jour, n'a été fait pour réparer les dommages causés à ces malheureuses populations maronites. Bien plus ! rien n'a été fait pour les rassurer. L'arrogance des Turcs devient chaque jour plus intolérable et se manifeste non seulement vis-à-vis des chrétiens indigènes, mais encore vis-à-vis de nos propres soldats. A tel point qu'il y a peu de jours, un soldat turc ayant menacé de sa baïonnette une de nos sentinelles qui, conformément à sa consigne, voulait l'empêcher d'approcher de la fenêtre d'une prison que nous occupons, il n'a pas même été puni disciplinairementpar le Pacha gouverneur de Beyrouth. Ce personnage a poussé lim-
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pudence jusqu'à demander que notre sentinelle fut punie, ajoutant que, si dépareilles scènes se reproduisaient, il ne répondait pas de pouvoir maintenir ses soldats.
Nos magasins, notre hôpital sont installés dans les conditions les plus fâcheuses ; nos hommes sont sous la tenteabri, dans un campement détestable où l'armée d'Ibrahim-Pacha a été décimée : nous avons cent quatre-vingts malades sous latente (l'hôpital étant encombré), tandis qu'il existe une magnifique caserne dont les Turcs n'occupent que la moindre partie.
Quatorze personnages importants de Damas, convaincus d'avoir trempé dans les massacres des chrétiens, sont arrivés ici hier. Leur entrée a été une véritable ovation. Ils étaient montés sur des chevaux richement caparaçonnés, entourés d'esclaves et de quelques soldats qui avaient l'air d'une garde d'honneur. Tous les fidèles musulmans se pressaient sur leur passage et leur baisaient les pieds et les mains ; à peine descendus de cheval, ils sont entrés au Sérail, où les principaux musulmans de Beyrouth ontété admis à leur présenter leurs hommages. Puis, cette cérémonie terminée, ils se sont rendus librement, sans escorte, chez certains personnages de la ville qui s'étaient portés caution. Ces grands criminels sont condamnés à l'exil, c'est-à-dire à une promenade à Gonstantinople, où de nouvelles ovations les attendent.
En vérité, en vérité, mon ami, ce que je vois ici est navrant, parce que cette intervention française, qui
pouvait avoir des résultats sérieux au point de vue de notre influence en Orient, aura pour résultat de Tanéanlir complètement. Mon rôle se bornant au commandement des troupes d'infanterie, je m'abstiens de tout commentaire, de toute observation avant trait à la politique ; je me borne à provoquer les mesures qui peuvent améliorer la situation matérielle de nos soldats, et, sous ce rapport, j'ai fort à faire, je t'assure. Du reste, personnellement, je suis installé aussi bien que possible à Beyroutli. J'ai une maison vaste et assez confortable, où je pourrai recevoir Marie si elle se décide à entreprendre ce lon^; voyage.
A Madame Diicrot.
2" octobre.
J'ai été reconnaître des emplacements dans la montagne pour cantonner nos troupes pendant la mauvaise saison.
Le résultat obtenu dépasse mes espérances ; j'ai trouvé de quoi loger et abriter très convenablement la plus grande partie de notre infanterie, un beau local pour installer un hôpital dans les meilleures conditions de confort et de salubrité. Des bois, de l'eau abondante et excellente, une vue magnifique, une position militaire très bonne.
Je vais maintenant faire tous mes efforts pour obtenir
du frénéral que nos troupes soient installées de suite. Et dire que cela aurait pu être fait huit jours après le débarquement! Que de misères, de maladies et de mortalité on eût évitées !
Mais ce pauvre général passe son temps à bavarder et à fumer des narguilés...; il appelle cela faire delà politique!
Tu n'as pas idée des chemins que nous avons parcourus; ils sont à pic, pour ainsi dire, et taillés dans le roc.
Je montais Ébène et j'avais quelque appréhension, mais le brave cheval s'en est tiré de façon à me rassurer pour l'avenir : il n'a pas bronché, n'a pas fait un faux pas.
Les villages que j'ai visités ont été en partie brûlés par les Druses; le feu n'a guère épargné que les voûtes, mais ces sortes de casemates sont très suffisantes pour abriter parfaitement nos hommes, et l'on pourra les utiliser pour aider les pauvres habitants à reconstruire les étages supérieurs.
On m'avait annoncé que je rencontrerais, dans ma tournée, bon nombre de princes et de princesses; en effet, ces personnages, descendant certainement de ces fiers Sarrasins qui luttèrent contre Godefroy de Bouillon et ses vaillants compagnons, sont venus me saluer; mais quelle pénible impression ils nous ont faite ! Beaucoup étaient en haillons, voire même pieds nus, ce qui ne les empêchait de garder une grande dignité.
Les princesses portaient des bijoux superbes sur des robes de soie fanées et déchirées !
En vérité, pour trouver à cela la moindre poésie, il
faut qu'une robuste bonne volonté vienne en aide à l'imagination,
28 octobre.
Je viens de faire ma visite à Fuad-Pacha. C'est un homme d'une cinquantaine d'années, à la barbe grisonnante, aux manières distinguées; la figure, assez belle, est d'une finesse extrême, et ses yeux pétillent d'esprit, malgré les lunettes derrière lesquelles il cherche à en dissimuler l'expression.
Il s'exprime avec facilité et même élégance en français. Nous avons causé longuement et je comprends maintenant l'ascendant qu'il exerce sur tous ceux qui l'ont approché jusqu'à ce jour.
L'exposé de ses projets, de ce qu il a fait et fera encore, de la situation du pays, des moyens à employer pour y porter remède, tout cela est présenté avec une telle adresse, ses raisonnements sont si spécieux que Ton peut s'y laisser prendre.
Évidemment, c'est un homme avec lequel il ne faut pas s'amuser à discuter, sous peine d'avoir le dessous. Il faut prendre ses paroles pour ce qu'elles valent, les peser attentivement dans son for intérieur et y répondre par des actes.
Malheureusement, telle n'a pas été jusqu'à présent la ligne de conduite suivie par celui qui nous dirige; il s'amuse à discuter, s'enferre dans la discussion, prend des engagements sur lesquels il est difficile ensuite de
revenir, et, en résumé, marche complètement à la remorque de son habile conducteur.
Je dine demain chez lord Dufferin, représentant de l'Angleterre dans la commission. C'est un très jeune homme qui débute dans la diplomatie. Il est fort intelligent et déploie une activité infatigable. Constamment dans la montagne, il donne à chacun des paroles de consolation et d'espérance, accompagnées de guinées, et cherche ainsi à balancer, par sa seule action, l'influence que pourrait nous donner la présence de notre corps d'armée.
Jusqu'à présent il a réussi, car, malheureusement, notre commissaire, M. Béclard, est souffrant; il n'a pas encore quitté Beyrouth, où il est retenu autant, je le crois, par l'état de sa santé que par les charmes de sa jeune et aimable femme. Or, dans ce pays-ci, les affaires ne peuvent se traiter que sur les lieux; il faut voir et se faire voir.
30 octobre.
La journée d'hier s'est passée sans que j'aie pu t'écrire. J'ai fait des visites et en ai reçu plusieurs. Puis le colonel Chanzy m'a apporté, par ordre du général, le registre de correspondance politique, afin de me mettre au courant de la situation. J'ai été très sensible à ce témoignage de confiance. Mais mon opinion sur le compte de notre chef ne saurait en être modifiée. Il n'a p^as de
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suite clans les idées : il agit chaque jour contrairement à ce qu'il dit et écrit. Cela est facile à comprendre : la correspondance est faite entièrement par le colonel Chanzy, qui est un homme sensé et très expérimenté dans ces sortes d'affaires. Il prépare les lettres, les présente au {jénéral, qui ne peut faire autrement que de les approuver, parce qu'elles sont d'une logique serrée et qu'il n'a rien à objecter. Il les signe donc, et, une heure après, à la suite d'une conversation avec Fuad- Pacha, il agit précisément en sens opposé de ce qu'il a écrit. Quoi qu'il en soit, mes rapports avec lui sont assez faciles et le deviendront encore plus, je l'espère, avec de la patience et un peu d'adresse.
Comme je te le disais, j'ai diné le soir chez lord Dufferin et j'ai causé très longuement avec lui. Je ne sais si le jeune diplomate dissimule habilement et dit précisément le contraire de ce qu'il pense et de ce qu'il veut faire, mais, à l'entendre, il paraît être dans les idées les plus raisonnables. Il me disait : « La conduite du gouvernement turc dans ces malheureux événements lui a enlevé toutes les sympathies de l'Europe. Quels que soient les intérêts politiques, aucune puissance ne tentera de le soutenir dans cette question de Syrie ; il n'a plus d'argent, plus de crédit. Bientôt il aura cessé d'exister. Que sortira-t-il des débris de cet empire"? je l'ignore encore, il est même impossible de le prévoir, mais c'est une question dont la diplomatie européenne doit s'occuper sans retard, sous peine d'être prise au dépourvu. »
Nous verrons bientôt si les faits seront conformes à ce généreux exposé.
J'avoue que je m'en méfie beaucoup, comme de tout ce qui vient de la perfide Albion.
31 octobre.
Ma matinée s'est passée au camp. J'ai inspecté avec soin le bataillon de chasseurs et continuerai à voir ainsi chaque jour une fraction des troupes placées sous mes ordres. Elles en ont besoin, car jusqu'à présent personne ne s'en est occupé. Si je cherche à les installer le mieux possible et à leur donner tout le bien-être compatible avec les exigences du service, en revanche j'exige beaucoup sous le rapport de la discipline et de la tenue.
Quand je suis arrivé ici, nos soldats avaient l'air plutôt de Turcs que de Français ; ils commencent à reprendre figure. Je te dis cela, car je sais que tu en éprouveras un sentiment de satisfaction, comme de tout ce que ton mari peut faire de bien.
Fuad-Pacha m'a envoyé aujourd'hui une invitation à dîner pour demain; elle est écrite en français et tout à fait dans le style et la forme des invitations françaises. Je suis curieux de voir si le service sera à l'avenant. Dans la journée d'hier, j'ai fait ma visite de digestion à Mme Béclard, et lui ai présenté Saint-Haouen. C'est réellement une fort aimable petite femme, mais elle paraît d'une santé extrêmement délicate et ne peut
s'habituer au séjour de BeyrouUi. Si cela dépendait d'elle, la question syrienne serait bientôt résolue, et nous nous en irions chacun chez nous.
Depuis quelques jours, les commissaires des grandes puissances se réunissent fréquemment, et je suppose qu'ils avancent nos affaires; mais rien ne transpire de leurs délibérations.
Chanzy me disait dernièrement qu'Abd-el-Kader était très disposé à accepter le pachalick de Damas avec tout le pays environnant. Ce serait une excellente chose. Avec son habileté et son énergie, il aurait bientôt rendu la paix non seulement à la ville de Damas, mais encore à toute la partie arabe qui s'étend jusqu'à Bagdad et à la Mecque. Les routes deviendraient sûres, les caravanes prendraient la direction de Damas et celle de Beyrouth ; il en résulterait un commerce considérable entre la Perse et le littoral.
Cette combinaison a, je le crois, quelques chances de succès, parce que la question commerciale fera passer les Anglais par-dessus les inconvénients politiques que pourrait avoir, à leurs yeux, ce choix, Abd-el-Kader paraissant, jusqu à un certain point, dévoué à la France.
1" novembre.
Hier, j'ai eu une longue conversation avec le colonel Chanzy. Il s'est complètement déboutonné et m'a confirmé ce que j'avais cru saisir dès les premiers jours. Il
430 CORRESPOÎSIDANCE DU GENERAL DUCUOT.
est sincèrement dévoué au général de Beaufort, sous les ordres duquel il a été longtemps en Afrique, et qui l'a choisi comme directeur politique des affaires de ce pays-ci.
Mais il est découragé, désolé de la tournure que prennent les choses, par suite de la faiblesse du général, de ses irrésolutions, de ses contradictions perpétuelles. Il a fait des efforts inouïs pour lui faire adopter un plan de conduite rationnel et suivi, mais toutes ses tentatives ont échoué. Il m'a supplié de faire, à mon tour, quelques efforts pour le sortir de la voie fatale dans laquelle il s'est engagé, me disant : « Si vous pouvez prendre quelque ascendant sur le général, lui faire comprendre que, s'il ne change pas sa manière de faire, il trahit les intérêts de la France, se perd lui-même et nous compromet tous, vous aurez accompli une grande et belle tâche. "
Il m'a cité des faits qui expliquent facilement l'attitude que les Turcs ont prise vis-à-vis de nous et la terreur des chrétiens. Un soldat turc qui, pendant les troubles de Beyrouth, a levé le sabre sur la tète de notre consul, se promène tous les jours dans la ville. Il a eu l'audace, il y a quelques jours, de se présenter au consul, et, suivant l'expression qui court les rues, // a fait la paix avec lui. Un Français a été insulté, maltraité à quelques pas du campement du général par des soldats turcs, en présence d'un de leurs officiers; les coupables sont restés impunis !
Un olficicr turc et quelques soldats, accompagnés
d'un Druse, ont pillé la maison d\iii chrétien à quelques centaines de mètres d'un ranq) occupé par nos troupes; le Druse et l'olTicier ont été arrêtés par le colonel Chanzy, au sérail de Deïr-el-Kamar, dans la chambre du commandant turc, et envoyés à IJeyrouth sous escorte : ils sont encore impunis! etc.
J'ai promis à Chanzy de faire une tentative près du général, à la première occasion; mais, évidemment, ce sera peine perdue, car, en admettant que je produise une certaine impression sur le moment, elle sera bien vite effacée. Il faudrait refaire son caractère, et c'est chose impossible. Quoi qu'il en soit, je ferai cette démarche, ne fût-ce que pour me dégager de toute responsabilité dans tout ce qui se passe ici.
Pauvre chère amie, j'ai tort peut-être de te conter tous ces détails qui te chagrineront, mais tu es ma fidèle confidente, et, en te contant mes ennuis, je sens mon cœur soulagé.
2 novoinbre.
J'ai dîné chez Fuad-Pacha hier. Tous les hauts personnages de la diplomatie et de l'armée française et turque y assistaient. La table était servie à l'européenne; mais la cuisine était turque, à part les vins qui, tous, étaient de notre pays.
Le hasard m'avait placé à côté de M. Scheffer, premier interprète de notre Empereur, qui a été envoyé ici pour porter à Abd-el-Kader le grand cordon de la
Légion d'honneur, et en même temps chargé d'une mission politique. C'est un homme fort instruit, très spirituel, qui m'a beaucoup intéressé.
D'après ce qu'il m'a dit, il parait que l'accord ne règne pas dans la commission. Lord Dufferin appuie chaudement Fuad-Pacha et soutient des principes bien opposés à ceux qu'il avait émis devant moi. Gela ne m'étonne pas, la parole ayant été donnée au diplomate pour dissimuler sa pensée.
Il ne me semble pas prouvé que l'Angleterre consente au prolongement de notre occupation quand le terme des six mois sera atteint. M. Scheffer est d'avis qu'en cela elle a raison, parce que, passé ce terme, si nous prolongions notre séjour, il n'y aurait plus de raison pour qu'il ne devînt pas indéfini.
Il connaît parfaitement les chrétiens du Liban.
Pendant le dîner, le général a fait une sortie très vive au sujet de l'emploi des fonds destinés à secourir les chrétiens; les diplomates et Fuad-Pacha se regardaient d'un air narquois. Ses boutades ne mènent évidemment à rien et donnent beau jeu à nos adversaires. Il faudrait, au contraire, beaucoup de calme, uni à une fermeté et à une ténacité inébranlables.
Nous avons appris, avec un plaisir extrême, par un paquebot russe venu d'Alexandrie, l'heureux résultat de nos opérations militaires en Chine; c'est fort bon pour notre pays et pour tous ces braves gens que nous avons là-bas.
Il est probable que, à cette heure, l'évacuation de
notre armée est commencée, et que nous verrons rentrer nos troupes dans quelques mois.
Quand je dis « nous verrons » , c'est une laçon de parler, car il est présumable que nous serons encore ici. Cependant, cette heureuse solution d une question qui paraissait insoluble doit nous donner bon espoir pour nos affaires de Syrie. A coup sur, j aurais bien parié que nous avions chance d'être de retour en France avanJ; nos camarades chinois.
Lord Duffeiin avait avec le général Duciot des relations dont le souvenir, conservé dans la note suivante, prt-senle un intérêt. Elle est extraite du Journal des voyages aux Indes de M. le colonel deParseval, etporte la date du 22 février 1888, époque à laquelle lord Dufferin était vice-roi des hides :
K Lord Dufferin me parle avec beaucoup d'admiration du général Ducrot, et m'exprime tout le charme (ju'il avait trouvé à entretenir des relations avec lui en Syrie, toute l'estime que lui inspirait son caractère, et combien il avait été frappé de la justesse de ses vues sur la question syrienne. Cet éloge a d'autant plus de prix dans la bouche de lord Dufferin, <{ue, ainsi qu'il me la dit lui-même avec franchise, les intérêts anglais et français en Syrie étaient, au fond, aljsolument opposés, sous le rapport de l'influence à exercer. "
3 novembre.
Hier j'ai été, avec les officiers supérieurs du IS*" et du 5' de ligne, dans les villages où nos troupes vont être cantonnées à partir de lundi. Ces messieurs paraissent fort satisfaits de cette future installation, et je crois I. 28
que tout le monde s'en trouvera bien. Nous avons encore vu des princesses, mais cette fois j'en ai trouvé une qui réellement porte bien ce nom. Elle est jeune, elle est belle et était couverte de fort beaux bijoux ; elle avait, entre autres, un diadème en diamants qui doit avoir une grande valeur. Son mari, l'émir Nessoueuh, homme de vingt-huit à trente ans et de manières distinguées, parle parfaitement le français.
Au reste, dans cette classe et parmi la génération de quinze à trente ans, on rencontre beaucoup de gens sachant bien notre langue et ayant une certaine instruction. Ce sont des élèves du collège de Ghazir, dirigé par les Pères Jésuites, ou de celui d'Antoura, tenu par les Pères Lazaristes. Je compte aller visiter ces divers établissements en revenant de ma tournée à Deïr-el-Kamar et Kab-Elias. Ce dernier point est très rapproché de Balbeck, où nos officiers vont fréquemment.
Je pousserai jusqu'aux Cèdres , chez Yousef-bey- Karam, qui, dit-on, est un aimable jeune homme, parlant très bien le français, et le seul de tous les chefs qui, pendant les derniers événements, ait fait preuve de quelque énergie.
Il habite le pays d'Ehden, où les traditions s'accordent à placer le paradis terrestre, et qui en a d'ailleurs conservé le nom biblique. C'est, paraît-il encore, un fort beau pays. Je suis bien aise de faire cette tournée avant ton arrivée, afin de juger par moi-même de ce que nous pouvons faire ensemble. Puis cela m aidera à passer le temps, qui s'écoule péniblement loin de toi.
5 novcmlire.
Le bruit s'est répandu, ce matin, que l'Autriche avait déclaré la guerre au Piémont. C'est, dit-on, le paquebot de Constantinople qui a apporté cette nouvelle. Si elle se confirme, ce serait évidemment le résultat des conventions passées à Varsovie entre la Russie, la Prusse et l'Autriche. Je n'en serais nullement étonné, car la conduite du Piémont est tellement contraire aux principes du droit des gens que, s'il est battu, il l'aura bien mérité. J'espère que notre gouvernement se bornera à garantir la possession de la Lombardie, comme compensation de Nice et de la Savoie. Quant au reste, on pourrait bien en venir à l'idée première de l'Empereur, émise à Yillafranca : la confédération italienne. Cette combinaison serait incontestablement plus avantageuse à la France que la formation d'un grand royaume italien.
Je viens de lire une brochure écrite par le comte Melchior de Vogiié (notre compatriote), sur les événements de Syrie; elle est fort bien écrite. Il est très fâcheux que notre général n'y ait pas puisé ses inspirations; nous ne serions pas où nous en sommes.
tt J'espère, dit M. de Vogiié, qu'on ne forcera pas nos braves soldats, par respect pour le protocole, à fraterniser avec les lâches égorgeurs de Deïr-el-Kamar et de Hasbeva : nous rougirions pour eux de les savoir enrégimentés avec cette avide et sanguinaire soldatesque. Si nous avions l'honneur de porter Tépaulette
française et le bonheur de la mettre au service d'une nouvelle croisade, nous saurions la préserver du contact de l'épaulette flétrie de l'officier turc, et, tout en respectant les formules officielles et leur application nécessaire, nous saurions donner aux mots leur véritable valeur, »
Hélas ! ces espérances si bien exprimées, et qui répondent si bien au sentiment français, ne se sont pas réalisées ; nous sommes mis à la remorque de Fuad-Pacha, lui présentant nos troupes en grand appareil et lui rendant les honneurs dus à un maréchal de France. Nous n'avons pas fait un mouvement sans prendre ses ordres, nous n'osons même pas faire la police seuls dans les rues de Beyrouth, et je rougis chaque fois que je rencontre ces ignobles gendarmes turcs, côte à côte avec nos braves et dignes gendarmes.
Comme je crois te l'avoir déjà dit, je suis tenté de croire que notre occupation ne se prolongera guère, et, en cela, je suis d'accord avec le ministre. Il est évident que, en présence des événements qui peuvent surgir tout à coup en Europe, l'Empereur doit désirer notre rentrée, et ce serait encore bien autre chose, s'il connaissait le triste rôle que nous avons joué jusqu'à présent.
Quand je réfléchis aux soins si tendres, si nécessaires, dont tu entoures nos chères fillettes, à la manière dont votre existence est réglée, je me reproche l'égoismequi m'a fait te dire : « Viens près de moi. » Est-il vraiment permis à une mère d'abandonner ainsi quatre petits anges qui ne sauraient se passer d'elle?
Le général a si peu de suite dans les idées, il manque tellement de fixité, qu'il est impossible de baser une opinion sur ses paroles ou sur ses actes. Aujourd'hui il nous dit qu il n y a rien à faire dans ce pays, que ce que nous pouvons faire de mieux, c'est de nous en aller à l'expiration de nos six mois; quelques heures après, il nous prouve par a -\- b que l'occupation doit être prolongée, que l'influence française en Syrie est une question de la plus haute importance, etc., etc. Tu comprends que, au milieu de ces contradictions, il est impossible de se faire une opinion, et je suis convaincu que nos amis de Paris te tiendront mieux au courant de la question d'Orient que je ne pourrais le faire moi-même.
Notre hôpital est très insuffisant, et grand nombre de nos malades sont traités sous la tente, ce qui devient intolérable dans la saison des pluies. L'intendance s'est préoccupée de faire cesser cet état de choses et a fait de nombreuses démarches près du pacha gouverneur civil pour obtenir une maison propre au service d'un hôpital. Après de nombreuses démarches et de vives instances, le pacha s est décidé à donner la maison demandée. Dès le lendemain matin, un comptable et des infirmiers se sont présentés pour en prendre possession.
Grand fut leur étonnement en la voyant occupée. Ils interrogent, ils questionnent, et ils finissent par apprendre qu'un général turc, Ismaïl-Pacha, s'y est installé la veille parce qu'il la trouvait plus convenable que celle qu'il habitait.
L'intendant court chez le pacha, qui s'excuse en
disant que Ismaîl a eu tort, que c'est un mauvais pi^o cédé, mais que, cependant, il n'est pas possible de le faire sortir, qu'il ne doit pas rester longtemps à Beyrouth, qu'il faut un peu de patience.
L'intendant court chez le général de Beaufort, qui l'envoie promener en lui disant que toutes ces histoires de maisons l'embêtent. Il est, je crois, le seul Français du corps d'occupation qui n'ait pas senti l'injure faite à notre drapeau dans cette circonstance.
En revanche, il a invité, en termes qui équivalent à un ordre, tous les chefs de corps et chefs de service à se présenter le soir chez Fuad-Pacha. Son Excellence reçoit tous les jeudis soir, et a daigné étendre ses invitations aux officiers de l'armée française.
il novembre.
J'ai été faire une tournée dans nos cantonnements ; j'ai trouvé mes hommes bien abrités, bien installés, faisant excellent ménage avec les habitants de ces localités ; il n'y a de réclamations que de la part de ceux qui n'ont pas de soldat à loger.
Je montais ma petite jument syrienne, qui n'a cessé de caracoler toute la journée ; aussi suis-je rentré harassé, et, après le dîner, je me suis couché sans avoir le courage d'écrire.
Je suis contrarié de cette disposition de la jument à la gaieté, car je comptais sur elle pour te faire une
monture aussi sûre qu'agréable, et je vois (jue ce sera seulement une bête de promenade.
Depuis quinze jours, la pluie n'a .jjuère cessé de tomber à torrents; les cours sont de véritables lacs, les rues des rivières. Il n'y a pas moyen de mettre le nez dehors. Nous voilà décidément dans la saison des pluies.
Elle a commencé plus tôt que de coutume, et je n'en suis pas fâché, car, d'après ce que disent les {jens du paySj nous avons d'autant plus de chances d'avoir des périodes de beaux jours pendant les mois de décembre et de janvier.
Depuis quelques jours, j'avais vent d'une rumeur qui prend assez de consistance aujourd liui pour que cela vaille la peine de t'en parler. C'est une solution de la question de Syrie qui présente peut-être quelques chances de succès.
Comme je te l'ai dit, Fuad-Pacha, représentant et envoyé extraordinaire du sultan, est un homme incontestablement supérieur. Il jointe une haute intelligence une grande instruction, une connaissance parfaite de toutes les questions européennes à Tordre du jour, et enfin une énergie remarquable.
Après avoir sondé habilement les représentants des grandes puissances, après s'être assuré qu'aucun d'eux n avait encore ni instructions bien précises de son gouvernement, ni vues personnelles bien arrêtées, il a insinué adroitement à quelques Européens du pays, qui sont ses familiers et jouissent ici d'une certaine influence, que la solution présentant les garanties les plus sérieuses
pour la prospérité et la pacification du pays serait la création d'une yice-royauté de Syrie, à l'instar de la vice-royauté d'Egypte, c'est-à-dire un gouvernement indépendant de fait et, pour la forme seulement, vassal du sultan.
Ce principe admis, il a laissé entrevoir aux plus intimes que cette vice-royauté, il l'accepterait, si l'opinion publique l'y conviait. Son nom a donc été mis en avant sans qu'on pût facilement remonter à la source. On en a parlé dans les salons de Beyrouth, dans les consulats, voire même à l'état-major de l'armée. Enfin, cette rumeur prenant de la consistance, s'accréditant chaque jour davantage, quelques habitués en ont parlé devant Son Excellence, qui s'est d'abord récriée très fort, traitant une pareille idée de folie... Mais en s'étendant volontiers sur le sujet, y revenant souvent, il finissait par dire que, s'il le fallait, dans l'intérêt de ce pays si plein d'avenir, de ressources, et si malheureux par le manque absolu d'une forte et bonne administration, il se sacrifierait et accepterait la vice-royauté. Alors il a commencé à émettre d'excellentes théories administratives, faisant entrevoir tout ce qu'il serait possible d'obtenir dans l'intérêt des populations indigènes, de leurs relations commerciales et politiques avec l'Europe, avec la Perse, l'Indoustan, etc., les moyens d'assurer la paix et l'indépendance relative du Liban, de refouler les nomades maraudeurs qui ravagent périodiquement le pays. Bref, il a séduit beaucoup de monde, et aujourd'hui ses idées comptent de nombreux partisans.
Parmi les représentants des grandes puissances, il n'y a guère que lord Dufferin qui s'en offusque et les repousse d une manière absolue, parce qu il v voit une atteinte portée à 1 intégrité de 1 Empire ottoman, la répudiation des principes admis par 1 Europe coalisée en 1840 contre la France, principes soutenus alors par l'Angleterre...
Pour mon compte particulier, je trouve que c'est peut-être la seule solution vraiment pratique que j aie encore entrevue depuis que je m'occupe des affaires de ce pavs. J éprouve peu de sympathie personnelle pour Son Excellence, mais je reconnais sa supériorité, et si. comme me le disait hier le colonel Chanzy, Fuad, depuis qu il a adopté sérieusement cette idée, est entré sérieusement dans la voie de la justice, c est-à-dire, s il parvient réellement à châtier les vrais coupables, à indemniser convenablement les chrétiens, à leur garantir pour 1 avenir l'existence et la liberté, je serais disposé à lui prêter mon loyal concours.
Tu comprends que Son Excellence joue gros jeu. Elle brûle ses vaisseaux, car, après une pareille tentative, elle ne peut songer à reparaître à Constantinople, sans courir le risque de paver d'un bout de cordon sa trop grande ardeur pour arriver à 1 heureuse solution de la question svrienne.
13 novcmljrc.
Le temps s'est remis, j'en profiterai pour faire une excursion dans la montagne et voir tous les postes occupés par le 5* de ligne. Demain, je coucherai à Bteter, village chrétien où nous avons une compagnie de grenadiers. Le 15 au matin, je visiterai une autre compagnie à Hamana, et je coucherai le soir à Kab- Elias, où est le colonel Caubert avec le gros du régiment. Le vendredi IG, je coucherai à Zahlé , gros village chrétien sur le versant oriental du Liban. Le samedi, j'irai à Balbeck (Héliopolis) voir les merveilleuses ruines. J'y séjournerai peut-être le 18, et le 19 j'irai aux Cèdres. Je reviendrai par Ghaziret Antoura, oùil y a des collèges de Pères Jésuites et liazaristes.
Zalilé, 17 novembre.
Je suis en route depuis le 14. Mes journées ont été si longues, si fatigantes, que je n'ai pu trouver un moment pour t'écrire. Aujourd'hui je me repose, et j'en profite pour causer avec toi ; malheureusement le courrier ne va pas tarder à partir.
Ma première marche m'a conduit à Bteter ; c'est un village druse, au milieu duquel il y a une belle filature de soie, bâtie par un Européen, M. Portalis. Sa famille se compose de quatre grandes filles de seize à vingt ans, deux de sept à dix ans, et un garçon de cinq à six ans. Tout ce petit monde est bien élevé, et l'on est étonné de
trouver un pareil jjroupe au milieu du pays le plus sauvage de la terre. Un piano à queue dans le salon, des portraits de famille comme chez les bons bour{;eois de la rue Saint-Denis, etc..
Nous avons là une compagnie d'élite du 5^ Pourquoi? Je n'en sais rien, et je crois bien que le général qui l'y a envovée serait fort embarrassé d en donner le motif. Cela rentre dans son svstème général de politique.. Quoi qu il en soit, j'ai reçu de la famille Portalis la plus cordiale hospitalité, et, le lendemain, je suis venu coucher à Kab-Elias, où j ai trouvé le colonel Gaubert. Hier, 16, j'ai passé la revue du détachement, et à une heure je me suis mis en route pour Zahlé, où je suis arrivé fort tard. Je me repose aujourd hui, et demain encore je me reposerai au milieu des ruines d Héliopolis.
Quand je pense que demain 18 tu te mettras peutêtre en route pour venir me rejoindre! Je ne puis te dire l'émotion que me fait éprouver cette idée ; quelle cruelle déception s'il en était autrement! Et cependant, je te le répète, j approuve d'avance tout ce que tu auras décidé.
A son frère.
Bevrouth, 1" décembre 1860.
Mon cher Henri Nous sommes toujours dans la
même inaction ; la situation politique en est à peu près au même point.
Cependant une idée, émanée du cerveau de Fuad- Pacha, fait entrevoir la possibilité d'une solution.
Son Excellence, avec son habileté ordinaire, a su faire germer, dans le public, l'idée d'une vice-royauté à son profit.
Le germe convenablement soigné, arrosé, s'est développé, a pris jour et présente aujourd'hui une pousse assez vigoureuse, entourée des soins tout particuliers de Fuad-Pacha.
Cette solution présente bien des inconvénients, au point de vue de l'avenir du pays, mais elle satisfait au présent; or qui peut songer à l'avenir, par le temps qui court ?
Lorsque la situation de l'Europe est si précaire, si grosse d'événements, le plus sage n'est-il pas de penser au présent et de se tirer d'une impasse dans laquelle nous pourrions nous trouver fort embarrassés, si certains incidents se produisaient? Il est fort difficile de savoir ce que pense notre général de cette combinaison; il continue à fumer son narguilé du matin au soir, et ses idées ont à peu près autant de consistance que la fumée qu il en tire.
Je suis toujours très content de Saint-Haouen ; c'est un brave garçon, fort dévoué, fort zélé ; mais je gémis de voir ces jeunes gens dans une oisiveté complète ; le travail de la brigade ne leur donne pas un quart d'heure d'occupation par jour.
J'ai visité la semaine dernière tous les postes occupés par le 5* de ligne. Cela m'a conduit dans la plaine de la
Bekaa, et j'en ai profité pour pousser jusqu'à Balbeck, au pied de l'Anti-Liban; malheureusement la fièvre ma fort tourmenté pendant cette excursion, et je suis rentré fatigué à Beyrouth. Depuis mon retour, je vais mieux ; j en profite pour aller lundi à Deir-el-Kamar et Beit-Ed-Diii, voir le 13^ de ligne.
A son frère,
Beyrouth, 3 janvier 1861.
Mon cher ami, tu sais déjà que Marie est près de moi, depuis une quinzaine de jours; elle est arrivée à bon port, malgré les fatigues d'une très mauvaise traversée. }sous sommes en plein dans la saison des pluies, et c'est à peine si nous avons pu monter à cheval trois ou fjuatre fois ensemble...
La situation politique semble se dessiner plus nettement, et c'est malheureusement d'une façon bien triste pour l'honneur et l'intérêt de la France. Dès les premiers jours de mon arrivée, je l'avais jugée très sainement, et, dans mes conversations avec le général de Beaufort et avec M. Béclard, notre commissaire, je leur disais : « Il n'y a que deux solutions possibles, toutes les deux radicales, mais absolument opposées.
il La première, c'est l'expulsion complète des Turcs, qui, de lavis de toutes les puissances, ont été les principaux instigateurs et les principaux auteurs des derniers
événements. L'humanité, la morale la commandent; mais les intérêts et les rivalités politiques des grandes puissances la feront rejeter.
« La deuxième, c'est l'abandon complet du pays à Taction du gouvernement turc, sans réserve pour les chrétiens indigènes. Vous vous épuisez vainement à chercher une solution intermédiaire, c'est-à-dire une organisation qui assure certaines garanties d'indépendance aux chrétiens tout en sauvegardant l'intégrité de l'Empire ottoman. Les Turcs ne pourront jamais accepter franchement cette situation. Ils intrigueront toujours pour entretenir une agitation que favorisent de nombreux éléments de désordre par suite des pitoyables rivalités des différentes sectes chrétiennes : Maronites, Grecs unis, Grecs schismatiques. Arméniens, etc. »
Quand je parlais ainsi, on se récriait bien fort, on me disait que ce serait une honte pour la France, on me citait l'exemple des principautés danubiennes, etc.
Aujourd'hui, les plus ardents défenseurs de l'indépendance du Liban paraissent découragés. Ils avouent leur impuissance, en présence des exigences de l'Angleterre, de la Russie, de l'Autriche, exigences qui trouvent un point d'appui sérieux dans les divisions intestines du pays. Bref, comme pis aller, ils se rallient à l'idée de la vice-royauté de Fuad-Pacha, et, comme ce fin matois déclare qu'il ne pourra sérieusement organiser le pays qu'après le départ de l'armée française, l'on commence à dire assez haut que notre évacuation devra se faire à l'expiration des six mois
fixés par le protocole des grandes puissances, c'est-àdire le 7 mars.
Nous serons donc venus ici pour assister, l'arme au bras, à la démolition et à l'asservissement complet de ce peuple qui, jusqu'à ce jour, avait conservé une certaine indépendance, grâce à l'appui moral que lui prêtait la France depuis des siècles. Tout cela est triste à dire et à penser, mais c est l'exacte vérité. Nous ne laisserons pas même derrière nous le prestige de nos armes, qui eût été le résultat d'une action prompte et vigoureuse, résultat facile à produire, en dépit de toutes les jalousies de la diplomatie européenne. L occasion était belle; mais il fallait, pour en profiter, de l'intelligence et de l'audace.
Un seul fait te donnera une idée de notre attitude et du triste rôle qu'on nous fait jouer. A l'occasion de la fête de Noël, le général avait l'idée de faire dire une messe militaire dans l'église paroissiale de Beyrouth. Le curé était prévenu, les troupes commandées, les dispositions prises, lorsque M. le comte de Bentivoglio, faisant fonctiou de consul général de France à Beyrouth, est informé du projet. Immédiatement il écrit au général pour lui représenter qu'à lui seul il appartient de droit, comme résident, de présider une telle cérémonie, que c'est chez lui que doivent se réunir les autorités tant civiles que militaires, etc. Une telle prétention était grotesque et méritait, à coup sûr, une verte réprimande; dans tous les cas, il fallait passer outre, sans hésiter.
Pour éviter tout ennui, toute difficulté préjudiciable aux intérêts de la France, le général a renoncé à la messe, et les ordres ont été contremandés à neuf heures du soir. Le général est parti le 27, sous prétexte d'une tournée à faire dans la montagne , en réalité pour | éviter les conflits qui pouvaient se produire à l'occasion du jour de l'an. Il revient aujourd'hui 3 janvier.
J'avoue que je suis las et dégoûté de ce qui se passe autour de moi, et que je serai doublement heureux -j quand je retournerai en France. A coup sur, je ne pourrai pas me glorifier d'avoir fait partie de l'armée de Syrie; mais je pourrai du moins dire que je n ai cessé de protester ouvertement contre ce qui s'y est fait.
A un ami.
Beyroull), 27 janvier 1861.
... Il est encore impossible de prévoir ce que nous deviendrons; la situation du pays reste à peu près la même, et, si la charité des chrétiens d'Europe a permis de soulager les misères présentes des malheureuses populations qui nous entourent, il faut convenir que la diplomatie européenne n'a encore rien fait pour assurer leur avenir.
J'ai peine à croire possible d arriver à une solution favorable; l'humanité, la morale commandent impérieusement de soustraire pour toujours les populations
chrétiennes de ce pays à Todieuse domination des Tares, et de leur donner une solide organisation qui fasse disparaître ces luttes intestines qui sont trop souvent le résultat des schismes religieux; mais un pareil résultat ne saurait être atteint sans favoriser la politique séculaire de lu France, qui compte ici autant de partisans que de catholiques, c'est-à-dire la grande majorité des habitants de la montagne. Un pareil résultat serait nécessairement en opposition absolue avec celui que poursuit l'Angleterre.
Grâce à l'action dissolvante du gouvernement turc, aux luttes intestines qui ravagent ce pays depuis longues années, toute la partie comprise entre la Perse et la ^léditerranée tend chaque jour à devenir un désert ; toutes ces belles vallées de Bekaa, de l'Oronte, du Jourdain, de l'Euphrate, qui autrefois étaient les plus fertiles du monde, sont aujourd'hui incultes, abandonnées à des hordes de Bédouins pillards qui n'ont d autre industrie que le vol et le brigandage. Ces mêmes contrées où florissaient jadis les reines du monde, Héliopolis, Palmyre, Ninive, Babylone, etc., suffisent à peine à nourrir quelques rares habitants.
Quelques années encore, et tout ce pays ne sera plus qu'un triste désert ; or, un désert est la frontière la plus sûre, la barrière la plus infranchissable que puisse désirer un pays contre l'invasion extérieure. Que la Syrie soit reconstituée, qu'elle présente un État riche, prospère, ayant une armée, des ressources financières, des routes faciles, des canaux communiquant I. 29
par rOronte et l'Euphrate de la Méditerranée au golfe Persique, l'invasion de l'Inde devient chose facile et très simple pour une armée européenne qui s'appuiera sur l'alliance de la Syrie. Voilà, mon cher ami, le secret de la situation. Jamais l'Angleterre n'admettra une solution qui ferait prévaloir des intérêts généraux d'humanité et de morale sur les intérêts particuliers de sa politique.
Je ne peux donc m'empêcher de regarder sans rire nos graves diplomates, qui conservent encore l'espoir de faire triompher leurs idées et leurs systèmes ; Fuad- Pacha, doublé de lord Dufferin, se moque de nous de la façon la plus indécente et poursuit avec une habileté infernale la ruine et l'asservissement de la montagne. Tout cela est pitoyable , et je gémis profondément de ce qui se passe chaque jour sous mes yeux.
Une seule chose me réjouit et console mon cœur, ^ c'est le spectacle admirable que donnent nos excellentes fl Sœurs de charité; vous dire tout le bien qu'elles font est impossible, et cela avec cette modestie, cette bonté, cette discrétion qui sont le véritable accompagnement de la charité chrétienne.
Cinq cents petits orphelins ou orphelines, victimes des derniers massacres, sont élevés par leurs soins; douze mille pauvres reçoivent chaque semaine la farine nécessaire à leur nourriture. Des centaines de malades sont soignés dans leur hôpital ou à domicile ; ces excellentes femmes font ici tout ce que la charité la plus ingénieuse, la plus dévouée, peut inspirer à des
âmes d'élite. Mais bientôt elles seront à bout de ressources, de forces, et alors... oh! ma foi, c'est trop triste à penser, et mieux vaut reporter ses rejjards vers Dieu et mettre en lui toute sa confiance.
Je vous serre cordialement la main, et Mme Ducrot se joint à moi pour vous envoyer ses plus affectueux compliments.
A Madame de Champs.
Beyrouth, 27 janvier 1861.
Ma bonne mère.
Je charge cette petite fleur de vous porter toutes mes respectueuses tendresses. Elle a été cueillie dans la campagne de Beyrouth qui, en ce moment, est couverte de verdure et de fleurs.
Vous êtes moins heureuse, sans doute, car l'hiver cette année vous traite bien durement; mais avec quel plaisir échangerais-je le beau climat de Syrie contre la glace et les frimas de notre chère France, si je pouvais avoir le bonheur de passer mon temps au coin du bon feu de Chazelles, près de vous et entouré de mes fillettes ! Merci encore, ma bonne mère, merci mille fois de tous les soins que vous donnez à mes enfants chéries; puissent-elles s'en montrer dignes par leur tendresse, leur reconnaissance; puissent leur gentillesse et leur affection vous dédommager des fatigues et des ennuis que
doivent vous occasionner parfois la pétulance et le mouvement de tout ce petit monde !
Nous sommes toujours dans la même incertitude de l'avenir ; la situation du pays change peu. Beaucoup de misères, d'inquiétudes chez les chrétiens, une grande insolence , des menaces continuelles de la part des Turcs, une inaction absolue de notre armée, tel est le triste tableau que présente la Syrie en ce moment.
Depuis une dizaine de jours, nous avons des pluies et des orages fréquents, mais la température est fort douce, et, entre deux averses, il est toujours possible de laire de jolies promenades. C'est à peu près notre unique distraction, et nous attendons avec impatience que le temps soit tout à fait remis pour entreprendre nos grandes excursions.
Je ne perds pas de vue la commission que vous nous avez donnée, relativement aux étoffes de soie qui se font dans ce pays ; malheureusement elles sont fort rares et fort chères en ce moment, par suite des derniers désastres ; cependant il est question de rétablir et de faire fonctionner prochainement un certain nombre des métiers qui tous avaient été détruits par ces sauvages. Il est donc possible que la situation s'améliore. Dans tous les cas, j'espère bien pouvoir vous apporter quelque joli souvenir du pays.
Je vous embrasse bien tendrement, ma bonne mère, et vous charge de toutes mes tendresses pour votre cher entourage.
Votre fils dévoué.
A son frère.
Beyrouth, 29 janvier 1861.
Le prolongement de notre occupation paraît
toujours très incertain ; le général de Beaufort a reçu, par le dernier courrier, une lettre de M. Thouvenel (1) qui lui dit très clairement que la question n'est pas encore résolue. Tout en paraissant comprendre que la situation de la Syrie rend notre occupation nécessaire pendant un temps indéterminé, le ministre laisse cependant entrevoir que c'est une affaire secondaire, par rapport aux graves questions qui agitent l'Europe en ce moment-ci, et il paraît assez disposé à en faire bon marché.
Notre pauvre général commence à comprendre un peu tard qu il a fait fausse route jusqu'à présent et qu'il s'est laissé duper par l'astucieux Fuad-Pacha doublé de lord Dufferin.
Les menées de ces messieurs portent leurs fruits ; ils agissent aujourd'hui avec moins de mystère et redoublent d'ardeur. Le général perd son temps à discuter avec eux, car il est clair qu'ils ne sont que les instruments de leurs gouvernements et que, fussent-ils convaincus par des arguments puisés dans des principes d'humanité et de haute morale, ils n'en continueront
(1) Ministre des affaires étrangères en France.
pas moins à agir dans le sens de leurs instructions.
Dans une semblable situation, l'on ne peut pousser au dénouement qu en suscitant des incidents favorables à la solution que l'on a en vue.
Jamais, peut-être, plus belle occasion ne s'est présentée qu'à présent; l'exaspération de tous, chrétiens, Druses, Arabes, etc., contre les Turcs est si grande qu'il faudrait bien peu de chose pour déterminer une explosion. Déjà, dans les environs de Damas et de Balbeck, quelques détachements turcs ont été maltraités et désarmés par les habitants ou par les bandes descendues du Haouran. Abd-el-Kader et ses Algériens se plaignent amèrement des menaces continuelles et des mauvais procédés dont ils sont l'objet. Joseph Karam, le chef des Maronites, a offert récemment sa démission, parce que les soldats turcs s'étaient installés sur son territoire, contrairement aux privilèges de sa nation.
Une insinuation adroite à 1 un et à l'autre causerait bien vite un soulèvement général, provoquerait une résistance qui entraînerait la prompte expulsion des Turcs du pays et nous les livrerait à discrétion. Alors, tu comprends combien notre tâche deviendrait facile, puisque nous serions en mesure de faire nos conditions, avant d'accorder notre intervention ! . . .
Mais, pour jouer un tel jeu, il faudrait une finesse et une énergie qui manquent à notre chef. Il redoute ces incidents qui pourraient lui causer quelques minutes d'embarras. Il fait tous ses efforts pour les éviter, pour en détruire l'effet ; il n'entrevoit même pas le profit
qu il pourrait en lircM' dans rintcrét do la politirjue et de l'influence françaises. Tout cela est triste, mon ami, bien triste, et il me tarde de sortir du pétrin où je me suis fourré. Malheureusement je ne vois pas d issue et j'en suis réduit à gémir dans mon coin.
A Madame de CJiamps.
Ma bonne mère.
Nous avons été fort émus en apprenant l'indisposition de notre chère petite Julie, et nous attendons avec une impatience extrême le prochain courrier, qui, je l'espère bien, nous rassurera complètement. Grâce à vos soins éclairés et à votre tendre sollicitude, ces bonnes petites filles sont entourées de tout le bien-être possible. Mais leurs gentilles caresses, leurs tendres embrassements nous manquent tous les jours davantage, et nous formons des vœux ardents pour qu'ils nous soient bientôt rendus.
Tout fait prévoir que notre occupation sera encore prolongée d'au moins trois mois, ce qui nous mène aux premiers jours de juin ; en y ajoutant les quelques semaines nécessaires pour l'embarquement des troupes et du matériel, je ne peux espérer vous revoir avant le mois de juillet...
Le mois de mars sera probablement bien rempli et
456 CORRESPONDAINCE DU GENERAL DUCROT. i
s'écoulera rapidement, car c'est à cette époque que nous î entreprendrons nos grandes excursions ; si le mauvais * temps et les incidents imprévus ne s'y opposent pas, ^ nous lerons partir nos chevaux et nos gens le 14, voie '» de terre, nous nous embarquerons nous-mêmes le 18, et dans la même journée nous arriverons h Kaifa, où nous rejoindrons nos équipages. Nous coucherons au mont f Carme! et nous nous mettrons en route le lendemain pour Jérusalem, en passant par Nazareth, Tibériade, Naplouse , Béthulie , le Jourdain, etc. Nous nous trouverons à Jérusalem pour les fêtes de Pâques et viendrons nous rembarquer à Jaffa, dans les premiers jours d'avril ; nos équipages retourneront par la voie de terre (1).
Vous voyez, bonne mère, que nous comptons faire jm pèlerinage aussi complet que possible; puissionsnous, par cet acte, appeler les bénédictions de Dieu sur toute la famille !
Adieu, ma bonne mère...
y4 son frère.
Beyrouth, 8 mars 1861.
Mon cher ami, en dépit des assertions des journaux, en dépit de ta propre opinion, je reste convaincu que la prolongation de notre séjour en Syrie sera de courte
(1) Voir plus loin une relation de ce pèlerinage, tome II.
durée ; crois bien que je ne suis pas aveuglé par un désir immodéré de rentrer en France, mais que mon opinion est basée sur la situation de nos affaires et sur les conséquences que pourrait entraîner cette occupation trop prolongée; conséquences qui n'ont pu échapper à un œil aussi clairvoyant que celui de M. Thouvenel.
Je crois te l'avoir dit dès le commencement, nous sommes engagés dans une voie fausse, et plus nous irons, plus nous nous écarterons de notre but. La présence de l'armée française dans ce malheureux pavs pouvait certainement amener d'immenses résultats, tant pour sa prospérité intérieure que pour linfluence française ; mais il fallait, pour cela, un peu de bon sens, beaucoup d énergie et fort peu de politique démonstrative. Si notre général, arrivant ici sans système préconçu, avait étudié la situation du pavs et, après s'en être fait une idée exacte, avait cherché à coordonner et à masser tous les éléments de force et de résistance que présentait la population chrétienne, cela, sans se mêler aux affaires de la commission, sans action apparente, en se bornant à donner quelques encouragements et quelques conseils appuvés d'une attitude digne et énergique, 1 avenir du pays et le triomphe de notre influence étaient assurés. Oubliant complètement son rôle militaire, le général s'est mêlé à tous les tripotages, à toutes les discussions oiseuses de la commission ; pour amener le Turc et 1 Anglais à l'adoption de ses idées, il n'est sorte de concession qu'il n ait faite, sorte de ménagements qu'il n'ait gardés, et enfin, pour tout dire, sorte
d'avanies qu'il ne nous ait lait subir. Turc et Anglais ont admirablement tiré parti de ces dispositions et de cette attitude, pour annihiler notre action, pour gagner du temps, et, au moment décisif, ils nous ont complètement tournés, comme cela était facile à prévoir.
En 1835, lorsque le général de Beaufort est venu en Syrie, il avait été émerveillé de la magnifique attitude de l'émir Beschir, alors souverain absolu de la montagne.
Ses superbes palais, ses gardes, tout l'appareil de sa puissance, la facilité apparente du fonctionnement de son gouvernement avaient vivement frappé son imagination, et il en avait conservé un tel souvenir qu'avant de quitter Paris il avait dit : « La seule chose à faire pour rendre à la montagne son indépendance et sa sécurité, c'est de lui donner pour chef un descendant de l'émir Beschir, un membre de la famille Cheab. "
Or, la puissance de l'émir reposait uniquement sur sa valeur personnelle, elle résultait d'une énergie excessive qui avait su triompher de toutes les résistances et qui ne reculait devant aucun moyen ; il lui avait fallu lutter avec acharnement, pendant de longues années, pour la faire accepter par toutes les fractions de la montagne; en réalité, elle ne reposait sur aucun système d'organisation pouvant la transmettre d'un individu à un autre.
On compte aujourd'hui deux cent vingt-trois princes ou émirs de la famille Cheab, ayant tous des prétentions égales à leur nullité, tous haïs, méprisés par les populations qu'ils ont opprimées, vexées, dépouillées, à la
manière de certains grands seigneurs du moyen âge, et qu'ils n'ont pas su protéger au moment du danger. Aussi, quand les événements de 1840 eurent amené la chute de l'émir Beschir, tous les membres de son illustre famille furent successivement chassés de la montagne, et, depuis longtemps, ils sont réfugiés à Beyrouth et dans les villes du littoral, quelques-uns même en Turquie et en Egypte.
En 'arrivant ici, le premier soin du général a été de chercher un membre de cette famille capable de jouer le rôle qu'il lui réservait ; mais la nullité de tous était tellement notoire qu'il dut y renoncer, et il se décida à faire venir d'Egypte un certain Medjid, petit-fils du grand émir, qu il avait connu dans sa jeunesse. Ce quidam, exilé depuis vingt ans, avait perdu toutes ses relations, était devenu fort lourd, fort paresseux, enfin s'était fait musulman pour obtenir la main d'une belle odalisque.
Qu'à cela ne tienne , on le refera chrétien , et en effet Medjid a abjuré ses erreurs... Il est aujourd'hui le candidat avoué du gouvernement français au commandement suprême du Liban. Déjà les deux cent vingt-deux autres princes spéculent sur son avènement pour rentrer en possession des biens qui, jadis, ont appartenu à leur famille et que les catastrophes politiques ont fait passer en d'autres mains. }sous voici donc en présence de tous les inconvénients qu'entraîne à sa suite une restauration féodale imposée par une intervention étrangère
Ajoute à cela que bon nombre de ces émirs sont les clients des consuls anglais et russes, que plusieurs ont des relations de famille avec des Anglais, notamment avec le colonel Churchill, agent secret du gouvernement, établi depuis longtemps à Beyrouth, et tu comprendras où doit fatalement nous mener la poursuite d'une semblable organisation...
En examinant froidement la situation du Liban, en cherchant les éléments de force et de résistance qu'offre sa population chrétienne, j'ai été amené, dès les premiers jours, à constater ce qui suit : Le Liban est divisé naturellement en trois grandes zones, le nord, le sud et le centre. Sa partie nord, plus vaste que les autres, plus peuplée, contient environ deux cent mille chrétiens maronites et quelques centaines de Grecs schismatiques qui, à des époques de persécution, sont venus y demander asile et protection.
Grâce à l'accord de ces populations et aux obstacles naturels que présente un sol aussi tourmenté que possible, cette espèce de Kabylie chrétienne est toujours restée à peu près indépendante ; les Turcs n'y ont jamais pénétré, et l'émir Beschir lui-même n'était parvenu à y faire reconnaître son autorité qu'à force de ruse et d'audace et avec l'aide des Égyptiens; encore est-ce le soulèvement des chrétiens du Nord qui, à la chute d'Ibrahim, a amené la ruine de Beschir et l'a forcé de venir se mettre entre les mains des Anglais qui l'ont livré aux Turcs.
Depuis, les Anglais ont fait des efforts désespéré^
j)Our étendre leur influence sur cette partie de la montagne : leurs missionnaires protestants, et même catholiques, ont toujours été expulsés; ils n'ont pas fait un pas. Tu juges de leur rage. Au contraire, la communauté de religion et les relations traditionnelles donnent à la France une influence souveraine sur cette partie de la montagne; les Lazaristes, les Jésuites, les Sœurs de Saint-Vincent ont plusieurs éta])lisscments qui comptent un grand nombre d'élèves. Pendant les derniers événements, quelques villages de la frontière ont souffert de la fureur des Druses et des Turcs, et cela encore par la faute de notre consul qui, par des raisons restées inexpliquées jusqu'à ce jour, arrêta la marche d'un jeune cheik de la montagne, Joseph Karam, qui, plein d'ardeur et de résolution, sans autre autorité que celle de son influence personnelle, avait réuni à la hâte quel- (jues centaines d'hommes déterminés et marchait au secours de Zahlé.
Ce Joseph Karam, que j'ai beaucoup vu, beaucoup étudié, est un homme d'une valeur incontestable; élevé au collège des Lazaristes, il parle bien français, a une certaine instruction, et se montre remarquable par son énergie et ses idées fort justes et fort saines sur toutes les questions politiques et gouvernementales.
Il est catholique fervent. Il a pour la France un dévouement à toute épreuve, parce qu'il est basé sur ses croyances religieuses et sur ses traditions de famille.
Voilà pour le Nord.
Le Centre compte environ vingt mille habitants :
chrétiens, maronites, Grecs unis, Grecs schismatiques, Druses, etc. Le Sud compte quinze mille chrétiens des différentes sectes et quarante mille Druses.
C'est dans ces deux dernières parties que se sont passés les affreux drames qui ont si vivement ému l'Europe, particulièrement à Deïr-el-Kamar, ancienne résidence de l'émir Beschir, occupée, depuis 18 40, par une garnison turque.
Dans ces deux zones, l'influence française est à peu près nulle, écrasée qu'elle est par l'action combinée des Turcs et des Anglais.
On s'est imaginé qu'il suffirait de faire une organisation sur le papier pour mettre dans la même main les trois zones du Liban, et l'on a compté sur la reconnaissance du renégat Medjid pour regagner l'influence que nous avons perdue dans les zones du Centre et du Sud.
On ne s'est nullement occupé du Nord, parce que, disait-on, il est à nous et que notre influence y sera toujours prépondérante... Au lieu de chercher à tirer parti de la valeur réelle de Joseph Karam, de son dévouement et de l'influence qu'il avait conquise par son attitude au milieu des derniers événements, on a tout fait pour le démolir (expression du général de B...), parce qu'il pouvait devenir un élément dangereux de résistance contre le prince Cheab. Fort heureusement l'on n'a pas réussi jusqu'à présent, parce que Karani est l'homme du peuple et du clergé. Je dis fort heureusement, parce que l'intérêt des populations chrétiennes, comme l'intérêt français, demandent, avant
tout, une organisation forte et vigoureuse de la zone du Nord, qui peut seule dominer le reste de la montagne et déjouer toutes les intrigues de la Turquie et de l'Angleterre.
Si l'on était entré dans cette voie dès les premiers jours, notre œuvre serait achevée depuis longtemps, en dépit de toutes les intrigues de l'Angleterre ; la sécurité et l'indépendance des chrétiens seraient assurées, notre influence incontestée dans la montagne, et nous pourrions laisser nos diplomates discuter indéfiniment autour d'un tapis vert. Il suffisait de laisser les chrétiens s'organiser eux-mêmes, de leur prêcher la concorde, de leur donner quelques conseils, quelques éléments d'administration intérieure, certaines notions de la guerre de montagne, notre tâche était remplie. Au lieu de cela, nous avons jeté au milieu de la population chrétienne des germes graves de désunion et nous laisserons certainement derrière nous la lutte et le désordre, car les chrétiens du Nord, j'en ai la certitude, ne reconnaîtront jamais librement l'autorité du renégat Medjid qu'on Acut leur imposer.
En voilà bien long, n'est-il pas vrai, cher ami? et cependant je ne t'ai pas dit la dixième partie de ce qui me passe par la tête sur cette question syrienne.
Nous partons, dans quelques jours, pour visiter la Palestine ; nous arriverons à Jérusalem le jeudi saint et y assisterons aux fêtes de Pâques ; nous ferons notre pèlerinage en compagnie de trente ou quarante officiers.
A son frère.
Beyrouth, 19 avril 1861.
Mon cher ami... Rien d'officiel au sujet de notre rentrée en France, mais beaucoup d'avis officieux qui donnent la chose comme certaine; l'on prétend même (jue V Aube et le Finistère, deux transports de la marine militaire, vont se mettre en route pour commencer l'évacuation.
Ces nouvelles ont jeté la consternation dans le pays et dans l'état-major du général de Beaufort, qui ne veut pas croire à l'abandon de ses projets d'organisation.
Je me suis permis, à ce sujet, d'émettre un avis qui n'a pas eu plus de succès que les précédents : " Admettez-vous, disais-je au général, qu'au moment de notre départ, il se produira, dans l'intérieur du pays, une réaction fatale aux chrétiens? — Oh! certes, me répondit-il, cela n'est pas douteux. — Eh bien, repris-je, allez au-devant des événements, retirez immédiatement les troupes qui sont dispersées dans la montagne, à Kab-Elias, Deïr-el-Kamar , etc.; laissez répandre le bruit que c est le commencement de notre mouvement de retraite, et, comme la passion ne raisonne pas, les incidents se produiront, la réaction se montrera, et immédiatement, profitant des quelques semaines que nous avons encore devant nous, vous reprendrez une
Î/EXPEDITION DE SYRIE. 'f65
vigoureuse offensive et trouverez ainsi Toccasion de faire quelques bons exemples qui rendront les Druses et les musulmans plus sages à l'avenir. Du moins, en partant, nous les laisserons sous Timpression de notre énergie et de notre valeur militaire. Si, au contraire, vous attendez pour retirer nos troupes de 1 intérieur que l'ordre d embarquement soit arrivé, vous vous trouverez désarmé en présence de la réaction et nous ne laisserons ici que le souvenir de notre triste impuissance. »
A cela, le général a répondu que peut-être nous ne partirions pas, que nous avions, dans ces postes, des approvisionnements qui seraient utiles, si nous devions marcher sur Damas ou sur le Haouran, etc.
Toujours le même système : éviter à tout prix les incidents qui peuvent déranger ses combinaisons politiques..., perdre son temps à faire faire des pétitions qui avortent, des démonstrations insignifiantes, à discuter avec les commissaires des puissances des questions de principes qui, en résumé, ne concernent pas le chef du corps expéditionnaire !
Gomme tu le sais, nous avons fait notre pèlerinage aussi complètement et aussi bien que possible; c'est, sans contredit, le plus intéressant souvenir que nous emporterons de cette malencontreuse expédition.
^Sous avons reçu partout l'accueil le plus empressé et le plus bienveillant, ce qui nous a créé quelques obligations, et je compte sur ton concours pour y satisfaire. Les quarante officiers composant la caravane ont décidé I. 30
qu'ils enverraient des témoignages de reconnaissance : 1" à M. de Barrère , consul de France en Palestine; 2" a M. Piërotti, architecte de la Terre Sainte; 3" à un certain cheik, Bostos-Koch, de Jafia.
FIN DU TOME PRKMIEli.